‹ Le Cousin de RoseChapitre 2 sur 6 · Scène II

Scène II

BARGETTE, ROSE, puis JACQUES

voix de jacques, dehors.

Bonsoir, cousine !

Bargette

C’est lui !

Rose

Oh ! non.

Bargette

Si, si, c’est sa voix.

Rose

Ne bouge pas.

Bargette

Il est là, à la porte. Je vois son ombre. C’est lui ! C’est lui !

voix de jacques

Bonsoir, cousine !

Bargette

Ne réponds pas.

Rose

Ferme la porte.

Bargette

On n’entendrait plus ce qu’il va dire. Oh ! il montre le bout de son nez.

Rose

Cache-toi, il va te voir aussi, il m’a vue par la fenêtre, il me croit seule.

Silence. On n’entend plus que le balancier de l’horloge et le ronron de la marmite.

voix de jacques

Vous ne voulez pas me dire bonsoir, ma cousine ? Vous êtes bien fière !

Bargette

Toi, tu ne l’es guère !

Rose

Chut !

voix de jacques

Allez-vous au moins me donner une assiettée de soupe ?

Bargette

On y pensait ; elle bout exprès pour lui.

Rose

Tais-toi.

voix de jacques

Je n’ai pas mangé depuis hier. J’ai faim, cousine Rose.

Bargette, voix câline et traînarde.

Cousine Rose ! Ah ! l’hypocrite ! J’ai faim ! Ah ! le mendiant. (À Rose.) Tiens bon !

Rose

N’aie pas peur !

voix de jacques

Polyte n’est donc pas là ? Il ne me refuserait pas une assiettée de soupe, lui !

Bargette, même ton.

Il te recevrait à coups de pied quelque part.

voix de jacques

Il m’aime, lui. Vous ne m’aimez plus, alors, cousine ?

Bargette, remuant comme si elle avait une grosse envie de pisser.

Ça, c’est de l’aplomb ! ça, c’est de l’aplomb !

voix de jacques

Vous avez donc perdu la mémoire ? Faut-il vous la rafraîchir ?

Rose, inquiète et brusque.

Entre, si tu veux !

Jacques. entre

Vous pourriez bien me le dire plus vite ! Bonjour, cousine !

Il entre, les mains dans les poches, la casquette en arrière. Il porte ses effets du dimanche. Il sourit, rasé de frais, débarbouillé, les moustaches pointues. Il s’assied sur l’arche à pain, les jambes pendantes et aperçoit Bargette au coin de l’horloge.

Jacques

Tiens, vous êtes là !

Bargette

Ça te gêne ?

Jacques

Non !

Bargette

C’est aussi bien ma place que la tienne.

Jacques

Ne vous dérangez pas !

Bargette

Tu es beau comme un astre. Tu as donc fait la noce hier ? As-tu dansé tout ton saoul ?

Jacques

Je vous comprends bien.

Bargette

Tu t’es reposé ce matin ! Tu as bonne mine.

Jacques

Vous ne m’avez pas encore acheté une paire de béquilles ?

Bargette

C’est un miracle que tu te relèves si vite !

Jacques

Je suis un dru, moi.

Bargette

On l’a vu hier !

Jacques

Vous étiez au premier rang des curieux, naturellement ?

Bargette

J’étais où j’avais le droit d’être. Il t’a repassé les côtes, hein ? Sans la table !

Jacques

Oui, mais il y avait la table ; je connais le coup de la table renversée.

Bargette

Tu as l’habitude ! Tu es un malin, mon garçon.

Jacques

Je ne suis pas plus bête que vous.

Bargette

Je ne te parle pas de moi.

Jacques

Moi je vous en parle. Nous avons des comptes à régler, Bargette.

Bargette, dédaigneuse

Des comptes !

Jacques

Oui, mais pas ici.

Rose, pâle

Qu’est-ce que tu veux ?

Jacques

Je vous l’ai dit, ma cousine, je crève de faim.

Bargette

C’est la faim qui l’a fait sortir du lit. Sans quoi, il n’aurait pas osé.

Jacques

Nous réglerons tout ça… Donnez-moi une assiettée de soupe. Rien qu’une, je m’en irai après.

Rose

Tu le dis ?

Jacques

Ma soupe avalée, je file et vous ne me reverrez plus.

Rose, à Bargette.

Faut-il ?… Pour qu’il s’en aille !

Bargette

Oh ! ça ne me regarde pas. Si c’était moi, je sais ce que je ferais.

Jacques

Ce n’est pas à vous que je la demande. (Rose le regarde et hausse les épaules.) Vous vous en allez, cousine ?

Rose

Je vas au jardin chercher une poignée d’oseille. Il faut bien que ma soupe se fasse. (Elle sort.)

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