‹ Le Conteur bretonChapitre 8 sur 13 · PREMIÈRE VEILLÉE

PREMIÈRE VEILLÉE

Entre Saint-Pol-de-Léon et Cléder, dans la paroisse de Sibéril, se trouve le manoir de Quérouzéré. Là autrefois demeurait un gentilhomme de grande noblesse. Il était resté veuf avec trois filles et une grande fortune. Il ne trouvait pourtant pas qu’il eut encore assez de biens, et ayant fait la connaissance d’une demoiselle sans héritiers et vieille comme lui, il conçut le désir de se marier avec elle. — Sur ces sortes de choses, paraît-il, les vieux savent s’entendre aussi bien que les jeunes. — Ces deux vieux, donc, s’entendirent à merveille au sujet de leur mariage, et l’affaire était sur le point de se conclure, quand le gentilhomme annonça qu’il ne se marierait que du gré de ses enfants. — Je le leur demanderai, dit-il, et je crois qu’elles n’y verront pas d’empêchement.

Là-dessus le gentilhomme va trouver ses trois filles pour leur demander (leur avis) et entendre ce qu’elles pourraient dire à ce sujet. Ces trois demoiselles se nommaient Claudine, Anna et Marie. Le gentilhomme va d’abord trouver Claudine, l’aînée, et lui dit qu’il a pris la résolution de se remarier.

La demoiselle dit aussitôt à son père : — Vieux comme vous êtes, et avec des enfants en âge de se marier, qui plus est, je ne crois pas qu’il soit du tout prudent de chercher à vous remarier. Vous n’êtes donc pas heureux comme vous êtes actuellement, puisque vous pensez qu’avec une autre femme vous seriez plus heureux qu’avec vos enfants ? Si encore nous étions de mauvais enfants, des enfants sans cœur, comme il y en a trop de nos jours ; des enfants qui ne prennent aucun soin de leur mère, de leur père, qui ont eu de si grandes peines pour les élever ! Si nous étions de ces enfant qui les laisseraient manquer de tout pour aller suivre les étrangers et pour leur reprocher d’être vieux ou une foule de choses malsonnantes, comme on en entend actuellement ; oh ! alors, dit Claudine, il n’y aurait rien à dire, et vous auriez quelque motif de vous marier. Mais à présent vous n’en avez aucun, car on ne peut pas dire qu’aucune de nous trois ressemble aux enfants dont je parlais tout-à-l’heure.

— Tu dis vrai, ajouta le père ; aussi n’est-ce pas pour ce motif que j’ai songé à me remarier ; c’est pour augmenter votre fortune, car sachez bien que celle que je désire prendre est aussi riche que moi, et qu’un jour, par conséquent, vous serez plus heureuses et plus riches. Je ne crois pas que vous ayez lieu de vous inquiéter, car à l’âge où nous sommes tous les deux, on a rarement des enfants.

— Advienne que pourra, dit la fille aînée, je vous ai dit maintenant ce que je pense et ce que j’ai sur le cœur ; mais cela ne fera rien, je le sais bien. Toutefois il eût été préférable, à mon avis, de vivre comme nous faisons, et avec ce que nous avons. Cela suffit, et il y a bien des gens qui, à beaucoup près, n’en ont pas autant que nous et qui vivent heureux cependant. Il ne me sert de rien, mon père, de vous dire tout cela ; vous l’avez mis dans votre tête et je ne pourrai vous empêcher de vous marier, puisque vous en avez l’envie. — Et si je te donnais ce que tu désires avoir, dit le père, ne me donnerais-tu pas ton agrément ? — Pardon, dit-elle, si vous vouliez me donner un coq d’or qui chantât aussi bien que tout autre coq. — Ma fille, dit le gentilhomme, pourvu qu’on le trouve pour de l’argent, tu l’auras comme tu le dis.

De là, le père alla trouver Anna, sa fille cadette. Celle-ci ne fit que répéter ce qu’avait dit sa sœur ; et quand son père lui dit de demander aussi ce qu’elle désirait avoir, pour donner son agrément à son mariage, Anna lui demanda une poule d’argent qui chantât et pondit comme les autres poules.

Le père lui répond qu’elle aura aussi sa poule, si on la trouve pour de l’argent. Maintenant il va trouver sa fille bien-aimée, Marie, la plus jeune. — C’est avec celle-ci, dit-il, qu’il sera le plus difficile de me tirer d’affaire. Il va pourtant la trouver et lui dit l’objet de sa venue. — Mon père, dit Marie, je ne puis vous empêcher de vous remarier, si vous en avez envie ; mais pour vous donner mon agrément à ce sujet, je ne le ferai jamais, car je ne serai, ni ne pourrai être plus heureuse, ni même aussi heureuse que je le suis maintenant. — Demande-moi, dit le père, ce que tu voudras, comme ont fait tes sœurs, et je te le donnerai. Voilà ta sœur aînée qui a demandé un coq d’or, et ta seconde sœur une poule d’argent qui aient vie pour chanter et pondre comme les autres ; et elles les auront, quand bien même il serait très-difficile de se procurer ces objets. — Pour ce qui est de moi, mon père, si je vous demande quelque chose, puisque vous voulez que je vous fasse une demande, cela ne vous coûtera pour l’avoir que la peine de chercher : je voudrais avoir une feuille du laurier qui chante. — Tu l’auras, s’il s’en trouve sur la terre, dit le père. — Oui, certes, dit la fille, il y en a sur la terre, mais j’ai entendu dire que ce n’est pas dans ce pays. Vous aurez, sans nul doute, beaucoup de peine à me la procurer, et cependant il faut que je l’aie, avant votre mariage.

Le père alors va trouver ses domestiques et leur dit d’atteler son carrosse et d’y mettre sa valise pleine d’or et d’argent ; car il sait fort bien qu’il en aura besoin. Maintenant il fait ses adieux à ses trois filles et se dirige d’abord sur la France, allant d’une ville à l’autre. Il alla, il voyagea de France en Espagne, d’Espagne en Italie, et de là je ne sais où ; il était sur le point d’avoir fait le tour du monde, quand il arriva dans une mauvaise petite ville. Là, il entendit dire qu’il y avait dans la contrée un homme qui avait un esprit sans pareil et infiniment supérieur, un homme industrieux et duquel on n’avait jamais entendu dire qu’il n’eût réussi à ce qu’il voulait faire. Par conséquent, vous pouvez croire qu’il n’y avait au-dessus de lui que le Seigneur Dieu et le diable. Quand notre vieux gentilhomme entendit cela, il dit : — Voilà mon homme trouvé, allons le voir. Il se mit en route et demanda à cet homme s’il était capable de lui fabriquer un coq d’or qui chanterait, et une poule d’argent qui chanterait et pondrait comme les autres volailles. — Assurément, dit celui-ci, je pourrai vous fabriquer ce que vous demandez ; mais ce sera cher. — Je ne vous demande pas ce que cela coûtera, pourvu que vous le fassiez.

Voilà que cet homme lui dit qu’il faudrait au moins huit jours pour faire ce travail ; et après ce temps, lui dit-il, venez ici, monsieur, et vous aurez votre coq et votre poule. Celui-ci donc resta en ce lieu, attendit huit jours, eut son coq d’or et sa poule d’argent, et retourna aussitôt au logis pour les apporter à ses deux filles.

Celles-ci furent ravies, comme vous pouvez penser, et le père fut plus ravi encore. Et pourtant il était bien loin d’avoir terminé ses voyages, car il avait encore à trouver, pour la plus jeune de ses filles, une feuille du laurier qui chante. Il part du logis, et après avoir voyagé longtemps, après avoir été même dans les pays les plus arides où, pour se nourrir, il ne trouvait que de l’eau amère et quelques fruits sauvages en petite quantité, il aperçut une grande forêt devant lui. Il y pénétra, et après avoir tournaillé de droite et de gauche, il vit en face de lui une hutte faite de branches et couverte de feuilles.

Je ne saurais vous dire ici depuis combien de temps ce gentilhomme n’avait vu figure humaine ; aussi vous pouvez croire qu’il fut heureux et joyeux quand il aperçut la hutte ; il espérait y trouver quelqu’un qui peut-être lui indiquerait le bon chemin pour aller à la recherche du laurier qui chante. Il n’était pas dans l’erreur en croyant cela, car il trouva dans cette hutte, un homme âgé, très-âgé, dont les cheveux et la barbe étaient excessivement blancs comme une poignée de lin, et si longs qu’ils touchaient la terre de tous côtés.

— Mon brave homme, dit le gentilhomme, auriez-vous la bonté de me donner quelques renseignements au sujet de ce que je cherche par ici ? — Oui bien, dit le vieillard, dites-moi alors ce que vous cherchez ? Je sais bien que vous êtes depuis longtemps en voyage, à la recherche d’une feuille du laurier qui chante (que vous destinez) à la plus jeune de vos filles, qui est aussi la plus sage. — Quoi, dit le gentilhomme, vous connaissez donc aussi mes filles ? — Il y a longtemps que je connais vos filles, de même qu’une foule de choses que je n’ai pas besoin de vous détailler ; j’aurais trop à faire. Vous n’êtes pas loin du laurier que vous cherchez, car vous n’avez pas à faire trente pas pour le trouver. Allez donc par le sentier qui est là à droite. Ensuite vous monterez par les escaliers que vous apercevrez et à environ quinze pieds plus haut vous verrez une maison dont la porte est ouverte. Vous y entrerez ; ensuite, vous monterez les escaliers jusques en haut, et là vous verrez une chambre qui est la chose la plus curieuse que l’œil puisse voir et l’esprit concevoir. Mais avant d’entrer dans cette chambre, écoutez et comprenez bien la recommandation que j’ai à vous faire.

Beaucoup d’autres, avant vous, ont été à la recherche de ce laurier qui chante ; mais comme aucun d’eux n’a suivi mes instructions, ils n’en sont pas revenus ; et vous aussi, vous y resterez, si vous ne faites pas ce qui est nécessaire.

Tout-à-l’heure midi va sonner, et celui qui est préposé à la garde du laurier s’endormira jusqu’à une heure. Il se réveillera alors, et malheur à vous si vous êtes à la portée de ses coups. C’est une bête si horrible à voir qu’il n’y a jamais eu sa pareille ; semblable à on diable, elle jette du feu par la bouche et par les naseaux. Dans la chambre où vous entrerez vous verrez le laurier que vous cherchez, et quand vous en aurez pris une feuille, les autres (feuilles) chanteront en semble, et si agréablement que Tous ne pourrez vous éloigner de là, si vous ne bouchez vos oreilles. Prenez donc bien garde, si vous voulez, ou sinon vous n’en reviendrez plus.

— Je prendrai garde, dit le gentilhomme. — Vous dites oui, dit le vieillard ; vous ne valez pas mieux que ceux qui sont venus ici.

Bien renseigné pour prendre une feuille, et prévenu de revenir sur ses pas, dès qu’il l’aura cueillie, celui-ci s’en alla, et quand il arriva, il n’eut rien de plus pressé que de saisir la feuille la plus proche qu’il pût atteindre. Les autres (feuilles) alors se mirent à chanter si bien et si agréablement, qu’il resta les écouter jusqu’au moment où se réveilla l’horrible bête. — Eh bien, dit celle-ci, je crois que tu es venu me voler pendant que je dormais ; tu mérites la mort, quoique je sache fort bien que tu es venu pour chercher cette feuille de laurier que tu as cueillie pour la plus jeune et la plus sage de tes filles, bien qu’elles soient sages toutes les trois.

C’est bien ! Ecoute-moi ; considère ces autres qui sont morts, et prête attention à ce que je vais te dire. Il t’arrivera à toi-même comme il est arrivé à ceux-là, si tu ne fais ce que je vais t’ordonner. Puisque tu as cueilli cette feuille de laurier, garde-la et retourne chez toi, et au bout d’un an et un jour tu devras être de retour ici avec une de tes filles, ou je serai sans pitié pour toi ; car si tu ne reviens au moment dit, je saurai que faire à ton endroit, à l’endroit de tes enfants et de tes petits-enfants. Pars maintenant, et n’oublie pas mes paroles, car comme tu feras, tu trouveras.

Retournons actuellement au logis pour voir ce que se disent les demoiselles. Les deux aînées étaient bien aises d’avoir eu l’objet de leurs désirs ; toutefois elles étaient quelque peu attristées en voyant que leur père avait dépensé la plus grande partie de ses biens pour les satisfaire. Chaque jour les fonds baissaient, et en voyant que ses sœurs étaient en peine à ce sujet, la plus jeune leur dit qu’elles n’avaient pas eu le sens commun : — Si, comme je l’ai fait, dit-elle, vous n’eussiez demandé qu’une chose qui n’eût rien coûté à mon père, si ce n’est la peine de la trouver, votre lot ne serait pas maintenant aussi petit qu’il le sera un jour. Il y a plus, dit-elle, ce que j’ai demandé ôtera à mon père l’envie de se marier, et quand il sera de retour à la maison, vous verrez si ce que je vous dis est vrai ou faux.

Elle ne dit rien qui ne fût vrai, car lorsque son père revint de la maison de l’horrible bête, il était si chagrin et si triste que l’envie de se marier lui était bien passée.

En revenant à la maison, le gentilhomme dut passer par la butte du vieillard dont nous avons parlé plus haut : — Eh bien, dit celui-ci, ne vous avais-je pas dit ce qui vous arriverait ? Vous n’avez pas été plus sage que les autres, je le vois, et vous devrez revenir ici dans un an et un jour pour y amener une de vos filles. Si vous aviez voulu écouter mes avis, vous n’auriez pas tant de Chagrin en retournant chez vous. Tant pis pour vous, car vous aurez beau faire, il vous faudra exécuter ce qui vous a été ordonné par la bête. Retournez au logis, et vite, car vous n’avez pas de temps à perdre.

Voyant alors qu’il n’y avait rien qui pût le tirer de ce mauvais pas, le gentilhomme, accablé de tristesse, se mit en route vers sa demeure. Quoi qu’il en soit, il arriva à force de marcher, et ses trois filles accoururent pour lui sauter au cou et l’embrasser chacune à leur tour. Sa fille aînée alors lui demande à quelle époque il a fixé le jour du mariage : — Mariez-vous quand vous voudrez, ajouta-t-elle, pour savoir ce qu’il dirait. — J’en ai assez du mariage, répondit son père, et si tu n’as jamais plus d’envie de te marier que je n’en ai maintenant, tu pourrais bien rester tonujours fille. Je voudrais bien que cette sotte fantaisie ne me fût jamais venue à l’esprit.

— Je vois bien maintenant, dit l’aînée, que ma jeune sœur disait vrai, et je vois aussi qu’elle a trouvé, mieux que nous, le moyen de venir à bout de lui ; et elle en est venue à bout, paraît-il, car il doit être arrivé quelque chose de grave à notre père depuis qu’il est parti de la maison ; il dépérit chaque jour et sèche sur pieds.

— Eh bien, mon père, dit-elle, quelques jours après, dites-moi ce qui vous est arrivé ? Vous maigrissez à vue d’œil et vous me faites peine à voir. — Son père alors, puisqu’elle le demandait, lui apprit ce qui lui était arrivé. — Ma foi, dit-elle, quand elle l’eut appris, quant à moi je n’irai pas chez cette bête ; c’est à celle qui a demandé la feuille de laurier à y aller, ce me semble, afin de payer pour elle-même ; j’ai assez de mon coq d’or.

La cadette, voyant un jour pleurer son père, lui demanda pourquoi il versait des larmes et quel était le motif de son chagrin : — Mon père, dit-elle, votre esprit doit être tourmenté par quelque chose de grave. — Oui certes, ma fille, j’ai quelque chose, et voici ce que c’est. — Il lui apprit alors ce qu’il avait dit à sa fille aînée, et il ne fut pas question de son mariage, comme vous pouvez penser. Celle-ci ne fut pas, plus que la première, en disposition d’aller chez la bête, et elle ajouta même qu’elle n’irait ni pour or ni pour argent.

Le père alors devint de plus en plus sombre ; il croyait qu’il lui faudrait retourner tout seul, car l’époque approchait, lorsque la plus jeune de ses filles vint le trouver. — Mon père, dit-elle, il y a longtemps que je vous observe, et je vois que depuis que vous êtes rentré à la maison avec la feuille de laurier que j’avais demandée, il n’est plus question de mariage pour vous. C’est le contraire qui arrive, et chaque jour je vois que vous devenez de plus en plus maigre ; vous n’êtes plus maintenant, à proprement parler, que le squelette d’un homme. Si vous avez peine ou affliction pour un motif ou pour un autre, pourquoi ne me le dites-vous pas, et je vous tirerai de peine, si je le puis.

— Tu le peux, dit le père, qui lui raconta alors d’un bout à l’autre tout ce qui lui était arrivé. Quand il eut fini de parler, sa fille (fille d’un excellent cœur s’il en fut jamais) lui demanda pourquoi il avait si longtemps gardé ce chagrin sur son cœur. — Qu’aurais-je pu faire, dit le père ? J’avais raconté à tes deux sœurs ce qui m’était arrivé, et aucune d’elles n’a voulu me suivre, disant que c’était à celle qui avait demandé la feuille du laurier qui chante, à aller trouver cette bête.

— Mes sœurs disaient juste, répondit cette demoiselle, et elles avaient raison ; j’irai et, qui plus est, je crois bien qu’il ne me sera fait aucun mal pour aller avec lui, puisqu’il le dit. C’est pourquoi je n’ai pas d’inquiétude là-dessus, et vous également, mon père, vous devriez être tranquille comme je le suis à ce sujet.

Le père en eut l’âme toute réjouie. Toutefois, il se disait : — J’aurai grand’peine à me séparer de ma fille bien-aimée.

Ni plus ni moins, il ne lui sert pas de gémir ni de se plaindre ; le temps approche, et ils se dirigent tous deux vers le pays de la bête. Ils arrivent, au moment marqué, chez le vieillard, et celui-ci dit au gentilhomme : — Eh bien, vous êtes donc venu avec votre fille ? — Eh oui, dit le père, je suis venu parce qu’il le fallait bien ; il ne servait de rien de m’excuser. — Non, dit le vieillard ; et plaise à Dieu que vous fassiez bien ce que vous allez faire, Voilà neuf cents ans que je suis ici, attendant qu’il vienne quelque jeune fille capable de dompter la bête et de l’aimer. Jusque là, il me faut rester ici pour guider et instruire ceux qui, comme vous, viennent chercher une feuille du laurier qui chante ; je n’ai pas d’autre mission.

Alors le père et la fille se rendirent de là chez la bête ; celle-ci les rencontra au moment où ils montaient pour prendre le sentier. — Vous voilà donc arrivés, dit-elle au père ? — Oui, répondit-il, je suis arrivé, monsieur. — Prenez garde à ce que vous dites ; je suis une bête et non un monsieur. Allez en haut, la table est servie ; buvez et mangez, ne vous gênez pas.

Ces deux-ci, fatigués à mourir, ayant faim et soif, montèrent aussitôt, et mangèrent et burent ce qui leur faisait plaisir ; cela se comprend.

Après le repas, le père resta deux ou trois heures avec sa fille, sans que la bête approchât. Toutefois, vers quatre heures après-midi, on l’entendit venir, et elle dit au père : — Mange et bois encore avant de partir, car tu n’as plus longtemps à rester ici avec ta fille. — La table était servie, et la bête voyant que père et fille n’osaient manger ni boire en sa présence, se mit à dire : — Croyez-vous que tout cela ait été mis sur la table dans le but de vous faire mal ? Ne craignez rien. Quant à toi, père de cette jolie fille, il est temps de partir d’ici et de dire à ta fille : — Jusques aux joies du paradis, car tu ne la reverras plus. Donc, il t’est défendu de remettre les pieds ici ; tu n’en sortirais pas en vie.

Alors le père fit, en pleurant, ses adieux à sa fille, et celle-ci, pour lui réconforter le cœur, lui dit : — Il faut, mon père, obéir à la bête ; allez-vous-en donc, dans la crainte que vous n’en ayez repentir. Je serai heureuse ici, il ne faut pas pleurer sur mon sort.

Voilà pour lors le père qui part, les larmes aux yeux ; il ne lui servait pas de gémir désormais, l’affaire était faite.

Il arrive à la maison, et après avoir raconté à ses deux filles aînées comment il avait été accueilli par la bête, qui n’était pas aussi méchante qu’elle en avait l’air, il dit : — Me voilà maintenant, mes enfants, bien guéri cette fois de la sotte fantaisie que j’avais eue de me marier. Désormais vous ne devez plus craindre que je sois aussi sot que je l’ai été dans le temps passé ; votre jeune sœur m’a guéri de cette fatale maladie.

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