II
Trois jours se sont passés.
M. Piédouche vient de déjeuner et fume un excellent cigare dans son cabinet de travail, au quatrième étage d’une belle maison de la rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries.
Son valet de chambre, après avoir servi le café et des liqueurs variées sur un guéridon en laque, a introduit un monsieur de bonne mine qui doit être un fonctionnaire d’un ordre assez élevé, car il porte à la boutonnière une rosette multicolore, et qui n’est certainement pas venu faire à l’ancien diplomate une visite de simple politesse.
Ils causent posément, comme des gens qui traitent une affaire grave et qui cherchent à s’éclairer en échangeant leurs appréciations.
— Ainsi, disait le visiteur, vous persistez à croire que l’exposition réglementaire ne servirait à rien. Les délais sont passés, mais comme on a embaumé le cadavre, il est encore temps.
— Mon cher directeur, répondit M. Piédouche, la Morgue a son utilité dans certains cas, mais nous ne pouvons pas espérer qu’on reconnaîtra un corps sans tête. Je sais bien que ce corps est celui d’une femme, que vraisemblablement cette femme a eu des amants et que… mais ce n’est pas le moment de nous livrer à des suppositions égrillardes… Ce corps très jeune et très charmant n’a pas de signes particuliers… hormis un seul qui n’est visible que pour un médecin et sur lequel je reviendrai tout à l’heure… en supposant qu’un homme reconnût la morte, il y regarderait à deux fois avant de le dire… et cela pour des motifs que je n’ai pas besoin de vous expliquer. Nous nous trouvons donc en présence d’un cas particulier… un cas unique peut-être, car je ne l’ai jamais rencontré. J’en conclus qu’il faut procéder autrement qu’on ne le fait lorsqu’il s’agit d’un crime ordinaire.
— D’accord. Il n’en est pas moins vrai que le premier point, c’est d’établir l’identité de la victime.
— Assurément, et si on retrouve la tête coupée, nous aurons des facilités qui nous manquent. Mais je ne compte pas sur cette heureuse chance. Celui, ou plutôt ceux qui ont fait le coup viennent de mettre en pratique un système que messieurs les assassins ont grand tort de ne pas adopter, car il leur assurerait presque toujours l’impunité. La tête a été brûlée, je n’en doute pas, ou enterrée quelque part où on n’ira pas la chercher.
— Je le crains, et je ne vois pas comment nous sortirons de cette impasse.
— Eh ! bien, moi, je prétends que nous en sortirons… si vous voulez bien me confier la direction des recherches.
— Vous avez carte blanche, mon cher Piédouche. On m’a chargé en haut lieu de vous en donner l’assurance, et même de vous dire que si vous réussissez, on trouvera le moyen de prélever sur les fonds secrets une gratification convenable…
— En Angleterre, on me donnerait cinquante mille francs, au bas mot. Mais je sais que ces largesses ne sont pas dans vos habitudes et que votre budget ne s’y prête pas. Je ne tiens pas, d’ailleurs, à être rémunéré de mes peines… il me suffira que mes frais me soient remboursés, car cette fois je marcherai pour ma satisfaction personnelle. Mon amour-propre est en jeu… et si je tire au clair cette affaire exceptionnelle, ce sera le couronnement de ma longue carrière.
— Nous n’attendions pas moins de vous et on ne vous demande que de vouloir bien nous expliquer vos vues et de nous tenir au courant de ce que vous ferez.
Vous savez où nous en sommes. Un juge d’instruction a été saisi, uniquement pour la forme, car en l’état des choses, il ne peut rien. Et on s’est conformé à votre premier avis, en ne donnant pas trop de publicité à la découverte du cadavre. Nous aurons et nous avons déjà eu maille à partir avec les reporters, mais on leur a dit que nous croyions à une lugubre farce imaginée par des carabins et les journaux commencent à répandre le bruit que ce corps a été décapité dans une salle de dissection, et déposé sur la berge de la Seine pour effrayer les passants. Comme il n’y a pas eu d’exposition à la Morgue, le public finira par se dire qu’il n’y a pas eu de crime et on oubliera cette histoire.
Reste à savoir si tout le monde sera aussi prudent que nous. C’est là, permettez-moi de vous le dire, le point faible de votre combinaison. Vous n’étiez pas seul quand vous avez rencontré l’homme qui portait le sac et les deux jeunes gens qui vous accompagnaient ne se priveront peut-être pas de bavarder.
— Ils s’en garderont bien. Leur intérêt me garantit leur discrétion. Ils ont une peur de tous les diables d’être mêlés, même comme témoins, à un procès criminel… et d’ailleurs, si mes suppositions se confirment, ils auront encore une raison plus sérieuse pour se taire… jusqu’à ce qu’on les interroge. Je les ai vus tous les deux hier ; je les ai sondés et je réponds d’eux.
Ils ont subi du reste une épreuve décisive, car, en me quittant l’autre nuit, ils sont allés souper avec deux donzelles, et ils ne leur ont pas soufflé mot de l’aventure. Je me suis arrangé pour rencontrer le lendemain une de ces créatures, une Hongroise que j’ai connue à Vienne ; je l’ai questionnée adroitement et j’ai vu qu’elle ne savait rien… elle m’a même donné, en me racontant le souper, un renseignement utile… Vous n’avez pas idée de ce que j’ai recueilli de renseignements depuis quarante-huit heures.
— Je suis chargé de vous prier de me les communiquer, afin que je puisse en informer le grand chef, et de m’exposer en même temps votre plan. Il est approuvé d’avance, mais encore faut-il qu’on le connaisse, ne fût-ce que pour éviter de le déranger involontairement, car il a bien fallu mettre en campagne des agents de la sûreté.
M. Piédouche approuva d’un signe de tête et se recueillit un instant comme un homme qui va tenir un discours important.
— Mon cher directeur, commença-t-il en se rengorgeant un peu trop — la vanité était un de ses péchés mignons — vous me faites l’honneur d’avoir confiance en moi et je tiens à vous prouver que votre confiance est bien placée. C’est pourquoi je ne fais pas difficulté de vous expliquer le système que j’ai toujours suivi, un système qui est à moi, bien à moi, et dont je ne me départirai pas à mon âge.
— Je ne doute pas qu’il soit excellent, et je ne demande qu’à en faire mon profit, dit poliment le monsieur décoré.
— Je dois ajouter qu’il n’est pas à la portée de tout le monde, reprit M. Piédouche avec un sourire. Pour le mettre en pratique, il faut être doué. Le coup d’œil est un don naturel qui ne s’acquiert pas, ce coup d’œil qui vous permet de saisir à première vue dans une affaire obscure, un point… un indice qui échapperait à un autre. Ce point, c’est la base sur laquelle j’établis mon hypothèse initiale… cette hypothèse, je la fortifie par les informations que je me procure… et lorsque j’ai relié ensemble des faits qui semblaient ne pas tenir l’un à l’autre, j’arrive de déductions en déductions à une conclusion mathématique. Mon siège est fait.
— Voilà une théorie que je comprends, mon cher maître… mais je la comprendrai mieux encore quand vous l’aurez appuyée par un exemple tiré du sujet qui nous occupe.
— J’y arrive, mon cher directeur. Vous vous souvenez, je pense, que le médecin chargé des constatations judiciaires a signalé sur le cadavre l’existence de certaines piqûres caractéristiques.
— Parfaitement. Il avait même cru un instant que la femme avait été tuée avec une aiguille trempée dans du curare ou dans de l’acide prussique, car le corps ne porte aucune blessure et ne présente même aucune trace de violence, et qui fait supposer que la malheureuse a été frappée à la tête… mais, après examen, le docteur a reconnu que ces piqûres avaient été faites avec un petit instrument très employé en chirurgie…
— Pour injecter de la morphine sous la peau des malades qui souffrent d’une affection nerveuse. Eh ! bien, voilà le point.
— Comment cela ? Je ne vois pas quel rapport…
— Vous ignorez donc que la mode s’est répandue parmi certaines femmes de se piquer avec de la morphine, à seule fin de se procurer des sensations agréables. C’est une manie analogue à celle des Chinois qui fument de l’opium.
— Je ne crois pas que cette manie soit très répandue à Paris, dit d’un air de doute le monsieur à la rosette bigarrée.
— Elle commence à s’y implanter. Mais elle vient de l’étranger. J’ai connu à Moscou une très grande dame russe qui s’y livrait avec tant de passion et qui s’en cachait si peu qu’on l’avait surnommée la princesse Morphine.
— Bon ! mais nous ne sommes pas à Moscou.
— La princesse en question habite Paris depuis un an. C’est la femme très légitime et très peu fidèle du prince Yalta qui a acheté le plus bel hôtel de la rue de Tilsitt.
— Et vous supposeriez que cette princesse s’est fait couper le cou par un de ses amants ! Diable ! ce serait une conjecture un peu hasardée.
— Je vais vous prouver qu’elle est au contraire très sensée. Rappelez-vous d’abord que la femme décapitée a la peau très blanche, que les extrémités sont d’une finesse remarquable, que les pieds et les mains ont évidemment été l’objet de soins particuliers, à ce point que les ongles taillés en amande sont légèrement teints en rose avec du henné… une pâte qu’on emploie dans les harems d’Orient.
— D’où nous avons conclu que cette femme avait été une fille entretenue ou quelque chose d’approchant.
— Les princesses aujourd’hui copient ces demoiselles et on peut s’y tromper. Celle que je viens de vous nommer donne dans tous les raffinements.
— Mais enfin, vous vous basez, je suppose, sur des indices un peu plus sérieux… et puis, elle n’est pas invisible votre princesse… elle sort… elle se montre quelque part.
— Elle se montre partout.
— Eh bien ! il faudrait établir d’abord qu’elle a disparu.
— C’est par là que j’ai commencé. Je ne suis pas encore arrivé à une certitude, mais peu s’en faut. Personne ne l’a vue depuis samedi dernier. Vous allez me dire qu’elle est peut-être malade, mais j’ai la preuve du contraire. Ce jour-là, elle est allée dîner avec son amant dans un cabaret, à Asnières. Elle y est allée en voiture découverte et elle est revenue de même.
— Quoi ! elle se gêne si peu ! Et son mari ?
— Son mari la laisse complètement libre. Elle reçoit qui elle veut, et elle va où il lui plaît. Samedi soir, après ce dîner champêtre elle a ramené son amant jusqu’à la porte d’une maison qu’il a louée tout exprès pour abriter leurs amours. On les a vus passer dans une rue qui y mène. Mes renseignements s’arrêtent là. Mais il me semble que je n’ai pas tout à fait perdu mon temps depuis deux jours.
— J’admire comme votre police est faite. Vos agents valent mieux que les nôtres.
— Oh ! je n’en ai qu’un qui me sert en même temps de valet de chambre, mais je l’ai dressé et quand je le lâche sur une piste, je suis sûr que la chasse sera bien menée. Je ne lui confie d’ailleurs que le gros de la besogne. Il y a des démarches que je me réserve. Ainsi, je l’ai chargé de causer avec les domestiques de la princesse et d’étudier les abords du pavillon où son amant la recevait, et il s’est acquitté de sa mission avec une rare intelligence. Mais le reste me regarde seul.
— Que comptez-vous donc faire ?
— Me présenter chez le prince Yalta. J’ai un moyen d’arriver jusqu’à lui, et de savoir si la princesse a vraiment disparu samedi soir.
— Si elle avait disparu, il aurait averti la préfecture.
— Vous ne le connaissez pas. Il ne s’inquiète jamais d’elle, et ce n’est pas à lui que je m’adresserai. Mais lorsque j’aurai mes entrées dans l’hôtel, je m’aboucherai avec la femme de chambre favorite de la princesse et je saurai la faire parler. Ensuite, il faut que je visite moi-même la maison des rendez-vous. J’ai la clef. Mon valet de chambre a une foule de petits talents utiles. Il sait prendre l’empreinte d’une serrure et au besoin forger un passe-partout. Et je puis, quand je voudrai, m’introduire dans ce nid d’amoureux.
— Vous croyez donc que le crime a été commis là ?
— Je n’en doute pas. La princesse y est entrée ; elle n’en est pas sortie.
— Alors ce serait son amant qui l’aurait tuée ?
— J’en suis convaincu.
— Et cet amant est un homme du monde ?
— Pas de son monde à elle. C’est un commis d’agent de change.
— Un commis d’agent de change ! répéta le délégué de la Préfecture, très étonné.
— Un remisier, pour mieux dire, reprit M. Piédouche ; un garçon qui gagne beaucoup d’argent et que je connais de longue date, car je fais des affaires chez son patron.
— Et comment diable ! est-il devenu l’amant de cette princesse ?
— Elle joue à la Bourse comme une enragée ; elle a vu ce jeune homme dans les bureaux de l’agent ; il lui a plu et ce n’est pas surprenant, car il est fort bien de sa personne. Elle s’est amusée à le séduire, et il s’est laissé faire très volontiers, parce qu’il y trouvait son compte. D’abord une maîtresse comme celle-là flattait sa vanité et de plus, elle le chargeait de toutes ses opérations et il a dû toucher depuis six mois de magnifiques courtages.
— Alors, pourquoi donc l’aurait-il tuée ? C’était la poule aux œufs d’or, que cette cliente-là.
— J’ai cru d’abord qu’il l’avait tuée pour s’approprier trois cent mille francs qu’il avait à lui remettre… précisément samedi soir, après la Bourse, mais j’ai changé d’idée, depuis que je sais qu’il a rapporté le reçu de la somme. Ce n’est pas une raison concluante, car ce reçu peut être faux. Mais, étant donnés ses antécédents qui sont très bons, j’incline maintenant à penser qu’il l’a tuée par jalousie. Il était amoureux fou d’elle et elle devait se moquer de lui comme elle se moque de tous les hommes… elle n’a des amants que pour se donner le plaisir de les exaspérer. Il aura découvert qu’elle le trompait, et pris d’un accès de rage, à la suite d’une explication violente, il lui aura coupé la tête.
— Vous voulez dire qu’il la lui a cassée d’un coup de revolver ?
— Ou qu’il l’a assommée d’un coup de canne. Dans ces cas-là, tous les moyens sont bons et il est certain qu’elle a été frappée à la tête.
— C’est au moins très probable, mais comment expliquez-vous ce qui a suivi ? Cette précaution de décapiter une morte, ces ligatures de plomb, ce sac de toile… tout cela est bien compliqué pour un homme qui ne fait pas son état d’assassiner.
— C’est justement ce qui prouve que c’est ce que nous appelons un coup d’amateur… il n’y a que les honnêtes gens qui inventent des trucs inusités pour se tirer d’une situation dont ils n’ont pas l’habitude. Un criminel vulgaire aurait laissé là le cadavre, sans se préoccuper si on le reconnaîtrait.
— Soit ! mais il avait donc un complice, votre remisier… car enfin ce n’était pas lui qui portait le sac et qui s’est noyé pour vous échapper.
— Non ! Il était hier à la Bourse. Mais d’abord il ne m’est pas prouvé que le porteur du sac se soit noyé. Je m’attendais si peu à ce saut dans la rivière, qu’après avoir vu ce faux charbonnier piquer une tête, j’ai opéré, je l’avoue, comme un conscrit. J’ai attendu bêtement qu’il reparût, et je n’ai pas songé qu’il devait y avoir en aval du pont des Invalides une bouche d’égout… et il y en a une, je m’en suis assuré le lendemain… un fort nageur a très bien pu filer entre deux eaux et sortir à vingt mètres plus bas sous une voûte dont il connaissait l’emplacement. Je suis même très disposé à croire que c’est ce que le drôle a fait. On ne se suicide pas quand on a encore une chance de se sauver
Du reste, je ne pense pas que cet homme fût M. Duroc… le remisier, amant de la princesse, se nomme Éric Duroc… j’ai même de fortes raisons de penser le contraire. Mais pourquoi n’aurait-il pas embauché un auxiliaire ? Ce n’est pas l’argent qui lui manque, et à Paris, on trouve des gens qui assassinent pour cent sous.
— C’est vrai, mais cette seconde hypothèse ne s’accorde pas très bien avec la première. Vous supposiez tout à l’heure que le meurtre avait été commis dans un moment de colère… s’il y a un complice, la préméditation est évidente.
— Voici le moment, mon cher directeur, de vous apprendre ce que m’a raconté une de ces demoiselles du souper, la Hongroise, qui se dit baronne. Elle venait au restaurant, avec son amie, en fiacre, lorsqu’elles ont vu descendre d’un coupé de maître, arrêté au coin du palais de l’Industrie, un individu habillé comme un portefaix et chargé d’un gros sac. Le coupé a filé vers les Champs-Élysées et l’homme, avec son fardeau sur le dos, s’est acheminé vers le Cours-la-Reine. C’est évidemment à lui que nous avons donné la chasse un instant après.
— Sans aucun doute, mais tout cela prouve encore mieux que le crime était préparé, puisqu’il y avait une voiture toute prête pour emporter le cadavre.
— Attendez, cher maître, je n’ai pas fini. Ces créatures ont eu l’idée que le cheval et le cocher étaient Russes. Le cheval était d’une race particulière, et la Hongroise, qui s’y connaît, l’a remarqué. Le cocher portait toute sa barbe comme les paysans Moscovites.
— Eh bien ?… le boursier que vous soupçonnez n’est pas Russe.
— Non ; et vous devez perdre un peu le fil au milieu de ces déductions dont vous n’apercevez pas encore le but ; mais j’arrive à ma conclusion.
Je vous ai dit tout à l’heure que mon siège était fait. Il l’est si bien que voici, je l’affirme, ce qui s’est passé samedi soir : la princesse est arrivée vers neuf heures, avec son amant, à l’entrée du passage au fond duquel se trouve le pavillon des rendez-vous ; elle y est arrivée dans une voiture découverte qu’elle conduisait elle-même, avec un groom derrière. C’est absolument certain. Des témoins l’attesteront quand il le faudra. Elle y est restée et elle a renvoyé sa voiture, mais comme sans doute elle ne voulait pas passer toute la nuit hors de son hôtel de la rue de Tilsitt, elle a donné à son groom l’ordre de revenir entre une heure et deux heures du matin l’attendre avec un coupé. L’ordre a été exécuté. Son cocher ordinaire a attelé un des trotteurs qu’elle a ramenés de Russie et le groom est monté sur le siège, près du cocher. À une heure et demie, ils étaient à leur poste, dans l’avenue Montaigne, au coin du passage où est la petite maison.
Vous admettez tout cela, n’est-ce pas, mon cher directeur ?
— Tout cela est très vraisemblable, mais…
— Il faut maintenant que vous sachiez que la princesse Yalta est exécrée par ses domestiques. Elle les bat, elle les fait même fouetter, comme on fouettait les serfs en Russie avant l’ukase qui les a émancipés. C’est une condition qu’elle impose à ceux qui entrent à son service et ils l’acceptent, parce qu’elle leur donne des gages extravagants, mais ils la haïssent mortellement. À Moscou, un valet de pied qu’elle avait cravaché lui a tiré un coup de pistolet et l’a manquée. Son groom et son cocher notamment l’ont en horreur. Je me suis informé et je le sais de bonne source. Ils l’auraient depuis longtemps dénoncée à son mari, s’ils ne savaient que le prince tolère sa conduite.
De toute sa maison, il n’y a que sa femme de chambre qui lui soit dévouée, et comme cette femme de chambre est aussi méchante que sa maîtresse, les autres domestiques la détestent.
Voilà, je pense, une situation clairement dessinée, et vous devinez déjà ce qu’il en est résulté.
— Ma foi, non… à moins que vous ne prétendiez que la princesse a été assassinée par son groom et son cocher… et vous seriez alors en contradiction avec vous-même.
— Je suis au contraire on ne peut plus logique. La princesse est dans le pavillon isolé, et ses gens l’attendent. Son amant la tue avec ou sans préméditation — plutôt sans ; — il ne sait comment se débarrasser du cadavre et il sait parfaitement que le groom et le cocher seront très heureux d’apprendre que la princesse est morte. Voilà deux aides tout trouvés. Il sort et il va leur dire carrément la chose, peut-être en la déguisant un peu… en leur racontant par exemple qu’elle s’est fracturé le crâne en tombant du haut de l’escalier. Il leur demande s’ils connaissent un moyen d’empêcher ce fâcheux événement de s’ébruiter.
La princesse s’absente souvent des semaines et des mois, sans avertir personne de son départ. Ne pourraient-ils pas dire qu’ils l’ont conduite à une gare de chemin de fer et l’aider, lui, à se défaire du corps ? Il appuie sa demande en leur distribuant une centaine de louis. Ces sauvages acceptent, et le groom, qui est un jeune homme plein de ressources, invente le procédé que vous savez, et se charge de le mettre en œuvre. C’est lui qui portait le sac à la rivière… notez en passant, cher maître, que ce sac est de fabrication russe, je m’en suis assuré. Il servait au cocher à serrer ses brosses, ses brides, ses bricoles et autres ustensiles d’écurie.
Les habits et le chapeau appartenaient au groom qui court souvent les cabarets et les bals de barrière ; il les avait probablement serrés dans le coffre du coupé ; il n’a eu que la peine de changer de costume, dans la cour du pavillon… C’est là aussi, je suppose, qu’il a dépouillé et décapité le cadavre.
— Et la tête, qu’en a-t-il fait ?
— Je pourrai peut-être vous le dire après que j’aurai visité la maison où le meurtre a été commis. Je soupçonne qu’il l’a brûlée avec les vêtements… et c’est une opération qui laisse des traces.
Maintenant, je n’ai plus qu’un fait à mentionner, un fait qui a bien son importance. À trois heures et demie du matin, pendant que j’étais occupé sur la berge avec les deux sergents de ville qui ont enlevé le corps, M. Duroc rencontrait à la porte du restaurant où je devais souper les deux jeunes gens que j’avais renvoyés parce qu’ils me gênaient et qui sont de ses amis. Il y entrait avec eux et il s’attablait dans le cabinet où deux filles les attendaient.
La Hongroise a remarqué sa mine défaite et elle a été frappée de l’incohérence de ses propos. Il n’a pu ni boire ni manger, et, au bout de dix minutes, il est parti comme un fou. Ce ne sont pas les allures d’un homme qui a la conscience tranquille.
Du reste, je l’ai vu, moi, avant-hier et hier, et je vous assure qu’il est sous le coup d’une préoccupation grave. Il ne sait plus ni ce qu’il dit, ni ce qu’il fait ; il a perdu la tête, et je prévois que le jour où on l’arrêtera, il en viendra tout de suite aux aveux. C’est une nature exaltée et faible. Il a eu l’énergie d’assommer sa maîtresse qui le méritait bien, mais je suis sûr qu’il s’en repent déjà.
J’ai dit, cher maître, et je n’ai plus rien à vous apprendre. Vous voilà complètement édifié sur ma façon d’envisager cette affaire, et sur mon plan de campagne. Si vous l’approuvez, je me mettrai à l’œuvre dès aujourd’hui, mais je ne pouvais pas agir sans vous l’avoir soumis.
Le personnage que Piédouche qualifiait de cher maître ne paraissait pas absolument convaincu. Il passait sa main sur sa barbe grisonnante et il ne se pressait pas de répondre.
— Vous l’avouerai-je, mon cher, dit-il après un silence, il me semble que vous venez de me raconter un roman, et dans la bouche d’un autre, vos raisonnements ne me sembleraient pas concluants. Mais, je vous le répète, vous avez carte blanche, et vous dirigerez l’enquête comme vous l’entendrez, à charge de nous rendre compte des incidents qui pourront se produire. Nous n’agirons pas de notre côté, jusqu’à nouvel ordre.
Cependant, nous ne pouvons pas nous abstenir indéfiniment, et quoi qu’il arrive, nous serons obligés d’intervenir à un moment donné. Je vous demanderai donc de fixer vous-même un délai pour obtenir un résultat. Passé le terme que vous allez m’indiquer, nous reprendrons l’affaire pour notre compte, soit que vous réussissiez, soit qu’au contraire vous n’aboutissiez pas à une certitude.
Il vous faudra nous prouver deux choses : d’abord que c’est bien la princesse Yalta qu’on a tuée, et ensuite qu’elle a été tuée par ce M. Éric Duroc. Dans ce cas, nous marcherons, mais seulement dans ce cas. Il s’agit de gens très connus et très bien posés, et si, par malheur, l’administration à laquelle j’appartiens faisait fausse route, ce serait d’un effet déplorable. Les journaux ne demandent que des occasions de nous chercher noise.
— Dix jours, est-ce trop ? C’est aujourd’hui le 9 avril, voulez-vous m’accorder jusqu’au 19 ? Je crois que j’atteindrai le but bien avant cette date, mais il faut toujours compter avec l’imprévu.
— C’est convenu. Le 19, s’il n’y a rien de nouveau, vous remettrez votre rapport et nous prendrons une décision. Maintenant que nous nous sommes entendus sur la date, il ne me reste plus qu’à prendre congé de vous, car je me reprocherais de vous faire perdre votre temps.
— Je ne le perdrai pas, croyez-le, et la première journée sera décisive… Je vais de ce pas chez le prince Yalta.
— Vous le connaissez donc ?
— Non, mais il me recevra. J’ai un truc pour obtenir mes entrées, et quand je saurai ce que je veux savoir, j’irai faire un tour du côté de l’avenue Montaigne. J’ai en poche la clef du pavillon, et, lorsque j’aurai visité le local, je saurai à quoi m’en tenir, je vous le promets.
— Alors, bonne chance et à bientôt, mon cher, dit le chef en se levant.
M. Piédouche le reconduisit jusqu’à la porte de l’appartement, et, après l’avoir quitté en lui serrant la main, il rentra vivement dans son cabinet où son valet de chambre l’attendait.
— Dominique, mon garçon, lui dit-il, nous sommes autorisés à aller de l’avant. Il s’agit de travailler proprement. Tu ne perdras pas tes peines. Si je touche dix mille francs de prime, tu auras cinquante louis.
— C’est comme si je les avais, répondit Dominique, un grand gars bien planté qui ne doutait de rien.
En quoi il ressemblait à son maître qu’il servait depuis dix ans avec une fidélité et une intelligence rares, non seulement comme valet de chambre, mais encore comme espion en sous-ordre.
Appelé en Russie par le chef de la police de Pétersbourg qui se plaignait de l’insuffisance de ses agents, M. Piédouche avait recruté ce Dominique, Belge de naissance, et exilé volontaire, à la suite de certains démêlés avec la justice de son pays.
M. Piédouche cherchait depuis longtemps un homme à tout faire et il l’avait trouvé dans la personne de ce Frontin dévoyé qui traînait la misère faute de rencontrer l’occasion d’utiliser les aptitudes variées dont la nature l’avait pourvu.
Après l’avoir mis à l’épreuve, M. Piédouche se l’était attaché définitivement et l’avait ramené en France avec lui.
Dominique n’avait pas son pareil pour remplir l’emploi qu’il lui avait confié. Il parlait quatre langues et comme il avait été successivement domestique et cabotin, il connaissait à fond le service de maison et il savait se déguiser comme pas un.
Avec le temps, il était devenu presque l’ami de son maître, qui ne lui cachait rien et qui l’associait à toutes les affaires qu’il entreprenait par ordre de la préfecture de police ou pour de riches particuliers, car M. Piédouche n’ayant plus de fonctions officielles depuis la chute de l’empire, travaillait à son compte, et l’administration le laissait faire parce qu’elle avait quelquefois besoin de lui.
Dominique était, au fond, le Cacolet de ce Tricoche, mais il ne tentait point de s’élever au-dessus de sa condition, et il s’accommodait fort bien de rester valet de chambre, pourvu qu’il eût les profits de son double métier. Il reconnaissait la supériorité de Piédouche, et s’il se permettait souvent de donner son avis sur une combinaison, il ne prétendait jamais l’imposer.
— Maintenant, reprit le chef, il s’agit de réussir vite, car on ne nous accorde que dix jours. Une fois que ce délai sera expiré, ils reprendront l’affaire, et tu vois d’ici ce qu’ils en feront. Elle sera bientôt classée, comme ils disent ; ça signifie que, ne trouvant rien, ils l’abandonneront pour passer à d’autres exercices. Il nous faut donc employer immédiatement les grands moyens.
Tu vas, dès aujourd’hui, te proposer comme valet de chambre chez le prince Yalta. Je sais qu’il en cherche un et tu as tout ce qu’il faut pour obtenir la place, y compris des certificats confectionnés de main de maître. Je me passerai de toi ici pour un temps. Je tiens essentiellement à avoir quelqu’un à moi dans l’hôtel de la rue de Tilsitt.
Tu vas t’y transporter immédiatement et tu demanderas à voir l’intendant. Tu sais comment il faudra l’aborder pour te le rendre favorable ?
— Oh ! je suis resté assez longtemps en Russie pour avoir appris à connaître les façons de ces messieurs.
— Tu mettras sur son bureau trois billets de cent francs et tu laisseras entendre que, si on veut bien ne pas te surveiller de trop près, tu partageras avec lui les bénéfices de ta place. Le marché sera conclu, je n’en doute pas, séance tenante. Offre d’entrer immédiatement. Nous n’avons pas un jour à perdre. Et dès que tu seras installé, lie-toi avec le groom et avec le cocher. Ce ne sera pas difficile en leur payant souvent à boire. Mais surtout je te recommande la femme de chambre de la princesse… la Cosaque favorite. Si tu pouvais lui plaire et devenir son amant, ce serait parfait.
— On tâchera, dit Dominique, en cambrant son torse.
— Oui, tu es encore assez bel homme pour lui donner dans l’œil, mais j’ai des informations qui me font craindre que tu ne réussisses pas. Il paraît que la coquine vise plus haut. Elle est très jolie et quand il n’est pas ivre, le prince a des yeux, et quelquefois des caprices. Cette fille se flatte peut-être de devenir sa maîtresse, maintenant que la princesse ne la gêne plus.
Enfin, tu feras pour le mieux. Tu tâteras le terrain, et si tu aperçois un joint, tu iras de l’avant. Tu n’as pas ta langue dans ta poche et tu parles russe. Ce serait bien le diable si tu n’arrivais pas à gagner ses bonnes grâces.
— Je crois qu’il vaudrait mieux que je fisse semblant de ne pas savoir le russe. Comme ça, elle ne se gênerait pas pour bavarder devant moi… les autres non plus… et j’apprendrais bien des choses, rien qu’en écoutant.
— Tu as raison, dit M. Piédouche, après avoir un peu réfléchi. Le prince et tous ses gens savent le français. On n’exigera pas que tu saches le russe et on ne se défiera pas de toi, car tu es de force à ne pas te trahir.
Maintenant, nous allons convenir d’un endroit où je te rencontrerai tous les jours, comme par hasard. Ce sera le matin. Le prince ne se lève jamais avant midi. Ton service ne commencera que tard. Je pourrais flâner vers neuf heures autour de la fontaine qui est au bas de l’avenue de Wagram… c’est tout près de la rue de Tilsitt et pas assez près pour que les gens de l’hôtel me remarquent.
— C’est bien entendu, monsieur, répondit Dominique ; à moins que la place ne soit déjà prise ou que l’intendant ne me la refuse.
— Dans ce cas-là je tâcherai de me renseigner moi-même, et nous allons savoir dès aujourd’hui à quoi nous en tenir. Je me présenterai tantôt chez le prince et je suis à peu près sûr qu’il me recevra. Si tu es déjà en fonctions je le verrai bien, et je me trouverai demain matin au rendez-vous. Si on ne t’accepte pas, ou si on t’ajourne, tu iras, à la nuit tombante, faire un tour dans l’avenue du Bois-de-Boulogne. Je t’y rejoindrai et nous aviserons ensemble. C’est compris ?… Oui. Mon pardessus, mon chapeau et ma canne ! Vite !
Dominique s’empressa d’obéir et pendant qu’il aidait son maître :
— Tu es sûr que la clef ouvre la porte du pavillon ? lui demanda M. Piédouche.
— Parfaitement sûr. Je l’ai essayée cette nuit.
— Mais tu n’es pas entré ?
— Non. Je n’avais pas d’ordres et j’ai pensé que vous préfériez vous réserver la première inspection. D’ailleurs, il m’aurait fallu de la lumière et du dehors on aurait vu qu’il y avait quelqu’un.
— Bon ! tu penses à tout. C’est au numéro 17, hein ?
— Oui. D’ailleurs vous reconnaîtrez facilement la maison. C’est la seule qui ait un peu d’apparence, il y a des volets verts aux fenêtres et ils sont fermés. Deux portes : une petite pour entrer directement dans le pavillon et, un peu plus loin, une grande qui donne dans la cour. C’est la clef de la grande que vous avez.
— Et pas de voisins gênants ?
— Rien que des hangars en planches et des terrains vagues. Les gens qui m’ont renseigné, dès le premier jour, tiennent un débit de liqueurs au coin de l’avenue Montaigne. Après cette boutique, il n’y a plus dans le passage que des masures habitées par des marchands d’habits. Les chiffonniers dorment le jour ; les marchands d’habits sortent le matin et ne rentrent que le soir. Personne ne vous verra… ou si on vous voit, on ne fera pas attention à vous.
— D’ailleurs, je prendrai mes précautions. Je n’ai pas encore oublié le métier. Je pars, mon garçon. Nous nous retrouverons demain matin, si tu ne rentres pas ici ce soir.
Ah !… en sortant, tu préviendras le concierge que je t’ai donné la permission de t’absenter pour quelques jours… et qu’il aura mon ménage à faire.
— Je descendrai ma malle et j’irai retenir une chambre dans un petit hôtel que je connais rue Saint-Honoré. Il faut bien que je puisse donner mon adresse à l’intendant s’il me la demande. J’ai du reste une histoire toute prête pour le cas où il voudrait savoir d’où je viens.
— Très bien. En affaires, il ne faut pas négliger les détails. Je vois que tu es toujours dans les bons principes et je compte sur toi absolument.
Ayant dit, du ton d’un général en chef qui donne ses dernières instructions à un de ses lieutenants, M. Piédouche descendit vivement ses quatre étages, traversa la rue de Rivoli et le jardin des Tuileries, sauta dans le tramway qui va du Louvre à Saint-Cloud et en descendit à la station du pont de l’Alma.
Là commence l’avenue Montaigne, où il avait affaire. Il s’y engagea, en rasant les maisons du côté gauche, et il eut bientôt trouvé le passage que Dominique lui avait indiqué.
C’était une ruelle étroite qui contrastait étrangement avec les larges voies du quartier aristocratique.
Respectée, on ne sait trop pourquoi, par les démolisseurs, et condamnée à disparaître prochainement, elle aboutissait à la rue de Marbeuf, où personne ne va.
M. Piédouche, accoutumé à manœuvrer dans des occasions comme celle-là, reconnut d’abord le débit de liqueurs où son valet de chambre avait recueilli des informations, s’assura d’un coup d’œil que le cabaretier était occupé à servir des ouvriers groupés devant le comptoir et profita de la circonstance pour enfiler vivement le passage.
Dominique n’avait pas exagéré. Il n’y avait là que des baraques vermoulues, alternant avec des enclos où des blanchisseuses étalaient du linge pour le faire sécher.
Au milieu du chemin, des enfants en guenilles se roulaient dans le ruisseau et des poules picoraient entre les pavés.
La maison que cherchait le soi-disant diplomate était placée presque à l’autre extrémité de la ruelle et le signalement donné par Dominique était parfaitement exact.
Elle avait deux étages, y compris un rez-de-chaussée surélevé, et touchait à un mur au milieu duquel se trouvait une porte à deux battants.
Les fenêtres sur la ruelle étaient hermétiquement closes, et tout annonçait qu’il n’y avait personne dans ce pavillon qui devait avoir été longtemps inhabité, car la façade lézardée semblait menacer ruine et la pluie avait à moitié pourri les persiennes.
— Et dire que la princesse venait faire ses farces sous ce toit décrépit, murmura Piédouche. C’est à n’y pas croire, et si elle y a passé un mauvais quart d’heure, elle n’a eu que ce qu’elle méritait. Cette cassine a tout à fait la mine d’un coupe-gorge, et on y assassinerait dix personnes sans qu’on les entendît crier. À quoi diable pouvait-elle bien servir avant d’abriter les amours d’une Russe et d’un boursier ? Et qui l’a fait bâtir ? Dominique n’a pas osé demander le nom du propriétaire. C’eût été trop tôt, mais il faudra en venir là, afin de savoir à qui il a loué. À Duroc, très probablement, et si c’est à lui, il ne pourra pas nier qu’il s’en servait pour recevoir la princesse Morphine.
En attendant, il s’agit de procéder à la visite domiciliaire, et j’ai plus que jamais la conviction qu’en sortant, je serai fixé. Si on l’a tuée, on l’a tuée ici, c’est clair comme le jour.
Voyons un peu si la clef de Dominique ira ; je serais bien attrapé, si elle n’ouvrait pas.
Il la tira de sa poche et après avoir regardé à droite et à gauche pour s’assurer que personne ne l’observait, il l’introduisit dans la serrure où elle entra sans difficulté.
— Quand je pense qu’on pourrait me prendre pour un voleur, disait-il entre ses dents. Ce serait drôle. J’ai bien sur moi ma carte, mais je ne me soucierais pas de la montrer, si les voisins m’arrêtaient. On me traînerait au poste et je ne serais pas embarrassé de m’expliquer avec le brigadier, mais ça se saurait à la préfecture et je passerais pour un sot.
Heureusement, je n’ai rien à craindre de pareil.
La clef tourna et la porte céda ; M. Piédouche se glissa par l’entrebâillement et referma la porte en dedans avec la clé qu’il avait eu soin de retirer.
Il se trouva dans une cour carrée, qui aurait pu à la rigueur passer pour un jardin, car elle n’était pas pavée et tout autour on avait défriché la terre pour y semer des fleurs ou des légumes.
Des plantes grimpantes s’étaient desséchées sur les murs, faute de soins, et on avait entassé dans un coin des ustensiles de jardinage.
Tout cela sentait l’abandon et on voyait bien que les locataires se souciaient fort peu d’entretenir les dépendances du pavillon où ils ne faisaient jamais que des stations de quelques heures.
Au fond de cette cour et en face de la maison, il y avait un bâtiment bas, couvert d’une toiture en zinc et percé de deux portes.
— Une buanderie, sans doute, pensa Piédouche qui procédait toujours méthodiquement et qui tenait à se rendre compte de tout ; nous verrons cela tout à l’heure.
La cour entourée de murs assez élevés n’était dominée que par le pavillon. On pouvait la traverser et même s’y promener sans avoir à redouter les regards indiscrets.
Piédouche leva les yeux et s’aperçut non sans étonnements que les volets des deux fenêtres de l’étage supérieur étaient ouverts.
— C’est singulier, dit-il entre ses dents. Est-ce que quelqu’un serait entré dans la maison depuis la nuit de samedi à dimanche ?
Oui, quelqu’un est entré ici, c’est sûr.
Quand il était embarrassé, il se laissait volontiers aller à des monologues, surtout quand il n’y avait là personne pour l’écouter. C’était sa façon de mieux fixer dans son esprit les raisonnements que lui suggérait une situation difficile.
— Dominique m’a dit que toutes les fenêtres étaient fermées, lorsqu’il est venu reconnaître les abords de la maison, et comme de la ruelle, en se reculant un peu, on voit celles qui donnent sur la cour, il n’aurait pas manqué de constater qu’elles étaient ouvertes. C’est un garçon qui remarque tout.
Or, il est évident que, pendant la nuit du dernier rendez-vous, les volets sont restés hermétiquement clos, à seule fin d’empêcher que du dehors on vît de la lumière. Ils seraient restés clos, alors même qu’on n’aurait pas tué la princesse ; les clartés indiscrètes gênent les amants aussi bien que les assassins.
Et si on est venu depuis, on est venu en plein jour. On a ouvert les volets pour y voir clair dans l’appartement. La nuit, on aurait allumé une bougie. C’était bien plus simple.
La question est de savoir qui est venu. Est-ce Duroc ? Est-ce un de ses complices ? Examinons les deux hypothèses.
Ses complices sont des gens au service de M Yalta. Il est invraisemblable qu’ils aient eu l’audace de rentrer dans la maison où ils lui ont coupé le cou. Maintenant qu’elle est morte, ils ne doivent pas avoir d’autre pensée que celle de ne plus se montrer dans ce quartier où ils voudraient bien faire croire qu’ils ne l’ont jamais conduite… ils racontent, je le parierais, qu’ils l’ont menée dimanche matin à une gare de chemin de fer et qu’elle est partie par le premier train.
Il est invraisemblable aussi que Duroc leur ait confié la clef du pavillon. Il a dû les payer séance tenante, pour le débarrasser du cadavre et il ne souhaite rien tant que de ne jamais les revoir. Peut-être essaieront-ils plus tard de le faire chanter, et ce serait un atout dans mon jeu, en supposant que la partie ne fût pas déjà gagnée à ce moment-là, mais j’espère bien qu’elle le sera.
Si ce n’est pas le cocher ou le groom qui sont entrés, c’est donc Duroc. Mais, d’un autre côté, il faudrait qu’il eût le cœur bronzé pour oser remettre les pieds dans l’appartement où il a tué une femme qu’il adorait. Et ce joli remisier ne me fait pas l’effet d’être un homme de cette trempe-là.
Et puis, que serait-il venu faire ici ? Il n’a pas, je suppose, l’intention de vendre le mobilier qui garnit le pavillon. Qu’il soit à lui ou à la princesse, et j’inclinerais à croire qu’il est à elle, Duroc se gardera bien de le réclamer. Son plan doit être de ne plus bouger, et si ses amis se permettent de le questionner sur sa liaison avec sa cliente, de leur répondre que la dame doit être en voyage, et de faire semblant d’être vexé qu’elle soit partie sans lui dire adieu et même sans l’avertir de son départ.
M. Piédouche raisonnait juste sur tous les points, mais il s’agissait de conclure et la conclusion n’arrivait pas.
— Il y a quelque chose qui m’échappe, murmura-t-il ; et ma logique est prématurée. Chercher à résoudre le problème avant d’avoir inspecté minutieusement ce local, c’est mettre, comme on dit, la charrue avant les bœufs. Et d’ailleurs, je n’ai pas de temps à perdre si je veux me présenter rue de Tilsitt à cinq heures. Je vais commencer par visiter ce bâtiment, au fond de la cour. Dans cette cour, je ne vois rien d’anormal. Les plates-bandes n’ont pas été foulées, le sol ne paraît pas avoir été remué… et, du reste, les auxiliaires de M. Duroc n’ont pas été assez bêtes pour enterrer la tête de la princesse Morphine dans ce carré de terre que des agents défricheraient en moins d’une heure.
Piédouche s’adressa d’abord à une des portes de la construction basse qui formait un des côtés de la cour. La clef y était. Il n’eut qu’à la tourner pour ouvrir et il entra dans un cabinet qui était une salle de bains.
Il y avait une baignoire en onyx, avec des robinets en cuivre argenté figurant des têtes d’éléphants ; un tapis de Smyrne recouvrait le parquet ; les murs et le plafond étaient tendus d’une étoffe de Perse.
— Diable ! s’écria Piédouche, M. Duroc a bien fait les choses… à moins que ce ne soit la princesse. Tout cela sort de chez les bons faiseurs et il ne sera pas difficile de les trouver quand j’aurai besoin de leur témoignage. Tout cela est frais et neuf. Pas une tache, pas un accroc. Ce n’est pas là que ces coquins ont opéré. Voyons un peu si les conduits fonctionnent.
Il tourna un des robinets, et l’eau jaillit d’une des trompes d’éléphant — de l’eau froide, bien entendu.
Mais en hiver, on ne se baigne pas dans l’eau froide, et il devait y avoir quelque part un calorifère pour la chauffer.
Piédouche avisa une porte de communication et passa dans la pièce voisine, qui ne ressemblait pas du tout à la première.
Là, il n’y avait que des murs blanchis à la chaux, un poêle, un réservoir, des tuyaux disposés en siphon, des seaux en zinc, des chaises de paille, des brosses, des éponges, une commode pour serrer le linge : les accessoires d’une salle de bains.
Il y avait même dans un coin un tub, comme disent les Anglais, c’est-à-dire un appareil pour prendre des douches.
— C’est très bien, pensait Piédouche ; on n’a rien oublié de ce qui sert à une femme élégante et soigneuse de sa personne. Mais il apparaît clairement que, dans ses visites au pavillon, la princesse amenait quelqu’un pour la servir. On pourrait encore admettre que son amant lui passait son peignoir et manœuvrait le tub, mais assurément ce n’est pas lui qui faisait chauffer l’eau. Qui donc alors ? Une femme, c’est évident. Quel que fût son mépris des préjugés, cette Moscovite n’allait pas jusqu’à demander à ses domestiques mâles des soins d’une nature si intime. Mais quelle femme ?… Diable ! voilà une complication que je ne prévoyais pas.
Et après avoir réfléchi un instant, Piédouche dit à demi-voix :
— Sa femme de chambre, parbleu ! Je n’y songeais pas… sa fidèle Xénie… la princesse n’a pas de secrets pour elle… elle a bien pu l’amener quelquefois ici… et elle aurait bien fait de l’amener samedi dernier, car cette fille aurait déjà dénoncé les meurtriers, si elle n’avait pas pu empêcher le meurtre.
Passons maintenant à l’examen de ce lieu et des objets qui le garnissent.
Là aussi, en apparence, tout était en ordre. Le linge fin et parfumé remplissait la commode ; dans le foyer du poêle, un amas de cendres prouvait qu’on y avait récemment allumé du feu ; le réservoir était presque plein ; le carreau passé à l’encaustique brillait comme les marches de l’escalier d’une maison hollandaise.
Ce ne fut qu’après s’être recueilli et à force d’attention, que M. Piédouche fit des découvertes intéressantes.
Il s’aperçut d’abord qu’en trois endroits, vers l’angle de la salle, le mur avait été gratté, à peu près à mi-hauteur d’homme.
— Oh ! oh ! dit-il, pourquoi aurait-on raclé le plâtre, si ce n’est parce qu’il avait reçu des éclaboussures ?… Cependant, si on a décapité la princesse après sa mort, le sang n’a pas dû jaillir… il a dû couler et ce carreau est immaculé.
En se baissant pour examiner le pavé de plus près, il reconnut qu’un tuyau de plomb qui passait presque au niveau du sol, avait été arraché de la muraille. Il n’en restait plus que les deux bouts. Ce tuyau avait dû servir autrefois à amener de l’eau prise extérieurement à une conduite de la Ville, et sans doute il était déjà hors d’usage, lorsqu’on l’avait coupé, puisque le réservoir continuait à alimenter les robinets de la baignoire.
— Hum ! grommela Piédouche, voilà les restes d’une gouttière qui m’a tout l’air d’avoir fourni le plomb pour envelopper les jambes du cadavre… Les cassures sont toutes fraîches.
Et cette chaise brisée, là derrière le tub… voyons un peu…
Il n’en restait plus que le bois ; la paille du siège avait été enlevée jusqu’au dernier brin ; le dossier et les barreaux semblaient avoir été rabotés avec un outil de menuiser.
— Ils l’auraient brûlée, s’ils avaient pu. Sans doute, ils n’avaient pas de charbon sous la main et ils étaient pressés. Mais quel rôle a-t-elle joué dans leurs opérations ?… c’est ce que je ne devine pas… je comprendrais qu’ils eussent couché le corps sur une table, s’il y en avait une, mais l’asseoir sur une chaise !… c’est inexplicable… et puis, en définitive, je n’aperçois pas une tache de sang… je sais bien que les éponges ne manquent pas ici… voici le moment de tenter quelques expériences.
M. Piédouche prit deux seaux vides, les porta sous les robinets de la baignoire et les remplit aux trois quarts.
Dans l’un, il jeta quatre grosses éponges, qui étaient restées sur le poêle, et il vida lentement l’autre sur le carreau ciré.
Ce carreau qui paraissait parfaitement uni, avait cependant une légère inclinaison, car l’eau s’écoula sur cette pente et s’en alla passer sous la porte du jardin.
— Bon ! pensa M. Piédouche, c’est de ce côté qu’il faut chercher.
Il ouvrit la porte, il s’agenouilla sur le seuil et avec la pointe d’un couteau qu’il tira de sa poche, il se mit à bêcher les interstices des briques octogones.
Il ne tarda pas à en extraire des grains de poussière noirâtre et quelques fétus de paille qui n’avaient plus leur couleur naturelle.
Il flaira la poussière, passa sa langue sur les brins de paille — il était accoutumé à braver les dégoûts du métier — et il se releva en disant :
— Je suis fixé ; c’est du sang. La tête a été coupée ici, il n’y a plus à en douter. Peut-être même la princesse a-t-elle été assommée au moment où elle sortait du bain… je saurai cela quand j’aurai visité le pavillon.
Il alla retirer les éponges du seau où il les avait jetées, il les pressa l’une après l’autre, et cette épreuve complémentaire dissipa ses derniers doutes.
L’eau prit aussitôt une teinte rouge des plus prononcées.
— Allons, dit-il, je ne me trompais pas, c’est ici qu’ils ont travaillé et emballé le cadavre. Où ont-ils pris la toile cirée et le vêtement que portait le faux charbonnier ? Je trouverai ça. Pour le moment, il ne me reste qu’à inspecter la maison. Et ce ne sera pas long.
Il traversa la cour et monta d’un pas allègre les marches d’un perron qui précédait un vestibule dallé dont l’entrée n’était protégée par aucune espèce de clôture.
Le vestibule aboutissait à un escalier qui d’un côté descendait jusqu’à la petite porte de la rue et de l’autre montait au premier étage.
Àdroite et à gauche de ce corridor s’ouvraient deux salles auxquelles Piédouche donna un coup d’œil en passant, et où il n’y avait ni portes, ni meubles.
Il s’abstint d’y pénétrer, car il lui tardait d’arriver au nid des amoureux qui devait se trouver à l’étage supérieur.
Là, il put voir que ce nid avait été merveilleusement arrangé pour l’usage auquel il était destiné.
Il se composait de deux pièces : un salon et un cabinet de toilette. La chambre à coucher manquait, mais ce salon pouvait y suppléer, car il était garni de divans de toutes les formes et de toutes les dimensions, sans compter les peaux d’ours étalées çà et là sur un tapis épais comme un gazon.
Piédouche, qui avait longtemps habité la Russie, reconnut là le goût de la princesse. En Russie, on se passe volontiers de lit et on dort à l’orientale sur le premier sofa venu, ou même sur des coussins amoncelés.
Cette simplicité dans les habitudes n’exclut pas le goût du luxe, et la décoration de ce buen retiro avait dû coûter des sommes folles, quoiqu’on n’y vît, en fait de meubles proprement dits, qu’un grand cabinet byzantin, qui ressemblait à une châsse d’église, tant il était surchargé de dorures et d’incrustations en malachite.
Piédouche y alla tout droit, après s’être assuré que les deux fenêtres par lesquelles le jour entrait étaient bien celles qui donnaient sur la cour.
Son instinct de détective lui disait que si la princesse Morphine avait laissé dans cet appartement une preuve matérielle de son passage, c’était dans ce meuble bizarre qu’il fallait la chercher.
Extérieurement, il était fait à peu près comme un tabernacle d’autel, mais il était plein de tiroirs superposés.
Piédouche, curieux par état, mit la main sur la poignée du tiroir inférieur, et essaya d’ouvrir. Mais il n’y réussit pas.
En revanche, dans l’effort qu’il fit, il appuya involontairement sur une tablette qui bascula, laissant à découvert l’intérieur d’une cachette, et il n’y eut pas plutôt jeté les yeux qu’une exclamation de surprise lui échappa.
La cachette creusée dans l’épaisseur de la base du meuble était assez profonde et on l’avait remplie avec des billets de la Banque de France.
Il y en avait un gros tas.
Piédouche n’en pouvait croire ses yeux et n’y comprenait rien. Cette découverte dérangeait toutes ses hypothèses et il ne se félicitait pas de l’avoir faite. Il lui fallut cependant se rendre à l’évidence. C’était bien un paquet de billets de mille francs, empilés et pressés les uns contre les autres, afin qu’ils occupassent moins de place. On avait dû avoir de la peine à les faire entrer dans ce trou carré, car ils étaient chiffonnés et recroquevillés par les bords.
— Qui, diable ! les a mis là, se demandait Piédouche stupéfait. Ce ne peut être que la Princesse. Elle seule est assez riche et assez négligente pour oublier une grosse somme dans une maison abandonnée. Certainement, ce n’est pas son amant. Duroc est un homme habitué aux affaires, qui place son argent au lieu de le laisser dormir au fond d’un meuble que le premier venu peut ouvrir. Je m’étonne même qu’il n’ait pas empêché sa maîtresse de commettre cette imprudence. Il faudrait donc supposer qu’elle a déposé la somme sans le lui dire, et c’est là une supposition invraisemblable. Cependant, à la rigueur, c’est possible, car le meuble est à elle… on ne trouverait pas le pareil à Paris… il vient de Russie, en droite ligne… et il y a un secret pour faire basculer la tablette… un secret que Duroc pouvait ne pas connaître et que j’ai découvert par hasard en appuyant sur ce bouton.
Et, après avoir réfléchi un instant, Piédouche dit entre ses dents :
— Si je m’étais trompé ?… si ce n’était pas lui qui recevait la princesse Morphine dans ce pavillon ?… mon système pècherait par la base… mais je suis sûr de mon fait… on l’a vu vingt fois entrer dans la ruelle… et le signalement qu’on a donné à Dominique est bien celui de Duroc… d’ailleurs elle était sa maîtresse, c’est notoire… il est vrai qu’elle pouvait être en même temps la maîtresse d’un autre… et alors… mais non, on l’aurait su… et elle ne se serait pas affichée publiquement comme elle le faisait en venant le chercher tous les jours à la Bourse.
Piédouche cherchait à se rassurer, parce qu’il ne voulait pas avoir tort, mais il commençait à douter de la justesse de ses raisonnements, et il ne se dissimulait pas que, si le point de départ était faux, les conclusions devaient l’être aussi.
Dans cette perplexité, il eut l’idée de compter la somme. Il tira, non sans peine, les billets de l’espèce de cuvette où on les avait entassés et il trouva trois liasses, dont chacune était attachée avec un fil de soie et se composait de dix paquets épinglés.
Le compte était facile à faire pour un homme qui connaissait les usages des caissiers de la Banque de France.
— Trois cent mille francs ! murmurait-il ; il y a juste trois cent mille francs.
Et sa figure qui s’était fort allongée changea tout à coup d’expression.
C’était précisément la somme que la princesse Yalta avait reçue de son agent de change, le samedi précédent, par les mains d’Éric Duroc, qui était allé la lui porter, rue de Tilsitt.
— Oh ! oh ! s’écria Piédouche, tout à fait rasséréné, voilà qui éclaircit la situation. J’y suis maintenant et je reviens à ma première idée. Ce n’est pas seulement par jalousie que ce garçon-là s’est défait de sa maîtresse. Il comptait bien que sa mort l’enrichirait. J’admets encore qu’il n’a pas prémédité de la voler, et je devine comment les choses se sont passées. Il a commencé par lui remettre les trois cent mille, chez elle. En échange, elle lui a donné le reçu qu’il a rapporté à son patron, et comme c’était une femme qui ne faisait rien comme les autres, elle a fourré les billets de banque dans sa poche… ou dans cette espèce d’aumônière en cuir de Russie qu’elle a toujours pendue à sa ceinture quand elle sort.
Et, après lui avoir donné le mauvais coup qui l’a tuée, Duroc a pensé à l’argent. Il ne pouvait pas le prendre. Qu’en aurait-il fait ? Comment aurait-il expliqué la possession d’une si grosse somme ? Il a dû prévoir le cas où on le soupçonnerait… se dire qu’on s’enquerrait de l’état de sa fortune… que peut-être même on ferait une perquisition à son domicile… et il n’a rien imaginé de mieux que d’enfermer le magot dans cette boîte à secret… sauf à l’en retirer plus tard, lorsque la disparition de la Princesse serait oubliée.
Et, je n’en doute plus maintenant, c’est lui qui est entré ici depuis le crime. Il venait s’assurer que la somme y était encore… et il y reviendra plus d’une fois.
Décidément, nous le tenons… et cette affaire me fera honneur, car, sans moi, on n’y aurait vu que du feu. Ces pauvres gens de la Préfecture ne s’en seraient jamais tirés.
Piédouche s’exaltait et se décernait par avance les éloges auxquels il croyait avoir droit. Une réflexion qui se présenta naturellement à son esprit calma un peu cet enthousiasme.
Il tenait à la main les liasses de billets de banque et il se demandait ce qu’il allait en faire. Fallait-il les replacer dans la cachette ou les emporter ?
Il ne songeait certes pas à se les approprier, quoiqu’il ne tint qu’à lui de les garder, et de s’abstenir de parler de sa trouvaille aux chefs de l’administration qui l’employait.
M. Piédouche avait peu de scrupules quand il s’agissait de faire son métier. Il espionnait sans vergogne et il aurait dénoncé son meilleur ami, si cet ami eût été coupable, mais il pratiquait religieusement la probité professionnelle.
Une de ses maximes favorites était que plus un état est déconsidéré, plus il faut l’exercer honnêtement.
Remettre la somme où il l’avait trouvée, c’était la laisser à la discrétion de celui qui l’avait cachée.
L’emporter pour la déposer à la préfecture ou au greffe, c’était se priver d’un élément de conviction, se désarmer, pour ainsi dire, car le meurtrier, quel qu’il fût, ne manquerait pas de venir la chercher tôt ou tard, et comme le pavillon allait être étroitement surveillé par les agents de la sûreté, on aurait toutes facilités pour arrêter l’homme au moment où il sortirait nanti des billets de banque et alors il ne pourrait plus nier.
Que risquait-on après tout en les laissant dans ce meuble où ils étaient protégés par le secret de la cachette ? Personne, excepté Éric Duroc, ne savait qu’ils y étaient et si par hasard de simples voleurs s’avisaient de s’introduire dans la maison, ils seraient infailliblement pris, puisque la surveillance devait être permanente.
On pouvait même, pour plus de sûreté, placer un agent à l’intérieur du pavillon. Il ne s’agissait que de découvrir un endroit où il pût se poster sans être vu par l’individu qui entrerait.
Et Piédouche, pour dégager sa responsabilité, n’avait qu’à signaler à qui de droit l’existence de la somme accusatrice.
Après une délibération qui ne fut pas très longue, il prit ce dernier parti.
Il réintégra la somme dans le compartiment qu’elle remplissait tout entier, rabattit la tablette, s’assura que le ressort qui la faisait jouer était invisible puisque le hasard seul lui avait mis la main dessus, et reprit son inspection qu’il voulait compléter avant de se retirer.
Il n’avait encore visité que le salon, et s’il avait jugé tout de suite que ce salon, meublé à la Russe, devait tenir lieu de chambre à coucher, et que l’appartement ne se composait que de deux pièces, il savait bien aussi que la seconde devait être un cabinet de toilette.
C’est le complément indispensable d’un nid d’amoureux.
Piédouche n’avait constaté dans le salon aucun désordre et s’affermissait de plus en plus dans la conviction qu’il s’était formée avant d’entrer dans le pavillon.
La princesse avait été tuée, en sortant du bain, ou bien au moment où elle allait s’y mettre.
Mais pour que la vérification fût complète, il fallait tout voir.
Piédouche allait donc passer dans la pièce voisine quand il avisa, sur une console en marbre de l’Oural, une pendule microscopique.
Machinalement il regarda les aiguilles. Elles marquaient quatre heures. Il tira sa montre et il remarqua qu’elle était d’accord avec la pendule qui était de fabrication parisienne et jurait avec le reste de l’ameublement.
Et, comme rien ne lui échappait, il se demanda aussitôt comment il se faisait qu’elle marchât.
Son étonnement augmenta, lorsqu’en y regardant de plus près, il reconnut que cette pendule portative était tout simplement un réveille-matin.
— C’est singulier, pensa-t-il ; je m’explique très bien que le couple ait eu besoin de ce mécanisme à l’usage des personnes qui s’exposent à s’endormir hors de chez elles et qui tiennent à être réveillées avant le jour, mais je m’explique moins que le mouvement ne se soit pas arrêté depuis samedi. Ces machines-là ne marchent que vingt-quatre heures, comme les montres. On a donc remonté celle-ci hier.
Il résultait de cette observation fort juste que quelqu’un était entré la veille, et on pouvait même supposer qu’il avait eu le projet de coucher sur un des divans.
— Le projet seulement, se disait Piédouche, car s’il était resté la nuit, il aurait fermé les volets, et il les a laissés ouverts. Mais qui est entré ? Duroc ? il sait pourtant que la princesse ne reparaîtra pas, puisqu’il l’a tuée. Et il doit avoir des nerfs, ce garçon-là… pourquoi donc aurait-il affronté les émotions d’une nuit passée sous un toit où il a commis un meurtre… je recommence à n’y plus rien comprendre.
Il restait là, les yeux fixés sur le cadran, à écouter le tic-tac du balancier, et il se creusait la tête pour trouver une solution qui lui échappait.
— À moins pourtant, murmura-t-il, qu’il ne soit venu dans l’intention de veiller sur son trésor et qu’à l’approche de la nuit le courage ne lui ait manqué. Il craignait les voleurs, et il aura eu peur des revenants. C’est une explication, mais elle ne me satisfait pas, et je n’ai pas le temps d’en chercher une autre, car je tiens à arriver chez le Prince avant cinq heures. Or, ce coucou va fort bien… il est quatre heures et ma visite domiciliaire n’est pas terminée.
Piédouche passa dans le cabinet de toilette, dont les fenêtres donnaient sur la ruelle, et comme les volets étaient clos, il se trouva dans une demi-obscurité. Le jour ne lui arrivait que par la porte du salon, mais il y voyait assez pour ce qu’il avait à faire et il ne se risqua point à ouvrir les persiennes.
L’examen de la pièce intime où il était entré ne lui apprit rien ne nouveau. Chaque objet était à sa place et il ne semblait pas qu’on s’en fût servi depuis quelques jours.
Les cuvettes énormes, les brosses d’ivoire, le linge fin, rien n’était dérangé.
— Il l’aura tuée avant qu’elle ne montât ici, c’est de plus en plus évident, pensa Piédouche. Et je n’ai pas besoin de m’attarder davantage. J’aurais beau fouiller dans les armoires, je n’apprendrais rien de plus. Allons-nous-en.
Il s’y disposait, lorsqu’il lui sembla entendre un léger bruit qui partait du rez-de-chaussée. Il s’arrêta court, il écouta et comme il avait l’oreille fine, il reconnut bientôt que ce bruit était celui d’une clef grinçant dans une serrure — la serrure de la petite porte qui s’ouvrait directement sur la rue.
— Sacrebleu ! je suis pris, grommela le soi-disant diplomate.
Il était pris en effet, car il était trop tard pour tenter, avec l’espoir d’y réussir, une évasion par la cour.
Il n’y avait qu’un escalier pour gagner le corridor du rez-de-chaussée et cet escalier l’inconnu qui arrivait allait s’y engager, car il aboutissait à la petite porte, et cette porte venait de se refermer.
La situation se corsait d’une façon désagréable pour Piédouche.
Ce n’était pas que la perspective de se trouver face à face avec un homme l’effrayât. Il avait en poche un revolver chargé et il était de taille à se défendre. Mais une bataille aurait mis à néant tous ses projets.
Il ne songea qu’à se cacher et, en cherchant comment il pourrait s’y prendre, il s’aperçut que la porte du cabinet de toilette était munie intérieurement d’un verrou.
Il s’empressa de la pousser le plus doucement qu’il put et de se barricader.
Il ne lui manquait plus que de découvrir un trou dans cette porte et en se baissant il le trouva : un trou de serrure dont la clef avait heureusement été retirée.
— Maintenant, pensa-t-il, je vais voir qui est ce visiteur. Et il est probable qu’avant de sortir d’ici je connaîtrai le meurtrier de la princesse Morphine. À quelque chose malheur est bon, et l’aventure tourne mieux que je ne l’espérais.
Piédouche, les genoux fléchis et l’œil collé au trou de la serrure, retenait son haleine et attendait, avec une curiosité fiévreuse, que le visiteur parût.
Il entendait craquer sous ses pas les marches de l’escalier, car il avait laissé ouverte la première porte du salon et l’homme qui montait ne prenait aucune précaution.
Évidemment, il ne se doutait pas qu’il y avait quelqu’un dans le pavillon.
Arrivé sur le palier, il s’arrêta un instant, et Piédouche, qui ne pouvait pas encore le voir, eut l’impression qu’il hésitait à entrer, parce qu’il était trop ému.
Enfin il se montra. C’était bien Éric Duroc. Et le vieux policier blanchi sous le harnais éprouva une satisfaction sans mélange. Ses calculs se vérifiaient comme ceux du savant Leverrier, lorsqu’il découvrit enfin la planète dont il affirmait l’existence avant de l’avoir aperçue.
— Allons ! se disait-il, avec une douce joie, je n’ai pas baissé. Mon coup d’œil est toujours sûr et ma logique est restée infaillible. Le loup est venu se faire prendre au piège. Il ne s’agit plus que de savoir ce qu’il va faire… Pourvu qu’il ne s’avise pas de chercher à pénétrer dans le cabinet de toilette… Non, il va tout droit au meuble byzantin… je m’y attendais.
Éric n’y allait pas tout droit. Il s’avançait à pas lents, comme s’il eût craint de fouler ce tapis où s’étaient posés les petits pieds de sa maîtresse, et il n’avait pas l’air d’être venu dans un but déterminé, car il regardait autour de lui, sans que son attention se fixât sur un objet plutôt que sur un autre.
On eût dit qu’il cherchait à rassembler ses souvenirs d’amoureux et qu’il prenait plaisir à revoir ce salon qui lui rappelait des bonheurs envolés pour toujours.
Il était très pâle et il avait les larmes aux yeux.
— Je l’avais bien jugé, pensait Piédouche. C’est un meurtrier sentimental. Il a des remords et il éprouve le besoin de pleurer sa victime, dans la maison même où il l’a frappée. Ces imbéciles de jurés lui accorderaient les circonstances atténuantes, si je n’étais en mesure de prouver qu’il n’a pas dédaigné de mettre de côté les trois cent mille francs que la princesse avait sur elle. Il vient peut-être les prendre… Diable ! ça me gênerait, car je serais obligé de brusquer les choses… il me faudrait l’empoigner ici, ou tout au moins le filer, afin de savoir où il ira déposer la somme… et mon enquête n’est pas complète, puisque je ne suis pas encore en mesure d’affirmer que la Russe a disparu… quand on me charge de faire la cuisine, je n’aime pas à servir le dîner avant qu’il soit cuit à point… enfin !… s’il n’y a pas moyen de procéder autrement, j’interviendrai, plutôt que de le laisser emporter une pièce à conviction qui vaut cent mille écus.
Éric ne paraissait pas y songer, car au lieu de s’approcher du meuble où l’argent était enfermé, il s’arrêta devant la console en marbre, examina le réveille-matin, sans doute pour s’assurer qu’il marchait encore, et se mit à tourner un bouton qui faisait saillie sur la monture en bronze doré.
Pour le coup, la sagacité de Piédouche se trouva en défaut. Le but de cette action lui échappait complètement, et il en fut réduit à se lancer de nouveau dans le vaste champ des hypothèses.
— Voilà une précaution bizarre, pensait-il. Et ce n’est pas la première fois qu’il la prend, puisqu’il a déjà remonté hier ce mouvement à carillon. Je serais presque tenté de croire qu’il vient tous les jours après la Bourse… car il sort de la Bourse et au lieu d’aller régler ses comptes chez l’agent, il accourt ici… sans se cacher… c’est raide… et ce qui est plus incompréhensible encore, c’est cette manie de faire l’horloger, comme s’il se proposait de laisser une preuve de son passage… en vérité, c’est à se demander s’il est devenu fou.
Mais non, il n’est pas fou, conclut mentalement Piédouche ; le voilà maintenant qui passe à l’examen de l’armoire aux secrets. Il va compter les billets de banque. J’étais bien sûr qu’il finirait par là.
Le meuble byzantin était placé de telle sorte que, de son observatoire, Piédouche le voyait de profil et pouvait suivre de l’œil tous les mouvements de Duroc qui, après avoir terminé son opération de remontage, était venu se planter devant la châsse dorée et se préparait évidemment à y porter la main.
Pour Piédouche, c’était le moment décisif ; son cœur de policier battait comme le cœur d’un amoureux qui va ouvrir une lettre de son adorée et savoir enfin s’il est aimé.
Éric Duroc resta quelques secondes à contempler le meuble avec une satisfaction visible. Puis il ouvrit un des tiroirs que M. Piédouche avait négligé de visiter, et il le referma presque aussitôt. Il y en avait cinq ou six. Il fit de même à tous les autres, et quand ce fut fait, il eut un geste de désappointement.
Évidemment, il s’attendait à y trouver quelque chose qui n’y était pas. Mais quoi ?… C’est ce que ne devinait pas l’observateur embusqué dans le cabinet de toilette.
Restait la cachette aux billets de banque, et Piédouche s’attendait à voir Duroc appuyer sur le ressort.
Mais Piédouche se trompait encore une fois. Duroc s’éloigna sans y toucher, et resta immobile au milieu du salon comme un homme qui se demande ce qu’il va faire.
Allait-il essayer d’entrer dans la pièce voisine ? Piédouche en avait bien peur. Mais il était résolu à ne pas ouvrir, car il se disait que le verrou était solide et que Duroc n’enfoncerait pas la porte.
— Il s’étonnera de la trouver fermée en dedans, mais il se figurera qu’il a donné un tour de clef, la dernière fois qu’il est venu, pensait le policier, toujours optimiste. Et j’espère qu’il ne l’a pas dans sa poche, la clef.
Il fut bientôt rassuré.
Duroc, sans regarder du côté du cabinet de toilette, se dirigea vers les fenêtres, après avoir porté la main à son front, ce qui veut dire dans tous les pays : Tiens ! j’allais oublier, ou j’ai oublié, quelque chose.
Piédouche n’eut pas de peine à deviner le sens de cette pantomime, et vit avec un sensible plaisir Éric ouvrir successivement les deux fenêtres et les refermer, après avoir attiré à lui les volets.
Il résulta de cette opération que l’obscurité se fit dans le salon et qu’il ne vit plus rien. Mais peu lui importait. Duroc allait quitter la place. La séance d’observation était levée et il n’avait pas perdu son temps, car il avait acquis la certitude que Duroc était bien le locataire du pavillon, qu’il ne craignait pas d’y entrer, depuis le meurtre, et qu’il y reviendrait, puisqu’il avait remonté la pendule.
Piédouche l’entendit descendre l’escalier, ouvrir et refermer la porte de la rue. Il attendit quelques minutes, de peur d’un retour, et il ne se décida qu’à bon escient à sortir de sa cachette.
Àvrai dire, le problème s’était compliqué, puisque Duroc n’avait pas touché aux billets de banque, et Piédouche se demandait plus que jamais s’il convenait de les laisser là.
Après tout, il n’y avait pas, comme on dit, péril en la demeure. Duroc n’allait pas rentrer dans la maison, le jour même, et le soir la surveillance serait établie. On pouvait même, à la rigueur, placer un agent sûr dans le cabinet de toilette, avec mission de suivre quiconque s’emparerait du précieux dépôt. Il ne s’agissait que d’avertir avant la nuit les gens de la préfecture.
Ce fut ce qu’après réflexion, Piédouche résolut de faire, sans renoncer toutefois à se présenter d’abord chez le prince Yalta.
Il reprit à tâtons le chemin de l’escalier ; il revit la cour et le bâtiment bas où le crime avait été commis, s’arrêta un instant pour écouter si on ne marchait pas dans la ruelle, et finalement sortit comme il était entré, par la grande porte, après s’être assuré en l’entrebâillant qu’il n’y avait là personne qui pût le voir.
Afin d’éviter de passer devant le cabaret où Dominique s’était renseigné, il s’en alla par la rue de Marbeuf.
C’était d’ailleurs le plus court chemin avant de se rendre à la rue de Tilsitt, et il avait hâte d’y arriver.
Heureusement le trajet n’était pas long et il était bon marcheur, car il ne se souciait pas de débarquer en fiacre devant l’hôtel du prince.
En voiture on n’a pas le temps d’observer avant de descendre. On est signalé tout de suite. À pied, au contraire, on peut examiner les abords de la place sans s’adresser tout d’abord aux gens qui la gardent. On peut même saisir au vol une indication utile. Il y a un imprévu dont il est quelquefois possible de profiter.
— J’ai eu tort de ne pas demander qu’on mît à ma disposition dès aujourd’hui deux agents de la sûreté, pensait Piédouche en hâtant le pas. J’ai voulu opérer avec le seul concours de Dominique et à nous deux, nous ne pouvons pas suffire à tout. Qui trop embrasse mal étreint. Il est vrai que je ne prévoyais pas ce qui est arrivé. Je comptais faire une simple reconnaissance, et me voilà du premier coup en pleine opération. Découvertes sur découvertes. Je sais que la femme a été tuée dans le chauffoir de la salle de bains. Je sais que Duroc vient tous les jours visiter le pavillon. Je sais qu’on y a caché trois cent mille francs. C’est beaucoup, mais ça ne suffit pas. J’ai encore à constater la disparition de la princesse… et puis, il reste des points obscurs… pourquoi Duroc n’a-t-il pas ouvert la cachette aux billets de banque et pourquoi a-t-il regardé dans les tiroirs où, entre parenthèses, j’aurais bien dû, avant de sortir, m’assurer qu’il n’y avait rien… encore une omission… et celle-là est de mon fait… Est-ce que je vieillirais ?
Àcette question qu’il se posait à lui-même, Piédouche répondit, au bout d’un instant, par un :
— Bah ! j’ai bien fait de ne pas perdre mon temps à les examiner, ces tiroirs. Il est évident qu’ils étaient vides. D’ailleurs, il aurait fallu avoir de la lumière ou rouvrir les volets… et si Duroc, qui n’était peut-être pas loin, s’était avisé de lever le nez, il se serait aperçu du changement.
Ces réflexions et quelques autres du même genre l’occupèrent jusqu’au moment où il arriva au rond-point de l’Étoile, à l’entrée de la place où s’élève l’Arc-de-Triomphe.
On l’a décorée de deux noms de traités de paix, — Tilsitt à droite, Presbourg à gauche — et on n’y voit que des habitations monumentales.
La plus belle incontestablement, la plus vaste, était l’hôtel que le descendant des khans de Crimée avait acheté en venant s’établir à Paris.
Àvoir sa façade majestueuse, avec deux ailes en retour, sa cour d’honneur, protégée par une grille dorée, on aurait pu croire qu’il avait été bâti pour loger quelque roi en exil, et on se serait trompé du tout au tout, car il avait appartenu à une irrégulière qui possédait assez de millions pour se loger comme un souverain détrôné.
Elle s’était un beau jour décidée à le vendre, parce qu’elle s’y ennuyait, et le prince était arrivé tout à point pour lui épargner l’embarras de trouver un acquéreur disposé à le payer deux millions.
Piédouche n’y était jamais entré, n’étant point de ceux qui frayent avec les nobles étrangers, ni de ceux que la princesse recevait sans la permission de son mari.
Il aurait donc été fort embarrassé pour s’y introduire, s’il n’eût été aussi bien renseigné qu’il l’était sur les mœurs et les goûts du couple qui l’habitait.
Il n’avait à sa disposition qu’un moyen, mais ce moyen était sûr, et il avait bien choisi son heure pour en user.
Sa tenue, d’ailleurs, était celle d’un homme du meilleur monde et lui permettait de s’aboucher avec le concierge sans s’exposer à une rebuffade.
En entrant dans la rue, il prit l’air qu’il fallait pour s’assurer le respect des subalternes, et il se dirigeait vers la loge du portier, lorsqu’il vit sortir de la cour deux domestiques, un groom et un cocher, en petite tenue, comme des gens qui n’ont rien à faire et qui s’en vont passer une heure ou deux au cabaret.
La rencontre était heureuse et comme ils venaient à lui, il ralentit le pas, afin de se donner le temps de les dévisager.
Étudier les figures, afin d’en graver à tout jamais le souvenir dans sa mémoire, cela faisait partie de sa méthode et celles de ces deux valets l’intéressaient d’une façon toute particulière.
Le cocher avait une tête de mougik des plus caractérisées : pommettes saillantes, nez épaté, barbe étalée en éventail. Il était assez grand, mais il paraissait trapu, à cause de la largeur extraordinaire de ses épaules.
Habillé du reste à la française, mais coiffé d’un bonnet fourré et chaussé de bottes moscovites, une tenue mi-partie qui attestait qu’on le faisait servir à deux fins : tantôt à conduire un traîneau ou un attelage à la russe, tantôt à mener un coupé ou une calèche à huit ressorts.
— Cet homme a une figure de bourreau, pensa Piédouche. C’est évidemment lui qui a fait le gros de la besogne.
Le groom ne ressemblait guère à son camarade. Il pouvait bien avoir dix-huit ans, mais il n’en paraissait pas plus de seize tant il était mince et grêle, quoique sa taille fût au-dessus de la moyenne. On voyait qu’il avait grandi trop vite. Mais jamais on n’aurait cru qu’il avait vu le jour sur les bords de la Newa, car il avait le museau pointu et la physionomie vicieuse et rusée d’un gamin de Paris.
— Toi, se dit Piédouche, tu dois être un plongeur de première force, car je parierais cent louis contre un rouble que, la nuit de samedi à dimanche, tu as piqué une tête dans la Seine, sous le pont des Invalides… et si tu n’as pas brûlé ton costume de charbonnier, je suis bien sûr qu’on le trouverait dans ta chambre. Je recommanderai à Dominique d’y aller voir.
Le groom, lui, était en culotte de peau, en bottes à revers et en veste d’écurie, avec une casquette à carreaux inclinée sur l’oreille et une pipe à la bouche, une courte pipe en terre, un vrai brûle-gueule qui sentait d’une lieue la crapule.
Cet affreux polisson devait voler ses maîtres et fréquenter les bouges à ses moments perdus.
— Et dire que c’était le Benjamin de la princesse, grommelait Piédouche ; car je le reconnais. C’était toujours lui qu’elle faisait monter derrière son duc quand elle venait chercher Duroc à la Bourse. Mal lui en a pris. Voilà ce que c’est de ne pas surveiller ses domestiques. J’ai peur que le drôle ne nous donne du fil à retordre. Dominique est malin, mais celui-ci est un vrai singe.
En croisant les deux valets, M. Piédouche put entendre qu’ils parlaient russe et il remarqua aussi que le groom levait les yeux vers les fenêtres du premier étage de l’aile droite où se trouvait l’appartement de la princesse.
Ce coup d’œil furtif fut accompagné d’une grimace et d’un ricanement que Piédouche interpréta à sa façon. Il saisit même au vol un mot russe qui signifie : Princesse.
Évidemment ces coquins se réjouissaient d’être débarrassés d’elle, et s’en allaient au cabaret fêter leur délivrance avec l’argent qu’ils avaient reçu pour faire disparaître le cadavre.
Ainsi raisonnait le maître policier en se félicitant de l’idée qu’il avait eue d’introduire Dominique dans la maison du prince, car il ne doutait pas du succès de la démarche qu’il avait prescrite à son valet de chambre et il avait pleine confiance dans les talents de ce fidèle et intelligent auxiliaire
Pour le moment, c’était au chef d’agir et il était sous les armes, cambré dans son pardessus, la tête haute, l’œil ouvert et la démarche assurée.
Il sonna à la grande grille, et un majestueux concierge vint aussitôt à l’appel de la sonnette, un colosse, porteur d’épaisses moustaches et de favoris énormes. Celui-là était bien Russe et il aurait fait très bonne figure dans les rangs d’un escadron, casque en tête et sabre en main. Mais il portait pacifiquement une livrée de suisse de l’ancien régime : tricorne, habit galonné, culotte courte. Il ne lui manquait que la hallebarde.
Ce personnage toisa M. Piédouche, et jugeant qu’il n’avait pas affaire à un fournisseur, il dit poliment, mais sans attendre qu’on l’interrogeât :
— Le prince ne reçoit pas.
— Et la princesse est absente, acheva M. Piédouche d’un air dégagé.
Le portier fit un signe affirmatif et attendit la suite.
— Je sais cela, reprit M. Piédouche. Veuillez faire passer ma carte au prince et lui faire savoir que je suis à ses ordres.
Le portier prit avec une sorte d’hésitation le carré de bristol sur lequel Piédouche avait écrit, au-dessous d’un nom de fantaisie, quelques mots au crayon, s’effaça pour laisser passer le visiteur et appuya sur un timbre dont le son fit apparaître au haut du perron de l’hôtel, un valet de pied vêtu de noir, qui traversa la cour pour venir prendre langue.
Évidemment, personne n’était admis à aller plus loin que la grille, à moins de montrer patte blanche.
Mais le valet de pied, après avoir examiné la carte, dit sans hésiter :
— Je vais la mettre sous les yeux du prince, et il n’est pas impossible que le prince reçoive monsieur… J’ai ordre de l’avertir quand monsieur se présentera… et si monsieur veut bien me suivre…
Piédouche ne se fit pas prier. Il souriait en dedans, et s’il eût osé, il se serait frotté les mains, en marmottant : ça marche ! ça marche ! comme Rodin, dans la pièce qu’on a tirée jadis du Juif-errant, d’Eugène Sue, car le truc qu’il avait inventé était certainement en passe de réussir.
Le valet de pied l’introduisit dans un vestibule rempli de fleurs comme une serre, et l’y laissa en tête à tête avec un ours empaillé qui se dressait debout sur ses pattes de derrière, au milieu d’un massif d’arbustes.
— À cette heure, pensait Piédouche, Dominique en a fini avec l’intendant et j’espère qu’on a accepté ses services. Dans un instant je serai face à face avec le prince et je compte bien prendre pied dès aujourd’hui dans l’hôtel. Nous aurions du malheur si à nous deux, nous ne parvenions pas à savoir, d’ici à trois ou quatre jours, ce qu’est devenue la princesse.
Il n’attendit pas longtemps. Au bout de deux minutes qu’il employa à examiner, à travers la porte vitrée, la disposition extérieure du principal corps de bâtiment et des deux ailes qui le flanquaient, le valet de pied reparut, et dit en s’inclinant :
— Le prince attend monsieur.
— Enfin ! murmura Piédouche.
L’homme en livrée noire lui fit traverser une salle de billard et l’introduisit dans une immense galerie, un hall, comme on dit en Angleterre, éclairée par des fenêtres garnies de vitraux de couleur et placées à dix pieds du sol, au-dessus de trois grands corps de bibliothèque, où il n’y avait, au lieu de livres, que des entassements de boîtes de cigares.
Au fond, tout au fond, près d’une cheminée où brûlait un feu ardent, dans un fauteuil en bois sculpté qui ressemblait à un trône, était assis un homme vêtu comme le sont quelquefois chez eux les grands seigneurs moscovites attachés aux vieilles coutumes : chemise de soie, caftan brodé, larges pantalons à la Tartare et babouches turques.
Ce personnage aspirait par un long tuyau enroulé autour d’un narghilé enrichi de pierres précieuses la fumée d’un tabac parfumé à la rose, et suivait en même temps le jeu de deux messieurs en habit noir et en cravate blanche attablés devant un échiquier.
Piédouche, qui ne l’avait pas vu depuis longtemps, le trouva considérablement changé.
Àquarante ans, ce boyard paraissait en avoir soixante. Sa figure pâle était agitée par un tic nerveux, ses cheveux rares et fins blanchissaient déjà sur les tempes et ses yeux bleus avaient ce regard éteint qui est particulier aux mangeurs d’opium et aux buveurs d’alcool. Son corps maigre se voûtait et ses mains blanches et fines tremblaient comme celles d’un vieillard.
Àsa portée, sur un guéridon en laque de Chine, s’alignaient des flacons de formes bizarres et des verres pleins de liquides de diverses couleurs.
Piédouche salua avec une désinvolture qui fit lever la tête aux deux joueurs d’échecs et froncer le sourcil au descendant des rois de Crimée que ses familiers abordaient plus respectueusement lorsqu’il leur faisait la grâce de les admettre en sa présence.
— C’est vous qui m’avez écrit hier ? demanda le prince en regardant fixement le nouveau venu.
— Moi-même, prince, répondit Piédouche, et vous voyez que je n’ai pas perdu de temps pour vous rendre visite. Excusez-moi de ne pas avoir attendu votre réponse. J’étais impatient de me mesurer avec vous, et vous penserez comme moi qu’entre joueurs de même force, telle liberté est permise.
— Alors vous avez la prétention d’être de ma force ?
— Je n’ai jamais été battu et je ne serais pas fâché de l’être pour la première fois de ma vie. Ce ne serait pas payer trop cher l’honneur de vous connaître.
— Dites donc que vous avez appris qu’il y a ici des gens que je paie très cher pour faire ma partie. Vous espérez qu’il y aura aussi place pour vous, et vous venez tenter l’aventure.
— Vous vous méprenez absolument, prince. Je suis riche, et je n’ai besoin de personne. Je voyage pour mon plaisir et je n’en connais pas de plus grand que celui de vaincre un adversaire digne de moi. J’ai entendu parler de vous en Amérique et je m’étais promis depuis longtemps de traverser l’Océan pour vous proposer un match. Une affaire m’appelait à Paris. J’ai profité de l’occasion, sachant que vous y étiez, mais, s’il l’avait fallu, je serais allé vous chercher en Russie.
Ce langage et ce ton parurent surprendre le prince qui n’y était pas accoutumé.
— Et vous vous imaginez, dit-il dédaigneusement, que je vais jouer avec vous, sans savoir si vous méritez cette faveur. Détrompez-vous, mon cher. Ces messieurs que vous voyez là sont à mes gages, et si je les garde, c’est parce que le moins fort des deux n’a pas encore trouvé d’autre maître que moi. Je les bats constamment et je suis tellement blasé sur cette satisfaction que je ne m’amuse plus qu’à les mettre aux prises et à leur signaler les fautes qu’ils font.
— Vous vous amuserez davantage en m’essayant. Je crois que je pourrais leur rendre une tour.
Les deux salariés du prince échangèrent un sourire railleur, qui ne troubla point Piédouche.
— Voulez-vous que je vous le prouve, dit-il en s’asseyant sans qu’on l’y invitât. Tenez ! les blancs ont perdu, n’est-ce pas ? Le roi reste seul avec un fou, un cavalier et deux pions, contre la reine, une tour et un pion qui va faire dame. Eh bien, je prends la partie des blancs. Le roi noir sera mat en six coups.
— Je suis curieux de voir cela, dit ironiquement le prince.
Piédouche ne se vantait pas. Il était sans pareil aux échecs, et si on ne citait pas son nom au café de la Régence, c’est qu’il ne s’y montrait que de loin en loin. Il avait joué en Angleterre avec Murphy, le plus fort joueur des deux mondes, et il l’avait gagné. D’un coup d’œil, il avait jugé les messieurs que le prince entretenait et la situation. Ces habiles gens se laissaient battre par leur maître, afin de ne pas perdre leurs appointements. Ils devaient jouer mieux que le lui, quoiqu’ils jouassent médiocrement.
Piédouche, l’homme des combinaisons, comptait là-dessus, et l’événement devait prouver que son calcul était juste.
Sans toucher les pièces, rien qu’en indiquant les coups, il démontra que les blancs gagnaient haut la main, grâce à un échec à la découverte auquel le joueur qui était sur le point de perdre ne songeait pas du tout.
Le pauvre diable essaya de soutenir qu’il avait préparé ce coup vainqueur, mais le prince le fit taire, et dit à Piédouche :
— C’est bien ; je consens à vous essayer ; mais je vous préviens que, si vous perdez, vous ne remettrez plus les pieds ici.
— Et si je gagne ? demanda tranquillement le soi-disant Américain.
— Je vous donnerai cinquante louis.
— Mon prince, j’ai l’honneur de vous répéter que je ne travaille pas pour de l’argent. Je suis un gentleman et j’entends être traité comme tel. Je n’accepte pas vos conditions, et je vais vous proposer les miennes.
— Voyons.
— C’est exactement le contraire des vôtres. Si je perds, je vous paierai cinquante louis et vous n’aurez pas besoin de me fermer la porte de votre hôtel pour que je m’abstienne d’y revenir. La leçon que j’aurai reçue vaudra les mille francs qu’elle me coûtera.
— Et si vous gagnez ? ricana le prince.
— Si je gagne, j’espère que vous continuerez à me recevoir et, pour bien établir que vous recevez l’homme du monde et non pas le joueur d’échecs, vous voudrez bien me présenter à madame la princesse Yalta.
— Vous présenter à ma femme ! s’écria le prince. Vous êtes fou.
— J’ai la prétention d’être en pleine possession de ma raison, dit M. Piédouche ; et ma demande n’a rien que de très naturel. Si vous me faites l’honneur de me recevoir habituellement, pourquoi madame la princesse ne me recevrait-elle pas ?
— Parce qu’elle n’a que faire de vous. Elle ne joue pas aux échecs.
— Je le pense bien et ce n’est pas pour lui proposer une partie que je désire lui offrir mes hommages respectueux ; c’est afin qu’elle ne me confonde pas avec vos partenaires rétribués et aussi afin que vos gens ne s’y trompent pas non plus. Je suis M. Francis Disney, citoyen des États-Unis d’Amérique ; et à ce titre, je puis être admis partout.
Les deux joueurs salariés lançaient en dessous des regards haineux à cet intrus qui allait peut-être leur faire perdre un emploi lucratif, mais ils courbaient la tête sous les épithètes dédaigneuses dont il les accablait.
Ces messieurs, un Prussien et un Moldo-Valaque, étaient accoutumés à tout supporter, car leur maître ne leur ménageait pas les humiliations.
Le Prussien, après avoir professé la philosophie aux étudiants d’une petite ville d’Allemagne, était venu échouer dans les antichambres des riches étrangers de passage à Berlin, où il attendait qu’on lui demandât d’enseigner n’importe quoi. Et il avait fini par enseigner les échecs comme il aurait enseigné le billard. C’était un savant à tout faire.
Quant au Moldo-Valaque, il avait essayé de tous les métiers, et le prince l’avait ramassé à Monaco où il gagnait maigrement sa vie en apprenant à des pontes naïfs des systèmes infaillibles pour faire sauter la banque et en se chargeant de masser leur argent au trente-et-quarante ou à la roulette.
Mais le seigneur qui les payait pour l’amuser commençait à les soupçonner de n’être que de troisième force au noble jeu où Philidor ne connut pas de rivaux.
Et s’il ne les avait pas déjà congédiés, c’est qu’il ne pouvait pas se décider à s’en aller chercher dans les cafés et dans les cercles de plus dignes adversaires.
Son rang et ses vices le retenaient au fond de ce palais où tout le monde s’empressait de satisfaire ses fantaisies, et il aimait mieux s’y ennuyer que d’abaisser son orgueil et de renoncer à ses étranges habitudes.
Piédouche arrivait donc à propos pour piquer la curiosité de ce boyard blasé et l’aplomb qu’il déployait ne pouvait que servir ses projets.
Le prince Yalta, comme tous les despotes, aimait à rencontrer de temps à autre un homme qui lui résistât.
— Soit ! dit-il, après avoir regardé fixement le prétendu Disney, qui ne baissa pas les yeux ; j’accepte le match. Si vous perdez, les mille francs seront payés séance tenante.
— C’est bien ainsi que je l’entends, répondit Piédouche, en mettant la main sur son portefeuille qu’il avait soin de tenir toujours bien garni, pour des cas imprévus.
— Vous les donnerez à mes deux pensionnaires pour les indemniser de la peur que vous leur faites.
— Très volontiers. Et si je gagne…
— J’enverrai mon intendant demander à la princesse si elle veut bien nous recevoir.
— Cela suffit, mon prince, et je suis à vos ordres.
Les joueurs à gages étaient déjà debout et l’obséquieux Prussien s’empressa de placer la table à portée de son maître. Le Moldo-Valaque, afin de ne pas être en reste de servilité, se mit à disposer les pièces sur l’échiquier.
Piédouche, qui n’avait pas même ôté son pardessus avant d’entrer, prit place tranquillement et attendit que son noble adversaire eût achevé de vider à petites gorgées un verre rempli jusqu’au bord d’un liquide incolore qui était de l’alcool presque pur.
— À vous, mon prince, dit-il en s’inclinant.
— Ah ! vous me cédez l’avantage du trait ; vous vous croyez donc bien sûr de me battre, ricana le descendant des khans de Crimée.
— On n’est jamais sûr de ces choses-là, mais j’y tâcherai.
— Eh bien ! essayez. Je vous préviens que je joue la grande rigueur… Pièce touchée, pièce jouée.
— C’est entendu, en ce qui me concerne. Je ne chicane jamais sur les coups, et tout ce que vous ferez sera bien fait, mon prince.
La partie commença. Le Moldo-Valaque et le Prussien, debout comme des soldats de planton, formaient la galerie et on peut croire qu’ils faisaient des vœux ardents pour que la lutte se terminât par la défaite du citoyen de la libre Amérique.
Il y a deux écoles aux échecs, et suivant leur tempérament particulier, les joueurs adoptent l’une ou l’autre.
Les réfléchis, les flegmatiques procèdent lentement, méthodiquement, commencent par préparer leur ordre de bataille, attendent une faute de l’ennemi et n’attaquent jamais qu’à coup sûr.
Les ardents, les hardis, chargent à fond dès le début, risquent davantage et sacrifient des pièces pour assurer le succès d’une marche brillante, d’un gambit, c’est le terme technique ; ils visent droit au but, qui est le mat final, et ils y arrivent vite, lorsqu’une parade ne survient pas pour les arrêter net et changer leur victoire en désastre.
Le prince appartenait à l’école des aventureux. Il avait lu tout ce qu’on a écrit sur les échecs et retenu de ses lectures la connaissance d’un certain nombre d’attaques dangereuses pour un adversaire insuffisamment préparé à les déjouer.
Il débuta par une des plus audacieuses qu’il avait étudiée longuement et qu’il tenait en réserve pour les parties intéressantes. Il la connaissait, comme Bonaparte connaissait, à la fin de sa glorieuse campagne d’Italie, le terrain où il gagna tant de batailles, et il ne l’avait jamais essayée sans qu’elle lui réussît.
Piédouche, un peu déconcerté peut-être par la vivacité de ce premier assaut, resta sur la défensive, soutenant les points menacés, déplaçant peu ses pièces et les déplaçant sans but apparent.
Le Prussien et le Moldo-Valaque riaient dans leur barbe, car pour des spectateurs de force médiocre, rien ne ressemble au jeu d’une mazette comme le jeu d’un maître.
Et le prince, plein de douces illusions, voyait déjà la partie gagnée.
Il devint gouailleur, et comme Piédouche lui faisait trop attendre ses ripostes :
— Si vous continuez sur ce pied, mon cher, dit-il ironiquement, vous ne serez pas présenté à ma femme. Vous jouez comme Fabius Cunctator faisait la guerre. Pas un mouvement en avant, pas un pauvre petit échec à la Reine !
— Je respecte les reines… et les princesses, dit en souriant Piédouche.
— Pour un républicain, c’est médiocre ; mais prenez garde à votre Roi. Je vais l’acculer dans un coin…
— Mon Roi se tirera d’affaire.
— Pour cette fois, oui, mais gare au prochain échec. Attaquez donc pour le retarder. Figurez-vous que la Reine est la princesse, ma femme, et tâchez de la prendre.
Cette plaisanterie, d’un goût contestable, cachait un piège que Piédouche évita.
S’il avait pris la Reine, son Roi à lui était perdu sans rémission. Il battit en retraite encore une fois, et le prince donna en plein dans le panneau qu’il lui tendait.
Le rusé policier l’avait attiré, en feignant de reculer, juste au point où il voulait l’amener.
Il ne restait plus qu’à l’achever, et ce fut vite fait.
Une pièce démasquée à propos changea subitement la face du combat. En un clin d’œil, le prince, qui se croyait sûr de vaincre, en fut réduit à tenter des efforts désespérés pour retarder la défaite.
— Échec à la… voulez-vous me permettre de dire : à la Princesse, demanda Piédouche en riant.
— Ma Reine est prise, parbleu ! grommela le boyard. Je n’ai pas vu le coup… Je ne me corrigerai jamais de mes distractions.
— Un Roi sans Reine est bien malade et le vôtre n’a pas longtemps à vivre, mon prince. Ma tour lui barre le passage… Je vais avancer ce petit pion qui n’a l’air de rien… votre Roi va forcément se réfugier sur la case blanche, et alors en plaçant mon fou sur la diagonale…
— C’est bien, monsieur ; je suis battu, dit le prince en repoussant l’échiquier avec humeur. Je ne me sens pas en train. Quand me donnerez-vous une revanche ?
— Quand il vous plaira, mon prince… si vous voulez bien acquitter votre dette aujourd’hui, répliqua doucement Piédouche.
— Je ne demande pas mieux… mais je veux être pendu si je sais où est ma femme en ce moment et je soupçonne fort qu’elle n’est pas chez elle… on a vingt-quatre heures pour payer les dettes de jeu, que diable !… et si elle est sortie, vous attendrez bien jusqu’à demain. Je vais m’informer.
Et s’adressant aux deux professeurs qui faisaient triste mine :
— Allez, vous autres ! allez dire à mon intendant que j’ai un renseignement à lui demander et qu’il vienne immédiatement.
Les pauvres diables s’empressèrent d’obéir, et le prince, resté tout seul avec son vainqueur, reprit :
— Je vous préviens que ma recommandation ne décidera pas ma femme à vous recevoir. Si votre figure ne lui convient pas, elle vous tournera le dos, sans vous adresser la parole et vous consignera à sa porte.
— Il me suffit, mon prince, que vous me jugiez digne de lui être présenté.
— Et, à cette condition, vous reviendrez faire ma partie ?
— Tous les jours, si vous le désirez, mon prince.
L’entrée de l’intendant interrompit l’entretien.
— Ici ! Vladimir, lui cria le prince, pour couper court à ses profonds saluts ; va trouver la princesse et apprends-lui que je veux la voir… chez moi ou chez elle, à son choix.
— Mon prince, répondit respectueusement l’intendant, M la princesse n’est pas à Paris.
— Ah ! où est-elle allée ? demanda le prince, sans sourciller.
— Je l’ignore, mon prince. Stéphane et Vacili l’ont conduite à la gare du Nord, avec le coupé bleu.
— Quand cela ?… ce matin ?
— Non, mon prince. Samedi soir. Ce jour-là M la princesse a dîné dehors et elle n’est pas rentrée à l’hôtel.
— C’est bien. As-tu trouvé un valet de chambre ?
— Oui, mon prince. Il en est venu un qui a d’excellents certificats et qui me paraît connaître le service. Seulement, il ne parle que le français.
— Ça m’est égal. Tu me le montreras demain, et s’il ne me déplaît pas, tu l’installeras sur-le-champ. Maintenant, va-t’en. Je n’ai plus besoin de toi.
Et dès que l’intendant fut sorti :
— Vous avez entendu, monsieur. À l’impossible nul n’est tenu. Quand ma femme reviendra, je vous présenterai.
— J’y compte, mon prince ; demain, à pareille heure, j’aurai l’honneur de vous offrir votre revanche, et j’ai le pressentiment que vous me battrez.
— Je l’espère bien. Au revoir donc.
Piédouche n’en demanda pas davantage. Il savait ce qu’il voulait savoir, il avait pris pied dans l’hôtel et il venait d’apprendre que Dominique y entrerait le lendemain. La journée était bonne. Il ne s’agissait plus que de la compléter en prenant certaines précautions devenues indispensables.
Piédouche, triomphant, sortit de l’hôtel, accompagné jusqu’à la grille par le valet de pied qui l’avait introduit, et s’achemina vivement vers l’avenue du Bois de Boulogne.
Dominique, toujours exact, l’y attendait, assis sur un banc.
La conférence fut courte, mais le maître et le serviteur savaient se dire beaucoup de choses en peu de temps.
— L’affaire a marché toute seule, commença Dominique, et je crois que par la suite on pourra s’entendre avec cet intendant. Seulement, ça coûtera cher. Il m’a fait comprendre que la première gratification n’était pas suffisante.
— On lui graissera la patte, quand il le faudra, répondit Piédouche. Tu n’as pas pu attraper quelques renseignements en causant avec M. Vladimir ? Je l’ai vu, moi aussi, et il a une figure de coquin.
— Non, monsieur, il est boutonné jusqu’au menton. Mais comme j’avais du temps devant moi, je suis allé flâner dans l’avenue de Wagram. Il y a là un petit café où vont les gens de maison et j’y ai trouvé le groom et le cocher de la princesse ; ils buvaient comme des éponges, et j’ai pu voir qu’ils avaient de l’or plein leurs poches. J’ai écouté ce qu’ils disaient, mais je n’ai rien appris d’intéressant.
— Ça viendra. Nous nous rencontrerons, après demain matin, à l’endroit convenu. Rentre à l’auberge où tu es descendu. Moi, je vais prendre un fiacre et filer sur la Préfecture. Il n’est que temps d’organiser la surveillance autour du pavillon.
— Alors ! je ne m’étais pas trompé… c’est bien là ?…
— Oui, mon garçon, et avant trois jours l’assassin sera coffré. Tu toucheras ta prime et l’affaire me fera honneur.
Sur cette assurance que Dominique reçut avec une vive satisfaction, ils se séparèrent, et dix minutes après, Piédouche montait dans une voiture de place, en disant tout bas :
— À nous deux maintenant, monsieur Éric Duroc.