Scène II
BARGETTE, ROSE, puis JACQUES
voix de jacques, dehors.
Bonsoir, cousine !
Bargette
C’est lui !
Rose
Oh ! non.
Bargette
Si, si, c’est sa voix.
Rose
Ne bouge pas.
Bargette
Il est là, à la porte. Je vois son ombre. C’est lui ! C’est lui !
voix de jacques
Bonsoir, cousine !
Bargette
Ne réponds pas.
Rose
Ferme la porte.
Bargette
On n’entendrait plus ce qu’il va dire. Oh ! il montre le bout de son nez.
Rose
Cache-toi, il va te voir aussi, il m’a vue par la fenêtre, il me croit seule.
Silence. On n’entend plus que le balancier de l’horloge et le ronron de la marmite.
voix de jacques
Vous ne voulez pas me dire bonsoir, ma cousine ? Vous êtes bien fière !
Bargette
Toi, tu ne l’es guère !
Rose
Chut !
voix de jacques
Allez-vous au moins me donner une assiettée de soupe ?
Bargette
On y pensait ; elle bout exprès pour lui.
Rose
Tais-toi.
voix de jacques
Je n’ai pas mangé depuis hier. J’ai faim, cousine Rose.
Bargette, voix câline et traînarde.
Cousine Rose ! Ah ! l’hypocrite ! J’ai faim ! Ah ! le mendiant. (À Rose.) Tiens bon !
Rose
N’aie pas peur !
voix de jacques
Polyte n’est donc pas là ? Il ne me refuserait pas une assiettée de soupe, lui !
Bargette, même ton.
Il te recevrait à coups de pied quelque part.
voix de jacques
Il m’aime, lui. Vous ne m’aimez plus, alors, cousine ?
Bargette, remuant comme si elle avait une grosse envie de pisser.
Ça, c’est de l’aplomb ! ça, c’est de l’aplomb !
voix de jacques
Vous avez donc perdu la mémoire ? Faut-il vous la rafraîchir ?
Rose, inquiète et brusque.
Entre, si tu veux !
Jacques. entre
Vous pourriez bien me le dire plus vite ! Bonjour, cousine !
Il entre, les mains dans les poches, la casquette en arrière. Il porte ses effets du dimanche. Il sourit, rasé de frais, débarbouillé, les moustaches pointues. Il s’assied sur l’arche à pain, les jambes pendantes et aperçoit Bargette au coin de l’horloge.
Jacques
Tiens, vous êtes là !
Bargette
Ça te gêne ?
Jacques
Non !
Bargette
C’est aussi bien ma place que la tienne.
Jacques
Ne vous dérangez pas !
Bargette
Tu es beau comme un astre. Tu as donc fait la noce hier ? As-tu dansé tout ton saoul ?
Jacques
Je vous comprends bien.
Bargette
Tu t’es reposé ce matin ! Tu as bonne mine.
Jacques
Vous ne m’avez pas encore acheté une paire de béquilles ?
Bargette
C’est un miracle que tu te relèves si vite !
Jacques
Je suis un dru, moi.
Bargette
On l’a vu hier !
Jacques
Vous étiez au premier rang des curieux, naturellement ?
Bargette
J’étais où j’avais le droit d’être. Il t’a repassé les côtes, hein ? Sans la table !
Jacques
Oui, mais il y avait la table ; je connais le coup de la table renversée.
Bargette
Tu as l’habitude ! Tu es un malin, mon garçon.
Jacques
Je ne suis pas plus bête que vous.
Bargette
Je ne te parle pas de moi.
Jacques
Moi je vous en parle. Nous avons des comptes à régler, Bargette.
Bargette, dédaigneuse
Des comptes !
Jacques
Oui, mais pas ici.
Rose, pâle
Qu’est-ce que tu veux ?
Jacques
Je vous l’ai dit, ma cousine, je crève de faim.
Bargette
C’est la faim qui l’a fait sortir du lit. Sans quoi, il n’aurait pas osé.
Jacques
Nous réglerons tout ça… Donnez-moi une assiettée de soupe. Rien qu’une, je m’en irai après.
Rose
Tu le dis ?
Jacques
Ma soupe avalée, je file et vous ne me reverrez plus.
Rose, à Bargette.
Faut-il ?… Pour qu’il s’en aille !
Bargette
Oh ! ça ne me regarde pas. Si c’était moi, je sais ce que je ferais.
Jacques
Ce n’est pas à vous que je la demande. (Rose le regarde et hausse les épaules.) Vous vous en allez, cousine ?
Rose
Je vas au jardin chercher une poignée d’oseille. Il faut bien que ma soupe se fasse. (Elle sort.)