VII
Après le départ du prince emmené par M. Jolras, Edmond était resté sous le coup d’une émotion profonde. Les singuliers discours que ce seigneur lui avait tenus le troublaient. Il cherchait à deviner les sous-entendus que cachaient ses étranges propositions et le but réel de sa visite.
Évidemment, le prince n’était pas venu le voir et ne lui avait pas tenu ce langage pour le seul plaisir de faire parade de ses sentiments à l’endroit de la princesse.
Où tendait sa démarche excentrique et que signifiait cet étalage d’indifférence en matière d’accidents conjugaux ?
Àforce d’y réfléchir, Edmond crut démêler que ce mari avait des raisons majeures pour se délivrer promptement de la présence de sa femme dans son hôtel, et que les débordements de Nadèje n’y étaient pour rien. Il les avait tolérés jusqu’à ce jour, et il aurait continué à les tolérer, s’il n’était pas survenu un incident qui le décidait à en finir avec elle.
Quel incident ? Il parlait d’une querelle qu’elle lui avait cherchée à propos d’une femme de chambre, mais il devait y avoir autre chose. Et l’intervention inopinée de M. Jolras, sa promenade en voiture avec M. Piédouche, semblaient indiquer qu’il s’agissait d’un crime dont ces policiers accusaient le prince ou la princesse, après en avoir accusé Duroc. Quel crime ? très probablement celui que Piédouche avait découvert en donnant la chasse à l’homme au sac.
Le cadavre sans tête n’était pas celui de la princesse Morphine, puisqu’elle venait de reparaître après quelques jours d’absence, mais c’était peut-être le cadavre de quelqu’un de sa maison. Edmond se souvenait de l’histoire racontée par Lucie Travers au restaurant des Champs-Élysées : ce coupé attelé d’un cheval russe et conduit par un cocher russe voiturant la nuit le faux charbonnier qui avait abandonné sur la berge le corps décapité.
Il se rappelait aussi qu’Éric lui avait parlé cette nuit-là, d’une servante cosaque, l’âme damnée de Nadèje et qu’à l’Hippodrome les deux créatures du souper ne s’étaient pas gênées pour dire à Piédouche que la princesse Yalta pouvait bien être mêlée à l’histoire lugubre qu’elles avaient lue dans les journaux.
Et comme pour mieux préciser, M. Jolras en présence d’Edmond, avait requis le prince de venir reconnaître une femme de sa maison, une certaine Xénia, qui devait être la femme de chambre cosaque.
Reconnaître est un mot élastique. On reconnaît une personne qu’on a arrêtée ; on reconnaît aussi une morte.
— Ce policier a parlé du Palais de justice, se disait Edmond ; mais ce n’est pas au Palais qu’on enferme les gens arrêtés ; ce n’est pas là non plus qu’on expose les cadavres. Il a voulu ménager l’orgueil du prince ou éviter de provoquer une explication devant moi ; mais je suis à peu près sûr qu’il l’a conduit à la Morgue. Est-ce qu’il le soupçonne, ou bien soupçonne-t-il sa femme ?
Toutes ces déductions étaient logiques et Edmond, en les rapprochant de la conversation qu’il venait d’avoir avec le descendant des khans de Crimée, arriva à conclure qu’en cette affaire il s’agissait de la princesse.
Son mari savait sans doute qu’elle avait fait tuer cette Xénia et en la forçant à s’éloigner, il espérait la sauver d’un procès criminel. Il lui était indifférent d’être trompé ; il ne lui était pas indifférent que son nom fût traîné devant les tribunaux.
Et pour la décider à fuir, il s’était avisé de recourir à l’intervention de son amant. Il méprisait tellement l’humanité tout entière qu’il ne doutait pas de trouver cet amant prêt à partager l’exil et la fortune d’une femme qui avait des millions dans les banques étrangères et un meurtre odieux sur la conscience.
Aussi avait-il eu soin de spécifier que si elle consentait à partir immédiatement et à ne jamais rentrer en France ni en Russie, il la laisserait disposer des biens immenses qu’il aurait pu lui enlever en divorçant.
Edmond y voyait clair maintenant et il se reprochait de n’avoir pas compris pendant que le prince était encore là. Il regrettait de l’avoir laissé sortir sans lui dire tout ce qu’il pensait de ses propositions indignes.
Mais l’occasion était manquée et le châtiment de cet insolent personnage tenait moins au cœur d’Edmond que la délivrance de son ami Duroc.
Or, qui veut la fin veut les moyens. Il avait promis à la princesse d’être chez elle à dix heures. Laure le savait et elle avait laissé entendre que, pour sauver son frère, elle donnait carte blanche à son fiancé.
Edmond n’avait donc garde de manquer au rendez-vous et il se demandait s’il ne pourrait pas utiliser les demi-confidences du prince pour contraindre cette femme à faire en faveur d’Éric une démarche décisive.
Il avait, ou il croyait avoir, barre sur elle et en la menaçant d’une dénonciation, il obtiendrait peut-être ce qu’elle lui avait d’abord durement refusé et ce qu’elle n’avait accordé qu’en y mettant des conditions qui révoltaient Edmond, quoiqu’elle n’eût pas osé les formuler nettement.
Il n’espérait pas qu’elle serait allée le jour même déclarer à M. Jolras qu’Éric était innocent et il s’attendait à un assaut qu’il comptait bien repousser, mais il fallait enlever, séance tenante, l’affaire à la préfecture de police, car cette entrevue serait certainement la dernière.
Et le succès n’était pas très facile, si elle avait réellement commandé le meurtre de Xénia.
Quand on a un crime à se reprocher, on ne s’abouche pas volontiers avec les gens chargés de découvrir et d’arrêter les criminels.
Edmond, cependant, se faisait fort de la décider, en manœuvrant habilement. On ne la soupçonnait pas encore, puisqu’on soupçonnait son mari qui vivait avec elle en fort mauvais termes, et le prince, ayant juré de ne plus la voir, ne l’avertirait pas du danger qu’elle courait, puisqu’il avait chargé Edmond de lui conseiller de disparaître.
Une heure s’était passée à délibérer et le fiancé de Laure Duroc avait tout juste le temps de s’habiller et de dîner avant de se présenter à l’hôtel de la rue de Tilsitt.
Il procéda à sa toilette du soir et il venait de l’achever, lorsque son portier, qui avait une clef de l’appartement, entra pour lui remettre une lettre et lui annoncer en même temps qu’une dame demandait à le voir.
Edmond n’attendait personne, et surtout pas de femme. Il pensa tout de suite à faire répondre qu’il était sorti, mais avant de renvoyer le concierge porter à la visiteuse cette fin de non-recevoir, il regarda la suscription de la lettre et il reconnut l’écriture de Laure Duroc.
Il n’en fallut pas davantage pour qu’il oubliât l’inconnue qui voulait lui parler. Il décacheta vivement le pli qu’il tenait à la main et il vit qu’au lieu d’une lettre, ce pli en contenait deux.
La première était de Laure et il y avait ceci :
« La mémoire m’est revenue et je me suis rappelé que j’étais informée d’un fait dont vous pourrez tirer parti quand vous verrez la princesse Y… Si elle refuse d’attester que mon frère n’est pas coupable, demandez-lui où elle est allée lorsqu’elle a quitté Paris, ces jours derniers. Et après qu’elle vous aura répondu, lisez le passage que j’ai souligné dans la lettre que je vous envoie sous la même enveloppe que la mienne. Vous ferez usage, s’il y a lieu, du renseignement que vous y trouverez. »
C’était tout, — avec la signature, — et Edmond n’y comprenait rien. Il allait déplier l’autre lettre pour avoir le mot de cette énigme, lorsqu’une femme voilée apparut sur le palier.
Le tapis de l’escalier avait amorti le bruit de ses pas et elle était devant Edmond avant qu’il ne se doutât qu’elle montait.
— Je ne voulais pas dire mon nom ; j’ai pensé que vous ne me recevriez pas sans savoir qui j’étais, et me voici. Ai-je bien fait ? demanda-t-elle.
Edmond reconnut la voix de la princesse Yalta.
La visite était des plus inattendues, mais il ne songea pas un seul instant à se dérober. Il lui tardait d’en venir aux prises avec cette ennemie et il aimait mieux que la bataille pour la liberté d’Éric s’engageât ailleurs que dans les boudoirs capiteux de l’hôtel de la rue de Tilsitt.
Edmond, chez lui, était sur un terrain moins dangereux. Mais c’était bien une déclaration de guerre à son cœur que cette invasion de son entresol par une femme jeune et passionnée.
— C’est bien, dit-il au portier. Je n’y suis plus pour personne.
Et il fit entrer la princesse qui était assurément moins troublée que lui.
Il la conduisit dans la pièce où il avait reçu le prince, une heure auparavant : dans son cabinet de travail où il ne travaillait guère mais qui était meublé d’une table élégante, chargée de tout ce qu’il faut pour écrire.
Il y avait aussi un divan et Nadèje y prit place sans qu’Edmond l’y invitât.
Elle portait un costume de voyage, celui qu’elle portait la veille, lorsque Piédouche et Jolras l’avaient surprise dans le pavillon, et à sa ceinture pendait la fameuse aumônière en cuir de Russie où elle logeait sans peine tant de liasses de billets de banque.
Edmond serrait dans sa main crispée les lettres que sa fiancée lui envoyait, et attendait, avec une émotion qu’il s’efforçait de cacher, que la princesse ouvrît le feu.
Elle releva sa voilette et elle lui dit en le regardant avec des yeux étincelants, des yeux qui brûlaient :
— Je n’ai pas voulu partir sans vous voir.
— Vous partez ! s’écria l’ami de Duroc.
— À huit heures quinze. La voiture qui m’a amenée ici va me conduire au chemin de fer, et cette voiture est un fiacre. Je ne veux pas qu’on sache où je vais.
— Je ne vous le demande pas. Je vous demande ce que vous avez fait aujourd’hui pour Éric ?
— Rien. Je ne pense plus à lui et je m’étonne que vous y pensiez encore. Vous ne m’avez donc pas comprise, tantôt.
— J’ai compris que je devais espérer que vous ne l’abandonneriez pas, alors qu’il vous suffirait, pour le sauver, de dire la vérité.
— Je vous ai laissé espérer, parce que si je vous avais désespéré, vous ne seriez pas venu chez moi ce soir. Tout est changé. C’est moi qui viens chez vous et je suis résolue, je vous le déclare, à ne plus m’occuper d’un garçon que je n’aime plus, si tant est que je l’aie jamais aimé.
Parlons de vous, voulez-vous ?
— De moi ! je n’ai rien à vous dire qui me concerne et je ne devine pas en quoi je puis vous intéresser. Parlons d’Éric qui attend que vous répariez le mal que vous lui avez fait.
— Non, qu’il s’est fait à lui-même. Ce n’est pas moi qui l’ai poussé à emporter mes billets de banque. Il est bien où il est. Qu’il y reste.
— C’est votre dernier mot ? demanda Edmond, emporté par la colère. Vous fuyez sans vous inquiéter de ce que deviendra votre amant que vous avez conduit à sa perte !… Eh bien, je vous jure, moi, que vous ne partirez pas.
La princesse ne baissa pas les yeux et un sourire se dessina sur ses lèvres sensuelles.
— J’aime à vous voir ainsi, dit-elle de sa voix chaude. Vous êtes un homme, vous. Si votre ami avait jamais eu un mouvement comme celui qui vous transporte, je l’aurais peut-être aimé… et je vous aime assez pour avoir pitié de lui. Que souhaitez-vous que je fasse pour lui venir en aide ? voulez-vous que j’écrive au chef de la police que j’avais prié M. Duroc de prendre cet argent et de me le remettre à mon retour ? J’y consens. J’écrirai même, si vous jugez que ce soit nécessaire, qu’il devait le verser à la caisse de mon agent de change pour le couvrir des risques d’une nouvelle opération dont je l’avais chargé. C’est très vraisemblable et personne ne doutera que ce soit vrai.
— Un mensonge vous coûte peu, à ce que je vois. Mais Duroc ne ment pas, lui, et il a dit la vérité en affirmant qu’il ignorait que cette somme fût là, et qu’il l’avait emportée pour qu’elle ne restât pas à la discrétion du premier venu qui pourrait s’introduire dans ce pavillon inhabité. Déclarez qu’il a bien fait. Ajoutez, si vous voulez, que ces trois cent mille francs étaient destinés à servir de couverture à vos énormes jeux de Bourse. Cela suffira.
— Eh bien, je suis prête. Dictez-moi la lettre.
— Une lettre ne vaudra pas une visite à ce chef que je vous ai nommé.
— Une visite !… je n’en fais pas à ces gens-là. Et d’ailleurs, je vous le répète, je pars dans une heure.
Edmond sentait bien que sur ce point, la princesse ne cèderait pas et il se demandait quelle forme il conviendrait de donner à un certificat d’innocence pour que la police y ajoutât foi.
— Ainsi, demanda-t-il, après avoir un peu hésité, vous consentez à écrire dans les termes que je vous dicterai… à écrire immédiatement ?
— Oui, à une condition.
— Laquelle ?
— Je vous la dirai, quand vous serez assis là, près de moi, dit la princesse Morphine en s’emparant de la main d’Edmond qui était resté debout devant elle.
La situation se corsait ; mais Edmond s’était cuirassé d’indifférence et il répondit, en dégageant sa main :
— Je vous écouterai tout aussi bien debout.
— Vous avez donc horreur de moi ? dit la Princesse avec un sourire équivoque.
— Non. Mais vous me faites peur.
— Vraiment ? Je croyais que vous n’aviez peur de rien. Pourquoi craignez-vous de vous asseoir près de moi ? Si ce sont mes yeux qui vous troublent, je vous promets de ne pas vous regarder.
— Laissons-là ce marivaudage, madame. Éric est mon meilleur ami et je vais épouser sa sœur. Parlons de lui et rien que de lui. Vous venez de m’offrir d’attester par écrit qu’il n’est pas coupable, même d’intention. Et maintenant, vous semblez vous raviser. Expliquez-vous, je vous prie. Que faut-il que je fasse pour vous décider à le sauver ?
— Il faut partir avec moi.
— Partir avec vous !
— Oh ! je prévois ce que vous allez me répondre. Vous êtes engagé avec M Duroc et vous vous imaginez que vous êtes amoureux d’elle, tandis que vous ne m’aimez pas encore. Qu’importe ? Je me charge de vous faire oublier cette fillette et vous ne la regretterez pas, car vous m’aimerez comme je veux être aimée. Je vous connaissais depuis longtemps et aujourd’hui, je vous ai jugé.
— Moi aussi, je vous ai jugée.
— Fort mal. Vous croyez que je vous traiterai comme j’ai traité ce malheureux Éric. Vous vous trompez. J’ai eu pour lui une fantaisie qui m’a passé très vite. Je me suis aperçue trop tôt que je le dominais et dès que j’ai mis le pied sur un homme, je le méprise. Je veux être l’esclave de mon amant et quand vous serez à moi, je vous obéirai. Où vous me commanderez d’aller, j’irai. Vous serez mon maître. Et si je vous prie de commencer par me céder en partant avec moi, c’est que je suis résolue à quitter Paris ce soir.
— Qui vous y force ? demanda Edmond en la regardant bien en face.
— Je vous le dirai quand nous ne serons plus en France, répondit sans sourciller la princesse Morphine.
— Moi, je vais vous le dire ici. Vous fuyez parce que, si vous restiez, vous seriez arrêtée.
— Pourquoi m’arrêterait-on ? Je ne suis pas la complice de votre ami Duroc. L’argent qu’il a pris était à moi. On ne m’accusera pas de m’être volée moi-même.
— Le prince était chez moi, il y a une heure.
— Ah !… qu’y venait-il faire ?
— On lui a écrit que vous étiez ma maîtresse.
— Et il vous a provoqué ! Vous m’étonnez. Sacha est un mari commode, et pourvu que je ne le gêne pas dans ses plaisirs, il me laisse libre.
— Il est venu me dire que, si vous ne partiez pas immédiatement, il demanderait le divorce et que les tribunaux de son pays le lui accorderaient… que vous seriez dépouillée de vos immenses richesses, et réduite à la misère.
— J’ai là pour cinq millions de diamants et une lettre de crédit de quatre millions sur des banquiers de New-York et de Calcutta. Que m’importent les revenus que je lui abandonne ! On peut confisquer mes terres de Russie et mon hôtel de la rue de Tilsitt. Je serai encore assez riche pour deux.
— Votre mari a ajouté que si vous consentiez à disparaître pour toujours, il vous laisserait vos biens et ne s’occuperait plus de vous.
— Je lui suis très obligée de son indulgence, mais je voudrais savoir comment il se fait qu’il vous ait choisi pour négocier cet amiable arrangement ?
— Il ne veut plus vous voir, et il croyait que j’étais votre amant. Il comptait que je vous déciderais à accepter ses propositions. Il a même osé m’engager à fuir avec vous. Comprenez-vous pourquoi il lui tarde tant que vous ayez passé la frontière ?
— Pas le moins du monde.
— Vous comprendrez mieux quand vous saurez qu’un employé supérieur de la police — celui-là même que vous m’aviez promis de voir pour lui déclarer que Duroc est innocent — est venu chercher votre mari chez moi et l’a emmené à la Morgue pour lui montrer le cadavre de Xénia, votre femme de chambre.
— C’est-à-dire un cadavre qu’on prétend être celui de Xénia. J’ai entendu parler de cette histoire. Un autre policier me l’a racontée… ce policier que vous m’avez montré tantôt au moment où il entrait dans la cour de l’hôtel. J’ai voulu savoir ce qu’il venait faire chez mon mari. Je suis allée l’y trouver, je l’ai emmené chez moi et je l’ai confessé. Il m’a avoué qu’il était espion de son métier, et j’ai cru démêler qu’il soupçonnait Sacha d’avoir fait couper le cou à cette pauvre fille qui me servait avec un dévouement sans égal.
Je ne sais si cette étrange accusation est fondée… mais, quoi qu’il en soit, elle ne me regarde pas.
— Alors vous vous flattez que si le prince se justifie… et à cette heure, il s’est déjà justifié, j’en suis sûr, car son attitude n’était pas celle d’un coupable… vous vous flattez que la police ne se retournera pas contre vous ! Votre mari ne se fait pas d’illusion, lui, sur le sort qui vous attend. Il sait que votre femme de chambre a été tuée par deux de vos domestiques et que c’est vous qui leur avez commandé de la tuer.
— Il vous l’a dit ? demanda Nadèje avec une ironie hautaine.
— Non, je l’ai deviné. Il ne veut pas vous dénoncer, parce que votre honte souillerait son nom, mais il veut que vous disparaissiez pour échapper à une condamnation certaine, et il s’est mépris sur mon compte, au point de se figurer que je vous déciderais à partir en partant avec vous. La visite qu’il m’a faite n’avait pas d’autre but que de me conseiller de vous suivre. Il a été jusqu’à me dire qu’il vous connaissait trop pour croire que vous consentiriez à partir seule.
— Vous avez plus d’imagination que de perspicacité, monsieur, dit la princesse en se levant du canapé où Edmond avait refusé de s’asseoir près d’elle. Vous improvisez un roman avec une facilité surprenante, mais vous vous abusez complètement sur les intentions de mon mari. Il s’est moqué de vous, voilà tout.
Edmond pâlit, mais il ne protesta pas. Le moment eût été mal choisi pour relever les impertinences de cette femme qu’il voulait contraindre à certifier l’innocence d’Éric.
— Il sera satisfait du reste, reprit-elle, et vous le serez aussi, puisque l’avenir que je vous offre ne vous tente pas. Je pars dans une heure et ni vous, ni lui, ne me reverrez jamais.
— C’est bien. Écrivez ce que je vais vous dicter, dit le fiancé de Laure, en montrant la table.
— Je n’écrirai rien. Vous venez de me faire la plus cruelle injure qu’une femme puisse recevoir d’un homme. Vous n’avez pas voulu de moi. En attendant que je trouve l’occasion de me venger de vous, je me venge sur votre ami.
— Vous refusez d’attester qu’il n’est pas un voleur ?
— Je ferai mieux. Dans quelques jours, les gens de la police recevront une lettre où je leur dirai que si j’ai placé ces trois cent mille francs dans un tiroir, c’était uniquement pour mettre à l’épreuve la probité de M. Duroc, que j’avais sujet de suspecter, et que si je l’ai quitté, c’est parce qu’il a pris l’argent, comme je l’avais prévu.
Cette fois, Edmond ne se contint plus.
— Ah ! c’est ainsi, dit-il d’une voix étranglée par la colère. Vous avez l’audace de menacer, alors que vous devriez me supplier de vous épargner. Eh bien, je vous jure que l’infamie que vous méditez ne s’accomplira pas, car vous ne sortirez pas d’ici avant que je vous aie livrée à la justice. Vous avez fait assassiner une femme. Vous irez où vont les assassins.
— Alors, ricana la princesse Morphine, vous vous proposez de m’enfermer chez vous et d’appeler deux sergents de ville. Voilà un procédé qui sent son gentilhomme. Allez, monsieur ! Je suis curieuse d’entendre ce que vous leur direz pour les décider à m’arrêter. Et rien ne m’amuserait autant que d’aller rejoindre votre ami dans la prison où on l’a mis. J’ai toujours aimé l’imprévu.
— Vous n’aurez pas ce divertissement et je ne m’adresserai pas aux agents qui se promènent dans la rue. Je vais faire prévenir M. Jolras que je vous ai empêchée de partir et que je vous garde à vue. Il vient de s’entretenir avec votre mari et il doit être fixé. Xénia ne peut avoir été tuée que par votre ordre ou par ordre du prince. M. Jolras qui a pris la peine de venir ici chercher le prince pour l’interroger se dérangera encore, je vous en réponds, pour interroger la princesse.
— Il serait plus simple de me mener chez lui. Je serais délivrée plus tôt de votre présence.
— Vous ne sortirez pas, je vous le répète. Et je vous jure que vous vous repentirez amèrement d’avoir refusé de sauver Duroc. Je le sauverai sans vous, car on saura ce que vous valez et vos calomnies ne pourront plus l’atteindre. Mais vous n’échapperez pas au châtiment que vous méritez.
— Vous croyez ? Dites-moi donc, je vous prie, comment vous vous y prendrez pour prouver que j’ai fait égorger une fille qui m’était très attachée et qui peut-être se porte encore fort bien, car j’ai beaucoup de peine à me persuader qu’elle est morte. Votre policier m’a parlé d’un corps sans tête qu’on aurait trouvé sur le bord de la Seine…
— Ce corps était enfermé dans un sac porté par un homme qu’on a vu sortir d’un coupé qui vous appartient. Vos gens parleront quand ils seront arrêtés. Ils diront qui les a payés pour commettre ce crime abominable.
— Mes gens ? Vous entendez sans doute désigner mon cocher et mon groom… celui que vous avez vu derrière ma voiture, quand vous avez daigné m’accompagner au Bois. Eh bien ! je ne sais pas si on les trouvera, mais je sais que je les ai chassés tous les deux, il y a une heure, et qu’ils ne remettront plus les pieds à l’hôtel. Ces drôles se sont permis de découcher le jour où je suis partie, et j’en ai été réduite à me servir du cocher de mon mari pour me faire conduire à la gare.
— Cette nuit-là, Éric vous attendait. Est-ce votre femme de chambre qui lui a porté une lettre où vous lui annonciez en l’injuriant, que tout était fini entre vous et lui ?
— Il vous l’a montrée ? Je le reconnais bien là. Il est capable de toutes les lâchetés. Eh bien ! oui, c’est Xénia que j’ai chargée de la lui remettre, et on ne l’a plus revue. On pourrait bien l’accuser, lui aussi, de l’avoir assassinée.
Edmond tressaillit. Il apercevait un danger auquel il n’avait pas songé. Cette femme, pour se défendre, n’hésiterait pas à commettre une nouvelle infamie.
Et comment la convaincre, si ses gens n’étaient plus là pour témoigner contre elle ? Évidemment, au lieu de les chasser, elle leur avait fourni les moyens de fuir, et sans doute ils étaient déjà à l’abri des recherches.
Sa tête s’égarait au milieu de ces complications qui auraient fait sourire Piédouche, l’homme au coup d’œil infaillible, et lui qui n’avait pas le génie policier, il se demandait s’il n’allait pas nuire à Duroc, en essayant de le servir.
La princesse qui l’observait à la dérobée lut sur son visage et lui dit froidement :
— Croyez-moi, monsieur, renoncez à exécuter un projet ridicule. Si vous mettez sur pied vos amis de la préfecture de police, j’en serai quitte pour manquer le train, mais vous jouerez un très vilain rôle et cette sotte aventure tournera à votre confusion. Laissez-moi partir. J’oublierai l’affront que vous m’avez fait et vous me devrez de la reconnaissance, car je vous aurai empêché de vous compromettre en m’accusant injustement.
— Voulez-vous écrire la lettre dans les termes que je vous ai indiqués ? demanda encore une fois Edmond de Chemazé.
— Non, absolument non. Tout ce que je puis vous promettre, c’est de ne pas écrire celle dont je viens de vous menacer. Je ne hais pas votre ami. Il m’est indifférent et je ne tiens pas à l’accabler. Je souhaite même qu’il se tire de la triste situation où ses imprudences l’ont jeté.
Edmond allait s’emporter encore, lorsqu’il se souvint tout à coup de la recommandation que sa fiancée venait de lui adresser sous enveloppe : une recommandation dont il n’avait pas compris le but et que l’arrivée subite de Nadèje lui avait fait oublier.
Laure l’invitait à demander à la princesse où elle était allée en quittant Paris le samedi précédent et à lire ensuite le passage souligné dans une lettre qu’elle lui envoyait.
Il la tenait encore à la main cette lettre, et, en désespoir de cause, il songea à mettre en pratique le conseil de la jeune fille. Seulement, de peur de faire encore fausse route, il intervertit l’ordre des opérations.
Avant d’interroger la Princesse, il prit une bougie, et en feignant de chercher quelque chose, il posa la lettre sur la table et il lut.
Nadèje s’était approchée de la fenêtre pour regarder si son fiacre était toujours là, car elle croyait bien avoir gagné sa cause, et elle ne vit pas l’émotion qu’exprimaient les traits d’Edmond, absorbé dans sa lecture.
Quand elle revint à lui, il avait fini et il lui dit en affectant de prendre un ton dégagé :
— Soit ! ne parlons plus d’Éric. Veuillez seulement m’apprendre où vous étiez pendant qu’il pleurait votre absence.
— Il pleurait mon absence, dites-vous. On voit que vous le connaissez bien, s’écria la princesse. Et puisque vous le prenez avec moi sur un autre ton, je veux bien répondre à la question que vous me posez. Je devrais cependant me défier des interrogatoires, mais enfin vous n’êtes pas commissaire de police et je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais pas ce que j’ai fait pendant cette absence qui désolait tant votre ami.
Je suis partie dans la nuit de samedi à dimanche, sans trop savoir où j’irais. Je venais de rompre avec Éric et je voulais m’éloigner de Paris pour quelques jours. J’avais songé d’abord à les passer au Havre, mais j’ai manqué le train de minuit et demi. Alors, l’idée m’est venue de courir les champs. Je me suis fait mener à Versailles dans le coupé de mon mari et j’ai eu le plaisir d’éreinter un de ses chevaux. À Versailles, j’ai couché à l’auberge… C’est la vie que j’aime… partir à l’improviste et aller devant moi au hasard… Mais, là, je me suis souvenue que j’ai acheté, l’année dernière, un château en Bretagne, et que les genêts de mes landes devaient être en fleur. Je suis partie le lendemain par l’express de Brest, et le soir à onze heures, j’étais chez moi. Mon château est tout près de Saint-Pol-de-Léon, et j’ai loué une carriole à Morlaix pour aller plus vite.
— Près de Saint-Pol-de-Léon, répéta Edmond. Au bord de la mer, sans doute ?
— Oui, sur une falaise que viennent battre les vagues. C’est la sauvagerie de ce site qui m’a décidée à acquérir un vieux manoir délabré, où depuis vingt ans n’habitent que les hiboux. Les derniers propriétaires l’avaient abandonné, parce qu’un crime y a été commis. Un garçon de ferme y a tué une servante dont il était amoureux et on prétend que la morte y revient, à minuit, se promener dans les longs corridors où gémit le vent d’Ouest. J’ai toujours désiré voir des revenants et la légende m’a tentée. Malheureusement, je n’ai pas rencontré le moindre fantôme dans mon castel en ruines, quoique j’y aie passé un mois, l’été dernier. Je voulais alors y emmener votre ami, mais il a refusé de me suivre.
— Et, cette fois, vous y êtes restée jusqu’à votre retour à Paris ? demanda Edmond de Chemazé, qui avait beaucoup de peine à cacher son émotion.
— Non ; je me suis aperçue très vite qu’au printemps il fait un froid de loup dans ce pays brumeux et que les landes, même fleuries, ont un aspect par trop mélancolique. Je n’ai couché qu’une nuit sous mon toit féodal. Le lendemain, j’ai repris le chemin de Morlaix où j’ai frété un petit bateau à vapeur qui m’a débarquée en Angleterre, à Plymouth. J’ai passé cinq ou six jours à Londres, où je me suis ennuyée à mourir, et je suis rentrée en France par le paquebot de Douvres à Calais, tout simplement.
Voilà mon odyssée, monsieur. M’obligerez-vous de me dire en quoi elle peut vous intéresser ? Je pensais que vous n’aimiez pas les voyages, car il ne tiendrait qu’à vous d’en faire un beaucoup plus long et beaucoup plus curieux que mon excursion en Bretagne. Je serai demain à Marseille et je m’y embarquerai pour le Japon. C’est charmant, le Japon. Un ciel toujours bleu et les plus belles fleurs de la création… Un pays fait à souhait pour aimer…
— Voulez-vous que je vous dise ce que vous êtes allée faire en Bretagne ? interrompit Edmond.
— Suivre ma fantaisie qui n’a pas été de longue durée. J’en suis revenue et on ne m’y reprendra plus à chercher des distractions dans la banlieue de cette nécropole qui a nom Saint-Pol-de-Léon.
— Vous y êtes allée pour vous débarrasser de la tête de Xénia.
La princesse pâlit et dit d’une voix étranglée :
— Vous êtes fou.
— Écoutez ce passage d’une lettre datée de Roscoff… un petit port que vous devez bien connaître, car il n’est pas loin de votre château.
Edmond la tenait à la main cette lettre que Laure lui avait envoyée, et il lut tout haut :
« Il faut pourtant que je te parle d’une horrible histoire qui met en émoi tout le canton. Les événements y sont rares, mais celui-là est de nature à révolutionner même une grande ville comme Paris. Croirais-tu que, hier, des pêcheurs en levant leurs filets tout près de la côte, ont ramené une boîte, pareille à celles où ta modiste renferme les chapeaux qu’elle t’apporte et qu’en ouvrant cette boîte, ils y ont trouvé une tête de femme. C’est épouvantable, n’est-ce pas ? Il s’agit d’un crime, personne ici n’en doute. Mais ne va pas t’imaginer qu’il a été commis par mes chers Bretons. La femme décapitée est complètement inconnue dans le pays. Elle était jeune et quoique ses traits aient été fort altérés par un assez long séjour dans la mer, on a pu voir qu’elle était d’une beauté remarquable. Elle a surtout des cheveux blonds d’une nuance étrange, qui serviront peut-être à la reconnaître. Car je n’ai pas besoin de te dire que la justice informe. On prétend qu’elle a déjà recueilli des indices. Je doute cependant qu’elle retrouve les coupables, mais je souhaite ardemment qu’elle y réussisse et je te tiendrai au courant, quoique tu ne t’intéresses plus guère à ce qui se passe au fond de notre pauvre province… »
La princesse écouta jusqu’au bout cette lecture accablante, et quand Edmond s’arrêta, elle n’articula pas un seul mot. Elle le regardait pour tâcher de lire dans ses yeux le sort qu’il lui réservait et elle attendait qu’il parlât.
— Comprenez-vous maintenant, dit-il, que vous êtes à ma merci ?
— Pourquoi ? parce qu’une jeune fille raconte à votre fiancée un incident vulgaire… car j’ai deviné sans peine que cette lettre a été écrite à M Duroc par une amie de pension… vous croyez que la justice va s’en prendre à moi ?
— La justice fera de vous ce qu’elle voudra, mais vous ne partirez pas avant qu’elle soit informée d’une trouvaille qui complète celle qu’on a faite au bord de la Seine. Pensez-vous qu’elle restera inactive et que M. Jolras n’arrivera pas à prouver que cette tête pêchée à cent cinquante lieues de Paris est la tête de votre femme de chambre ? Et espérez-vous qu’on ne saura pas que vous êtes allée en Bretagne ? On vous a vue à Morlaix, puisque vous avez loué un navire pour passer en Angleterre, et il y a des gens qui gardent votre château, je suppose. On les interrogera, si ce n’est déjà fait. Ils diront que vous n’y avez passé qu’une nuit et que pendant cette nuit vous êtes sortie seule… car vous êtes sortie… vous avez erré sur la falaise jusqu’à ce que vous ayez trouvé un rocher surplombant la mer, et là, vous avez jeté aux vagues cette boîte que vous avez eu l’affreux courage d’emporter avec vous…
— Assez ! cria Nadèje. Qu’exigez-vous de moi ?
— Un aveu, d’abord.
— Eh ! bien, j’avoue que j’ai condamné à mort une esclave qui m’avait trahie et que je l’ai fait exécuter, sans pitié.
— Trahie ! Comment a-t-elle pu vous trahir ?
— Elle a vendu mes secrets à mon mari.
— Vos secrets ! vous ne vous êtes jamais cachée d’avoir un amant.
— Elle a été la maîtresse du prince.
— Que vous importait ! Vous n’étiez pas jalouse de lui.
— De lui, non. Mais cette fille m’appartenait, puisqu’elle était mon esclave, et je ne voulais pas qu’elle appartînt à un autre. Elle savait ce qui l’attendait, et elle a subi sans se plaindre le supplice qu’elle reconnaissait avoir mérité.
Edmond frissonna. Cette froide déclaration dépassait tout ce qu’il avait imaginé du caractère de cette femme. On eût dit qu’elle mettait son orgueil à se montrer telle qu’elle était — féroce et dépravée, comme une impératrice de la Rome des Césars.
— Oserez-vous parler ainsi devant le juge qui vous interrogera ? demanda-t-il, en la regardant fixement.
— Personne ne m’interrogera, dit-elle, sans baisser les yeux. J’ai là un poison qui tue comme la foudre. Si vous me livrez aux gens de la police, je serai morte avant qu’ils me touchent. Et votre ami sera jugé à ma place, car j’aurai le temps de leur dire qu’il m’a aidée à tuer Xénia.
Edmond fit un pas en avant, la main levée. La colère le poussait à étrangler sur place cette créature infâme.
— Tuez-moi, si vous l’osez. Vous serez jugé aussi. Ma vengeance sera complète.
Il pensa à sa fiancée et il se contint.
— Voulez-vous écrire ? demanda-t-il brusquement.
— Ah ! vous cédez. Vous faites bien, dit-elle, car je vous jure qu’il m’est indifférent de mourir pourvu que je me venge.
Alors, si je consens à écrire que M. Duroc a emporté cet argent pour me le rendre, vous me laisserez partir ?
— Non, j’exige maintenant davantage.
— Quoi donc ?
— J’exige que vous écriviez aussi l’aveu de votre crime.
— Ah ! et que ferez-vous de cette confession écrite ?
— Je la garderai pour le cas où il vous plairait de réaliser une menace que vous avez laissé échapper tout à l’heure. Vous m’avez dit que, lorsque vous seriez en sûreté, vous dénonceriez Éric Duroc comme ayant volé la somme qu’il a prise, et vous êtes très capable de le faire. Si vous vous en avisiez, je dirais ce qui s’est passé ici et je montrerais l’écrit que vous allez signer avant de sortir.
— Fort bien. Je ne crains pas de signer la déclaration d’un acte dont je me vante. Mais qui me garantit à moi que vous n’abuserez pas de cette déclaration et qu’une fois en possession de cet écrit, vous ne me ferez pas arrêter ?
— Ma parole. Cela vous suffit, je pense, car vous ne doutez pas que je sois un homme d’honneur.
La princesse tressaillit, ses yeux brillèrent et elle dit avec une émotion qui n’était pas feinte :
— Comme je vous aurais aimé !
Edmond fit un geste qui la remit vite en possession d’elle-même. Elle avait compris qu’il la méprisait.
— Soit ! dit-elle ; je me fie à votre loyauté. Dictez.
Il montra le fauteuil placé devant la table ; elle s’y assit et il dicta :
« Monsieur, au moment de quitter la France pour un temps assez long, j’apprends que M. Éric Duroc a été accusé de s’être approprié une somme qui m’appartient. J’ai eu avec M. Duroc des relations que vous connaissez, je le sais, et qui sont maintenant rompues pour toujours. Mais je dois à la vérité de déclarer que sa probité est au-dessus du soupçon. J’en ai eu dix fois la preuve, car il a eu souvent à sa disposition des sommes très importantes que je lui remettais sans reçu et dont il m’a toujours fidèlement rendu compte. J’avais et j’ai encore en lui une confiance absolue.
« C’est vous dire, monsieur, que s’il a cru devoir emporter les trois cent mille francs que j’avais eu le tort d’oublier dans un meuble, c’est, sans aucun doute, dans l’intention de les remettre à mon agent de change auquel ils étaient destinés. Ils devront être versés à la caisse de cet agent pour être employés en reports jusqu’à mon retour, et je compte que M. Duroc va être mis en liberté, s’il ne l’est déjà au moment où cette lettre vous parviendra. »
Nadèje écrivait docilement, comme une écolière à laquelle on dicte un devoir. Edmond lui fit ajouter une brève formule de politesse et l’adresse sur une enveloppe.
— Quand serez-vous hors d’atteinte ? demanda-t-il.
— Demain matin, dit-elle. Ce n’est pas à Marseille que je vais m’embarquer.
— Cette lettre sera donc remise à sa destination demain à midi et M. Jolras la recevra par la voie de la poste. Il est au moins inutile qu’on sache que vous êtes venue chez moi.
— En effet, on pourrait croire que vous m’avez forcé la main… et on ne se tromperait pas.
— Où sont à cette heure les misérables qui ont exécuté vos ordres ?
— Stéphane et Vacili ? Ils doivent être encore en France, mais demain à midi, ils seront en sûreté et leurs précautions sont prises pour qu’on ne les retrouve jamais, une fois qu’ils auront passé la frontière.
— C’est tout ce que je voulais savoir. Écrivez maintenant la déclaration.
— Je suis prête.
Edmond dicta de nouveau :
« Moi, princesse Yalta, je consigne ici l’aveu de mon crime. J’ai fait tuer, croyant avoir le droit de disposer de sa vie, ma femme de chambre Xénia dont le corps a été retrouvé à Paris et la tête dans la mer, tout près d’un château que je possède en Bretagne. M. Edmond de Chemazé a exigé de moi cette déclaration, lorsqu’il a su que j’étais coupable, et alors qu’il dépendait de lui de me faire arrêter. Il l’a exigée afin de pouvoir en user, dans le cas où, plus tard, j’accuserais injustement son ami M. Éric Duroc, lequel est innocent du vol qu’on lui a imputé. J’atteste que M. Duroc a agi au mieux de mes intérêts, comme je l’ai attesté dans une lettre que j’ai écrite, avant mon départ de Paris, à M. Jolras, chef de division à la préfecture de police. »
— Signez et datez, ajouta Edmond, quand ce fut fini.
La princesse signa sans hésiter et lui tendit la lettre et l’aveu.
— Voyez s’il n’y manque rien, dit-elle froidement.
Edmond prit les deux écrits, les relut avec attention, et dit :
— C’est bien. Vous pouvez partir.
— Et si je refusais de fuir ? demanda la princesse. Si j’aimais mieux mourir que d’aller vivre seule à l’étranger ?
Edmond ne répondit pas.
— Savez-vous ce qu’il arriverait, s’il me plaisait de me tuer chez vous ? reprit-elle en le dévorant des yeux. J’ai des millions sur moi. On croirait que vous m’avez assassinée pour les prendre.
— Vous ne ferez pas cela ! s’écria l’ami d’Éric.
— Je le ferai, si vous refusez de me dire que vous ne me méprisez pas.
— Je ne vous méprise pas ; je vous hais.
— Pourquoi me haïssez-vous ? Est-ce parce que j’ai fait justice d’une esclave infidèle ?… ou parce qu’il m’a plu de rompre avec un homme que je n’aimais pas ?
— Je vous hais parce que vous n’avez pas eu pitié d’Éric. Si vous étiez venue m’offrir de le sauver par une démarche spontanée auprès du chef de la police, je crois que j’aurais oublié que vous avez commis un crime.
— Eh ! bien, je ne veux pas plus de votre haine que de votre mépris… je vous aime et je meurs.
Nadèje avait caché dans sa main droite un flacon de cristal. Elle le porta à ses lèvres, mais Edmond fut plus prompt qu’elle.
Il lui saisit le bras et il lui arracha le poison, après une courte lutte.
— Tu veux que je vive ! s’écria-t-elle ; eh bien ! je vivrai pour t’exécrer, toi qui n’as pas compris que je t’aurais adoré. Va retrouver cet homme auquel tu me sacrifies, épouse cette petite niaise qui m’a dénoncé à toi. Un jour viendra où tu regretteras amèrement de ne pas m’avoir suivie et où tu riras des scrupules idiots qui t’enchaînent à cette vie bourgeoise pour laquelle tu n’es pas plus fait que moi… je te connais mieux que tu ne te connais toi-même. Tes passions dorment. Elles s’éveilleront. Tu n’as pas du sang de tortue dans les veines, comme ce pleutre auquel tu vas t’allier. Tu te figures que tu es amoureux et tu crois encore au plat bonheur d’un mariage avec une sotte vertueuse. Le bonheur, c’est de marcher dans la liberté de sa fantaisie, c’est de piétiner sur les lois et d’écraser ses ennemis, le bonheur est dans le crime, entends-tu, gentilhomme breton. Le monde t’a emmailloté dans sa morale stupide… mais je t’ai jugé, tu sortiras de tes langes, tu secoueras tes chaînes, et tu t’apercevras que tu n’as jamais été que la dupe des beaux sentiments qu’on t’a soufflés, comme on apprend à parler aux perroquets. Mais il sera trop tard. Je serai aux antipodes et si j’en revenais, ce serait pour me venger de toi.
Edmond écoutait en frissonnant cette horrible profession d’infamie et se reprochait presque d’avoir empêché ce monstre de se tuer.
— Quelle existence je t’aurais faite ! reprit-elle. Tu ne sais pas ce que c’est que d’être aimé par moi. Éric n’a pas pu te le dire, car il n’a jamais été pour moi qu’un jouet. Il ne me connaît pas. À toi, je me serais donnée tout entière et je t’aurais versé des philtres que tu ne goûteras jamais. Il est encore temps. Veux-tu ?… viens en Orient, dans l’Inde, au fond de l’Asie… là nous achèterons des sujets… nous règnerons sur des troupeaux d’esclaves… et nous disposerons de leur vie… sans qu’un juge stupide nous demande compte de nos actions… et quand tu seras las de moi, tu me tueras au milieu d’une orgie grandiose… j’ai toujours rêvé de finir ainsi.
— Vous êtes folle ! s’écria Edmond, en reculant d’horreur.
Àce moment le bruit d’une voiture qui s’arrêtait dans la rue, acheva de le troubler. Jolras et Piédouche avaient-ils deviné que la princesse était chez lui, et venaient-ils, sinon la saisir, du moins la mettre en demeure de s’expliquer sur le meurtre de Xénia ? Il le crut et il lui dit :
— Vous n’entendez donc pas qu’on vient vous arrêter ? Il vous reste à peine le temps de fuir.
Elle hésita un instant. Ses mains crispées se tendirent vers lui, comme si elle eût voulu reprendre le flacon empoisonné, mais elle comprit sans doute qu’elle ne serait pas la plus forte et elle s’enfuit en lui lançant cet adieu :
— Sois maudit, toi qui m’as dédaignée. Je pars, mais je te poursuivrai de ma haine et si jamais il arrive malheur à toi et à ceux que tu aimes, souviens-toi de Nadèje.
Il la laissa partir et il courut à la fenêtre. Un instant après il la vit se jeter dans le fiacre qui l’avait amenée et qui se remit en route aussitôt qu’elle y fut montée.
L’autre voiture, celle dont l’arrivée l’avait délivré d’un odieux tête-à-tête, s’était arrêtée un peu plus bas que la porte de sa maison, et il ne s’en préoccupait plus.
Il était tout à la joie d’en avoir fini avec cette horrible créature. Il lui semblait qu’il venait de passer une heure enfermée avec une bête féroce.
Mais Éric était sauvé et il lui tardait d’aller annoncer cette heureuse nouvelle à Laure, sans lui dire comment il était parvenu à obtenir la lettre qui prouvait l’innocence de son frère.
Il comptait d’ailleurs tenir sa promesse et n’envoyer cette lettre qu’au moment où celle qui l’avait écrite serait à l’abri des poursuites.
Il s’agissait de la mettre à la poste le lendemain matin et il se résignait à attendre quelques heures de plus le retour de son ami complètement justifié.
Mais il fallait préparer la jeune fille à supporter ce retard et il n’avait pas de temps à perdre.
Il allait sortir pour courir à la Cité d’Antin, lorsqu’à la porte de son appartement que la princesse avait négligé de refermer en partant, il rencontra son ami.
— Libre ! vous êtes libre ! s’écria-t-il en le pressant dans ses bras.
— Oui, dit Éric avec amertume, ils m’ont renvoyé et ils m’ont fait des excuses. Je leur dois presque de la reconnaissance. Mais comme vous êtes ému ! Vous n’espériez donc pas me revoir ?
— Pas sitôt. J’étais certain qu’on vous relâcherait demain, et j’allais apprendre à votre sœur que l’erreur était reconnue… Comment n’avez-vous pas pensé à elle ?
— Je viens de la voir. C’est elle qui m’a envoyé chez vous. Le chagrin lui a, je crois, troublé l’esprit. Elle m’a tenu des propos incohérents. Elle m’a parlé d’une lettre qu’elle vous a envoyée et que vous deviez lui rendre…
— Je la lui rapportais.
— Peu m’importe… Mais qu’avez-vous fait depuis que ces imbéciles m’ont arrêté ?
— J’ai prévenu l’agent de change et nos camarades que vous vous absentiez pour deux ou trois jours… et personne ne saura ce qui vous est arrivé.
— Ce n’est pas cela que je vous demande.
— Que voulez-vous donc savoir ? murmura Edmond, surpris et choqué de l’attitude de son ami.
Éric hésita un peu et dit d’une voix sourde :
— La princesse est revenue, n’est-ce pas ?
— Vous pensez encore à cette femme ! s’écria Edmond.
Il tenait à la main les deux lettres de Nadèje et il avait entraîné Edmond dans le cabinet où elle les avait écrites.
La fiole empoisonnée était sur la table.
— Je pense que c’est à elle que je dois d’avoir été relâché, répondit Éric. Vous ignorez sans doute de quoi j’étais accusé… de vol, je vous l’ai dit hier soir au moment où on allait me conduire en prison… mais vous ne savez pas de quel vol… la princesse avait oublié une grosse somme en billets de banque dans le pavillon où nous nous rencontrions avant son départ… j’ai trouvé cette somme et je l’ai prise pour ne pas la laisser à la disposition du premier venu… ils ont prétendu que je l’emportais pour la garder… ils auront interrogé aujourd’hui la princesse et elle aura répondu de moi… je serais allé la remercier, si j’avais été sûr de la rencontrer.
Les larmes vinrent aux yeux d’Edmond lorsqu’il entendit cette étrange explication. Son malheureux ami n’était pas guéri de sa fatale passion, et l’heure était venue de traiter la plaie par la cautérisation.
— Vous vous trompez, dit-il d’un ton ferme. La princesse a tout fait pour vous perdre. Elle allait écrire au préfet de police que vous étiez un voleur, si quelqu’un ne l’eût empêchée de commettre cette infamie.
— C’est impossible !…
— C’est vrai, vous en aurez la preuve tout à l’heure ; mais ce n’est pas tout. Ne vous accusait-on pas aussi d’assassinat ?
— Il n’a plus été question de cette accusation stupide.
— Non, parce que c’était elle qu’on vous accusait d’avoir tuée, et parce qu’elle a reparu tout à coup. Mais ce n’est pas sa faute si on ne vous a pas imputé le meurtre de sa femme de chambre Xénia, qui a été égorgée dans le pavillon où vous cachiez vos amours.
— Xénia égorgée ! que signifie ?…
— Pas égorgée, mais décapitée. Son corps a été cousu dans un sac et on allait le jeter à la Seine quand l’assassin subalterne qui le portait a été surpris.
— Qui donc a fait cela !
— Qui ? deux hommes que vous connaissez bien : le cocher Stéphane et le groom Vacili. Ils ont obéi à un ordre. On aurait pu leur commander de la tuer dans une cave de l’hôtel de la rue de Tilsitt. On a mieux aimé choisir pour y commettre ce crime abominable la maison où vous alliez tous les jours et où on prévoyait que vous reviendriez encore. Pourquoi, sinon parce qu’on espérait que les soupçons tomberaient sur vous ?
— Oseriez-vous dire que Nadèje…
— Lisez ceci, dit Edmond en présentant à Éric la confession écrite par la princesse Morphine.
Éric prit le papier d’une main tremblante et pâlit en le lisant. Il pâlit à ce point qu’Edmond crut qu’il allait s’évanouir et s’avança pour le soutenir.
— Non, balbutia l’amoureux enfin désabusé, non, ne craignez rien… je ne pleure pas.
Et il reprit d’une voix étranglée :
— Où a-t-elle écrit cet aveu ?
— Ici. Elle en sortait, lorsque vous êtes arrivé. Et je remercie Dieu, car vous auriez pu la rencontrer.
— Oui, remerciez Dieu… je l’aurais tuée… mais comment a-t-elle pu consentir…
— À s’accuser elle-même. Elle n’a cédé qu’à la menace. Il dépendait de moi de la livrer à la justice. Elle a acheté sa grâce en signant une autre lettre où elle atteste que vous êtes innocent du vol. Heureusement, je n’aurai pas besoin d’en faire usage, puisque vous êtes libre.
Voulez-vous la voir ?
— Non… dites-moi seulement si cette femme est en sûreté.
— Demain, à midi, elle aura passé à l’étranger et une fois hors de France, elle saura bien se mettre à l’abri des recherches. Elle a fait partir ses ignobles complices.
Je lui ai promis que je me tairais jusqu’au jour où elle essaierait encore de vous calomnier et j’observerai la trêve que je lui ai accordée.
— La soupçonne-t-on ?
— Je le crois, mais je crois aussi que si on ne peut pas l’atteindre, on reculera devant le scandale d’un procès. Cette affaire ne ferait pas honneur à la perspicacité de la police et les poursuites seront abandonnées.
— Mais… le prince ?
— Le prince a été accusé lui aussi, et il n’a pas eu de peine à se justifier. Il sait que sa femme est coupable et il se taira à une condition… à condition qu’elle ne reparaîtra jamais.
Et elle s’en gardera bien. Elle emporte des millions et elle s’en va au bout du monde.
— Elle vous l’a dit ?
— Oui, et elle sait ce qui l’attend si elle s’avisait de manquer aux conditions du traité que je lui ai imposé.
Il y eut un silence, Éric achevait de reprendre possession de lui-même et Edmond profita de ce récit pour jeter dans la cheminée la fiole empoisonnée qui se brisa.
Son ami ne lui demanda pas ce qu’il faisait là et lui n’eut garde d’entrer dans des explications qui auraient pu le conduire à raconter les emportements de tendresse et les tentatives d’enlèvement de la princesse Yalta.
— Ainsi, c’est vous qui m’avez sauvé ? demanda Éric d’une voix que l’émotion faisait trembler.
— Non, c’est votre sœur, répliqua vivement Edmond.
Et craignant d’en avoir trop dit, il ajouta :
— Je pensais à elle en luttant contre cette femme infernale, et c’est son souvenir qui m’a donné du courage… il en fallait, je vous jure, pour vaincre… et j’ai plus d’une fois désespéré de la victoire…
— Mais vous avez vaincu… Venez chercher votre récompense.
— Je n’en demande pas d’autre que la satisfaction de vous avoir arraché des griffes d’une tigresse.
— Venez ! Laure nous attend.
— Elle nous attend ! s’écria Edmond. Et vous ne me le disiez pas !
— Je voulais qu’elle montât chez vous, dit Éric. Elle n’a pas osé.
— Alors, elle est là…
— Dans le fiacre qui m’a amené. Et il lui tarde de vous voir. Venez, mais pas un mot, n’est-ce pas ?…
— Croyez-vous donc qu’il ne m’en a pas assez coûté d’entendre une effroyable confession, et que je souillerai de cet aveu les oreilles de votre sœur. Je voudrais ne pas même prononcer devant elle le nom de la princesse, mais je suis bien obligé de lui dire que je l’ai vue et qu’elle est partie pour toujours.
— Pourquoi lui parler de cette femme, puisque ce n’est pas à elle que je dois d’avoir été mis en liberté ? Oubliez-la,… moi je ne l’oublierai pas… la blessure qu’elle m’a faite saignera longtemps, mais j’espère qu’elle se cicatrisera.
Edmond serra silencieusement la main de son ami et ils sortirent ensemble.
Laure n’était pas loin et ce fut à la portière d’une voiture de place que les deux fiancés se retrouvèrent après cette cruelle et dernière épreuve.
Il ne fut question que de la joie de revoir le prisonnier, et cependant la jeune fille trouva moyen de dire tout bas à Edmond de Chemazé :
— Maintenant qu’il nous est rendu, je vous défends d’aller rue de Tilsitt.
Éric, qui mourait de faim, n’ayant à peu près rien mangé depuis la veille, proposa de dîner ensemble au restaurant.
C’était bon signe, après les révélations qu’il venait d’entendre. Cela prouvait que le pauvre garçon cherchait à chasser les souvenirs dont il était encore obsédé.
Il était bon, du reste, qu’il se montrât, afin que sa courte absence passât inaperçue. On ne soupçonne pas de sortir du Dépôt de la préfecture, un monsieur qu’on a vu la veille à l’Hippodrome et qu’on revoit attablé en en famille, dans la salle commune d’un établissement très fréquenté.
Edmond approuva, Laure ne fit aucune objection, mais ils furent un peu surpris tous les deux d’entendre Éric désigner le café des Ambassadeurs aux Champs-Élysées.
Ce quartier leur rappelait à tous de tristes souvenirs.
— C’est pour te prouver que je ne crains pas les rechutes, dit Duroc à l’oreille de son ami. Le passé est mort… Je reverrai sans émotion le pavillon du passage et l’hôtel de la rue de Tilsitt… Je reverrai même avec indifférence les gens qui m’ont fait arrêter… mon aventure m’a bronzé.
— À la bonne heure ! murmura Edmond, sans croire absolument à cette guérison instantanée.
Le lieu était bien choisi pour se faire voir, car le printemps ayant été d’une douceur exceptionnelle, on dînait déjà en plein air, et ce soir-là, particulièrement, il faisait si chaud qu’il devait y avoir foule devant la galerie vitrée qui sert de salle à manger aux amateurs de cafés-concerts.
Ils y arrivèrent tard et ils eurent quelque peine à y trouver une table libre. Encore durent-ils renoncer à dîner dehors et se caser à l’intérieur près d’une fenêtre entr’ouverte.
Le hasard les plaça de telle sorte qu’un quart d’heure après leur arrivée, Éric et Edmond, qui étaient assis contre cette fenêtre, entendirent la voix d’un monsieur qui commandait à un garçon de mettre le couvert sur une table qu’un dîneur venait de quitter.
La table placée à l’extérieur se trouvait juste au-dessous de la fenêtre et la voix était celle de M. Piédouche.
Les deux amis la reconnurent aussitôt, mais elle était moins familière à M Duroc qui n’y prêta aucune attention.
Eux se promirent d’écouter et n’y manquèrent pas.
— Laissez deux chaises, dit Piédouche au garçon. J’attends quelqu’un, mais servez-moi.
Qui attendait-il ? Un de ses pareils, probablement, et tout annonçait que leur conversation serait intéressante.
Encore mal remise des secousses qu’elle avait supportées depuis la veille, Laure parlait peu et mangeait à peine. Mais elle ne s’aperçut pas que son frère et son fiancé prêtaient une oreille attentive à un colloque animé qui venait de s’engager de l’autre côté du vitrage.
— Oh ! pas tant de cérémonies, disait Piédouche ; personne ici ne te connaît, et tu n’es pas habillé comme un valet de chambre. Assieds-toi là, et fais-moi ton rapport.
M. Jolras viendra peut-être. Quand tu le verras, tu fileras pour lui céder la place.
Comment diable ! as-tu trouvé le temps de changer de costume ? Tu ne viens donc pas directement de la rue de Tilsitt ?
— Non, monsieur, répondit le nouveau venu ; je suis allé à la maison… j’espérais vous y trouver.
— Comment ! rue de Rivoli ?… tu sais bien que j’ai pris gîte à l’hôtel Meurice… et d’ailleurs, je t’avais donné rendez-vous ici.
— C’est vrai, mais je pensais qu’après ce qui s’est passé aujourd’hui, la mission de monsieur était terminée… et la mienne aussi.
— Qu’est-ce que tu me chantes là ? Ta mission sera terminée lorsque je te rappellerai, et quant à la mienne, ça ne te regarde pas.
— Je le sais bien, monsieur… seulement, on vient de me chasser.
— Qui t’a chassé ?… l’intendant ?… ah ! je comprends… le prince est arrêté… et n’ayant plus peur de lui déplaire, la valetaille fait des siennes… je m’y attendais d’ailleurs… et tu n’as plus besoin de garder ta place puisque le prince est coffré.
— Mais non, monsieur, le prince n’est pas coffré. C’est lui qui m’a mis à la porte… et si je vous disais comment !… les reins me font encore mal.
— Quoi ! le prince est revenu !… Décidément, à la Préfecture, ils sont trop bêtes… ils le tenaient et ils l’ont lâché. Je suppose du moins qu’ils le surveillent.
— Je ne crois pas, monsieur. Il est rentré seul et en sortant de l’hôtel, je n’ai pas vu d’agents dans la rue… Vous savez que je les connais à peu près tous.
— C’est incroyable… Mais, enfin, sous quel prétexte t’a-t-il renvoyé ?
— Il m’a fait appeler et il m’a dit : sors d’ici, canaille, va-t’en raconter au gredin qui t’a payé pour m’espionner comment je traite les mouchards… Là-dessus, je me suis sauvé et j’ai reçu un de ces coups de pied qui marquent dans la vie d’un homme.
— Il faut que la princesse m’ait dénoncé. Je ne lui avais pourtant pas dit que tu travaillais pour mon compte. Elle l’aura deviné et pour se faire bien venir de sa brute de mari, elle m’a trahi… Fiez-vous donc aux femmes !
— La princesse n’a pas vu le prince, depuis qu’elle est entrée chez lui pendant que vous y étiez. Elle est sortie en voiture une heure après lui.
— Bon ! mais le groom et le cocher ? J’espère qu’on les file, ceux-là.
— Je n’en sais rien, monsieur. Tout ce que je sais, c’est qu’ils ont quitté l’hôtel, vingt minutes avant la princesse.
— Jolras les a manqués aussi !… c’est complet. Et c’était bien la peine de me donner tant de mal pour mâcher la besogne à l’administration. On ne m’y reprendra plus. J’en ai assez du métier.
— Monsieur, voici M. Jolras qui vous cherche.
— Il est bien temps de me chercher après toutes les sottises qu’il a faites ! Ah ! je vais lui dire ce que je pense de lui, mais il est inutile que tu sois là pour m’entendre le traiter comme il le mérite. Sauve-toi. Va-t’en à la maison. Je t’y rejoindrai bientôt.
Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il soupçonnait que ce n’étaient pas précisément des compliments que son maître allait recevoir et il ne tenait pas à avoir sa part des objurgations de M. Jolras.
Le chef de division avait aperçu Piédouche dans son coin et s’avançait, le chapeau enfoncé jusque sur les yeux et la mine renfrognée.
— Eh bien ! j’en apprends de belles, lui dit Piédouche après l’avoir invité à s’asseoir. Qu’a pu vous raconter ce Cosaque pour vous jeter de la poudre aux yeux ? Vous ne l’avez donc pas mis en présence du cadavre de Xénia ? Il paraît qu’il est rentré chez lui triomphant… et Dominique, qu’il vient de renvoyer brutalement, m’apprend que vous n’avez pas même organisé une surveillance autour de l’hôtel.
Qu’avez-vous donc à me regarder ainsi ?
— Je vous ai laissé parler, dit lentement M. Jolras. Veuillez m’écouter à votre tour.
— J’écoute.
— Savez-vous, mon cher, que dans toute cette affaire, vous vous êtes conduit comme un conscrit, et que ce coup d’œil dont vous vous vantez n’a servi qu’à nous égarer tous, y compris le grand chef que vous avez séduit par votre aplomb et qui ne vous pardonnera jamais les tours que vous lui avez joués.
Vous avez commencé par faire arrêter un très honnête garçon que je viens de remettre en liberté.
— C’est moi qui vous ai conseillé de l’y mettre.
— Votre avis n’y est pour rien. J’ai reconnu qu’il est innocent et je souhaite qu’il ne se plaigne pas trop haut, car nous nous sommes mis, grâce à vous, dans un très mauvais cas. Mais, si encore il n’y avait que cela !… malheureusement, le prince Yalta ne se taira pas, lui. Il racontera que la police française est stupide et qu’elle arrête tout le monde, excepté les coupables. Savez-vous ce qu’il m’a déclaré, à la Morgue, après avoir reconnu sans hésiter le cadavre de Xénia ? Il m’a déclaré et démontré qu’elle ne pouvait avoir été tuée que par le groom et le cocher.
— Je vous l’avais dit.
— Oui, mais vous m’avez dit aussi que vous vous chargiez de nous les livrer quand le moment serait venu. Vous comptiez sans doute sur votre imbécile de domestique, celui qui était là tout à l’heure. Eh ! bien, ces deux bandits ont décampé aujourd’hui même.
— Il ne sera pas difficile de les rattraper.
— Il suffit que vous l’affirmiez pour que je sois convaincu du contraire. Les ordres sont donnés avec leurs signalements, mais s’ils échappent aux recherches, vous pouvez compter que l’affaire en restera là. Nous en avons assez des fausses pistes et nous jouerions trop gros jeu s’il nous arrivait de nous tromper encore une fois. Après avoir accusé le prince, vous finiriez par accuser la princesse…
— Hé ! hé ! ricana Piédouche, je n’aurais pas tort. Elle vient de décamper aussi, celle-là.
— Vous êtes libre, monsieur, de courir après elle, dit Jolras en se levant, car j’ai le regret de vous annoncer que vous n’aurez plus l’occasion de rendre à l’administration de prétendus services qui lui ont fait beaucoup de tort.
— Je me passerai fort bien d’elle, répliqua Piédouche. Je suis brûlé ici, car je me suis compromis pour vous au point de ne plus pouvoir reparaître à la Bourse. Je vais liquider et passer en Angleterre, où on rétribue à sa juste valeur la diplomatie privée.
Ce fut tout. M. Jolras n’était plus là pour répondre. Éric et Edmond échangèrent un regard. Ils s’étaient compris et ils n’eurent garde de laisser deviner à Laure qu’ils venaient d’apprendre, par hasard, que ce lugubre drame n’aurait pas d’autre dénouement que la disparition de la princesse Morphine.
C’était le seul qu’ils pussent souhaiter et ils le devaient à M Duroc.
Une jeune fille avait fait ce que de vieux policiers n’avaient pas su faire.
Le prince est retourné, non pas en Russie, mais au Caucase, où il achève de vivre, entouré de complaisants et de parasites.
Pas un gentilhomme russe ne veut voir ce sauvage qui finira entre un flacon d’alcool et un échiquier.
La princesse est dans l’Inde et on prétend qu’elle y a épousé un rajah.
Stéphane a étranglé Vacili pour lui voler sa part de l’or dont les avait gorgés leur maîtresse et il a été pendu en Angleterre.
Si le nouveau mari de Nadèje lui fait couper le cou, quand il sera las d’elle, Xénia sera vengée.
Piédouche est passé en Amérique et y exerce ouvertement la profession, très honorée là-bas, de détective.
Dominique n’a pas voulu l’y suivre, mais les Yankees croient encore à son coup d’œil, et il se console, en gagnant des dollars, de ses insuccès à Paris.
Éric s’est réveillé d’un mauvais rêve et songe à acheter une charge d’agent de change.
Edmond de Chemazé a épousé Laure Duroc et ils sont parfaitement heureux, en attendant qu’ils aient beaucoup d’enfants, comme dans les contes de fées.
Quant à M. Jolras, il a fini par savoir trop tard, que la tête de Xénia avait été repêchée sur la côte de Bretagne, non loin du château de la princesse Yalta.
Mais lorsqu’il l’a su, la princesse était loin.
L’affaire a été classée.
FIN.