‹ Le Coup d’œil de M. PiédoucheChapitre 6 sur 7 · VI

VI

En quittant la princesse, Edmond de Chemazé s’en était allé tout droit cité d’Antin.

Il n’avait plus rien à faire à la préfecture, car il savait bien que M. Jolras ne l’autoriserait pas à voir Éric et il lui tardait de rassurer Laure qu’il avait quittée la veille en lui promettant de revenir le lendemain.

Elle devait l’attendre avec impatience, car la journée tirait à sa fin, et peut-être l’accusait-elle déjà d’indifférence, ou tout au moins de négligence.

La promenade au Bois l’avait mené jusqu’à cinq heures passées et il s’était engagé à revenir le soir, à dix heures, prendre le thé chez la princesse.

Il le regrettait déjà cet engagement pris un peu à la légère, mais il n’y pouvait pas manquer, sous peine d’irriter cette femme qui tenait entre ses mains le sort de Duroc.

Il lui restait donc à peine le temps de s’entretenir avec sa fiancée qui n’espérait plus qu’en lui, et cet entretien ne l’inquiétait pas beaucoup moins que le rendez-vous de M Yalta.

Que dire à la sœur du prisonnier ? Fallait-il continuer à soutenir qu’Éric avait été enlevé par une femme, ou avouer la vérité, en l’assaisonnant d’assurances consolantes ?

Edmond inclinait à prendre ce dernier parti, car il lui paraissait difficile de tromper longtemps sa fiancée sur la cause de la subite disparition d’Éric, et de plus, il ne doutait pas que la princesse ne témoignât en faveur de son ancien amant. Il ne tenait qu’à elle de prouver qu’il était innocent et tout annonçait qu’elle était disposée à lui venir en aide, sinon le jour même, du moins à très bref délai.

Restait à savoir à quel prix elle mettrait ce service et de ce côté Edmond n’était pas tranquille, mais il se croyait de force à se défendre contre les tentations de séduction qu’il prévoyait.

Et en attendant l’entrevue décisive avec la princesse Morphine, il pouvait bien confesser à M Duroc que son frère, victime d’une méprise, avait été conduit au dépôt d’où il allait bientôt sortir. Laure devait apprendre tôt ou tard qu’il y était entré, car Éric n’était pas homme à lui cacher son aventure, lorsqu’elle aurait pris fin. Mieux valait qu’elle sût dès à présent à quoi s’en tenir.

Edmond la trouva tout en larmes, et aux premiers mots qu’il lui dit pour essayer de la calmer, elle l’interrompit en lui demandant :

— D’où venez-vous ?

La question était embarrassante et l’amoureux se garda bien d’y répondre catégoriquement.

— Pardonnez-moi d’avoir tant tardé dit-il. J’ai dû remplacer Éric, à la Bourse, et j’ai été retenu chez l’agent de change… j’avais à mettre en règle les opérations que j’ai faites pour son compte.

— Vous aussi, vous me trompez, murmura la jeune fille.

— Je vous jure que depuis hier, je ne me suis occupé que d’Éric, s’écria le fiancé, tout surpris de la tournure que prenait cette conversation à laquelle il s’était si longuement préparé.

Laure s’en prenait à lui, au lieu de s’informer de son frère. Que s’était-il donc passé et que voulait-elle dire en lui reprochant de la tromper ?

— Vous venez du Bois de Boulogne, où vous vous promeniez en voiture avec une femme, reprit Laure en le regardant fixement.

— Comment savez-vous cela ? demanda Edmond, stupéfait.

— Lisez ! dit-elle, en lui tendant un papier.

Il le prit et il vit que c’était un feuillet arraché d’un carnet de poche, un feuillet qu’on avait plié en quatre, après y avoir écrit au crayon ces trois lignes :

« Avertissez donc votre frère que votre amoureux lui a levé sa princesse. En ce moment, elle promène Edmond, dans son duc autour du lac. »

— C’est une infamie ! s’écria-t-il, et je devine qui l’a commise.

— Ce billet vient d’être remis au concierge par un cocher qui conduisait deux femmes.

— Deux coquines que vous avez entendues hier soir, à l’Hippodrome, où elles occupaient une loge à côté de la nôtre. Les propos qu’elles tenaient n’étaient que la préface de l’ignoble dénonciation qu’elles vous envoient. Elles ne nous ont pas pardonné, à Éric et à moi, de les avoir quittées dès le début d’un souper où Julien Fresnay m’avait entraîné. Et elles se vengent en me calomniant.

— Comment savez-vous que ce sont ces femmes qui m’ont écrit ?

— Je les ai rencontrées…

— Au Bois de Boulogne ! Et elles vous ont vu…

— Avec une étrangère dont Éric s’est follement épris, c’est vrai. Mais vous ne me soupçonnez pas, je l’espère, de m’occuper d’elle, et si je vous disais pourquoi j’ai consenti à monter dans sa voiture…

— Dites-le.

— J’étais allé chez elle pour lui parler d’Éric… je l’ai trouvée dans la cour de son hôtel, et elle n’a consenti à m’entendre qu’à condition que je l’accompagnerais.

— Lui parler d’Éric ! Elle ne l’a donc pas emmené comme vous l’affirmiez hier soir ?

— Je m’étais trompé.

— Non ; vous me trompiez. Mon frère n’est pas rentré. Je ne l’ai pas revu, depuis qu’il m’a quittée à la sortie de l’Hippodrome, et vous saviez qu’il ne reviendrait pas aujourd’hui, puisque vous vous êtes chargé de faire ses affaires. Où est-il ?

— Il a été arrêté… par erreur.

— Arrêté ! alors, cet homme qui l’a abordé sous le péristyle…

— Était un commissaire de police… et il n’a pas cru pouvoir relâcher Éric immédiatement… il l’a emmené…

— En prison ! mon frère est en prison ! sanglota la jeune fille.

— Il en sortira demain… peut-être ce soir… et excepté moi, pas un de ses amis ne sait qu’il y est.

— De quoi l’accuse-t-on ?

— De crimes auxquels personne ne croirait, si jamais cette aventure s’ébruitait. On l’a accusé d’abord d’avoir assassiné une femme qu’assurément il n’a jamais vue.

— Et c’est sur cette accusation absurde qu’on l’a traité comme le dernier des malfaiteurs !

— On l’accusait aussi d’avoir volé.

— Ah ! c’est le comble ! Et vous me cachiez ce malheur épouvantable !

— J’espérais qu’il serait mis en liberté ce matin et que vous ignoreriez toujours cette triste histoire. Mais je vous le jure encore, l’erreur a été reconnue… il va être relâché… seulement, il y a des formalités à remplir.

— Des formalités pour rendre justice à un innocent !…

— Une déposition à recueillir et qui va être faite par la personne qu’on suppose avoir été volée.

— Et cette personne, c’est…

— La princesse qui s’est emparée du cœur d’Éric et qui nous a tant fait souffrir. Elle m’a promis de déclarer elle-même qu’elle croyait votre frère incapable de s’approprier une somme d’argent qu’elle avait oubliée dans une maison où ils se rencontraient et qu’il a emportée pour la lui rendre.

— Et vous croyez à sa promesse !… Souvenez-vous donc qu’elle s’est fait un jeu de troubler sa raison, de l’arracher à sa sœur et à ses amis, de le pousser à sa perte. Cette femme n’a pas de cœur. Elle n’aura pas pitié de lui.

— Je ne compte pas sur son cœur. Mais elle est intéressée à le sauver. Si l’affaire avait des suites, son nom serait gravement compromis… elle est mariée.

— Nommez-la donc. C’est cette Russe qui venait le chercher jusqu’à la Bourse… Un jour que j’étais allée attendre Éric, je l’ai vu partir avec elle… et j’ai entendu dire autour de moi qu’elle avait des millions et que mon malheureux frère jouait sa réputation d’homme d’honneur, en s’affichant ainsi avec elle.

— Il l’a jouée peut-être, mais il ne l’a pas perdue… et l’affreuse mésaventure qu’il vient de subir le guérira de la fatale passion qu’une créature indigne lui avait inspirée.

— Elle ne réparera jamais le mal qu’elle nous a fait… et si elle consent à répondre de l’innocence d’Éric, c’est pour reprendre possession de lui et pour le torturer encore.

— Non… elle ne l’aime plus.

— Elle ne l’a jamais aimé. Et c’est à ce monstre que vous êtes allé demander grâce !

— Je ne lui ai pas demandé grâce. Je l’ai menacée, au contraire, et c’est à mes menaces qu’elle a cédé.

— Ou qu’elle a feint de céder, pour se donner le plaisir de vous compromettre, vous aussi. Elle y a réussi, puisque ces filles vous ont vu avec elle, dit Laure avec amertume. Il me manquait cette douleur… il ne vous manque plus que de revoir cette méchante femme

Edmond baissa les yeux et ne répondit pas. Il sentait bien que la pauvre enfant avait raison de lui reprocher sa promenade au Bois, en mauvaise compagnie, et il se prenait à douter des intentions de la princesse Morphine.

— Jurez-moi que vous ne la reverrez pas, lui dit la jeune fille.

— Même si j’y étais forcé pour sauver Éric ? demanda Edmond en rougissant.

— Vous avouez donc enfin qu’elle vous a imposé des conditions.

— Elle m’a demandé de revenir pour m’apprendre le résultat de la démarche qu’elle va faire auprès d’un homme qui a le pouvoir de rendre la liberté à votre frère.

— Et… vous irez ?

— Oui… si vous ne me défendez pas d’y aller.

— Vous êtes maître de vos actions. Mais je veux tout savoir. Qui donc mon frère était-il accusé d’avoir assassiné ?

— Je crois qu’on l’accusait d’avoir assassiné la princesse Yalta. C’est vous dire que son innocence est déjà reconnue. La princesse avait quitté Paris sans qu’on sût où elle était. Elle a reparu et l’accusation est tombée d’elle-même.

— Et c’est sur le seul fait de l’absence de la princesse qu’on se basait pour l’accuser ?

— Je ne l’affirmerais pas. J’ai su que récemment on a trouvé au bord de la Seine le cadavre d’une femme, et j’ai eu la pensée que la police avait cru que ce cadavre était celui de la princesse.

— Comment a-t-on pu s’y tromper ! Tout Paris la connaît.

— Pardonnez-moi d’entrer dans des détails horribles… ce corps avait été complètement dépouillé de ses vêtements et… la tête manquait.

— C’est étrange, murmura la jeune fille, en mettant la main sur son front, comme on fait quand on cherche à se rappeler un souvenir envolé.

— Qu’importe, du reste, reprit Edmond, que cette histoire se rattache ou non à la méprise qu’Éric a payée si cher ? Le commissaire m’a dit lui-même qu’il n’était plus question de cette accusation ridicule.

— Le commissaire qui a arrêté Éric ?

— Lui-même.

— Vous l’avez vu ?

— Ce matin, et c’est lui qui m’a conseillé de me présenter chez la princesse Yalta. J’ai pu aborder ce monsieur, grâce à la recommandation que j’ai arrachée à un homme qui n’a pas peu contribué à l’arrestation d’Éric… L’homme que vous avez vu hier dans la loge de ces drôlesses.

— J’en avais le pressentiment. Sa figure m’inspirait une antipathie que je ne m’expliquais pas… Sans doute, il était venu là pour espionner mon frère ?

— J’en suis convaincu, quoiqu’il nie énergiquement sa connivence avec la police. Nous avons, Éric et moi, le malheur de le connaître, parce qu’il fréquente la Bourse où il se fait passer pour un ancien diplomate. Je l’ai menacé de le dénoncer, s’il refusait de m’indiquer le moyen d’arriver jusqu’à ce chef supérieur qui m’a reçu aujourd’hui et il me l’a indiqué, tout en protestant que je me trompais sur son compte… ce qu’il y a de singulier, c’est qu’au moment où j’ai rencontré la princesse dans la cour de son hôtel, il entrait, lui, chez le prince.

— Oui, c’est singulier, murmura M Duroc, qui depuis un instant, semblait s’absorber dans ses pensées.

— J’ai prévenu la princesse que cet homme était un espion, reprit Edmond, et elle m’a répondu : j’en suis sûre et je me charge de lui.

— Et elle habite près de la place de l’Étoile, je crois, demanda Laure, toujours distraite.

— Oui, rue de Tilsitt.

— C’est bien, quand vous reverrai-je ?

— Vous me renvoyez !

— Je désire être seule. Revenez avec Éric. À quelque heure que ce soit, vous me trouverez, si vous me le ramenez. Et Dieu veuille que ce soit cette nuit !

C’était un congé en bonne forme que M Duroc signifiait à Edmond de Chemazé, qui n’était pas en situation de réclamer.

Il s’était mis dans son tort en se montrant publiquement avec la princesse Yalta et pour se faire pardonner cette promenade compromettante, il n’avait qu’à tirer le malheureux Éric des griffes de la police.

Laure le lui disait en termes assez clairs et l’autorisait ainsi, peut-être sans le vouloir, à retourner chez la Princesse qui pouvait d’un mot sauver son amant en s’épargnant à elle-même une grosse humiliation.

— Je vous demande vingt-quatre heures, dit Edmond à sa fiancée, et je vous supplie de croire que, si je vous ai offensée, c’est la fatalité qui en est cause. Je ne pouvais pas prévoir que cette femme me forcerait à monter dans sa voiture.

— Ne vous justifiez pas, répliqua vivement la jeune fille. Je ne doute ni de votre amitié pour mon frère, ni de votre amour pour moi. Je souhaite seulement que vous ne vous berciez pas d’illusions et je vous préviens que j’agirai de mon côté. Nous ne serons pas trop de deux pour délivrer Éric.

Edmond allait insister, mais d’un geste elle lui imposa silence, et il sortit sans oser ajouter un seul mot.

Il n’osa pas non plus se demander ce que M Duroc allait faire pour venir au secours de son frère. Elle ne pouvait rien pour le prisonnier et la déclaration qu’elle venait de lancer n’était sans doute qu’un propos en l’air, l’expression d’un désir violent plutôt que l’annonce d’un projet sérieux et mûrement réfléchi.

D’ailleurs, quoi qu’elle fît, il comptait bien la gagner de vitesse, puisqu’il espérait en finir, le soir même, avec la princesse.

Il lui restait quelques heures à employer avant d’aller au rendez-vous qu’elle lui avait donné. C’était juste le temps de rentrer pour faire sa toilette du soir et de dîner dans le premier restaurant venu, car il ne mangeait pas chez lui, ayant toujours vécu en garçon, moins par économie que par indifférence. Les détails de ménage l’ennuyaient.

Il habitait rue Saint-Georges, à deux pas de la cité d’Antin, dans un modeste appartement, et il n’avait pour le servir qu’une vieille bonne qu’il avait fait venir du fond de la province où il était né et où il possédait quelque bien.

Il allait sortir de la maison de Duroc, lorsque, à son grand étonnement, il vit, arrêté devant la porte, un superbe landau à huit ressorts, attelé de deux chevaux magnifiques et conduit par un cocher en livrée éblouissante.

Deux valets de pied aussi galonnés que le cocher se tenaient debout sur le trottoir et un peu à l’écart, pendant que le maître, à demi couché dans la voiture, parlementait avec le concierge, mandé sans doute par un des domestiques.

L’équipage faisait sensation dans la Cité et quelques habitants curieux étaient sortis pour l’admirer.

— J’ai l’honneur de répéter à monsieur que M. Duroc n’est pas chez lui, disait le concierge, sa calotte grecque à la main.

— Ça m’est égal. Il faut que je lui parle et je veux qu’on me le trouve, répondait le personnage qui menait ce train royal.

— Je ne demanderais pas mieux que d’aller le chercher, mais je ne l’ai pas vu depuis hier et je ne sais pas où il est.

Monsieur, qui est son ami et qui descend de chez lui, le sait peut-être, ajouta le portier en désignant Edmond qui était resté là, cloué sur place par la stupeur, quand il avait entendu prononcer le nom de Duroc.

— Eh bien ! alors, venez ici, vous ! cria le monsieur, du haut des coussins où il trônait.

Edmond, rouge de colère, s’avança, écarta rudement l’obséquieux gardien de la loge, et dit à l’homme qui l’interpellait :

— Pour qui me prenez-vous donc, je vous prie ?

— Pour un ami du sieur Duroc, parbleu !

— Le sieur Duroc vous vaut bien ; moi, je m’appelle Edmond de Chemazé et je ne tolère pas les insolences. Vous me rendrez raison de celle-ci. Votre carte.

Le monsieur, sans s’émouvoir, tira de sa poche un papier, le déplia, et, après y avoir jeté les yeux :

— Edmond de Chemazé, rue Saint-Georges, 43 ; c’est bien ça.

— Que signifie ?…

— Ne vous fâchez pas et montez dans ma voiture.

— Moi ! que je monte…

— Parfaitement. Je me proposais d’aller chez vous, si je ne rencontrais pas votre ami. Nous irons ensemble.

— Pour quoi faire ?

— J’ai à vous parler de choses qui vous intéresseront.

— Je ne parle pas aux gens que je ne connais pas.

— C’est vrai, au fait !… vous ne me connaissez pas… mais vous connaissez certainement mon nom. Je suis le prince Yalta.

La foudre tombant aux pieds d’Edmond ne l’aurait pas plus atterré que cette simple énonciation d’un nom et d’un titre. Comment le mari de la princesse Morphine connaissait l’existence et l’adresse d’Éric Duroc et d’Edmond de Chemazé ? Que pouvait-il leur vouloir ? Et quel parti prendre ? Accepter ou refuser cette étrange invitation ? La question se posait au fiancé de Laure, comme elle s’était déjà posée, lorsque la princesse l’avait mis en demeure de l’accompagner au Bois de Boulogne. Seulement, le cas n’était pas le même et l’amoureux Edmond ne risquait pas de se compromettre en se laissant voir dans le landau du prince.

— J’ai à vous parler de ma femme, reprit tranquillement ce seigneur étonnant.

Àcette déclaration, Edmond n’y tint plus. C’était la clef de tous les mystères que lui offrait là le descendant des rois de Crimée ; car assurément, au cours de l’entrevue proposée par ce boyard, il allait être question des crimes qu’on imputait à Duroc et de son arrestation. Rejeter l’invitation, c’eût été manquer une occasion qui ne se représenterait plus.

— Je vous emmènerais bien chez moi, reprit le prince, mais les gens de ma femme nous verraient et ils iraient l’avertir. Chez vous, nous ne serons pas dérangés et c’est plus près. Montez donc, mon cher.

Ce : « mon cher » fit tressaillir le gentilhomme angevin qui n’était point accoutumé à ces dédaigneuses familiarités de grand seigneur, et comme il hésitait encore :

— Montez, que diable ! insista le mari débonnaire. Je n’ai pas de mauvais desseins contre vous, je vous le jure. Vous m’inspirez plutôt de la sympathie et vous en aurez la preuve quand vous aurez entendu ce que j’ai à vous dire.

Edmond avait peur que Laure ne se mît au balcon et n’assistât d’en haut à ce nouvel enlèvement. Il céda pour mettre fin à la scène qui se jouait à la porte de sa fiancée.

Un des valets de pied ouvrit la portière, et l’ami de Duroc prit place à côté du prince sans articuler un seul mot.

Àpeine était-il assis, que l’attelage partit comme un trait. Le valet de pied avait reçu l’adresse d’Edmond et l’avait probablement transmise au cocher qui n’attendait qu’un coup de sifflet pour rendre la main à ses chevaux.

Le prince commandait au sifflet, sous prétexte que jadis il avait servi dans la marine russe.

Au moment où l’équipage débouchait dans la rue de Provence, une voiture fermée arrivait devant l’entrée de la Cité et Edmond, qui s’était tourné de façon à ne pas regarder le prince, crut apercevoir à travers la glace de cette espèce de berline assez mal tenue deux têtes qu’il connaissait bien : celle de Piédouche et celle du chef de division Jolras.

Sa première pensée fut de se demander : où vont-ils ? Serait-ce chez Duroc ?

Leur voiture s’était arrêtée pour laisser passer le huit-ressorts. Edmond se retourna et vit qu’au lieu d’entrer dans la Cité, elle continuait à suivre la rue de Provence derrière le landau princier qui eut tôt fait de la distancer.

La rencontre ne lui sembla pas moins bizarre. Il ne s’attendait guère à retrouver au centre de Paris Piédouche qu’il avait vu deux heures auparavant traverser la cour de l’hôtel de la rue de Tilsitt. Mais l’entretien qui se préparait le préoccupait bien davantage, et, comme les deux policiers n’avaient pas fait mine de le reconnaître, il avait oublié cet incident, lorsqu’il arriva rue Saint-Georges.

Le prince, lui, n’avait rien vu. Il fumait une cigarette énorme et il suivait des yeux les bouffées de fumée qu’il envoyait au ciel.

— C’est là que vous demeurez ? demanda-t-il, lorsque le landau s’arrêta devant la porte d’une maison d’apparence convenable.

— Oui, à l’entresol, dit Edmond, qui était déjà sur le trottoir.

— Tant mieux. Je me figurais que c’était sous les toits. Nadèje chante volontiers le refrain de Béranger :

Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

Edmond s’abstint de relever cette boutade, qui lui donnait cependant un aperçu des surprises que le prince lui réservait. Il le conduisit à son appartement, il l’y fit entrer, s’asseoir et il prit un siège en face de lui, tout cela sans desserrer les dents.

— C’est propre chez vous, dit le prince, après avoir regardé autour de lui. Je crois même, Dieu me pardonne, que vous avez des objets d’art. Vous êtes donc à votre aise ?

— Que vous importe ? répliqua sèchement Edmond.

— Oh ! rien… seulement, j’aurais préféré que vous fussiez pauvre, parce que vous vous seriez décidé plus facilement.

— Je ne comprends pas… et je suppose que vous n’êtes pas venu ici pour me parler de ma fortune.

— Non. Je viens vous parler de ma femme, je vous l’ai déjà dit.

— Je comprends encore moins.

— Vous êtes cependant fort bien avec elle, puisque, aujourd’hui même, elle vous promenait au Bois.

Edmond tombait de son haut. Était-ce donc une scène de jalousie que venait lui faire ce Russe qui passait à bon droit pour être le plus insouciant des maris ?

— Qui vous a dit cela ? demanda-t-il froidement.

— Des gens qui vous ont vus ensemble et qui ont pris la peine de m’avertir. Ils m’ont écrit du pavillon d’Armenonville et ils ont ajouté à leur lettre des indications intéressantes… par exemple, votre adresse… et l’adresse de votre ami, M. Éric Duroc…

Edmond comprit, cette fois. Évidemment, les deux coquines qu’il avait rencontrées au Bois s’étaient empressées de le dénoncer au prince, et après avoir remis la dénonciation au portier de l’hôtel Yalta, elles s’étaient avisées d’ajouter une infamie à cette mauvaise action.

Le billet au crayon que Laure avait reçu devait avoir été griffonné dans la victoria, par Lucie Travers, en descendant l’avenue des Champs-Élysées.

Jusqu’où étaient allées ces créatures en signalant au prince la présence d’Edmond dans la voiture de sa femme ? C’est ce que l’ami d’Éric ne savait pas encore. Mais, quoi qu’il en fût, il eût été puéril de mentir.

— Je n’ai pas de motif pour me cacher d’avoir accompagné au Bois de Boulogne M la princesse Yalta, dit-il. C’est elle-même qui m’y a invité. J’étais venu pour la voir. Elle allait sortir en voiture et…

— Oh ! ne vous excusez pas. Nadèje est bien libre de voiturer ceux qui lui plaisent. Et ne me donnez pas d’explications. Je n’en ai pas besoin. Je suis suffisamment renseigné… sauf sur un point. Je voulais pour l’éclaircir m’adresser de préférence à votre ami M. Duroc. Je me suis donc présenté chez lui et je ne l’ai pas rencontré, vous en êtes témoin. Heureusement, vous vous êtes trouvé là. Vous vous êtes nommé et vous avez bien voulu m’accorder un entretien qui me dispensera peut-être de recourir à M. Duroc.

Ces préliminaires n’éclairaient pas Edmond qui restait dans une incertitude inquiétante, mais qui aimait mieux se taire que de poser des questions maladroites. Il voulait, comme on dit, voir venir.

— Il faut que je vous rassure tout d’abord sur mes intentions, continua le prince avec un calme parfait. Vous vous imaginez peut-être que je viens vous chercher querelle.

Edmond fit un signe de dénégation.

— Je n’en ai jamais eu la pensée, car, tout compte fait, je suis votre obligé et je voudrais m’acquitter envers vous.

Edmond ouvrit de grands yeux. Il n’y était plus du tout.

— Mais avant de vous expliquer de quelle façon je compte vous prouver ma gratitude, j’ai à vous poser une question à laquelle je vous prie de répondre franchement.

— Parlez ! dit Edmond, de plus en plus intrigué.

— Lequel, de vous ou de M. Éric Duroc, est en ce moment l’amant de la princesse Yalta ?

Posée par le mari de la princesse Morphine, cette question pouvait passer pour un comble de cynisme, à moins qu’elle ne cachât un piège.

Le Russe espérait peut-être arracher à Edmond de Chemazé l’aveu d’une liaison qu’il feignait de connaître et qu’il en était seulement à soupçonner.

Quoi qu’il en fût, Edmond n’était pas obligé de répondre, et il jugea que, pour éviter de s’expliquer, il n’avait rien de mieux à faire que de se fâcher.

— Vous vous moquez de moi, je pense, dit-il sèchement. Si vous êtes venu ici pour me mystifier, je ne suis pas disposé à le souffrir, et je n’en entendrai pas davantage.

— Bon ! dit le prince sans s’émouvoir, je comprends vos scrupules. Un galant homme n’avoue jamais qu’il est l’amant d’une femme… surtout quand c’est le mari qui l’interroge. Mais je vais vous mettre à l’aise. Apprenez que je sais, à n’en pas douter, que depuis plusieurs mois, M. Éric Duroc est du dernier bien avec ma femme. Comment ne le saurais-je pas, lorsque tout Paris le sait ? Elle a pris plaisir à s’afficher avec lui. Elle va le chercher à la Bourse, elle le reçoit chez elle… je crois même qu’elle l’emmène quand elle voyage…

— Si vous croyez avoir à vous plaindre de M. Duroc, pourquoi vous adressez-vous à moi ?

— Parce que je ne suis pas sûr que le règne de M. Duroc dure encore. Les personnes qui m’ont écrit prétendent que vous lui avez succédé depuis quelques jours, et maintenant que je vous connais, je ne m’étonne pas que vous l’ayez remplacé, car on me l’a montré une fois, et vous êtes mieux que lui.

Edmond fit un geste de dégoût. L’impudence de ce mari le révoltait.

— Oh ! ne me jugez pas sans me connaître, reprit le Prince qui lisait sur le visage du jeune homme. Je ne suis pas Français, moi, et, je ne me gouverne pas d’après les principes des gentilshommes civilisés. Je suis un sauvage de race royale. Le Czar dont les ancêtres ont dépouillé les miens m’a marié, sans me consulter, quand j’avais vingt ans, à une de ses plus riches sujettes, et m’a rendu une petite partie de mes biens, à condition que j’épouserais une femme que je n’avais jamais vue. J’aurais refusé si j’avais su ce qu’elle valait. Je l’ai appris, depuis, à mes dépens, et j’ai réglé en conséquence mes rapports avec elle.

Il a été convenu que nous quitterions la Russie, et qu’elle vivrait à sa guise en me laissant vivre à la mienne. Elle a usé et abusé de la liberté que je lui laissais. Mais c’était à charge de revanche, et elle vient de déchirer le pacte conclu entre nous. Elle est venue aujourd’hui me faire une scène à propos d’une fille qui la sert et qu’elle me reproche de lui avoir enlevée. Je l’ai reçue comme elle le méritait. Mais ce n’est pas assez. Je vais me séparer d’elle définitivement.

— Vos querelles ne me regardent pas et je ne devine pas dans quel but vous venez me les raconter.

— Il est possible que je m’adresse mal et quand je serai sûr que M. Duroc n’a pas rompu avec Nadèje, j’irai lui répéter ce que je vais vous dire, ne sachant pas encore à quoi m’en tenir sur ce point important.

Je suis résolu à demander le divorce et je l’obtiendrai certainement. J’obtiendrai même, je l’espère, que ma femme soit privée du droit d’administrer sa fortune et de jouir de ses revenus. Le scandale a été tel que les tribunaux russes m’accorderont cette compensation. Mais j’ai encore pitié de cette folle et je lui offre un moyen d’éviter la ruine. Qu’elle parte, après s’être engagée par écrit à ne jamais rentrer en Russie ni en France, et je m’engagerai, moi, à la laisser tranquille. Elle ira vivre en Amérique, en Turquie ou aux Indes, peu m’importe, pourvu que je n’entende plus parler d’elle.

— Il m’importe encore moins, à moi, et je ne comprends pas où vous voulez en venir.

— À vous prier, vous ou votre ami, de lui signifier mon ultimatum.

— Ah ! c’est trop fort, et je…

— Laissez-moi achever. Vous me répondrez ensuite.

Je ne veux pas revoir ma femme ; je ne veux même pas lui écrire. Mes ordres sont donnés. Elle n’entrera plus chez moi et je ne recevrai pas les lettres qu’elle pourrait m’écrire. Tout est fini entre elle et moi. Et j’exige que d’ici à vingt-quatre heures, elle ait quitté l’hôtel.

Or, je la connais et je sais qu’elle ne partira pas seule. Il lui faut quelqu’un à torturer et elle ne cédera qu’aux instances de son amant du jour. Cet amant, je pensais que c’était M. Duroc, lorsque j’ai reçu la lettre qui m’apprend que vous venez de le remplacer dans ses bonnes grâces. Je suis allé cependant chez votre ami et le hasard a fait que je vous ai rencontré à sa porte. Je n’ai pas le temps de courir après lui. C’est donc à vous que j’expose la situation. Vous le préviendrez ou vous agirez sans lui, comme il vous plaira.

Ce que je vous demande c’est de faire en sorte que la princesse soit informée de ma résolution irrévocable. Vous lui conseillerez de m’obéir et vous ajouterez que, si elle refuse, elle ne tardera pas à s’en repentir… vous pourrez même ajouter que je ne vous empêche pas de la suivre dans son exil doré.

— Assez, monsieur, dit Edmond en se levant. Vous m’insultez et je ne tolérerai pas que vous m’insultiez plus longtemps. Sortez ! mes témoins seront chez vous dans une heure.

— Épargnez-vous la peine de me les envoyer. Je ne les recevrais pas, dit nonchalamment le prince. Puisque vous le prenez sur ce ton, je m’en vais. Mais retenez bien ceci : s’il arrive malheur à Nadèje, c’est vous qui l’aurez voulu… car je vous ai proposé un moyen de la sauver et vous n’avez pas jugé à propos de m’écouter.

Ayant dit, le prince se leva aussi et il allait gagner la porte, quand un coup de sonnette résonna dans l’appartement.

Edmond tressaillit. Il n’attendait pas de visite et il était dans une disposition d’esprit à s’inquiéter du moindre incident. Rien ne pouvait lui déplaire davantage que d’être surpris causant avec le prince Yalta, et il hésitait à ouvrir.

— Qu’attendez-vous ? lui demanda ce mari philosophe. Qui vous empêche de recevoir ? Il y a plusieurs pièces dans votre appartement. Laissez-moi ici. Je m’engage à ne pas chercher à voir la personne qui va entrer… alors même que ce serait ma femme.

Edmond eut envie de sauter à la gorge de cet impudent Moscovite, mais il se contint de peur de compliquer encore la situation et il courut à la porte, où l’appelait un second coup de sonnette, plus vigoureux que le premier.

Il avait eu soin d’enfermer le prince pour l’empêcher d’entendre le dialogue qui allait s’engager avec le visiteur dont l’insistance l’exaspérait, et il s’apprêtait à recevoir fort mal cet importun.

Il demeura stupéfait en se trouvant face à face avec l’homme de la Préfecture, avec ce Jolras qu’il venait de rencontrer en voiture, flanqué de son acolyte Piédouche.

Ce personnage le salua poliment et lui dit en souriant :

— Rassurez-vous, monsieur, je n’ai affaire qu’au prince Yalta qui est chez vous.

— Comment savez-vous qu’il y est ? balbutia Edmond, tout abasourdi.

— Je vous ai vu passer avec lui…

— Et vous m’avez suivi. C’est M. Piédouche qui vous l’a désigné et il n’a pas osé se présenter lui-même. Vous ne nierez plus maintenant que ce drôle est de la police.

— Qu’il en soit ou non, veuillez me mettre en présence du prince.

— Non, il me prendrait pour un de vos auxiliaires. Attendez-le dans la rue, si vous voulez ; il va sortir.

— Je préfère lui parler ici, et je vous invite à me laisser entrer… dans votre intérêt et dans l’intérêt de votre ami Duroc. D’ailleurs, ce que j’ai à dire au prince n’a rien qui puisse le blesser ou l’inquiéter. Il s’agit d’un renseignement à lui demander.

Le nom de Duroc décida Edmond. Peu lui importait après tout que ce Russe qu’il méprisait se trompât sur son compte et l’espoir de servir la cause d’Éric primait toute autre considération.

Il livra passage à M. Jolras et il l’introduisit dans la chambre où le mari de la princesse Morphine attendait.

Le fonctionnaire de la préfecture l’aborda par ces mots, qui mettaient Edmond hors de cause :

— Veuillez m’excuser, prince, de venir vous chercher ici. J’allais chez vous, lorsque ma voiture a croisé la vôtre. Je me suis permis de vous suivre et on m’a dit en bas que vous veniez d’entrer avec un monsieur qui habite à l’entresol…

— Je ne vous connais pas. Qui êtes-vous et que me voulez-vous ? demanda dédaigneusement Yalta.

— Je suis magistrat et je viens vous prier de vouloir bien m’accompagner au Palais de Justice pour reconnaître une femme qui a fait partie de votre maison. Elle est russe et elle se nomme Xénia.

— Ah ! fit le prince, sans manifester le plus léger étonnement.

— Il s’agit d’une simple formalité qui prendra fort peu de temps.

— Fort bien. Je suis prêt à vous suivre. Vous n’emmenez pas monsieur ?

— C’est tout à fait inutile, répondit Jolras, non sans laisser percer sur son visage quelque surprise. Vous penserez sans doute comme moi qu’il vaut mieux ne pas arriver au palais dans votre équipage. J’ai ma voiture en bas.

— Parfait. Je vais renvoyer mes gens. Venez.

Edmond tombait de son haut. Comment, ce seigneur si hautain se rendait-il à la première réquisition d’un homme qui cachait à peine, sous le titre équivoque de magistrat, sa qualité de commissaire de police, et cela sans demander d’explications, et pour reconnaître une servante ? Il savait donc de quoi il s’agissait. Sans doute de cette esclave à propos de laquelle la princesse lui avait fait une scène.

Et que signifiait cette question adressée à Jolras : vous n’emmenez pas monsieur ? Le prince semblait l’avoir lancée comme la flèche du Parthe pour atteindre Edmond, en donnant à entendre que sa présence au palais de justice ne serait pas inutile.

— Adieu ! reprit-il en lançant à l’ami d’Éric un regard significatif. Suivez le conseil que je viens de vous donner et hâtez-vous de le suivre. Les heures sont des jours et les minutes sont des heures.

Edmond ne répondit pas. Il avait complètement perdu pied sur le terrain mouvant de cette nouvelle situation, et il cherchait, sans y réussir, à coordonner les idées que lui suggéraient coup sur coup ces événements étranges.

M. Jolras prit congé de lui en s’excusant de l’avoir dérangé, mais ce n’était que pour la forme, car il appuya ses excuses d’un coup d’œil évidemment destiné à rassurer l’ami du prisonnier.

Le prince descendit tranquillement l’escalier, donna en russe un ordre à son valet de pied, alluma une nouvelle cigarette, et monta sans se faire prier dans la voiture de M. Jolras.

Ce respectable véhicule avait bien l’air d’appartenir à une administration de l’État. Il n’était pas neuf ; les chevaux, à en juger par leur maigreur, ne devaient pas manger beaucoup d’avoine, et le chapeau râpé du cocher était orné d’une cocarde tricolore.

Le Prince ne parut pas prendre garde à ces détails et à peine assis à la droite du haut policier qui le conduisait, il se mit à regarder par la portière, probablement pour lui faire comprendre qu’il ne tenait pas à entrer en conversation avec lui.

Jolras, du reste, n’essaya pas d’engager un dialogue inutile. Il était fixé sur le cas du Prince et il réservait pour un autre moment les questions qu’il aurait pu lui adresser.

Le voyage ne fut pas très long. Les chevaux, vigoureusement fouaillés, avaient fini par prendre un trot assez allongé.

La nuit tombait au moment où ils étaient partis de la rue Saint-Georges et elle était venue tout à fait lorsqu’ils s’arrêtèrent sur un quai, au coin d’un pont.

— Nous sommes arrivés, prince, dit Jolras en descendant lestement.

Le prince en fit autant et dit d’un ton ironique :

— Alors, ce petit monument, c’est le Palais de Justice ? Je me le figurais tout autrement.

— Non, prince, dit Jolras ; ce n’est pas le Palais de justice. J’aurai probablement l’honneur de vous y conduire tout à l’heure. Mais nous avons ici une première formalité à remplir, et si vous voulez bien me suivre, ce sera très vite fait.

— Oh ! je ne suis pas pressé, répondit le Russe, sans cesser de fumer son éternelle cigarette.

Deux hommes se trouvaient là, comme par hasard, battant le pavé le long d’une palissade au milieu de laquelle il y avait une porte que l’un d’eux se hâta d’ouvrir.

Jolras fit passer devant le prince Yalta, qui regardait curieusement autour de lui.

— Tiens ! voici la Seine, dit-il en montrant la rivière qui coulait au pied d’un mur droit sur lequel s’élevait une maison basse et blanchie à la chaux. Cette bâtisse doit être très humide… Qui diable peut loger ici ?

— Veuillez entrer, reprit Jolras en lui indiquant une porte ouverte, au seuil de laquelle se tenait un individu habillé à peu près comme un garçon de bureau de ministère.

Le prince suivit sans difficulté ce subalterne, qui le conduisit à travers un corridor assez mal éclairé.

Jolras venait en serre-file.

— Nous y sommes, dit-il après avoir pris les devants et soulevé un rideau de serge verte.

Le prince fit encore quelques pas et s’arrêta court.

Il avait sous les yeux un étrange spectacle.

La lumière crue de plusieurs becs de gaz tombait d’aplomb sur une table de marbre noir placée au milieu d’une salle carrée dont le plafond était voûté.

Et sur cette table se dessinait sous une couverture de toile cirée une forme humaine.

Jolras observait attentivement le prince, qui ne broncha point et qui dit d’une voix calme :

— Je comprends maintenant. Nous sommes à la Morgue.

— Comprenez-vous aussi pourquoi je vous y ai amené ?

— Vous me l’avez dit ou à peu près. Il s’agit de reconnaître le corps d’une femme qui servait dans ma maison.

— Je n’ai pas dit : le corps.

— Non, mais j’ai deviné. Je sais que cette femme a disparu. Lorsque vous m’avez parlé d’elle, j’ai pensé qu’elle était morte et comme je tenais à m’en assurer, j’ai consenti à vous suivre. C’est donc elle qui est là ?

— Je n’en sais rien. Et c’est pour le savoir que je suis allé vous chercher.

— Pourquoi moi et pas quelqu’un de mes gens ? Ils la connaissent tous. Je l’ai amenée à Paris et elle m’appartient depuis qu’elle est née.

— Ils connaissent son visage, mais… regardez ! dit Jolras en faisant signe au garçon de salle d’enlever la couverture.

Le corps nu apparut en pleine lumière. On l’avait embaumé et l’opération avait merveilleusement réussi. On aurait pu croire que Xénia était morte la veille.

Le sang-froid du prince ne tint pas devant ce lugubre tableau ; il pâlit et il murmura :

— Décapitée ! c’est horrible.

— Est-ce elle ? demanda M. Jolras. Approchez-vous, si vous n’avez pas peur.

— Peur ! non… je n’ai pas peur des morts. Je suis révolté, voilà tout. Xénia avait sur l’épaule gauche deux de ces signes qu’on appelle en français des grains de beauté.

— Voyez !… ils y sont.

Le prince eut le courage de s’avancer jusqu’à toucher la table.

— C’est vrai, dit-il, et l’ongle du petit doigt de la main droite est encore teint en rose. C’est une mode orientale que les femmes n’ont pas adoptée en France. Rien qu’à cette particularité, je reconnaîtrais Xénia qui avait conservé cet usage de son pays. Elle était née au pied des montagnes du Caucase.

— Alors c’est elle ?

— Oui, je l’affirme.

— Cela suffit. Veuillez me suivre.

— Au Palais de Justice ? À quoi bon maintenant ?

— Non. Dans le bureau du greffier, au bout de ce couloir.

Le prince suivit, sans faire la moindre observation. On eût dit qu’il avait prévu tout ce qui lui arrivait.

Jolras le conduisit dans une pièce où tout était préparé pour les recevoir : deux fauteuils et deux lampes allumées.

— Vous désirez sans doute que je signe ma déclaration, dit le prince en s’asseyant.

— Plus tard, répondit le supérieur de Piédouche. Je vous prie de répondre d’abord à certaines questions.

— Très volontiers, à condition que vous répondrez à celles que je vais vous adresser. Xénia a été assassinée, n’est-ce pas ?

— Oui, et d’une étrange façon. On lui a coupé la tête avec un sabre. On l’a dépouillée de ses vêtements : on a enfermé le corps dans un sac qui a été trouvé sur le bord de la Seine.

— Quand ?

— Dimanche dernier, à trois heures du matin. L’homme qui le portait l’a abandonné pour échapper à des gens qui le poursuivaient et s’est jeté dans la rivière.

— Et la tête n’a pas été retrouvée ?

— Non.

— Alors, vous ignorez par qui le crime a été commis ?

— Jusqu’à présent, oui, mais on est sur la trace des assassins.

— Je souhaite qu’on les prenne et qu’on les traite comme ils le méritent.

— Si je vous disais que nous sommes à peu près sûrs qu’elle a été tuée par deux de vos domestiques ?

— Lesquels ? demanda le prince sans sourciller.

— Un cocher nommé Stéphane, et un groom nommé Vacili.

— Ceux-là ne sont pas à mon service. Ils sont au service de ma femme. Xénia aussi était au service de ma femme.

— Voulez-vous dire que les meurtriers ont obéi à un ordre donné par la princesse ? demanda vivement Jolras.

— Pas le moins du monde. La princesse aimait beaucoup Xénia qui lui était très attachée ; pourquoi aurait-elle voulu se défaire d’une servante agréable et dévouée ? Ces deux coquins sont bien capables d’avoir assassiné Xénia pour la voler… ou tout simplement pour se débarrasser d’elle. Xénia les gênait. Et si vous les soupçonnez, je m’étonne que vous ne les ayez pas déjà fait arrêter.

— J’ai pensé qu’il convenait de vous interroger d’abord.

— Je vous sais un gré infini de cette attention, mais je vous répète que je ne suis pas en état de vous renseigner. Je n’ai aucune autorité sur eux et je ne les vois presque jamais.

— Vous ne les avez pas fait appeler dans la nuit de samedi à dimanche, la semaine dernière ?

— Qui vous a dit cela ? serait-ce par hasard un intrigant qui s’est introduit chez moi sous le nom de Disney ? oui, ce ne peut être que lui. J’avais déjà eu l’idée que ce drôle devait appartenir à la police ; je vois maintenant que j’avais deviné. Je l’ai mis à la porte aujourd’hui même, mais il se trouvait là quand ma femme est venue me reprocher de m’être servi de son groom et de son cocher. Elle a quitté Paris précisément samedi et elle n’a trouvé personne pour la conduire à la gare du chemin de fer. Je lui ai répondu qu’elle se trompait, mais je n’ai pu la convaincre. Elle a préféré croire ce que ces deux chenapans lui ont dit pour s’excuser. Je pensais, moi, qu’ils avaient passé la nuit au cabaret. Mais il est très possible qu’ils l’aient employée à commettre un crime. La princesse venait de partir et, contre son habitude, elle n’avait pas emmené sa femme de chambre. Ils ont pu attirer Xénia dans un guet-apens… car je suppose qu’ils n’ont pas eu l’audace de l’égorger dans mon hôtel…

— Non… nous savons où le coup a été fait. Voudriez-vous me dire maintenant si vous êtes resté chez vous samedi soir ?

— Diable ! vous m’embarrassez beaucoup… je ne sors presque jamais et quand, par exception, je sors, je n’enregistre pas mes sorties… cependant, il me semble… oui, c’est bien samedi que j’ai dîné au club avec quatre de mes compatriotes… après le dîner, nous avons joué et la partie a duré jusqu’au jour. Vous me faites même souvenir que j’ai gagné deux ou trois mille louis qui doivent avoir été déposés à la caisse du cercle par les perdants et que je ne suis pas encore allé réclamer cette somme.

— Alors, au cercle on trouverait la preuve que vous y êtes entré samedi soir et que vous n’en êtes sorti que dimanche matin.

— Probablement. Le caissier doit avoir des livres où il inscrit à leur date les sommes qu’il reçoit. D’ailleurs, vingt membres du cercle m’ont vu tailler le pharaon… un jeu de l’autre siècle que nous jouons encore en Russie.

— Ces témoignages suffiront… et je vais…

— Ah ! ça, vous me soupçonnez donc ! dit le prince en riant. Vous vous figurez que j’ai fait tuer Xénia… car vous ne pensez pas que je l’aie tuée moi-même, j’imagine.

Jolras fit un signe de dénégation.

— Bon ! vous croyez seulement que j’ai donné des ordres. Dans ce cas-là, permettez-moi de vous le dire, ma présence au club pendant la nuit du crime ne prouverait pas que je suis innocent. J’aurais pu payer mes sicaires et les laisser opérer sans moi.

Ce fut dit avec tant de calme et de naturel que Jolras crut s’apercevoir qu’il faisait fausse route encore une fois.

Deux heures auparavant, il avait reçu la visite de Piédouche qui venait lui raconter son entretien avec la princesse et la scène conjugale qui avait précédé cet entretien. Ce récit l’avait convaincu que le prince était le vrai coupable et il s’était décidé à agir immédiatement, sans se départir des règles de la prudence. Il voulait frapper un grand coup en soumettant ce seigneur à la terrible épreuve d’une confrontation avec le cadavre de Xénia, et il avait une histoire toute prête pour le décider à l’accompagner.

Les deux policiers s’étaient donc transportés rue de Tilsitt dans la voiture de l’administration. Piédouche, au point où en étaient les choses, n’avait plus de ménagements à garder, et il lui était indifférent que le prince qui l’avait chassé sût qu’il était de la police.

Malheureusement, le prince n’était pas chez lui. Dominique, rencontré par ces messieurs dans la cour, avait attesté qu’il venait de sortir en grand équipage, et Dominique n’était pas homme à tromper son patron. Les chasseurs s’en revenaient bredouille en se promettant bien de faire dans la soirée une nouvelle tentative, lorsqu’ils avaient rencontré le landau du prince dans la rue de Provence.

Piédouche, étonné de voir Edmond de Chemazé en si bons termes avec le mari de la maîtresse d’Éric, avait cependant été d’avis de brusquer le dénouement, sauf à ne pas paraître de sa personne. Il lui semblait inutile qu’Edmond sût positivement à quoi s’en tenir sur son compte. Jolras s’était donc présenté seul pendant que Piédouche s’en allait l’attendre à la Morgue. Il tenait à rester à portée d’intervenir si son intervention devenait nécessaire pour convaincre le prince et lui arracher un aveu.

La mise en scène était préparée ; le prince avait donné dans le panneau. Et au dernier moment le truc ratait. Son attitude n’était pas celle d’un coupable ; son langage ferme et franc déconcertait Jolras ; et Piédouche, caché dans un cabinet attenant au bureau du greffier, faisait piteuse mine, en écoutant les explications si nettes de l’accusé.

— Voyons ! reprit le prince d’union dégagé, tout cela n’est pas sérieux. Je n’avais aucune raison d’en vouloir à cette pauvre Xénia qui a toujours été la plus docile des servantes. J’ai gardé d’elle le meilleur souvenir et la princesse était presque son amie. Mais les autres domestiques ne l’aimaient pas, et je ne serais pas surpris qu’elle eût été tuée par les bandits que vous venez de me signaler. Vacili est un gibier de potence et Stéphane a exercé dans sa jeunesse le métier de bourreau. Il se sera souvenu de son ancienne profession. Le coup de sabre qui a tranché la tête de Xénia doit être de son fait. Arrêtez ces deux scélérats, et mettez-les à la torture jusqu’à ce qu’ils confessent leur crime. Je vous les abandonne et ma femme ne les prendra pas sous sa protection, je vous en réponds.

Maintenant, je suppose que vous n’avez plus rien à me demander et je rentre chez moi. Je vous donne ma parole d’honneur de ne pas les avertir. Je ne parlerai même pas de cette lugubre aventure à la princesse. Vous pouvez d’ailleurs envoyer vos agents immédiatement à l’hôtel. Recommandez-leur seulement d’opérer sans scandale. Adieu, monsieur. Par où sort-on d’ici, je vous prie ?

Jolras fasciné, n’osa point retenir le prince. Pour l’empêcher de partir, il aurait fallu l’arrêter, séance tenante, et depuis ses récentes erreurs, Jolras avait cent raisons d’être circonspect… Il le reconduisit jusque sur le quai. Il lui offrit même de mettre à sa disposition la berline administrative, mais le prince dit qu’il aimait mieux marcher. Jolras commanda aux agents qui montaient la garde devant la palissade de le filer discrètement et rentra pour s’expliquer avec son auxiliaire.

— Décidément, grommelait-il, Piédouche n’est qu’une ganache, et je vais demander au Préfet de le casser aux gages. J’arrêterai bien sans lui le groom et le cocher.

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