‹ Le Cousin de RoseChapitre 1 sur 6 · Scène première

Scène première

ROSE, BARGETTE

Rose, à la cheminée, met de l’eau sur le feu. Bargette paraît à la porte de la rue ; d’abord elle ne dit rien, narquoise, puis.

Bargette, de la porte.

Bonjour !

Rose, penchée sur sa marmite, sans se redresser.

Tiens ! Bargette !

Bargette

Qu’est-ce que tu fais ?

Rose Ma soupe.

Bargette

Déjà !

Rose, coup d’œil à l’horloge.

Je commence. Je mets l’eau sur le feu. Entre donc !

Bargette

Je passais. Je n’ai guère le temps.

Rose

Tu courais ?

Bargette

Pour souffler !

Rose

Une minute ?

Bargette

Oh ! courir ! Je n’ai plus de jambes ; mais il fait une chaleur !

Rose

On va avoir de l’orage.

Bargette

Elle menace.

Rose

Je n’aime pas ça.

Bargette

Je le sais bien.

Rose

Toi non plus.

Bargette

Personne n’aime l’orage. Surtout depuis que le feu du ciel a brûlé la maison de Barnave. (Elle va boire un coup dans la tasse pendue à gauche.)

Rose

Veux-tu que j’aille tirer un seau d’eau fraîche ?

Bargette

Oh ! c’est bien assez frais. Il ne faut pas boire trop frais, ça fait mal. (Après avoir bu.) Ah !… Il n’y a rien de meilleur.

Rose

Assieds-toi, Bargette ! Quoi de neuf ?

Bargette

Pas grand’chose !

Rose

Quelque chose… Tu as un air !

Bargette

C’est pour de bon que tu me demandes quoi de neuf ?

Rose

Oui. Il y a du neuf ?

Bargette

Tu ne le sais pas ?

Rose

Non.

Bargette

Tu ne le sais pas ?

Rose

Non.

Bargette

C’est vrai qu’elle a l’air de ne pas savoir.

Rose

Quoi donc ?

Bargette

Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ?

Rose

Ce que je fais tous les jours.

Bargette

Tu n’es pas descendue aux nouvelles, ce matin ?

Rose

Je ne suis pas sortie.

Bargette

Ah !… Et hier soir, tu n’as rien entendu de ta porte ?

Rose

Non.

Bargette

On criait pourtant fort.

Rose

Où ça ?… Tu as perdu ta langue ?… Parles-tu ?… Parle donc !… Oh ! ne parle pas !

Bargette

Alors, vrai, tu ne sais pas ce qui est arrivé à Jacques ?

Rose, mouvement de curiosité.

Jacques ?

Bargette

Oui.

Rose

Ne reste pas debout. J’entendrais mal. Installe-toi, à l’aise, et raconte bien tout.

Bargette, pas pressée.

Ça t’intéresse ! Écoute !… Je n’en reviens pas que tu ne saches rien !

Rose

Oh ! ma pauvre Bargette ! Que tu es taquine, avec tes petits yeux malins ! Tu as envie de parler, ça te gratte.

Bargette, posée.

Oui, oui, ça me démange.

Rose

Ça te brûle au bout de la langue, et tu te retiens ! Tu parleras quand tu voudras. J’attendrai !

Bargette

Oui, attends, ça vaut mieux. Je ne dis que ce que je veux dire, quand je veux le dire.

Rose

Oh ! je te connais.

Bargette

Moi aussi, je te connais.

Rose

On se connaît toutes deux.

Bargette

Tu as tes défauts, j’ai mes qualités.

Rose

Naturellement ! Oh ! que tu es maligne ! Je t’aime bien tout de même.

Bargette

Je ne te déteste pas non plus, quand nous sommes d’accord.

Rose

On ne se fâche pas souvent, mais c’est toujours par ta faute.

Bargette

Toi, tu n’as point d’amour-propre.

Rose

Je suis la meilleure, je reviens tout de suite, en premier.

Bargette

Il faut ça. Tu es l’aînée, une personne raisonnable.

Rose

Mais non, je suis la plus jeune.

Bargette

Nous avons fait notre première communion ensemble.

Rose

Je la faisais d’avance ! J’avais un an de moins que toi.

Bargette

Alors tu me dois le respect.

Rose, riant

Je veux bien. Allons, parles-tu ?

Bargette

Ton homme n’est pas là ?

Rose

Non. Polyte arrache des pommes de terre aux champs des Brosses. Il ne rentrera que pour la soupe.

Bargette

Quelle soupe fais-tu ?

Rose

De la soupe à l’oseille.

Bargette

Une bonne soupe ! Avec de la crème ?

Rose

Oui, une cuillerée. Il faut même que j’aille au jardin cueillir quelques feuilles d’oseille.

Bargette

Va !

Rose

J’irai après.

Bargette

Jacques l’aimait-il, la soupe à la crème et à l’oseille, quand il prenait pension chez toi ?

Rose

Oui, cette soupe-là comme les autres ; il mangeait toutes mes soupes ! Il en avalait plutôt deux assiettées qu’une.

Bargette

Tu le nourrissais bien ?

Rose

De mon mieux. Je n’épargnais ni le beurre, ni la viande. J’allais à la boucherie toutes les semaines.

Bargette

Pourquoi n’est-il pas resté ?

Rose, attristée.

Je te l’ai déjà dit, Bargette : je n’en sais rien.

Bargette

Tu lui prenais peut-être trop cher ?

Rose

Quarante francs par mois ! Je n’avais aucun bénéfice. Après la mort de sa mère, il ne savait où aller. Il fallait bien l’héberger, un garçon, un cousin ! J’ai mis son assiette une fois, deux fois. Ça l’arrangeait. Il a offert ses quarante francs. Je les ai pris, sans même calculer. Je ne suis pas une aubergiste, J’étais une cousine, une sœur.

Bargette

Une mère.

Rose

Une sœur aînée. Un soir, au bout de six mois, il n’est pas revenu.

Bargette

Sans donner d’explication ?

Rose

Sans dire merci.

Bargette

C’est mal élevé et ingrat.

Rose

C’est jeune.

Bargette

C’est une planche pourrie ; il n’y a aucune confiance possible en ce garçon-là !… Et depuis, vous êtes brouillés.

Rose

Oh ! ma pauvre Bargette, si je le rencontre, il ne touche pas sa casquette.

Bargette

Il était libre. Tout de même, il a dû te mortifier !

Rose

Sur le moment ; mais veux-tu savoir la vérité ? Quand tu m’as dit que Jacques prenait pension chez les Morin, car c’est toi…

Bargette

Oui. Et je t’apprendrai encore autre chose !… tout à l’heure !… Marche ! Marche !

Rose

J’ai été plutôt contente pour lui et pour nous. Tous deux Polyte, nous en avions assez. M. Jacques venait en retard, M. Jacques ne venait pas, M. Jacques oubliait d’avertir. Je me faisais un mauvais sang ! J’aurais fini par lui dire d’aller ailleurs. Il nous a délivrés. Il est mieux chez les Morin. Pour une repasseuse, Mme Morin fait bien la cuisine.

Bargette

Oh ! elle le soignait.

Rose

Elle le soigne, qu’il y reste ! Je vais au jardin chercher ma poignée d’oseille.

Bargette, se lève pour se mettre à la hauteur de Rose.

Jacques n’est plus chez les Morin !

Rose, s’assied de surprise et force Bargette à se rasseoir.

Ah ! Pourquoi ? Depuis quand ? Ce n’est pas possible !

Bargette, grave.

Tu es seule à l’ignorer ou à faire semblant. Jacques et Mme Morin s’amusaient dans l’atelier.

Rose

Àquoi ?

Bargette

Ah ! Si tu fais la bête !

Rose

Non, mais…

Bargette, moqueuse.

Tu ne sais pas comment une femme s’amuse avec Jacques ?

Rose

Si… non. Continue.

Bargette, exaspérante.

Elle lui mettait un fer chaud sur la langue !

Rose

Dis, Bargette ? Elle le caressait, hein ?

Bargette

Probable !

Rose

Elle l’embrassait ?

Bargette

Plus que probable.

Rose

Et Jacques ?

Bargette

Il riait, et quand il rit, Jacques, ça s’entend de loin ! Morin l’a entendu. Il y avait longtemps qu’il les guettait.

Rose

Oh !!!

Bargette

Il se précipite à l’atelier. Il attrape mon Jacques, le jette par terre, et lui administre une de ces volées ! Jacques criait : “ Lâchez-moi ” L’autre ne lâchait rien. Il est fort ce Morin ! Et je te tape ! et je te tape !

Rose

Oh ! Oh !

Bargette

Heureusement, Jacques passe sous la table, la renverse entre Morin et la porte et il se sauve. Sans ça, il était mort !

Rose

Oh ! Oh !

Bargette

Attends ! Ensuite Morin prend les outils de Jacques, sa carnassière de maçon, ses marteaux, ses truelles et les flanque à la rue.

Rose

Oh ! Messieurs de ciel !…

Bargette

Attends ! Attends donc ! Et puis… et puis, il calotte la femme d’importance.

Rose

Oh ! Oh ! Oh !

Bargette

Voilà !

Rose

Qu’est-ce que tu me racontes ?

Bargette

Ce que tout le monde sait depuis hier soir.

Rose

Hier soir !

Bargette

Vers six heures.

Rose

Tu l’as vu ?

Bargette

Je n’étais pas au trou de la serrure ! Mais je l’ai entendu. Ils faisaient assez de bruit. Et quand je suis arrivée, une des dernières, à la porte de Morin, c’était encore chaud. Morin criait tout seul de la cuisine à la rue, et sa femme ne se montrait pas, va !

Rose

Et Jacques ?

Bargette

On l’a ramassé. Il ne pouvait plus se tenir debout. Il est allé se mettre au lit. Il n’a pas reparu.

Rose

Il est peut-être très mal.

Bargette

Ça le tient sûrement dans le dos et les reins, mais ça se guérit.

Rose

Le malheureux !

Bargette

Tu fais une drôle de figure ! Vas-tu rire ou pleurer ?

Rose

Je suis remuée ! Nous sommes cousins.

Bargette

Tu n’es pas responsable de sa conduite ! Jacques a l’âge d’attaquer et de se défendre.

Rose

Morin se trompait peut-être.

Bargette

Il paraît que non.

Rose

Ça m’étonne ! Ça m’étonne ! elle le mène par le bout du nez.

Bargette

Oui, mais à la fin !… Sans le faire exprès, elle lui a mis le nez dedans !

Rose

Est-il sûr ?

Bargette

Puisque je te le dis ! Tu m’agaces ! Demande aux autres, au père Castel.

Rose

Il était donc là ?

Bargette

Il faut croire. Il passait. Il est partout comme les vieux qui n’ont plus rien à faire.

Rose

Oh ! je te crois. Pauvre Jacques !

Bargette

Il a ce qu’il mérite.

Rose, ferme.

C’est bien fait pour lui.

Bargette

Je n’ai pas les mêmes raisons que toi de lui en vouloir, mais je ne le plains pas. Et cette Morin avec son air !

Rose

Oh ! elle ! ça ne m’étonne pas. Tout le monde ! Tu m’entends, Bargette : tout le monde.

Bargette, calme.

N’importe qui.

Rose

Je suis contente ! Je suis contente ! On a dû rire.

Bargette

Une fois sûr que Jacques n’avait pas les reins cassés, on s’en est payé ; on rira longtemps.

Rose

Et s’il était mort !

Bargette

Mort de honte ?

Rose

Oh ! Je ne m’inquiète pas de lui.

Bargette

Tu serais vraiment trop bonne.

Rose

Où va-t-il aller maintenant ?

Bargette

Oui, à propos ?

Rose

Où il voudra ! Je m’en moque.

Bargette

Il reviendra peut-être ici.

Rose

Chez moi ! Par exemple !

Bargette

Dame ! Il n’a guère le choix.

Rose

Ici, chez nous ! Chez Polyte !

Bargette, méprisante

Oh ! Polyte !

Rose

Chez moi, chez moi !

Bargette

Tu es sa seule parente.

Rose, digne.

Écoute, Bargette, écoute-moi bien, je ne suis pas méchante, mais je te garantis que s’il osait se présenter devant moi, je te jure que je le recevrais mal, oui, s’il osait, je te le jure…

Bargette

Ne te fâche pas.

Rose

Sur la tête…

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