I
Le bal tire à sa fin ; un bal par souscription au profit d’une œuvre de bienfaisance.
L’affaire a été bien lancée ; tous les journaux ont donné avec ensemble et on s’étouffe dans les salons de l’Hôtel-Continental.
Il y a là des gens de tous les mondes : des grandes dames de la vieille roche, des étrangères opulentes, des bourgeoises curieuses, et aussi quelques déclassées qui n’ont pas encore trop fait parler d’elles, — de celles que, dans l’argot des viveurs, on appelle des demi-castors.
Mais la haute finance y domine. On y marche sur les millionnaires et les épaules des femmes constellées de diamants scintillent comme des étalages de joaillier.
C’est le moment où triomphent les beautés de bon aloi, celles qui résistent aux feux du gaz et à quelques heures de valses cahotées. Les autres se fanent comme les fleurs au soleil, et le cercle bleu que la fatigue creuse sous leurs paupières accuse leur âge avec l’indiscrétion d’un acte de naissance.
Les connaisseurs ont une excellente occasion de passer une revue amusante, et il y en a là deux qui se donnent ce divertissement avant de quitter la fête ; deux jeunes — le plus vieux n’a pas trente ans — mais le métier qu’ils font mûrit très vite. Ces messieurs travaillent à la Bourse. Ils sont remisiers chez un agent de change. Ils connaissent tout Paris et la vie du boulevard n’a plus de secrets pour eux.
Ils se sont cantonnés dans un coin, entre les deux grands salons, et les couples qui vont et viennent défilent forcément sous leurs yeux.
— Alors, mon petit Julien, dit l’un, tu veux que nous soupions avec Lucie Travers et la baronne de Lugos ?
— Oui, vertueux Edmond, répliqua l’autre. J’ai arrangé cette partie sans te consulter. Mais si elle ne te va pas, je me charge de tenir tête à ces dames. Moi seul, et c’est assez. J’ai prévenu Lucie que tu étais très capable de refuser et comme la baronne ne te connaît pas encore, elle n’aura pas de peine à se consoler de ton absence.
— Je le crois, mais ce soir, j’ai envie de faire la fête. J’irai avec toi.
— À la bonne heure ! Je te croyais amoureux pour le bon motif ?
— Moi !
— Veux-tu que je te dise de qui ?… Non, je ne la nommerai pas. Je me contente de t’affirmer que la baronne n’a pas le projet de te séduire. C’est une Hongroise bien posée qui vient d’arriver dans nos murs et qui s’accommoderait d’un protecteur sérieux, mais qui n’a besoin de personne. Seulement, elle aime à s’amuser et cette bonne Lucie a imaginé de l’amener dans un restaurant que tu connais bien… un restaurant des Champs-Élysées qui restera ouvert cette nuit, en l’honneur du bal de charité que nous favorisons de notre présence. J’ai retenu un grand cabinet et commandé le souper pour trois heures précises. Ces dames ont dîné ensemble chez Lucie et prendront patience en jouant au bésigue chinois. Elles arriveront en fiacre et nous irons à pied. C’est tout près d’ici. Il ne faut pas les faire attendre. Nous partirons dans vingt minutes.
Et, en fait d’hommes, il n’y aura que nous deux. J’aurais bien invité Éric, s’il était venu au bal, mais je ne l’ai pas aperçu et je le soupçonne d’avoir employé son temps d’une façon plus agréable.
— Je l’ai quitté à trois heures et il m’a dit qu’il devait conduire sa sœur au spectacle.
— Hum ! le patron l’a envoyé après la Bourse chez la princesse Yalta… Je ne serais pas surpris que cette Moscovite toquée l’eût gardé… Éric est un veinard, car elle est adorable avec ses cheveux d’or, ses yeux verts de mer et sa figure sans couleur qui change d’expression dix fois en dix minutes.
— Tu crois donc qu’il est son amant ?
— J’en suis convaincu et je trouve qu’elle aurait pu choisir plus mal. Il est presque aussi bien que sa sœur, et ce n’est pas toi qui me contrediras si j’affirme que M Laure Duroc est charmante, répliqua Julien Fresnay en regardant du coin de l’œil son camarade Edmond de Chemazé.
— Non, certes, répondit Edmond qui ne put s’empêcher de rougir ; et son frère est inexcusable de la laisser seule comme il le fait trop souvent. Elle n’a que lui au monde, puisqu’ils sont orphelins.
— Il devrait la marier. Je connais quelqu’un qui serait pour elle un parti très convenable et qui, je le parierais, ne demande qu’à l’épouser…
— Mon cher, interrompit Edmond, avec l’intention évidente de changer de sujet de conversation, j’aperçois là-bas M. Piédouche qui manœuvre pour nous aborder. Nous n’avons que le temps de filer si tu tiens à l’éviter.
— Je n’y tiens pas. Il m’amuse beaucoup ce bonhomme-là quoiqu’il ne soit plus tout à fait dans le mouvement. Il est vieux, mais il a vu un tas de choses et il sait des histoires curieuses sur tout le monde. En voilà un qui nous en dirait long, s’il voulait, sur la princesse Yalta !
— Qu’est-ce que c’est au juste que ce M. Piédouche ? Je le connais comme client de la maison, mais pas autrement.
— Il passe pour avoir été autrefois dans la diplomatie… moi, je crois qu’il a fait tout bonnement de la police… et je ne serais pas très surpris qu’il en fît encore. C’est précisément pour cela qu’il m’intéresse et que j’aime à causer avec lui.
— Il ne tient qu’à toi, car il a réussi à se faufiler à travers les groupes, et le voici.
Le personnage en question n’était plus en effet qu’à quelques pas des deux amis. C’était un homme d’un certain âge, ou plutôt d’un âge certain — entre cinquante et soixante — de bonne tournure et de bonne mine. Il pouvait même prétendre en belle tête, comme on disait au XVIII siècle, et ses traits réguliers ne manquaient pas d’expression. Le regard était vif, la bouche était fine, et le menton carré indiquait une volonté poussée jusqu’à l’entêtement. Dans toute sa personne, il n’avait rien de suranné ni même de bourgeois. Ses favoris grisonnants rejoignaient ses moustaches et lui donnaient un air étranger qui lui allait fort bien.
Sa tenue était d’ailleurs d’une correction parfaite et ses façons aisées.
— Bonsoir, messieurs, leur dit-il en leur tendant les mains. Je parie que vous vous ennuyez ici autant que moi.
— Vous avez deviné, s’écria Fresnay.
— Je devine toujours, reprit gaiement M. Piédouche. Cette fois, ce n’était pas difficile, mais mon premier coup d’œil me trompe rarement… Je me flatte d’avoir fait mes preuves en ce genre… par quel hasard, messieurs, n’êtes-vous que deux à cette fête donnée sous prétexte d’inondés ?… Qu’est devenu votre inséparable… M. Éric Duroc ?
— Absent pour cause de service. Il est allé porter à une cliente de la charge le produit de la dernière liquidation… trois cents beaux billets de mille… et je suppose qu’elle l’aura invité à dîner.
— Je comprends çà… à tous les points de vue. M. Duroc est assez joli garçon pour qu’une femme le retienne… et puis, trois cent mille francs !… diable ! voilà ce qui s’appelle un bénéfice sérieux ! Est-il indiscret de vous demander le nom de la personne qui spécule avec tant de hardiesse et de bonheur ?
— Pas du tout, car elle ne s’en cache pas. C’est la princesse Yalta.
— Ah ! bon ! la princesse Morphine.
— Comment, Morphine ?… Je vous dis : la princesse Yalta, qui demeure rue de Tilsitt.
— Parfaitement. À Moscou, on l’avait surnommée la princesse Morphine, à cause du goût qu’elle affichait pour ce poison… elle passait sa vie à s’inoculer de la morphine, à seule fin de se procurer des sensations agréables, et je suppose qu’à Paris, elle n’a pas perdu cette douce habitude.
— Alors, vous la connaissez ?
— Je l’ai connue, autrefois… lorsque j’habitais la Russie… mais je l’ai perdue de vue depuis quelques années.
— Et que disait-on d’elle là-bas ?
— Les moins malveillants affirmaient qu’elle était folle. D’autres prétendaient qu’elle était capable de tout… on racontait même qu’elle avait des crimes sur la conscience. Quoi qu’il en soit, c’est une femme dangereuse… sur ce point, tout le monde était d’accord, et je plaindrais l’homme qu’elle aimerait.
— Mais elle a un mari. Il y a un prince Yalta.
— Oui, une manière de sauvage qui descend des anciens khans de Crimée, et qu’on ne voit jamais, parce qu’il mène une existence bizarre. Il joue aux échecs six heures par jour, avec des gens qu’il paie très cher pour faire sa partie, et le reste du temps, il boit de l’eau-de-vie russe.
— Je m’explique maintenant pourquoi sa femme va partout sans lui et s’amuse comme elle l’entend. Elle fait à la Bourse des différences qui se chiffrent par des centaines de mille.
— Le prince est colossalement riche.
— Et pas jaloux. C’est complet.
— Pas jaloux ?… Non, en apparence. Mais la princesse ne s’y fie pas trop. Elle sait qu’il est sujet à des caprices féroces. Il a été obligé de quitter la Russie pour avoir tué un paysan à la chasse.
— Par maladresse ?
— Non. Pour rien, pour le plaisir.
— Diable ! je conseillerai à Éric de se garer de ce boyard.
— Est-ce que votre ami serait trop bien avec la princesse Morphine ?
— Oh ! je ne dis pas cela. Elle le charge de ses opérations et il gagne de superbes courtages, mais je pense que c’est tout, dit avec empressement Julien, qui ne tenait pas à mettre M. Piédouche dans la confidence des secrets de son camarade Duroc. Je plaisantais tout à l’heure en imaginant qu’il dînait chez sa cliente. La vérité est que je ne sais pas où il est allé ce soir, et la preuve c’est qu’Edmond et moi nous allons souper sans lui.
— Vous soupez encore, vous autres. Heureux âge !
— Bah ! vous êtes aussi jeune que nous. Voulez-vous en être ? Je vous présenterai à une Hongroise de distinction… la baronne de Lugos…
— Qui a loué tout meublé le petit hôtel qu’habitait Francine Verdier, rue Jouffroy.
— Ah ! ça, vous savez donc tout ?
— Mon Dieu, non. Mais j’ai entendu parler de la baronne à mon cercle où on est très au courant des arrivages. On dit qu’elle est remarquablement jolie et je serais charmé de la connaître.
— Alors, venez avec nous, mon cher. Lucie Travers en est, et ces dames nous attendent dans un cabinet des Champs-Élysées, au bord de l’eau. Il fait un temps superbe et si une promenade d’un quart d’heure ne vous effraie pas…
— En aucune façon. J’éprouve même le besoin de prendre l’air et de fumer un cigare… j’en ai d’excellents à vous offrir.
— En route donc ! dit Fresnay. C’est l’heure. Je me suis assez dévoué pour les inondés.
Edmond ne fit pas d’objection. Il se serait bien passé de la société de M. Piédouche dont il goûtait peu les mérites, mais, d’un autre côté, il n’était pas fâché que la présence de cet homme mûr modifiât une partie carrée qui ne le tentait guère, car depuis un certain temps les demoiselles à la mode lui étaient devenues fort indifférentes.
Son cœur était pris et s’il n’avait pas encore renoncé complètement à la vie joyeuse, c’est qu’il ne voulait pas laisser voir à ses camarades qu’il aimait sérieusement une jeune fille dont il n’était pas certain d’être aimé.
Edmond avait encore un autre motif pour ne pas fausser compagnie à l’homme si bien informé qui amusait tant Julien Fresnay.
Il savait à quoi s’en tenir sur la liaison du frère de Laure Duroc avec l’étrangère de la rue de Tilsitt et les renseignements que M. Piédouche venait de donner sur cette princesse Morphine l’inquiétaient. Il espérait amener l’ancien diplomate à les compléter, et il comptait adjurer dès le lendemain l’imprudent Éric de rompre une intrigue qui menaçait de mal finir.
Il suivit Julien qui avait pris le bras de son invité et qui louvoyait pour gagner la sortie.
Cinq minutes après, ils débouchaient tous les trois sous les arcades de la rue de Castiglione et ils se dirigeaient vers les Champs-Élysées.
Le trajet qu’ils avaient à faire n’était pas long, mais, à Paris, entre un bal de charité et un souper dans un restaurant de nuit, il y a place pour une aventure.
Aucun d’eux — pas même le sagace Piédouche — ne prévoyait celle qu’ils rencontrèrent en chemin.
La nuit était claire et le ciel étoilé : un temps fait à souhait pour battre le pavé avant de s’enfermer dans un de ces cabinets où on ne respire que le parfum capiteux des truffes et où la chaleur moite du gaz vous congestionne en vous coupant l’appétit.
Le printemps finissait à peine, et en cette saison mixte, à trois heures du matin, Paris est couché, Paris n’est pas levé, Paris dort, surtout dans les quartiers élégants.
Les voitures circulent encore, ramenant chez eux des noctambules attardés ou des pontes décavés, mais les piétons sont rares aux abords des Champs-Élysées, et devant les trois soupeurs qui venaient de quitter le bal, les arcades de la rue de Rivoli s’alignaient à perte de vue, silencieuses comme le promenoir d’un cloître. Leurs pas résonnaient sous la voûte solitaire et le bruit de l’orchestre roulant ses derniers accords ne leur arrivait plus qu’à l’état d’harmonie vague.
Cet écho lointain de la fête de charité semblait avoir mis M. Piédouche en belle humeur. Entre deux bouffées qu’il tirait de son cigare, il sifflotait l’air qu’on jouait dans la salle de danse et il lui arrivait même de marquer la mesure en esquissant un pas de mazurke.
— Et dire qu’il y a des gens qui verront lever l’aurore à travers les vitres de l’Hôtel-Continental, s’écria-t-il. Ils veulent bien donner un louis pour les inondés dont ils se moquent parfaitement, mais ils tiennent à en avoir pour leur argent. C’est bête la philanthropie qui valse.
— Moins bête que la philanthropie qui fait des conférences, dit Julien. En valsant, les femmes montrent leurs épaules, et j’apprécie fort la bienfaisance décolletée. Vous ne la dédaignez pas non plus, puisque vous êtes venu, cher monsieur Piédouche.
— Oh ! moi, je vais partout… même à la Bourse.
— Et vous n’y faites pas de spéculations malheureuses, car, si je ne me trompe, vous avez chez le patron un joli compte créditeur. Mais je suppose que vous allez de préférence dans les endroits où on ne s’ennuie pas.
— C’est le moyen de ne pas vieillir. Je suis sur le versant occidental de la vie et je tiens à ne pas y glisser trop vite. Je me raccroche aux jeunes tant que je peux, et je vous sais un gré infini de m’avoir accepté comme convive. Je tâcherai de ne pas attrister ces dames.
— Je suis sûr que vous plairez à la baronne. Elle aime les hommes bien posés dans le monde et elle sera très flattée de souper avec un ancien diplomate… car vous l’avez été, n’est-ce pas ?
— Je le suis toujours un peu, quoique j’aie depuis longtemps quitté la carrière. On me confie encore quelquefois des missions délicates et je m’en charge volontiers… quand elles me conviennent, car, Dieu merci, je n’ai pas besoin de courir après les récompenses. J’ai une fortune indépendante. Mais j’aime à débrouiller les affaires difficiles. Je suis né observateur et il m’est agréable de ne pas laisser se rouiller les aptitudes que la nature m’a départies. Lorsque je n’en ai pas l’emploi officiel, je les utilise pour mon plaisir.
J’observe les gens que je rencontre, même ceux que je ne connais pas, et je m’amuse à diagnostiquer leur caractère dans le seul but de me tenir en haleine. Je ne peux pas voir un homme passer dans la rue sans chercher à deviner ce qu’il est et je ne peux pas m’empêcher d’étudier un peu ceux que je fréquente.
— Alors, dit en riant Fresnay, vous m’avez étudié, moi qui ai souvent l’avantage de recevoir et d’exécuter au mieux vos ordres de vente et d’achat.
— Mon Dieu, oui.
— Vous seriez bien aimable de m’apprendre ce que je suis et ce que je deviendrai, car je n’en sais rien moi-même.
— Vous êtes un philosophe gai et avec votre esprit pratique, vous ferez certainement fortune.
— C’est la grâce que je me souhaite et j’accepte cet horoscope. Tirez maintenant celui de mon camarade Edmond.
— Je n’y tiens pas, dit vivement Edmond, et je trouve que tu abuses étrangement de la complaisance de M. Piédouche.
— Mais non, mais non, répliqua l’observateur par vocation. Je n’ai pas eu, monsieur, l’honneur de vous voir souvent, mais je puis affirmer que vous n’avez pas du tout le même caractère que votre ami ; vous êtes sentimental et mélancolique, avec une tendance à l’exaltation. Je puis aussi vous prédire que vous renoncerez un jour aux affaires et que vous vous marierez par amour.
— Bien touché, parbleu ! s’écria Julien. Edmond de Chemazé, ici présent, est un gentilhomme fourvoyé dans les bureaux d’un agent de change. Il souffre d’en être réduit à empocher des courtages et il n’aspire qu’à s’en aller vivre en province avec une femme aussi légitime qu’adorée. Il finira bon père, bon époux, maire de sa commune et marguillier de sa paroisse
Passons à Éric Duroc, cher sorcier. Comment finira-t-il celui-là ?
— Mal, s’il était pris dans les filets de la princesse Morphine, répondit sans hésiter M. Piédouche. Mais j’espère pour lui qu’il évitera les pièges enguirlandés de cette sirène, et quoique je le connaisse peu, il me semble être de force à se défendre.
— Qu’aurait-il donc à craindre s’il se laissait séduire ? demanda timidement Edmond qui se préoccupait beaucoup plus que son ami Fresnay des suites de cette intrigue russe.
— Tout. Elle prendrait plaisir à le rendre fou et quand elle lui aurait vidé la cervelle et brisé le cœur, elle le rejetterait comme on jette un citron dont on a exprimé le jus. Elle n’a jamais aimé personne ; elle n’a que des caprices et elle fait le mal pour le mal.
— Mais c’est donc un monstre que cette femme ?
— Non, c’est une blasée qui cherche des sensations nouvelles et qui ferait sauter Paris pour satisfaire une fantaisie. Elle s’éprendra peut-être un jour d’un cabotin qui la battra. Ce sera justice. Mais, en attendant, il faut la fuir, et si j’avais l’âge et la figure de M. Duroc, je ne donnerais pas dans les princesses. Je me contenterais d’une baronne d’occasion, comme cette brave Hongroise qui ne demande qu’à faire fortune en s’amusant, ou même de Lucie Travers qui n’a de prétentions ni à la noblesse, ni à la vertu. Vivent les bonnes filles ! avec elles du moins on n’expose que son argent.
Il me tarde d’être présenté à vos invitées, et il me semble qu’elles doivent s’impatienter.
— Bah ! elles ne perdront rien pour attendre, et d’ailleurs elles n’attendront pas longtemps. Je vois d’ici les fenêtres éclairées du restaurant.
Tout en causant, ces messieurs étaient arrivés à la place de la Concorde, et en la traversant, ils venaient de dépasser l’entrée de la grande avenue des Champs-Élysées.
Ces vastes espaces étaient déserts et on n’entendait que ce murmure confus qu’on prendrait pour le souffle de Paris endormi.
Les lanternes de quelques voitures brillaient devant les portes des deux cercles, entre la rue Royale et l’avenue Gabriel, mais du côté du pont, la solitude était complète.
Le Cours-la-Reine et le quai qui borde la Seine sont des voies peu fréquentées à cette heure de nuit, et les quinconces qui entourent le palais de l’Industrie le sont encore moins, surtout quand il fait un froid sec.
Les voleurs pourraient y opérer aussi tranquillement que dans la forêt de Bondy, et s’ils n’y travaillent pas, c’est moins par crainte des sergents de ville que faute de passants à dévaliser.
Cette nuit-là, par exception, les honnêtes gens pouvaient s’y risquer sans péril, car l’établissement où Julien avait commandé le souper était illuminé du haut en bas et devait attirer des couples désireux de se restaurer ailleurs qu’au buffet du bal de bienfaisance.
Jusqu’alors cependant, ils n’étaient pas très nombreux, car il n’y avait pas, autour du pavillon isolé que les dîneurs encombrent pendant l’été, ce mouvement qui annonce un rassemblement de cochers et de commissionnaires.
Les deux amis et le compagnon qu’ils avaient recruté à l’Hôtel-Continental prirent pied sur la contre-allée en face du bureau des tramways, et ils hâtaient le pas pour arriver plus vite, quand M. Piédouche s’arrêta tout à coup en posant sa main sur le bras de Julien, qui lui dit, tout étonné de ce temps d’arrêt :
— Qu’avez-vous donc ?
— Vous ne voyez pas un homme là-bas qui se glisse entre les arbres ? répondit à demi-voix l’ex-diplomate.
— Je le vois parfaitement. Eh bien ?
— Que porte-t-il sur son dos ?
— Un sac, à ce qu’il me semble.
— C’est un sac en effet.
— Et comme cet homme est coiffé d’un chapeau à larges bords, à la mode d’Auvergne, j’en conclus que c’est un charbonnier qui va servir une pratique et que le sac contient du charbon.
— Servir une pratique à trois heures du matin ! Vous n’y pensez pas, mon cher.
— Le fait est que ce n’est pas l’heure où les cuisinières s’approvisionnent de combustible. Mais qu’est-ce que ça nous fait ?
— À vous, rien. Moi, je vais profiter de cette occasion pour vous montrer que j’ai du coup d’œil.
— Montrez, cher monsieur Piédouche. Je ne comprends pas du tout, mais je ne demande qu’à m’instruire.
— Je vous parie cinq louis que cet homme est un voleur et que le sac qu’il porte est plein d’objets volés…
— Que le voleur se propose de jeter dans la rivière, alors, car il y va tout droit.
— C’est ce que nous verrons. Tenez-vous le pari ?
— Ma foi, je veux bien, pour la singularité du fait. Mais comment saurons-nous qui a gagné ?
— Venez avec moi.
— Vous voulez aborder cet individu ?
— Parfaitement, et lui demander ce qu’il porte.
— Et s’il refuse de vous répondre ?
— Nous l’empoignerons et nous le forcerons à ouvrir son sac.
— Ah ! ça, vous voulez donc nous faire mettre au poste ? Ce pauvre diable criera : au secours ! Il surgira deux gardiens de la paix qui nous arrêteront pour attaque nocturne. Merci ! je préfère souper avec la baronne.
— Tant mieux si les gardiens de la paix viennent nous prêter main-forte. Je suis certain que ce faux charbonnier est un voleur… et peut-être pis. Mais vous êtes libres de me laisser agir seul. Moi, j’entre en chasse. Qui m’aime me suive, conclut M. Piédouche en sautant dans l’allée.
— Décidément, c’est de la haute folie, murmura Julien. Mais il ne sera pas dit que nous vous aurons lâché au moment de l’action. Et puis, je tiens à mes cinq louis. Viens-tu, Edmond ?
Edmond marcha en haussant les épaules. Il était tout à fait de l’avis de Julien ; mais il n’était pas fâché de voir comment finirait cette aventure où M. Piédouche se révélait sous un aspect inattendu.
L’homme au sac avait de l’avance et se dirigeait vers le quai. Il allait assez lentement, courbé qu’il était sous le poids de son fardeau, et il ne paraissait pas s’être aperçu qu’on l’observait, car il ne se retournait pas pour regarder derrière lui. Il s’arrêta un instant au bord de la chaussée, peut-être pour s’assurer qu’il n’y avait personne ; puis il la traversa et il se mit à longer le parapet en descendant vers le pont des Invalides.
— Suivons-le à distance, sans quitter la contre-allée, dit tout bas M. Piédouche.
— Vous renoncez à l’accoster ? demanda ironiquement Julien.
— Non, mais le moment n’est pas venu. Vous ne devinez donc pas qu’il cherche un escalier pour descendre sur la berge ?
— Parbleu ! Il va porter son chargement à un bateau amarré dans ces parages. Le charbonnier est un débardeur.
— Ni l’un, ni l’autre, croyez-moi. Les débardeurs ne travaillent pas la nuit. Votre pari est perdu, mon cher.
— Pas encore… Mais je voudrais bien savoir ce que vous comptez faire.
— Attendre qu’il descende, et dès qu’il aura disparu derrière le parapet, courir à l’escalier. La berge est très large et il ne peut pas aller vite à cause de son sac. Nous le rattraperons avant qu’il ait atteint le bord de la Seine. Je dis : nous, parce que vous paraissez décidés à m’aider, mais si vous avez peur de ce gaillard-là, vous pouvez rester sur le quai. Je l’arrêterai bien sans vous.
— Peur ! allons donc ! Nous irons jusqu’au bout… Et cela d’autant plus volontiers que cette poursuite commence à m’intéresser.
Edmond se tut, mais il pensait comme son ami.
L’homme, un instant après, arriva à une coupure qui donnait sur un escalier de bois, placé là pour la commodité des passagers des bateaux-mouches, et s’y engagea sans hésiter.
— En avant ! dit Piédouche.
Et il se lança sur la chaussée de toute la vitesse de ses jambes.
Aiguillonnés par l’exemple et aussi par la curiosité, les deux amis en firent autant.
Naturellement, Piédouche, qui était parti avant les deux jeunes, arriva bon premier à la coupure du parapet, mais ils le rejoignirent en trois enjambées et ils purent voir comme lui l’homme au sac descendant lourdement l’escalier.
Ils le virent même beaucoup mieux qu’ils n’avaient encore pu le faire, car il y avait tout près de là un bec de gaz, et si pur que fût le ciel, l’obscure clarté qui tombe des étoiles ne vaut pas, pour distinguer nettement les objets, les feux d’un simple candélabre municipal.
Ce singulier noctambule était bien un charbonnier ou un portefaix, s’il fallait s’en rapporter à son costume — veste de velours brun, large pantalon vert bouteille, chapeau noir à grands bords rabattus sur la nuque, et gros souliers ferrés qui sonnaient sur les marches de bois. Mais son encolure n’était pas celle d’un fort de la halle, ni même celle d’un Auvergnat. Il paraissait assez grand, mais il n’avait pas les épaules larges, et il pliait visiblement sous la charge qu’il portait.
Où allait-il ? on n’apercevait pas le moindre tas de charbon sur la berge et pas un chaland n’était amarré à quai.
Julien qui avait constaté du premier coup d’œil l’absence de tout bateau de transport et de tout dépôt de marchandises, fit ce raisonnement en moins d’une seconde, et se prit à penser que M. Piédouche pourrait bien gagner son pari.
On allait savoir à quoi s’en tenir. Il suffisait pour cela d’exécuter le plan conçu par l’ancien diplomate et rien n’était plus facile. L’homme ne se doutait pas encore que trois passants l’avaient suivi et le serraient de près. Ils n’avaient qu’à lui laisser faire quelques pas sur le talus pavé qui descend vers la Seine et à tomber sur lui, tous les trois en même temps.
Malheureusement, la patience n’était pas au nombre des qualités que possédait Julien Fresnay, gai compagnon, bon camarade et remisier sans reproche.
L’individu suspect était à peine arrivé au bas de l’escalier que ce maladroit auxiliaire de M. Piédouche se mit à crier :
— Hé ! l’ami ! arrêtez un peu !… Je voudrais vous acheter un boisseau de charbon.
Cette facétie déplacée fit tout manquer.
L’homme se retourna, se redressa, montrant un visage barbouillé de noir comme la face d’un ramoneur, vit Piédouche qui se précipitait pour le saisir et prit son parti sans hésiter.
Il n’avait plus le temps de gagner le bord de l’eau, il ne pouvait plus remonter l’escalier, puisque trois personnes lui auraient barré le passage, et il lui eût été difficile de courir, chargé comme il l’était.
Il laissa tomber son sac et il s’enfuit dans la direction du pont des Invalides.
— Bon voyage ! dit en riant Julien. Le sac nous reste, et nous allons voir ce qu’il y a dedans. C’est tout ce que je demande.
— Que le diable vous emporte ! répliqua Piédouche. Vous êtes cause que le coquin va s’échapper. Aidez-moi du moins à le poursuivre… Vos jambes sont meilleures que les miennes.
— Tiens ! c’est une idée… l’exercice me fera du bien… et puis, l’aventure devient amusante. Allons, Edmond, allons, mon gars, en chasse !… Quand nous aurons forcé la bête, nous reviendrons faire l’inventaire du sac.
Edmond ne se fit pas prier. Lui aussi, il commençait à prendre l’affaire à cœur et à croire que M. Piédouche ne s’était pas trompé. Il lui répugnait bien un peu d’empiéter sur les attributions des agents chargés d’empoigner les malfaiteurs, mais il aurait eu mauvaise grâce à se montrer plus difficile qu’un grave personnage qui avait occupé jadis des emplois diplomatiques, et M. Piédouche courait déjà comme un simple policier qui poursuit un filou.
Les deux jeunes gens l’eurent bientôt rejoint, et même dépassé, car il avait moins de vitesse que de fond, mais il ne se laissa pas distancer.
L’homme au sac avait de l’avance, mais il ne paraissait pas être de force à la conserver bien longtemps, car Edmond et Julien avaient des jarrets d’acier, du souffle, une ardeur sans pareille et la ferme résolution de ne s’arrêter qu’après lui avoir mis la main au collet.
Ils ne tardèrent guère en effet à gagner sur lui, et Piédouche, tout en perdant du terrain, ne se décourageait point. Il tenait bon afin d’arriver à la rescousse, lorsque la lutte s’engagerait, en admettant que le fuyard essayât de résister, après avoir essayé de se dérober.
On pouvait compter maintenant qu’on finirait par le prendre, car, en dépit de l’heure indue, on devait croiser, faisant leur ronde sur le quai, des sergents de ville qui s’inquiéteraient de cette course effrénée et descendraient sur la berge pour barrer le passage à l’homme, en vertu de ce principe qu’un individu qui se sauve est toujours suspect.
Les chasseurs du reste ne songeaient point à appeler du renfort. Ils mettaient de l’amour-propre à réussir tout seuls. Du moins, c’était ce sentiment-là qui empêchait les deux jeunes gens de crier : au voleur. Et M. Piédouche avait sans doute aussi ses raisons pour se taire. Peut-être ne se souciait-il pas de compromettre sa dignité en se laissant voir pendant qu’il jouait un rôle assez ridicule à son âge.
Un gentleman peut, sans déchoir, remettre entre les mains de l’autorité un chenapan qui lui est tombé sous la main, mais ce n’est pas son métier de courir après lui, et il ne saurait le faire sans paraître grotesque.
La poursuite continua sans incident jusqu’au pont des Invalides qui forme une voûte au-dessus de la berge.
Il y a là un chemin en pente par lequel on peut regagner le quai, mais le fuyard n’avait garde de le prendre, sachant bien que sur ce quai il serait exposé à rencontrer des gens qui l’arrêteraient. Il se lança sous la voûte et comme il y faisait très sombre, il disparut un instant aux yeux des chasseurs. Mais il eut aussi la mauvaise fortune de heurter du pied un gros caillou. Il trébucha et il tomba tout de son long.
— Nous le tenons, cette fois, dit Julien.
Et il redoubla d’ardeur pour l’atteindre avant qu’il eût le temps de se relever.
Edmond suivait de très près et Piédouche était en arrière d’une dizaine de pas.
Ils allaient donc être trois contre un et l’issue de la lutte n’était pas douteuse, car ils étaient trop près les uns des autres pour que le charbonnier pût imiter la manœuvre du jeune Horace attaquant successivement les trois Curiaces.
Il fut prompt à se remettre sur pied et il s’avisa d’un procédé tout différent.
Il ne tenait pas à les vaincre, il ne tenait qu’à leur échapper, et il n’était plus temps de courir, car ils étaient sur lui ; ils le touchaient presque. Julien, qui arrivait le premier, lui criait déjà :
— Rends-toi, gredin !
Au moment où il étendait le bras pour le saisir, l’homme qu’il croyait déjà tenir fit un saut de côté, prit son élan vers la rivière et s’y précipita, en piquant une tête qui aurait fait honneur à un maître de natation.
Julien, stupéfait, lâcha un juron énergique et si son ami ne l’eût pas retenu, il se serait jeté dans la Seine pour y continuer la poursuite. Mais il s’arrêta à temps et il comprit que tout espoir n’était pas perdu. Ce plongeon ne sauvait pas le fuyard, qui ne pouvait guère tarder à revenir sur l’eau. Si fort nageur qu’il fût, il serait bien obligé d’aborder tôt ou tard, et où qu’il abordât, il devait infailliblement être pris, car on va plus vite en marchant sur la terre ferme qu’en tirant sa coupe, même quand on a le courant pour soi. Il s’agissait seulement de ne pas le perdre de vue et de le suivre jusqu’à ce que la fatigue et la peur de se noyer l’obligeassent à gagner la rive.
C’était bien l’avis de M. Piédouche qui avait entendu le bruit de la chute et qui s’était aussitôt rendu compte de la situation.
Il ne perdit pas un instant pour prendre le commandement.
— Ouvrez l’œil, messieurs, dit-il en arrivant tout essoufflé ; vous, Monsieur de Chemazé, vous allez rester ici, pour le cas où le coquin s’aviserait de remonter la rivière afin de nous dépister ; vous, mon cher Fresnay, courez vous poster au-delà du pont, pour le cas plus probable où il la descendra… et s’il fait mine de la traverser, je me charge, moi, d’aller le recevoir sur la rive gauche.
Il n’a pas encore reparu, j’espère ?
— Non, répondit Julien, j’ai de bons yeux et j’aurais vu sa tête.
— Il a pu nager entre deux eaux, fit observer Edmond.
— Oui… et sortir à vingt mètres plus loin… à votre poste, Fresnay ! vivement… et signalez-nous le bonhomme dès que vous l’apercevrez.
Julien s’empressa d’exécuter un ordre dont il sentait parfaitement l’importance.
Il alla se placer au débouché du pont, et il attendit, assez surpris que le plongeur ne se fût pas encore montré.
Il eut beau regarder, il ne vit rien. Edmond qui surveillait la rivière en amont ne vit rien non plus.
Piédouche, resté sous la voûte, s’approcha du bord et se pencha pour s’assurer que l’homme ne s’était pas accroché à un de ces anneaux qui servent à amarrer les barques aux murailles des quais. La rivière, grossie par les pluies printanières, affleurait presque la berge. Il put donc, malgré l’obscurité, s’assurer que l’homme n’avait pas eu recours à cette ruse.
Deux minutes, trois minutes se passèrent ainsi. Quand il y en eut cinq d’écoulées, Julien abandonna son poste et revint dire aux autres :
— Il s’est noyé, parbleu ! La femme-poisson qui opère au Cirque ne resterait pas si longtemps sous l’eau sans être asphyxiée.
— Je commence à croire qu’il est mort en effet, dit Piédouche.
— Alors, il est inutile que nous restions ici. Le charbonnier nous échappe, mais le sac nous reste. Allons voir s’il est plein de charbon. C’est le seul point qui m’intéresse.
— Est-ce que vous espérez encore gagner votre pari ?
— Pourquoi pas ?
— Alors, vous vous figurez que ce prétendu charbonnier s’est jeté dans la Seine pour se débarbouiller.
— Ma foi ! il en avait besoin. J’ai vu sa figure et ce qu’elle était noire !…
— Ne dites donc pas de niaiseries, mon cher. Si ce misérable s’est noyé volontairement, c’est qu’il aimait mieux finir au fond de la rivière que dans une maison centrale… ou sur la place de la Roquette.
— Voleur ou assassin, alors ; c’est décidé, ricana Julien. Si vous me prouvez ça, cher monsieur, je proclamerai partout l’infaillibilité de ce fameux coup d’œil dont vous parliez avant cette rencontre bizarre.
— Je ne me vante pas d’être infaillible, dit froidement le ci-devant diplomate, mais je vais vous montrer que, cette fois, je ne me suis pas trompé. Le sac n’est pas loin, et nous n’avons plus rien à faire ici. Venez, messieurs.
Julien ne demandait pas mieux et Edmond avait hâte d’en finir avec cette expédition où il s’était embarqué sans aucun enthousiasme.
Ils revinrent sur leurs pas et le retour fut silencieux. Julien lui-même se taisait. Il avait réfléchi et l’aventure lui semblait maintenant plus sérieuse qu’il ne l’avait cru d’abord.
Le sac était à la place où l’homme l’avait jeté, tout près de l’escalier de bois.
On le voyait de loin se détacher comme un point noir sur les pavés blancs, car la lune, qui était à son dernier quartier, venait de se lever et son croissant, très aminci, éclairait un peu la berge de la Seine.
Personne ne se montrait sur le quai ; une voiture filait rapidement sur le pont de la Concorde, et la lanterne verte du ponton des bateaux-mouches brillait au bord de l’eau.
— Heureusement, on ne l’a pas emporté, ce sac mystérieux, dit Fresnay. Je craignais que les sergents de ville n’eussent mis la main dessus pendant que nous courions après le porteur. Et je suis charmé de constater que nous n’en avons pas aperçu un seul. Ah ! la police est bien faite dans ce quartier-ci !
— Je sais où il y a un poste, murmura M. Piédouche.
— Mais je ne me charge pas d’y aller requérir ces messieurs, s’il y a un crime à constater. Diable ! J’en ai assez de cette chasse au coquin et aussitôt que nous aurons vérifié si j’ai gagné ou perdu…
— Vous serez parfaitement libre de vous en aller, mon cher… et M. de Chemazé aussi. Vous pouvez même partir dès à présent.
— Bon ! et vous ?
— Moi, je suis entêté. J’irai souper après avoir ouvert le sac, si vous voulez encore de moi.
— Bah ! nous irons tous ensemble. Je reste jusqu’à ce que vous l’ayez vidé… et j’espère que ce ne sera pas long. Je vous aiderai, si vous ne tenez pas à opérer seul.
— Ce sera comme vous voudrez, dit M. Piédouche. Dans des cas comme celui-ci, je ne crains pas de mettre moi-même la main à la besogne, et si mes prévisions se réalisaient, je sais ce qu’il me resterait à faire, tandis que vous pourriez vous trouver fort embarrassés.
— Je conviens que l’habitude nous manque, répliqua Julien, et la vocation aussi. J’ai lu beaucoup de récits de crimes, mais je n’ai jamais découvert le moindre cadavre… Edmond non plus et je pense qu’il ne tient pas plus que moi à figurer comme témoin dans une cause célèbre.
— Alors, allez-vous-en, car c’en est une qui se prépare. Je tâcherai que vous n’y soyez pas mêlés. Cependant, je ne réponds de rien. On vous a vus peut-être et si on me demande avec qui j’étais quand nous courions ensemble sur la berge, il faudra bien que je le dise. Les juges d’instruction ne plaisantent pas.
— Et ils veulent absolument tout savoir ; c’est connu. Donc, nous ne gagnerions rien à vous planter là au moment le plus intéressant. Si nous devons subir dans tous les cas le désagrément que vous nous annoncez, j’aime mieux rester. Nous aurons du moins le plaisir de satisfaire notre curiosité, et je grille d’envie de savoir ce qu’il y a là-dedans, conclut Fresnay en poussant du pied le sac.
— Pensez-vous encore que c’est du charbon ? lui demanda Piédouche en le regardant fixement.
— Non, murmura le remisier, qui commençait à s’émouvoir, si c’était du charbon, ça aurait résisté… et c’est mou…
— Et puis le charbon ferait des bosses de place en place sous l’enveloppe de grosse toile.
— C’est peut-être un paquet de linge… Vous verrez que cette terrible affaire va se réduire aux humbles proportions d’un vol de draps de lit.
— On ne se noie pas pour un vol et on ne va pas jeter le produit d’un vol à la rivière.
— Nous pataugeons dans les hypothèses. Finissons-en. Vous ne voyez donc pas que ce pauvre Edmond est déjà tout pâle. Défaites la ligature du sac.
— Vous ne tenez plus à m’aider, à ce qu’il paraît, dit ironiquement Piédouche, en s’agenouillant pour procéder à l’opération.
— Non… j’avoue que, s’il y a un mort, je ne tiens pas à y toucher.
L’ancien diplomate n’éprouvait sans doute pas cette répugnance, bien naturelle pourtant, car il se mit à l’œuvre avec un sang-froid étonnant. On eût dit qu’il n’avait fait que cela toute sa vie.
Le sac était noué par un bout avec une courroie très souple et très solide, qu’on avait passée dans des anneaux de cuivre cousus après la toile et qui se fermait par une boucle d’acier très fin.
— Joli travail, disait entre ses dents M. Piédouche. C’est ficelé comme un sac de dépêches de l’administration des postes. Et je vous réponds que l’homme se proposait d’emporter cette poche et ses accessoires après en avoir versé le contenu dans la Seine.
Il ne prévoyait pas qu’il serait arrêté en route et que ses précautions tourneraient contre lui. On saura où tout cela a été fabriqué, tandis que s’il s’était servi d’une simple corde de chanvre… toutes les cordes se ressemblent. Un assassin de profession n’aurait pas commis cette faute-là.
— Allez donc ! dit Julien, d’une voix étranglée ; vous parlez d’assassin et rien ne prouve encore qu’il y a eu un assassinat.
— M’y voici, grommela Piédouche qui venait de déboucler la courroie et qui achevait de la desserrer, il ne s’agit plus maintenant que de lever le rideau…
Là, qu’est-ce que je vous disais ! s’écria-t-il après avoir élargi l’ouverture et retroussé l’enveloppe.
Julien, qui s’était penché pour mieux voir, se redressa tout à coup, et son ami Chemazé recula d’horreur.
Àla clarté de la lune qui montait dans le ciel, ils avaient aperçu deux pieds nus, deux pieds dont la blancheur ressortait vivement sur la toile bise.
— C’est une femme, dit tranquillement M. Piédouche. Je m’en doutais. Le coquin que nous avons poursuivi n’était pas de force à porter un homme… il en avait assez de ce petit corps-là… il est vrai qu’il lui avait mis des bottes un peu lourdes… voyez ! les jambes sont entourées de feuilles de plomb… mauvais système, messieurs… rappelez-vous le crime du Pecq… si notre homme avait étudié l’affaire avec attention, il aurait su qu’il faut un poids énorme pour maintenir un cadavre au fond de l’eau…
— Assez ! cria Julien. Vous n’allez pas nous faire un cours de crimes comparés, quand l’émotion nous étouffe. On a tué une femme, ce n’est que trop certain, et ce n’est pas le moment de disserter. Il faut agir… appeler des sergents de ville… courir à un poste de police, que sais-je, moi ?… nous ne pouvons pas rester là à écouter vos raisonnements.
— Non, certes… et puisque maintenant vous voulez bien m’aider, je vous dirai tout à l’heure ce que vous aurez à faire. Laissez-moi seulement découvrir entièrement le corps… vous êtes des hommes, que diable ! et vous pouvez bien supporter un vilain spectacle, sans que le cœur vous manque… ce ne sera pas long… tenez, je vais tout simplement prendre le sac par l’autre bout et le tirer à moi… Quand nous aurons vu la figure de cette malheureuse, je ne vous retiendrai plus… Mais il n’est pas inutile que vous la voyiez…
— À quoi bon !… vous n’espérez pas que nous allons la reconnaître.
— Qui sait ?… ce n’est pas une femme du peuple… les pieds sont soignés comme ceux d’une duchesse ou d’une fille à la mode… et vous êtes si répandus dans tous les mondes…
Tout en parlant, M. Piédouche s’était mis en devoir de procéder comme il le disait. Il avait changé de place et, saisissant le fond du sac, il l’attirait à lui avec autant de calme que s’il se fût agi d’enlever le fourreau d’un parapluie.
Cloués sur place par une sorte de stupeur qui paralysait toutes leurs facultés, Edmond et Julien ne pouvaient pas s’empêcher de suivre des yeux les progrès de l’opération.
Et c’était un étrange tableau que formaient ces trois hommes en cravate blanche penchés sur un cadavre.
— Ah ! reprit l’ancien diplomate qui pour le moment travaillait comme un simple garçon de la Morgue, on a cousu le corps, à partir du genou, dans une chemise de toile cirée… il faudra la découdre pour voir le visage, mais j’ai des ciseaux sur moi… les bras doivent être aussi entourés de plomb, car je sens maintenant plus de résistance… le poids empêche l’enveloppe de glisser… mais ça vient tout de même… enfin, nous y sommes… et la tête va apparaître… voici les épaules… tiens ! c’est singulier… on les a laissées à découvert… le suaire ciré ne monte pas jusque-là… alors, nous allons voir la figure.
M. Piédouche n’acheva pas et laissa tomber le sac en disant :
— Ah ! diable, nous ne verrons rien du tout. On l’a décapitée. Ceux qui ont fait ce coup-là sont plus forts que je ne pensais. Personne ne la reconnaîtra.
— Quelle horreur ! murmura Julien.
Edmond faillit s’évanouir. Il fallut que son ami le soutînt pour l’empêcher de tomber, et son ami était lui-même fort troublé.
Piédouche avait bien vu. La tête manquait à ce pauvre corps. À la place du cou, une plaque rougeâtre tranchait sur la blancheur neigeuse des épaules nues.
Le sang ne coulait plus. Il s’était épanché jusqu’à la dernière goutte par cette horrible plaie.
— La section ne serait pas plus nette si elle eût été faite par le couperet de la guillotine, dit Piédouche, après avoir examiné de près la blessure.
Et, se relevant promptement :
— Messieurs, reprit-il d’un ton bref, nous sommes en présence d’un crime comme on en voit peu et qui fera beaucoup de bruit. Vous ne tenez pas à ce que vos noms soient prononcés à propos de cette affaire… Eh ! bien, je vais vous indiquer le moyen de n’y pas figurer. Laissez-moi ici. Remontez vivement sur la place de la Concorde, et envoyez-moi les deux premiers gardiens de la paix que vous rencontrerez. Dites-leur que vous avez entendu des cris qui partaient de la berge. Ils ne refuseront pas de venir. Je me charge de m’expliquer avec eux, et je ne parlerai pas de vous.
— C’est tout ce que je demande, dit Julien, et nous allons…
— Je ne parlerai pas de vous, à moins que je n’y sois forcé par la suite des événements, et à une condition…
— Laquelle ?
— À condition que vous vous tairez aussi. Si vous vous amusiez à raconter cette histoire à vos amis et à vos amies, je le saurais et je me verrais dans la nécessité de vous faire appeler en témoignage… tandis qu’il dépend de moi de vous éviter cet ennui.
— Nous serons discrets, je vous en réponds… quoique je ne comprenne pas trop comment vous pourrez vous tirer de là sans nous.
— C’est mon affaire. Mais partez, je vous prie, et faites exactement ce que je vous ai dit… faites-le, sans perdre une minute… je ne tiens pas à rester longtemps seul auprès de ce cadavre.
— Je comprends ça… à bientôt, car je pense que vous nous tiendrez au courant des suites de l’aventure.
— Je vous dirai ce que je saurai… je vous le dirai quand vous m’aurez prouvé que vous êtes discrets. Allez ! le temps se passe et…
Les deux amis n’attendirent pas la fin de la phrase. Julien entraîna Edmond qui se soutenait à peine, et, pour se conformer aux instructions de M. Piédouche, ils prirent la rampe inclinée qui débouche sur la place tout près de l’entrée du pont.
Le hasard voulut qu’en y arrivant ils vissent poindre sur le quai qui longe le jardin des Tuileries les képis de deux sergents de ville qui s’avançaient d’un pas tranquille et lent.
— Laisse-moi faire, dit Julien à son camarade qui ne demandait pas mieux, car il n’était pas en état de s’expliquer avec des représentants de l’autorité.
Fresnay, plus maître de lui, les aborda sans se presser, et leur dit, sans avoir l’air d’attacher trop d’importance à ce renseignement, qu’il lui avait semblé entendre appeler au secours du côté de la rivière, qu’il n’avait pas osé y descendre, mais qu’il croyait devoir leur signaler le fait.
Les deux sergents de ville ne demandèrent pas d’autre explication et se dirigèrent vers l’endroit qu’on leur indiquait.
— Maintenant, que Piédouche s’arrange comme il pourra, je m’en lave les mains, dit Julien. Allons souper.
— Souper ! tu penses à souper après ce que nous venons de voir, s’écria Edmond.
— J’avoue que ce spectacle m’a un peu coupé l’appétit, mais nous ne pouvons pas décemment planter là nos invitées. Nous les avons déjà assez fait poser.
— Pas moi, puisqu’elles ne m’attendent pas. Va les rejoindre, si le cœur t’en dit. Je préfère aller me coucher.
— Tu as tort, mon cher. Mais conduis-moi au moins jusqu’à la porte du restaurant. J’ai à te parler de M. Piédouche et de ses recommandations qui me semblent bizarres. D’abord, je commence à croire que décidément ce soi-disant diplomate a des attaches étroites avec la police.
— C’est mon avis, et nous ferons bien de nous défier de lui. Pour ma part, je ne tiens pas à le revoir.
— Moi, je le reverrai forcément… il vient presque tous les jours à la Bourse et il me charge de ses ordres… mais je me tiendrai sur mes gardes… Je me tairai du reste très volontiers et je me contenterai de lire les journaux qui raconteront demain l’histoire de la femme sans tête. On ne parlera pas d’autre chose pendant huit jours et ce sera amusant d’écouter les récits plus ou moins faux qui circuleront… nous avons vu, nous… seulement, je veux que le diable m’emporte si je sais que penser de ce que nous avons vu… ce faux charbonnier, ce sac, ce cadavre décapité… il me semble que j’ai rêvé tout cela.
— C’est comme un affreux cauchemar, et il me poursuivra longtemps.
— Bah ! tu le chasseras. Ce n’est pas notre faute si des scélérats ont coupé le cou à une femme. Nous ne la connaissions pas et ni nous ni nos amis, nous ne serons accusés de ce crime abominable. Laissons faire l’illustre Piédouche, qui a vraiment du coup d’œil, je me plais à le reconnaître… ça me rappelle même que je lui dois cinq louis… et vivons comme si de rien n’était… ça ne m’empêchera pas de la mener joyeuse et ça ne t’empêchera pas d’épouser la sœur d’Éric… oh ! ne te fâche pas !… secoue-toi plutôt et viens souper pour dissiper tes idées noires. Nous voici à la porte du cabaret où ces dames nous attendent. Entre avec moi, ne fût-ce que pour m’aider à m’excuser du retard.
Edmond allait probablement répondre par un refus, mais avant qu’il l’eût formulé, Julien s’écria :
— Ah ! elle est forte, celle-là ! Voilà justement Éric qui nous arrive. Il tombe bien.
Ce colloque entre Edmond et Julien se tenait dans une allée, à quelques pas de l’entrée du restaurant, et grâce aux nombreux becs de gaz qui éclairaient la façade de cet établissement, on y voyait presque comme en plein jour.
Des garçons allaient et venaient par le corridor du rez-de-chaussée, et un majestueux maître d’hôtel se tenait sur le seuil, une serviette à la main. Mais il ne paraissait pas qu’il y eût encore beaucoup de monde dans les salons ni dans les cabinets.
C’est tout au plus si quatre ou cinq voitures étaient rangées non loin de là sur le chemin macadamisé qui va directement de la place de la Concorde au palais de l’Industrie, et les cochers descendus de leurs sièges battaient la semelle en maugréant contre le froid.
Éric Duroc, que Julien signalait, arrivait du côté opposé, et n’avait point aperçu ses amis, quoiqu’il vînt droit à eux. Il marchait rapidement, sans regarder devant lui : l’allure d’un homme pressé et préoccupé.
Il n’entendit point l’exclamation lancée par Fresnay et comme il allait tête baissée, il se jeta presque dans ses bras.
— Tiens ! c’est toi, s’écria-t-il, en s’arrêtant brusquement. Et voilà aussi Edmond… Je ne m’attendais pas à vous voir ici…
— Et nous donc !… si tu crois que nous pensions te rencontrer, à trois heures du matin, aux Champs-Élysées !
— Vous y êtes bien.
— Nous, c’est différent. Nous venons du bal au profit des inondés… tu le sais bien puisque tu devais y venir… et nous avons choisi pour souper un cabaret pas trop éloigné de l’Hôtel-Continental.
— Moi aussi, je viens souper… j’ai une faim atroce.
— Je m’en doute, mais d’où sors-tu ? Tu as une figure à l’envers.
— Tu rêves. J’ai ma figure ordinaire.
— Allons donc ! tu as les yeux cernés, les traits tirés, le teint pâle, comme si tu venais de faire six lieues à pied dans des terres labourées… tu es éreinté, te dis-je… ne me soutiens pas le contraire… je te connais trop bien pour m’y tromper.
— Je t’affirme pourtant que…
— Remarque, cher ami, que tu n’es pas obligé de nous dire à quoi tu t’es fatigué. Je ne te demande pas tes secrets ; je te demande seulement de souper avec nous. Le hasard nous réunit. Profitons-en.
— Volontiers… mais je te préviens que je filerai après avoir avalé une douzaine d’huîtres et une tranche de pâté.
— Tu seras libre. Ces dames ne te retiendront pas de force.
— Comment, ces dames ! vous ne soupez donc pas seuls, demanda Éric en regardant fixement Edmond qui s’empressa de répondre :
— Julien a invité des femmes sans me le dire… et je me suis laissé entraîner, mais puisque vous voilà, mon cher Éric, j’aime bien mieux souper avec vous… dans la salle commune.
— Ah ! c’est comme ça que tu me lâches, s’écria Julien. Et ça parce que tu as peur qu’Éric ne bavarde ! Faut-il que tu sois naïf ! Éric n’a pas l’habitude de raconter à sa sœur ce qu’il fait sans elle. Demande-lui un peu s’il lui parlera de notre rencontre à la porte d’un restaurant de nuit. Il s’en gardera bien, car il faudrait lui dire d’où il venait quand nous nous sommes trouvés bec à bec, et comme il n’aime pas à mentir, ça le gênerait. Tenez ! mes excellents bons, vous êtes deux enfants. Toi, Edmond, tu t’alarmes à propos de rien comme un naïf amoureux que tu es, et toi, mon vieux Duroc, tu n’as pas une seule bonne raison à nous donner pour faire bande à part. Lucie Travers et la baronne de Lugos qui sont là-haut n’iront pas te dénoncer à ton adorée… D’abord, parce qu’elles ne la connaissent pas et ensuite parce que ce sont de bonnes créatures qui…
— Au fait, ça m’est bien égal, interrompit Éric.
— À la bonne heure ! dit Julien en poussant le coude d’Edmond. J’aime ta philosophie, je l’approuve et je t’engage fort à la mettre en pratique. Montons, messeigneurs. J’éprouve le besoin de boire des liquides réconfortants.
Edmond de Chemazé était assurément dans le même cas, car la lugubre aventure qui venait de prendre fin l’avait bouleversé et pour remettre d’aplomb un homme dont les nerfs sont ébranlés, il n’y a rien de tel qu’un vin généreux, mais il ne prenait pas gaiement la situation où une série de hasards l’avait jeté et la présence à ce souper du frère de M Duroc ne faisait que le troubler davantage.
Éric, lui, en dépit du ton dégagé qu’il affectait, était visiblement préoccupé et sa mauvaise humeur perçait dans ses propos. On lisait sur son visage qu’il avait mal employé sa nuit et qu’il n’était pas disposé à se consoler en joyeuse compagnie. Mauvaise chance pour les invitées de Julien, car Éric était bâti de façon à leur plaire : grand, bien tourné, brun comme un Arabe avec des cheveux noirs et bouclés, de grands yeux pleins de passion, des lèvres rouges et des dents éblouissantes. Un type de créole, quoiqu’il fût né à Paris ; une proie masculine que devait convoiter ardemment une princesse Morphine ; et un vivant contraste avec ses deux meilleurs camarades.
Edmond était blond, avec des traits fins et une physionomie douce et distinguée.
Julien avait une tête de viveur intelligent, une de ces têtes qu’on ne rencontre guère que sur le boulevard, qu’on ne sait comment caractériser et que, cependant, on n’oublie jamais quand on les a vues une fois.
Celui-là était fait pour réussir avec les femmes et dans les affaires, comme le lui avait prédit M. Piédouche, et il s’y employait activement.
Le cabinet retenu par lui était au premier étage et il en savait le chemin pour en avoir usé souvent.
Il y fit cette nuit-là une entrée bruyante afin de prévenir la scène qu’il prévoyait et qu’il avait bien méritée, car l’heure du rendez-vous était passée depuis longtemps. Mais il eut la satisfaction de trouver Lucie Travers et la baronne en train d’expédier bravement le menu qu’il avait commandé dans la journée.
Elles en étaient aux écrevisses bordelaises et elles riaient comme des folles en les grignotant.
— On s’amuse sans nous, commença Julien ; alors je ne fais pas d’excuses… je les avais préparées ; je les supprime… et je présente mes petits camarades.
Baronne, M. Edmond de Chemazé, gentilhomme angevin, qui ne dissimule pas sa sympathie pour la Hongrie… et pour les Hongroises.
M. Éric Duroc, boulevardier de naissance et financier de profession, membre de diverses sociétés d’intempérance et remisier ordinaire de plusieurs princesses.
Cette dernière qualification fit froncer le sourcil du présenté que M de Lugos dévorait des yeux.
— Lucie, ma chère, reprit Julien, je ne te présente personne, attendu que tu connais tout le monde.
Et maintenant, mes gars, prenez place comme vous l’entendrez, mangez et buvez à votre fantaisie, mais passez-moi le Clicquot. Je suis en retard sur la gaieté de ces dames et il faut que je sèche une bouteille de champagne pour me mettre au niveau.
— Il va boire pour s’étourdir, pensait Edmond, qui n’en revenait pas de le voir si joyeux après le spectacle auquel ils avaient assisté tous les deux sur le bord de la Seine. Que ne puis-je en faire autant !
Il était malheureusement hors d’état de recourir à ce moyen, car l’émotion qui le tenait à la gorge ne lui aurait pas permis d’avaler un verre de vin.
Il s’assit tristement au bout de la table et, après avoir déclaré qu’il n’avait ni faim ni soif, il alluma une cigarette pour se donner une contenance et il se mit à observer Éric Duroc dont l’air et l’attitude lui donnaient fort à penser.
— D’où vient-il et qu’a-t-il fait pendant que sa sœur l’attendait inutilement, se demandait le brave garçon que Julien Fresnay avait lancé dans ces aventures nocturnes. Je suis sûr qu’il est resté tout ce temps-là avec sa princesse et Dieu sait ce qui s’est passé entre eux. Il a la mine d’un homme qui vient de faire un mauvais coup.
Pendant qu’Edmond s’abandonnait à ses réflexions mélancoliques, Éric Duroc s’établissait sur un divan près de la baronne et Julien se campait sur une chaise à côté de Lucie Travers qui se laissa embrasser par lui, mais qui ne perdit pas un coup de dent.
Cette Lucie était une demoiselle très connue, qui avait tous les droits possibles à passer dans la vieille garde, quoiqu’elle se défendît d’en faire partie… Lucie lançait les nouvelles venues, dans le genre de la Hongroise qui arrivait de Vienne pour chercher fortune à Paris, et Lucie y trouvait son compte, car on l’invitait encore à cause de ses amies.
Julien, en entrant, avait donné ses ordres au garçon et dix minutes après, Éric et lui attaquaient des mets plus solides que les écrevisses de ces dames.
— Je te pardonne puisque tu nous as amené ces messieurs, lui dit Lucie, mais je constate que tu nous as fait poser.
— Ce n’est pas ma faute, répliqua Fresnay entre deux bouchées ; nous avons été retardés par un homme sérieux qui voulait absolument être de la fête.
— S’il est sérieux, tu as eu tort de ne pas l’amener.
— Tout ce qu’il y a de plus sérieux… M. Piédouche, ancien diplomate et riche client de la charge où je travaille. Je ne demandais pas mieux que de vous le présenter, et nous sommes sortis du bal avec lui, mais… nous l’avons perdu en route.
— Blagueur, va ! ce n’est pas que je t’en veuille de l’avoir lâché, car il ne m’inspire qu’une confiance médiocre, ton ancien diplomate. Je me suis laissé dire qu’il est de la police.
— Oh ! de la police politique, tout au plus… et ça rentre dans la diplomatie.
— N’était-il pas en Autriche, l’année dernière ? demanda la baronne.
— Peut-être bien. Il voyage beaucoup. Qu’est-ce qu’on disait de lui là-bas ?
— Qu’il était l’agent d’un gros banquier de Paris qui l’avait envoyé à la recherche de son caissier parti en emportant la caisse.
— Là ! s’écria Lucie. Tu vois bien, mon cher, que ton monsieur sérieux n’est qu’un mouchard de haute volée, et que nous n’avons pas à regretter son absence.
Julien était de cet avis, et il aurait pu fournir des preuves à l’appui de son opinion, mais il n’avait garde de raconter l’histoire du sac, et s’il avait prononcé le nom de Piédouche, c’était pour savoir si ces dames connaissaient le personnage et ce qu’elles en pensaient.
Edmond s’étonnait de son audace et se promettait de la lui reprocher en sortant ; mais Éric ne prenait aucun intérêt à cette conversation, quoiqu’il eût souvent rencontré à la Bourse l’homme dont il était question.
— Eh bien ! moi, commença la baronne, je suis fâchée qu’il ne soit pas venu. J’aurais voulu lui dire ce que nous avons vu en venant de la rue de Marignan ici.
— Comment ! vous aussi vous avez vu des choses extraordinaires ! s’écria étourdiment Julien.
— Une chose bizarre, c’est vrai, dit Lucie. Tu sais que nous avons passé la soirée chez moi, au coin du feu, à jouer au bézigue en fumant des cigarettes… même que j’ai perdu neuf mille points… cette Katinka a une veine !… J’avais envoyé ma femme de chambre retenir un fiacre parce que je n’aime pas à atteler mes chevaux, la nuit… à trois heures moins un quart, nous montions dans un fiacre qui attendait à ma porte… je suis exacte, moi.
— Bon ! une pierre dans mon jardin !… continue, chère amie, ce récit poignant.
— Notre sapin prend naturellement la grande avenue des Champs-Élysées ; arrivé devant le palais de l’Industrie, il tourne à droite, puis à droite encore, après avoir longé la façade de ce vilain monument… c’est le chemin pour arriver ici… mais notre cocher, qui avait tourné un peu court l’angle du palais, jette son cheval sur une voiture qui stationnait là… Il ne pouvait pas deviner qu’elle y était… il n’a que le temps d’arrêter sa bête et d’obliquer à gauche… nous avons été à deux doigts de verser… j’ai eu une peur !… je ne comprenais pas ce qui nous arrivait… mais en mettant la tête à la portière, j’ai compris, et j’ai vu…
— Quoi ? est-ce que votre cocher avait accroché un de ces chariots malodorants qui ne circulent qu’après minuit ?
— Plus drôle que ça. La voiture était un coupé de maître, très bien tenu, la portière était ouverte, et un homme venait de descendre… un homme vêtu comme un portefaix…
— Pas possible ! murmura Julien.
— C’est comme je te le dis, mon cher. Un portefaix sortant d’un équipage qui peut bien avoir coûté, cheval compris, dans les dix mille… et ce qu’il y a de plus fort, c’est que cet homme portait sur son dos un sac énorme.
Julien, qui avait écouté d’une oreille distraite le commencement de ce récit, était devenu très attentif et son camarade Edmond n’essayait point de cacher l’émotion qu’il éprouvait.
Éric ne paraissait pas avoir entendu, mais il était évidemment sous le coup d’une impression pénible, car il fronçait le sourcil et il ne daignait pas remarquer les œillades que sa voisine, la belle Hongroise, ne lui ménageait pas.
— Eh bien ! après ? demanda Fresnay, en cherchant à prendre un air indifférent.
— Après, répondit Lucie, l’homme que notre fiacre avait failli renverser a poussé avec son épaule la portière du coupé et s’est dirigé du côté du Cours-la-Reine.
— Et le coupé ?
— Le coupé était tourné vers la grande avenue des Champs-Élysées. Le cocher a fouetté son cheval… un grand cocher en collet de fourrure et un beau cheval gris-pommelé… en dix secondes, tout avait disparu.
— Excepté l’homme au sac ?
— Il s’est enfoncé sous les arbres et nous l’avons perdu de vue. Du reste, nous arrivions devant le restaurant et nous n’étions pas tentées de courir après ce portefaix suspect. Nous avons renvoyé notre fiacre et nous sommes montées au salon dix-neuf où nous comptions vous trouver.
Avoue que l’histoire est curieuse.
— Je conviens que généralement les forts de la halle ne se promènent pas en voiture de maître et que les commissionnaires ne portent pas des paquets à trois heures du matin… Mais il y a peut-être une explication toute naturelle que nous ne connaissons pas… ce qui serait intéressant, ce serait de savoir à qui appartient le coupé.
— Katinka prétend que le cheval et le cocher sont russes.
Éric, qui était resté absorbé dans ses réflexions, leva la tête et prêta l’oreille. Évidemment, la Russie l’intéressait.
— Comment avez-vous pu voir ça, chère baronne ? demanda Julien. Lucie vient de nous raconter que la rencontre n’a duré qu’un instant.
— C’est vrai, dit M de Lugos, mais j’ai eu le temps de remarquer la barbe du cocher et les allures du cheval ; le cocher doit être un moujik et le cheval gris un trotteur de la race Orlof.
— Diable ! vous en remontreriez à M. Piédouche qui a la prétention de tout deviner à première vue. Et si vous ne vous êtes pas trompée, on pourrait sans trop de peine découvrir le propriétaire de cet équipage. Les cochers barbus et les trotteurs gris-pommelés n’abondent pas à Paris.
— La princesse Yalta a dans ses écuries une demi-douzaine de ces merveilleuses bêtes et elle se fait mener quelquefois par un cocher en costume moscovite… toque, caftan, bottes et barbe en éventail…
— Vous la connaissez donc, cette princesse des Mille et une Nuits ?
— Qui ne la connaît pas ? On ne voit qu’elle… au bois, au théâtre, aux courses… elle est partout…
— Mais elle ne se promène pas la nuit pour voiturer des portefaix, je suppose.
— Oh ! je ne prétends pas que le coupé est à elle. Le cocher portait une livrée à la française qui n’allait pas du tout avec sa barbe, et la princesse ne souffrirait pas cela dans sa maison ; chez elle, tout est d’une correction irréprochable… bêtes et gens… il n’y a que sa conduite qui ne le soit pas.
Éric pâlit et demanda sèchement à M de Lugos :
— Qu’en savez-vous ?
— Mais… ce que tout le monde sait, répondit la Hongroise d’un air piqué. Auriez-vous l’intention de vous porter garant de sa vertu ?… et de défendre sa réputation envers et contre tous ?… Je vous préviens que vous auriez fort à faire, cher monsieur.
Éric eut sur les lèvres une verte réplique, mais il fit un violent effort sur lui-même et il se contint.
Edmond, qui l’observait à la dérobée, comprit ce qu’il souffrait et essaya d’amener la conversation sur un sujet moins brûlant, mais il n’avait pas l’esprit libre et Julien ne le secondait pas du tout. Julien ne songeait qu’à se renseigner sur une rencontre qui se rattachait évidemment au crime abominable que M. Piédouche venait de découvrir. Il ne soupçonnait certes pas la princesse Morphine de l’avoir commis, mais il se demandait si sa conscience ne l’obligerait pas à informer dès le lendemain M. Piédouche de la singulière aventure des deux soupeuses et il n’avait pas fini de les questionner.
Si bien qu’Éric, à bout de patience, se leva de table et dit :
— Mon cher, je n’ai plus faim et je vais me coucher. Tu régleras ma part du souper.
— Et la mienne, ajouta Edmond en se levant aussi.
— Quoi ! vous partez ! Êtes-vous fous ?
Les femmes échangeaient des regards qui n’avaient rien de bienveillant pour les deux déserteurs, mais ils n’en prirent nul souci, pas plus qu’ils ne s’inquiétèrent de la mauvaise humeur que leur camarade Fresnay ne prenait pas la peine de dissimuler.
Ils sortirent sans dire mot et sans saluer ces dames, et un instant après, munis de leurs chapeaux et de leurs pardessus, ils repassaient le seuil de ce restaurant où ils regrettaient d’être entrés.
— Voulez-vous que nous marchions un peu ? demanda Éric à l’ami qui suivait sa fortune.
— J’allais vous adresser la même question, répondit vivement Edmond. On cause mieux à pied que dans une voiture de place, et nous ne sommes pas très pressés. Vous demeurez cité d’Antin et moi rue Saint-Georges. Nous pouvons donc suivre le même chemin. Vous plaît-il que je vous accompagne jusqu’à votre porte ?
— Je n’osais pas vous en prier, mais vous me ferez grand plaisir… vous me rendrez même un véritable service, car j’ai des idées noires et en causant avec un ami, je réussirai peut-être à les chasser. J’espérais arriver à ce résultat en soupant avec ces drôlesses, mais je m’étais trompé. Leurs propos stupides n’ont fait que m’agacer… et je m’étonne que Fresnay prenne plaisir à hanter de pareilles créatures… cette soi-disant baronne est particulièrement insupportable avec sa prétention de juger les femmes du vrai monde.
— Elles ne me plaisent pas plus qu’elles ne vous plaisent, et je crois que notre ami Julien ne se fait pas d’illusions sur leur compte… mais il soutient qu’elles sont moins dangereuses que certaines grandes dames… et peut-être n’a-t-il pas tort.
Éric ne répondit pas à cette ouverture et ils cheminèrent silencieusement jusqu’à la place de la Concorde.
— Je suis mauvais juge en ces matières, reprit Edmond, sans se laisser décourager par le mutisme volontaire de son compagnon. Vous cherchez tous les deux des satisfactions différentes ; Julien aime les amusements faciles, et vous préférez les distractions passionnées ; moi, je comprends autrement la vie, et si j’aimais une femme, je voudrais tout simplement l’épouser. Mon roman finirait par un mariage, comme les vaudevilles de M. Scribe.
— Vous en parlez bien à votre aise.
— Ce n’est pas facile, j’en conviens. D’abord, il faut aimer une jeune fille… je mets les veuves hors concours… et puis, surtout, il faut que cette jeune fille vous aime… et on n’est jamais sûr de ces choses-là… mais je ne désespère pas de réaliser mon rêve.
— Le mien est fini, dit Éric d’un air sombre ; et le réveil a été cruel. Tout à l’heure, quand je vous ai rencontrés, je me demandais si je ne ferais pas bien d’aller me jeter dans la Seine.
— Mourir, vous ! s’écria Edmond, très ému ; vous pensez à mourir ! vous oubliez donc que vous avez une sœur.
— Non, et si je me résigne à vivre, c’est à cause d’elle. En me tuant, je ne la laisserais pas dans la misère, car j’ai acquis par mon travail un capital très suffisant pour lui assurer après moi une existence indépendante, mais que deviendrait-elle, seule au monde, à dix-neuf ans… Ah ! si je pouvais la marier à un brave garçon comme vous !
Edmond tressaillit en entendant cette conclusion, qui prouvait que le frère de Laure Duroc n’avait pas su lire dans le cœur de son camarade. Si Éric s’était aperçu qu’Edmond de Chemazé était amoureux d’elle, il n’aurait assurément pas parlé de la sorte, car ce souhait ressemblait à une invite, et Éric était trop fier pour provoquer une demande en mariage.
— Vous me faites beaucoup d’honneur, dit Edmond d’une voix émue, et… je voudrais que mademoiselle votre sœur pensât comme vous.
— Est-ce sérieux ce que vous dites-là ou n’est-ce qu’une phrase polie ? demanda brusquement Duroc.
— Comment prendriez-vous cet aveu, si je vous disais, que depuis un an, depuis le jour où je l’ai vue pour la première fois, je ne pense qu’à elle ?
— Et… elle le sait ?
— Je n’ai jamais osé le lui dire, mais peut-être l’a-t-elle deviné… Julien l’a bien deviné, lui, quoique je ne lui aie jamais confié mon secret, je vous le jure.
— Je m’explique maintenant certaines allusions que je ne comprenais pas… et je m’explique aussi pourquoi Laure me parle si souvent de vous… il n’y a que moi qui n’ai rien vu… mais puisque vous m’ouvrez les yeux, mon cher Edmond, je vous déclare que je ne retire rien de ce que j’ai dit. Le vœu que j’exprimais au hasard était sincère de ma part.
— Quoi ! vous ne vous opposeriez pas à ce mariage !
— De quel droit m’y opposerais-je, si Laure vous aime ? N’est-elle pas libre de disposer de son cœur ? Et pourquoi chercherais-je à l’éloigner de vous que j’affectionne et que j’estime entre tous ? Je vous connais depuis moins longtemps que bien d’autres de mes camarades, mais je ne vous ai jamais confondu avec eux… et j’ai en vous une confiance absolue… une confiance que ne m’inspire pas au même degré notre ami Julien Fresnay.
— Ai-je besoin de vous dire qu’entre nous la sympathie est réciproque ?
— Vous me l’avez prouvé souvent et j’en doute moins que jamais. Aussi, quoiqu’il soit bizarre d’échanger des consentements dans la rue en sortant d’un restaurant de nuit, je vous donne ma parole de transmettre dès demain, si vous m’y autorisez, votre demande à ma sœur, et de vous appuyer chaudement.
Et comme Edmond allait protester de sa reconnaissance, Duroc l’interrompit en disant :
— Vous ne me devez rien. Si vous épousez Laure, comme je le désire de tout mon cœur, c’est moi qui serai votre obligé, car je pourrai exécuter un projet irrévocablement arrêté dans mon esprit. L’existence que je mène me pèse, je vous l’ai dit…
— Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure… vous ne pouvez pas songer au suicide quand vous venez de me faire si heureux.
— Je ne me tuerai pas, mais je partirai… je quitterai la France, j’irai en Amérique, en Australie… au bout du monde, pour fuir un supplice que je ne veux plus supporter. Je puis faire cela sans léser les intérêts de ma sœur… J’ai commencé avec rien, car notre père était mort pauvre, et j’ai maintenant six cent mille francs à moi… la moitié de cette somme servira à doter Laure… le reste me suffira largement.
— Et pourquoi voulez-vous donc partir, mon ami, demanda Edmond d’une voix émue. Quel est ce supplice auquel vous voulez échapper ? Que manque-t-il à votre bonheur ?… Vous avez une sœur qui vous adore, des amis dévoués… vous êtes jeune, vous êtes riche, et vous devez votre fortune à votre intelligence… Qui donc trouble votre vie ?
Éric ne se hâta point de répondre à cet appel à sa confiance amicale. Tout en causant, ils avaient remonté côte à côte la rue Royale, et ils venaient de s’engager sur le boulevard de la Madeleine, presque aussi désert à cette heure que les Champs-Élysées. La solitude pousse aux aveux.
— Qui ? répéta Duroc, après avoir hésité assez longtemps. Ne comprenez-vous pas que c’est une femme ?
— Je le savais, murmura Edmond.
— Et vous pourriez la nommer, n’est-il pas vrai ? Vous l’avez vue cette étrangère qui se complait à s’afficher en venant me prendre à la sortie de la Bourse et à m’enlever dans sa voiture extravagante aux yeux de cinq cents personnes qui me prennent sans doute pour un amant à ses gages.
— Jamais on n’a dit ou pensé cela de vous.
— Elle a fait tout ce qu’elle a pu pour qu’on le crût. Et à partir du jour où j’ai eu le malheur de m’imaginer qu’elle m’aimait parce qu’elle s’était donnée à moi, je suis devenu sa chose, son esclave, son jouet. Elle a juré de me dégrader, de m’avilir, d’arracher de mon cœur tous les bons sentiments pour n’y plus laisser que la passion bestiale qu’elle y a plantée comme un poignard empoisonné. Elle hait ceux qui m’aiment, elle me hait…
— Et elle est votre maîtresse !
— Oui, pour mieux me torturer. Voulez-vous savoir ce que j’ai souffert pendant l’horrible nuit qui s’achève ?
— Ne me dites rien, mon ami, murmura Edmond. À quoi bon revenir sur des scènes dont le souvenir vous affecte cruellement ?
— Je veux que vous sachiez ce qu’elle a fait de moi, reprit Éric d’une voix sourde, à quel degré d’abaissement elle m’a amené. Et, pour cela, il faut que je vous raconte l’histoire de la nuit que je viens de passer. Vous m’avez quitté à trois heures, n’est-ce pas ?… un peu avant la fin de la Bourse.
— Oui, et j’avais remarqué avec joie que la Russe n’était pas venue vous attendre comme d’habitude.
— Nous étions brouillés depuis deux jours. J’avais eu avec elle une querelle violente… je m’étais révolté contre ses exigences, et je lui avais jeté à la face ce que je pensais d’elle… je croyais que tout était fini entre nous et je la regrettais déjà… Suis-je assez lâche, hein ?… mais je me raidissais contre ma faiblesse, et je projetais de ne plus vivre que pour Laure, de ne plus la laisser seule, de redevenir ce que j’avais cessé d’être pour elle, un frère, un ami, un protecteur… pour commencer, je lui avais promis de la mener dîner au restaurant, et ensuite au théâtre… il était convenu que je viendrais la prendre avant sept heures et elle se faisait une fête de cette partie.
— Malheureusement, le patron vous a envoyé porter une grosse somme chez la princesse… Julien m’a dit cela.
— Il ne vous a pas dit qu’elle avait écrit exprès pour que ces trois cent mille francs lui fussent remis chez elle, ce soir à six heures, par moi, et non par un autre. J’ai essayé de refuser, mais le patron a insisté de telle sorte que j’ai dû céder sous peine de me fâcher avec lui.
Àsix heures précises, j’arrivais rue de Tilsitt, bien décidé à remplir ma mission strictement et à m’en tenir là.
J’espérais même n’avoir affaire qu’à l’intendant de Nadèje… elle s’appelle Nadèje et je ne peux pas l’empêcher de revenir malgré moi sur mes lèvres, ce nom de vipère… J’ai vu tout de suite que j’étais attendu. La grille de la cour d’honneur était ouverte… le duc qu’elle conduit elle-même était attelé, et elle me regardait à travers les vitres du salon où elle reçoit dans la journée. Son valet de chambre m’a introduit, et elle m’a reçu comme si nous n’avions pas cessé d’être les amis les plus tendres ; je lui ai remis sans parler le paquet de billets de banque… elle l’a pris sans compter et elle l’a jeté dans un tiroir.
— Mais elle vous a donné un reçu, je suppose ?
— Le reçu était tout préparé sur la table. Je l’ai pris et je m’en allais quand elle m’a dit : tu sais… je dîne avec toi… Elle me disait : tu… comme à ses valets… Je lui ai répondu froidement que c’était impossible. Elle a voulu savoir pourquoi… et quand elle a su que ma sœur m’attendait, j’ai lu sur son visage qu’elle me tuerait plutôt que de me laisser partir. L’idée de faire souffrir une pauvre enfant l’excitait.
— Et vous avez cédé, dit tristement Edmond.
— Si vous entendiez sa voix, vous ne résisteriez pas plus que je n’ai résisté… Elle m’a supplié, elle est allée jusqu’à me demander pardon, elle m’a juré à genoux qu’elle n’aimait que moi et qu’elle n’aimerait jamais que moi… elle m’a proposé de partir avec elle, cette nuit, dans sa voiture, de monter en chemin de fer, à la première station qui se trouverait sur notre chemin, et de nous enfuir au fond de l’Ukraine où elle possède un château et des terres immenses… Vous ne me croiriez pas si je vous disais que cette comédie n’avait d’autre but que de me forcer à la mener dîner dans un cabaret de barrière, où on boit du vin bleu… un caprice comme elle en a chaque jour… et je l’y ai conduite.
— Mais du moins vous aviez écrit à M Laure ?…
— Nadèje n’a pas voulu. Laure a attendu et pleuré pendant que j’obéissais aux fantaisies de cette femme.
— Et vous lui avez obéi jusqu’à l’heure où nous vous avons rencontré à la porte de ce restaurant ?
— Non. Elle ne se serait pas contentée de me faire commettre une mauvaise action. Il lui fallait une vengeance plus raffinée, car j’avais blessé son orgueil en rompant avec elle l’avant-veille. Elle avait décidé de m’exaspérer jusqu’à me rendre fou.
— Qu’a-t-elle donc fait ?
— Pour comprendre ce qu’elle a fait, mon cher Edmond, il faut que vous sachiez d’abord que, dès le début de notre liaison, elle m’a forcé à louer et à meubler une maison pour la recevoir. Elle me menaçait de venir chez moi, dans l’appartement que j’habite avec ma sœur. J’ai trouvé ce qu’elle voulait… un pavillon isolé au fond d’une ruelle ignorée… dans le quartier des Champs-Élysées… et il lui est arrivé d’y passer quarante-huit heures de suite, servie par une fille cosaque qui est son âme damnée…
— Mais… le prince Yalta…
— La craint et lui laisse faire tout ce qu’elle veut… jusqu’au jour où après une orgie, dans un accès de colère, il la tuera. Son rêve à elle, ce serait, je n’en doute pas, qu’il tuât un de ses amants. Peut-être espérait-elle que ce serait moi… cette nuit… J’en ai eu la pensée et j’y étais préparé…
— Comment cela ?
— Après notre dîner au cabaret, dans une salle où cinquante personnes l’ont vue avec moi, elle m’a ramené en voiture à ce pavillon et elle m’y a laissé en prétextant qu’elle voulait changer de toilette et en me promettant de revenir dans une heure. À minuit, elle n’avait pas reparu. Alors, ivre de colère et d’amour, j’ai voulu sortir de cet enfer et j’ai appris pourquoi elle m’y avait envoyé… J’ai trouvé une lettre qu’une main inconnue avait glissée sous la porte de la rue… Savez-vous ce qu’elle m’écrivait dans cette lettre ?…
— Des reproches ?…
— Il y avait ceci… je la sais par cœur…
« Pauvre sot, j’étais bien sûre que je n’avais qu’à faire un signe pour te ramener à mes pieds. Je viens de t’y voir, c’est tout ce que je voulais. Que ferais-je de toi maintenant ? L’autre jour, tu m’as donné ta mesure. Je t’ai traité comme un laquais et tu ne m’as pas battue. Si tu m’avais rouée de coups, je crois que je t’aurais aimé, mais tu as un cœur de poulet. Je te méprise et je te quitte pour toujours. Je pars cette nuit et quand je reviendrai, je ne te reconnaîtrai plus. Oublie que tu as été mon amant. Si tu t’avisais de t’en souvenir, j’ai ma vengeance toute prête et tu maudirais le jour où j’ai eu pour toi une fantaisie qui n’a duré qu’une heure. Contente-toi de pleurer, puisque tu ne sais que pleurer, et souhaite que je ne m’occupe plus jamais de toi. »
C’est tout. Pas un mot de tendresse ou de regret… rien que des injures et des menaces.
— Mais cette femme est folle, s’écria Edmond de Chemazé.
— Folle ? non… Elle le deviendra, car elle s’empoisonne chaque jour avec de la morphine ; mais elle ne l’est pas encore… elle n’est qu’orgueilleuse et féroce. Son imagination rêve des infamies. Si je vous disais qu’un jour elle m’a demandé de voler… oui, de voler… elle me jurait que si je me déshonorais pour lui plaire, elle m’aimerait comme elle n’avait jamais aimé de sa vie, et je crois qu’en disant cela, elle était sincère…
— C’est épouvantable… et vous devez vous estimer heureux d’échapper à cette horrible créature… vous ne la reverrez plus, puisqu’elle est partie… à moins que ce départ qu’elle vous annonce ne soit un mensonge.
— Non, cette fois, elle n’a pas menti. Après avoir lu cette lettre atroce, je n’ai plus pensé qu’à la tuer… j’avais la tête perdue… j’ai couru à son hôtel, rue de Tilsitt… j’espérais qu’elle y était encore et que je la verrais sortir… j’avais sur moi un revolver chargé… j’avais résolu de la guetter et de lui brûler la cervelle… L’hôtel était éclairé du haut en bas… excepté du côté où sont ses appartements… le prince ne se couche jamais avant le jour… il passe la nuit à boire avec ses familiers, et les gens qui le servent n’entrent jamais chez la princesse… Au premier étage de l’aile droite qu’elle habite, une lumière isolée brillait encore… la porte d’un escalier dérobé qui conduit chez elle était fermée, mais j’espérais qu’elle allait s’ouvrir… je ne raisonnais plus… Combien de temps ai-je passé devant cette porte, la rage dans le cœur et le revolver au poing ?… deux heures, trois heures ?… je n’en sais rien ; enfin, j’ai vu arriver une voiture que j’ai reconnue… c’était celle qui nous avait menés dîner à ce cabaret et ramenés ensuite au pavillon que j’ai loué pour elle… le cheval était le même, seulement ce n’était plus elle qui le conduisait… un groom avait pris sa place… un groom russe qui ne sait pas un mot de français… je ne pouvais pas l’interroger, et d’ailleurs à quoi bon ?… le cheval était couvert d’écume ; il venait évidemment de faire une longue course… j’ai compris qu’elle avait exécuté le projet dont elle m’avait parlé… ce projet insensé qui consistait à partir au milieu de la nuit, et à gagner une station de chemin de fer, en dehors de Paris…
— Quoi ! seule ! sans emmener ses gens et sans avertir le prince !… c’est incroyable.
— Vous ne la connaissez pas… elle a fait cela dix fois… et toujours sans dire où elle allait… elle va en Russie, à Nice, en Italie, ou à un château qu’elle a acheté au fond de la Bretagne… elle va où son caprice la pousse et elle revient quand il lui plaît. Son mari ne s’inquiète jamais de son absence.
Mais j’achève mon récit… le groom a sifflé, la grille s’est ouverte… on l’attendait… un instant après, la lumière que j’avais remarquée s’éteignait… sans doute cette Cosaque qui la sert devait veiller jusqu’au retour de la voiture, pour le cas où sa maîtresse se serait avisée de changer d’avis et de rentrer… et elle venait d’apprendre que sa maîtresse ne rentrerait pas… il était écrit que ma vengeance m’échapperait.
— Heureusement… Et je compte que vous oublierez cette femme.
— J’essayerai de l’oublier ; et j’y parviendrai peut-être ; j’ai bien eu le courage de ne pas me loger ce soir une balle dans le crâne… et j’ai eu aussi le bonheur de vous rencontrer au moment où j’allais entrer dans ce restaurant où, probablement, j’aurais bu pour m’étourdir… si j’avais soupé seul, je ne sais pas ce que j’aurais fait après.
Mais ne parlons plus de moi ; parlons de vous, mon cher Edmond. Demain, j’interrogerai Laure, et si, comme je le souhaite et comme je l’espère, elle est bien disposée pour vous, le mariage se fera très vite ; il me tarde d’assurer son sort.
Edmond répondit comme répondent en pareil cas les amoureux, mais le récit qu’il venait d’entendre le préoccupait beaucoup plus qu’il ne voulait le laisser voir à son ami, car il savait des choses qu’Éric ignorait encore.
Ce cadavre resté sur le bord de la Seine sous la garde de M. Piédouche, l’homme qui portait ce cadavre et qui semblait être celui que les soupeuses avaient vu descendre d’un coupé attelé à la Russe, Edmond n’avait pas cessé d’y penser et se demandait si cette lugubre aventure ne se rattachait pas à l’histoire moins tragique en apparence, des dangereuses amours d’Éric et des trahisons de la princesse Yalta.
Il entrevoyait confusément que le frère de Laure pourrait se trouver mêlé aux suites judiciaires d’un événement qui allait mettre sur pied toute la police de Paris, et il se préparait déjà à le défendre.
Il allait le quitter, car ils étaient arrivés à l’entrée de la cité d’Antin, qui n’est plus une cité depuis que la rue Lafayette l’a coupée par un bout. Il n’en reste plus que deux tronçons de rues que les gens paisibles se plaisent à habiter parce qu’on n’y passe guère.
Dans une honnête maison bourgeoise de la moins fréquentée des deux, Éric Duroc occupait avec sa sœur un joli appartement au premier étage, et pour aller de la rue Saint-Georges à la Bourse, Edmond de Chemazé prenait volontiers ce chemin qui n’était pas le plus court.
L’aube commençait à poindre, mais tout dormait encore dans cette cité qui est comme un coin de province au cœur de Paris.
— C’est singulier, dit Éric ; il y a quelqu’un sur le balcon… une femme…
— Est-ce que vous ne la reconnaissez pas ? demanda doucement Edmond.
— Laure !… oui, c’est elle… elle a passé la nuit à m’attendre… mais c’est pour en mourir !… et j’en serais cause… Ah ! j’aurais mérité tous les malheurs qui pourront tomber sur moi.
Un cri de joie lui répondit. Sa sœur l’avait aperçu et l’appelait du geste et de la voix.
La maison était une des premières du côté de la rue Lafayette et le balcon n’était guère qu’à dix pieds au-dessus du pavé. Les deux amis eurent vite fait d’accourir et comme la jeune fille essuyait ses larmes, en essayant de leur sourire, Éric, emporté par la situation, eut une idée bizarre :
— Pardonne-moi, lui cria-t-il, je t’amène un mari. Edmond de Chemazé t’aime et vient de me demander ta main.
C’était fou, mais il n’y avait là que des amoureux, le jour naissait, et les oiseaux commençaient à gazouiller sur les toits — l’aurore et le balcon, comme dans Roméo et Juliette.
Laure rougit, Edmond pâlit et Éric lui serra la main, en disant :
— À demain, frère !
Edmond ne pensait plus du tout à M. Piédouche.