Scène première
ROSE, BARGETTE
Rose, à la cheminée, met de l’eau sur le feu. Bargette paraît à la porte de la rue ; d’abord elle ne dit rien, narquoise, puis.
Bargette, de la porte.
Bonjour !
Rose, penchée sur sa marmite, sans se redresser.
Tiens ! Bargette !
Bargette
Qu’est-ce que tu fais ?
Rose Ma soupe.
Bargette
Déjà !
Rose, coup d’œil à l’horloge.
Je commence. Je mets l’eau sur le feu. Entre donc !
Bargette
Je passais. Je n’ai guère le temps.
Rose
Tu courais ?
Bargette
Pour souffler !
Rose
Une minute ?
Bargette
Oh ! courir ! Je n’ai plus de jambes ; mais il fait une chaleur !
Rose
On va avoir de l’orage.
Bargette
Elle menace.
Rose
Je n’aime pas ça.
Bargette
Je le sais bien.
Rose
Toi non plus.
Bargette
Personne n’aime l’orage. Surtout depuis que le feu du ciel a brûlé la maison de Barnave. (Elle va boire un coup dans la tasse pendue à gauche.)
Rose
Veux-tu que j’aille tirer un seau d’eau fraîche ?
Bargette
Oh ! c’est bien assez frais. Il ne faut pas boire trop frais, ça fait mal. (Après avoir bu.) Ah !… Il n’y a rien de meilleur.
Rose
Assieds-toi, Bargette ! Quoi de neuf ?
Bargette
Pas grand’chose !
Rose
Quelque chose… Tu as un air !
Bargette
C’est pour de bon que tu me demandes quoi de neuf ?
Rose
Oui. Il y a du neuf ?
Bargette
Tu ne le sais pas ?
Rose
Non.
Bargette
Tu ne le sais pas ?
Rose
Non.
Bargette
C’est vrai qu’elle a l’air de ne pas savoir.
Rose
Quoi donc ?
Bargette
Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ?
Rose
Ce que je fais tous les jours.
Bargette
Tu n’es pas descendue aux nouvelles, ce matin ?
Rose
Je ne suis pas sortie.
Bargette
Ah !… Et hier soir, tu n’as rien entendu de ta porte ?
Rose
Non.
Bargette
On criait pourtant fort.
Rose
Où ça ?… Tu as perdu ta langue ?… Parles-tu ?… Parle donc !… Oh ! ne parle pas !
Bargette
Alors, vrai, tu ne sais pas ce qui est arrivé à Jacques ?
Rose, mouvement de curiosité.
Jacques ?
Bargette
Oui.
Rose
Ne reste pas debout. J’entendrais mal. Installe-toi, à l’aise, et raconte bien tout.
Bargette, pas pressée.
Ça t’intéresse ! Écoute !… Je n’en reviens pas que tu ne saches rien !
Rose
Oh ! ma pauvre Bargette ! Que tu es taquine, avec tes petits yeux malins ! Tu as envie de parler, ça te gratte.
Bargette, posée.
Oui, oui, ça me démange.
Rose
Ça te brûle au bout de la langue, et tu te retiens ! Tu parleras quand tu voudras. J’attendrai !
Bargette
Oui, attends, ça vaut mieux. Je ne dis que ce que je veux dire, quand je veux le dire.
Rose
Oh ! je te connais.
Bargette
Moi aussi, je te connais.
Rose
On se connaît toutes deux.
Bargette
Tu as tes défauts, j’ai mes qualités.
Rose
Naturellement ! Oh ! que tu es maligne ! Je t’aime bien tout de même.
Bargette
Je ne te déteste pas non plus, quand nous sommes d’accord.
Rose
On ne se fâche pas souvent, mais c’est toujours par ta faute.
Bargette
Toi, tu n’as point d’amour-propre.
Rose
Je suis la meilleure, je reviens tout de suite, en premier.
Bargette
Il faut ça. Tu es l’aînée, une personne raisonnable.
Rose
Mais non, je suis la plus jeune.
Bargette
Nous avons fait notre première communion ensemble.
Rose
Je la faisais d’avance ! J’avais un an de moins que toi.
Bargette
Alors tu me dois le respect.
Rose, riant
Je veux bien. Allons, parles-tu ?
Bargette
Ton homme n’est pas là ?
Rose
Non. Polyte arrache des pommes de terre aux champs des Brosses. Il ne rentrera que pour la soupe.
Bargette
Quelle soupe fais-tu ?
Rose
De la soupe à l’oseille.
Bargette
Une bonne soupe ! Avec de la crème ?
Rose
Oui, une cuillerée. Il faut même que j’aille au jardin cueillir quelques feuilles d’oseille.
Bargette
Va !
Rose
J’irai après.
Bargette
Jacques l’aimait-il, la soupe à la crème et à l’oseille, quand il prenait pension chez toi ?
Rose
Oui, cette soupe-là comme les autres ; il mangeait toutes mes soupes ! Il en avalait plutôt deux assiettées qu’une.
Bargette
Tu le nourrissais bien ?
Rose
De mon mieux. Je n’épargnais ni le beurre, ni la viande. J’allais à la boucherie toutes les semaines.
Bargette
Pourquoi n’est-il pas resté ?
Rose, attristée.
Je te l’ai déjà dit, Bargette : je n’en sais rien.
Bargette
Tu lui prenais peut-être trop cher ?
Rose
Quarante francs par mois ! Je n’avais aucun bénéfice. Après la mort de sa mère, il ne savait où aller. Il fallait bien l’héberger, un garçon, un cousin ! J’ai mis son assiette une fois, deux fois. Ça l’arrangeait. Il a offert ses quarante francs. Je les ai pris, sans même calculer. Je ne suis pas une aubergiste, J’étais une cousine, une sœur.
Bargette
Une mère.
Rose
Une sœur aînée. Un soir, au bout de six mois, il n’est pas revenu.
Bargette
Sans donner d’explication ?
Rose
Sans dire merci.
Bargette
C’est mal élevé et ingrat.
Rose
C’est jeune.
Bargette
C’est une planche pourrie ; il n’y a aucune confiance possible en ce garçon-là !… Et depuis, vous êtes brouillés.
Rose
Oh ! ma pauvre Bargette, si je le rencontre, il ne touche pas sa casquette.
Bargette
Il était libre. Tout de même, il a dû te mortifier !
Rose
Sur le moment ; mais veux-tu savoir la vérité ? Quand tu m’as dit que Jacques prenait pension chez les Morin, car c’est toi…
Bargette
Oui. Et je t’apprendrai encore autre chose !… tout à l’heure !… Marche ! Marche !
Rose
J’ai été plutôt contente pour lui et pour nous. Tous deux Polyte, nous en avions assez. M. Jacques venait en retard, M. Jacques ne venait pas, M. Jacques oubliait d’avertir. Je me faisais un mauvais sang ! J’aurais fini par lui dire d’aller ailleurs. Il nous a délivrés. Il est mieux chez les Morin. Pour une repasseuse, Mme Morin fait bien la cuisine.
Bargette
Oh ! elle le soignait.
Rose
Elle le soigne, qu’il y reste ! Je vais au jardin chercher ma poignée d’oseille.
Bargette, se lève pour se mettre à la hauteur de Rose.
Jacques n’est plus chez les Morin !
Rose, s’assied de surprise et force Bargette à se rasseoir.
Ah ! Pourquoi ? Depuis quand ? Ce n’est pas possible !
Bargette, grave.
Tu es seule à l’ignorer ou à faire semblant. Jacques et Mme Morin s’amusaient dans l’atelier.
Rose
Àquoi ?
Bargette
Ah ! Si tu fais la bête !
Rose
Non, mais…
Bargette, moqueuse.
Tu ne sais pas comment une femme s’amuse avec Jacques ?
Rose
Si… non. Continue.
Bargette, exaspérante.
Elle lui mettait un fer chaud sur la langue !
Rose
Dis, Bargette ? Elle le caressait, hein ?
Bargette
Probable !
Rose
Elle l’embrassait ?
Bargette
Plus que probable.
Rose
Et Jacques ?
Bargette
Il riait, et quand il rit, Jacques, ça s’entend de loin ! Morin l’a entendu. Il y avait longtemps qu’il les guettait.
Rose
Oh !!!
Bargette
Il se précipite à l’atelier. Il attrape mon Jacques, le jette par terre, et lui administre une de ces volées ! Jacques criait : “ Lâchez-moi ” L’autre ne lâchait rien. Il est fort ce Morin ! Et je te tape ! et je te tape !
Rose
Oh ! Oh !
Bargette
Heureusement, Jacques passe sous la table, la renverse entre Morin et la porte et il se sauve. Sans ça, il était mort !
Rose
Oh ! Oh !
Bargette
Attends ! Ensuite Morin prend les outils de Jacques, sa carnassière de maçon, ses marteaux, ses truelles et les flanque à la rue.
Rose
Oh ! Messieurs de ciel !…
Bargette
Attends ! Attends donc ! Et puis… et puis, il calotte la femme d’importance.
Rose
Oh ! Oh ! Oh !
Bargette
Voilà !
Rose
Qu’est-ce que tu me racontes ?
Bargette
Ce que tout le monde sait depuis hier soir.
Rose
Hier soir !
Bargette
Vers six heures.
Rose
Tu l’as vu ?
Bargette
Je n’étais pas au trou de la serrure ! Mais je l’ai entendu. Ils faisaient assez de bruit. Et quand je suis arrivée, une des dernières, à la porte de Morin, c’était encore chaud. Morin criait tout seul de la cuisine à la rue, et sa femme ne se montrait pas, va !
Rose
Et Jacques ?
Bargette
On l’a ramassé. Il ne pouvait plus se tenir debout. Il est allé se mettre au lit. Il n’a pas reparu.
Rose
Il est peut-être très mal.
Bargette
Ça le tient sûrement dans le dos et les reins, mais ça se guérit.
Rose
Le malheureux !
Bargette
Tu fais une drôle de figure ! Vas-tu rire ou pleurer ?
Rose
Je suis remuée ! Nous sommes cousins.
Bargette
Tu n’es pas responsable de sa conduite ! Jacques a l’âge d’attaquer et de se défendre.
Rose
Morin se trompait peut-être.
Bargette
Il paraît que non.
Rose
Ça m’étonne ! Ça m’étonne ! elle le mène par le bout du nez.
Bargette
Oui, mais à la fin !… Sans le faire exprès, elle lui a mis le nez dedans !
Rose
Est-il sûr ?
Bargette
Puisque je te le dis ! Tu m’agaces ! Demande aux autres, au père Castel.
Rose
Il était donc là ?
Bargette
Il faut croire. Il passait. Il est partout comme les vieux qui n’ont plus rien à faire.
Rose
Oh ! je te crois. Pauvre Jacques !
Bargette
Il a ce qu’il mérite.
Rose, ferme.
C’est bien fait pour lui.
Bargette
Je n’ai pas les mêmes raisons que toi de lui en vouloir, mais je ne le plains pas. Et cette Morin avec son air !
Rose
Oh ! elle ! ça ne m’étonne pas. Tout le monde ! Tu m’entends, Bargette : tout le monde.
Bargette, calme.
N’importe qui.
Rose
Je suis contente ! Je suis contente ! On a dû rire.
Bargette
Une fois sûr que Jacques n’avait pas les reins cassés, on s’en est payé ; on rira longtemps.
Rose
Et s’il était mort !
Bargette
Mort de honte ?
Rose
Oh ! Je ne m’inquiète pas de lui.
Bargette
Tu serais vraiment trop bonne.
Rose
Où va-t-il aller maintenant ?
Bargette
Oui, à propos ?
Rose
Où il voudra ! Je m’en moque.
Bargette
Il reviendra peut-être ici.
Rose
Chez moi ! Par exemple !
Bargette
Dame ! Il n’a guère le choix.
Rose
Ici, chez nous ! Chez Polyte !
Bargette, méprisante
Oh ! Polyte !
Rose
Chez moi, chez moi !
Bargette
Tu es sa seule parente.
Rose, digne.
Écoute, Bargette, écoute-moi bien, je ne suis pas méchante, mais je te garantis que s’il osait se présenter devant moi, je te jure que je le recevrais mal, oui, s’il osait, je te le jure…
Bargette
Ne te fâche pas.
Rose
Sur la tête…