ACTE PREMIER. · Scène PREMIÈRE.
LE CHEVALIER DE LEUVILLE, ANTOINE.
Le Chevalier, ſuivant Antoine.
Antoine, mon cher Antoine.
Antoine, faiſant le tour du Théâtre.
Point d’affaires.
Le Chevalier.
Mon ami.
Antoine.
C’eſt inutile.
Le Chevalier.
Écoute moi donc.
Antoine.
Je ſommes ſourd.
Le Chevalier.
Réponds moi un moment.
Antoine.
Je ſommes muet.
Le Chevalier.
Je te promets…
Antoine.
Je ſommes incorruptible.
Le Chevalier.
Cette bourſe…
Antoine, regardant la bourſe, & à part.
Elle eſt dodue.
Le Chevalier.
Accepte-la.
Antoine.
Tout de bon ?
Le Chevalier.
Elle eſt à toi.
Antoine, recevant la bourſe.
Grand merci.
Le Chevalier.
Tu n’es plus ſourd actuellement.
Antoine.
Ni muet. Allons, dégoiſez-moi vîtement votre affaire.
Le Chevalier.
Je languis, je brûle, je ſuis amoureux.
Antoine.
Et de qui ?
Le Chevalier.
D’une femme adorable, d’un ange qui vit dans ce couvent.
Antoine.
Quel conte vous nous faites donc-là ? ſi c’étoit un démon, paſſe ; cet eſprit malin ſe faufile plus d’une fois parmi nos Béguines.
Le Chevalier.
Ah ! ſi je te nommois celle que j’aime, tu conviendrois avec moi qu’elle eſt adorable.
Antoine.
Il faudroit que j’l’aimions pour dire comme vous. Ce n’eſt donc pas une de nos Religieuſes, je n’devinons pas celle qui vous a donné dans la viſière. Il faut ben ſtapendant nous la nommer ſi vous voulez que j’vous ſoyons utile.
Le Chevalier.
Julie prononce ſes vœux aujourd’hui : figure-toi, mon cher Antoine, quel doit être mon tourment.
Antoine.
Ah ! c’eſt pour la Novice. Je nous en ſommes preſque douté : mais que diantre voulez-vous que je faſſions pour vous, au moment même de la cérémonie ?
Le Chevalier.
M’introduire là-dedans.
Antoine.
Ouais ! introduire le loup dans la bergerie ; ce n’eſt pas le moyen qui nous manqueroit, puiſque j’allions à la ville quand je vous ons rencontrais, pour y chercher un Directeur. S’il étoit poſſible, (en réfléchiſſant) eh ! ma-fine, pourquoi pas. J’avons préciſément à notre diſpoſition…
Le Chevalier.
Dis-moi, eſt-ce toujours le même Capucin qui vient ici ?
Antoine.
Non, quelquefois il ne ſe trouve pas à la Capucinière, & alors c’eſt le premier venu.
Le Chevalier.
Tu me fais naître une idée charmante ; ſi je prenois la place de ce premier venu, ſi j’endoſſois l’habit de Capucin ? Tu pourrois dire que le Directeur en titre étoit abſent. Ce stratagême ſeroit admirable, divin.
Antoine.
Admirable, divin, pour vous, mais pour moi… Oh ! oh ! M. le Chevalier, vous mettre à la place d’un Confeſſeur pour être à même d’apprendre tous les ſecrets de nos petites Sœurs. Et que diroit la Religion ? Oh ! c’eſt trop fort, c’eſt trop fort, quand j’y réfléchiſſons ſérieuſement.
Le Chevalier.
Ta crainte eſt ridicule, ton ſcrupule n’eſt pas raiſonnable. Crois-tu que ce ſoit la première fois qu’un amant déguiſé eſt entré ſous des vêtements religieux dans ces aſyles. Crois-moi, mon cher Antoine, il ſe paſſe ſouvent dans ces retraites des aventures que le public ignore. D’ailleurs, je prends tout ſur moi, & je te promets une récompenſe digne du ſervice que tu m’auras rendu.
Antoine.
C’en eſt fait, je ne réſiſtons plus. J’avons préciſément acheté l’aut’jour au marché la défroque d’un Révérend, & je comptions en faire, pour le Carnaval, un Capucin de paille pour divertir nos filles de village ; vous l’endoſſerez pour divertir la Novice, qui nous paroît ma foi bien triſte, & vaille que vaille, v’là qu’eſt convenu ; mais pourrez-vous prendre l’air piteux, le ton naſillard d’un pauvre diable ? Dame c’eſt votre affaire, une fois dans le Couvent, je n’répondons plus d’vous.
Le Chevalier.
Il s’agit de vaincre la répugnance de mon amante, de la décider à quitter ſa priſon.
Antoine.
Il ſe peut bien que ce ſoit vous qu’elle aime, il s’agit de vous en convaincre, & je ne ſommes pas fâché d’y bouter la main. Je n’ferions pas ça pour tout le monde da ! ça n’feroit pas notre profit. T’nais, je n’ſommes pas fâchais quand queuqu’jolis minois s’enfermont dans c’te cage, y nous y reviant toujours de petits cadeaux. Chacune a ſon petit jardin ; Antoine par-ci, Antoine par-là, je te recommande mon parterre : arroſe mes fleurs, alles ont ſoif, & puis les ſucreries & les bonbons de me tomber comme la grêle, & tout ça fait que j’ſommes ben v’nu des filles des environs, parce que j’leux faiſons part de ces friandiſes. Mais Mam’ſelle Julie, quoique elle ſoit ben jolie…
Le Chevalier.
Oh ! oui : bien jolie.
Antoine.
Quoiqu’elle ſoit ſi douce, ſi bonne, qu’ça vous reſſemble à un Ange…
Le Chevalier.
Oui, mon ami, c’eſt une créature céleſte.
Antoine.
Stapendant, ſi cette créature ce n’étoit pas vous qu’elle aima. Je lui avons vu un chagrin ſi cuiſant de faire profeſſion, qu’ça m’chagreine moi-même.
Le Chevalier.
Eh bien ! mon cher Antoine, c’eſt un motif de plus pour tout haſarder.
Antoine.
C’eſt pour une bonne cauſe qu’vous voulais endoſſer la mandille ?
Le Chevalier.
Oui, il ne me reſte que ce moyen pour empêcher le plus grand de tous les malheurs ; auſſi ce n’eſt pas par irrévérence pour le coſtume de Saint-François que je veux l’endoſſer, mais par néceſſité abſolue.
Antoine.
J’en ſommes certain ; enfin…
Le Chevalier.
Écoute ; Julie, comme tu le ſais, a été élevée dans ce Couvent depuis ſa plus tendre enfance ; mais ce que tu ne ſais pas, c’eſt qu’elle y a été miſe par ordre de mon père, c’eſt encore par ſon ordre qu’aujourd’hui l’on veut la forcer à faire profeſſion. Voilà tout ce que j’ai pu apprendre ſur le ſort de Julie ; le reſte eſt un myſtère. Tu ne connois pas mon père. Violent, deſpote, la moindre réſiſtance à ſes volontés eſt une injure qu’il ne pardonne jamais.
Antoine.
S’il eſt ſi hargneux, comment prendra-t-il votre équipée ?
Le Chevalier.
C’eſt mon affaire, je ſuis majeur, & tout le reſpect que je lui dois ne peut m’empêcher de me ſouſtraire à une tutelle tyrannique. Tu ſens bien que ſon acharnement à vouloir faire de Julie une Religieuſe me laiſſe entrevoir quelque choſe… d’odieux peut-être. La pitié que ſon ſort m’inſpire, augmente encore mon amour : il prit naiſſance au parloir où je l’ai vue quelquefois lorſque je venois avec mon père rendre des devoirs à Madame l’Abbeſſe.
Antoine.
C’eſt fort bian, vous l’aimais, & il n’y a rien là-dedans que de très-naturel ; mais ſi alle ne vous aime pas, à quoi aboutira toute votre manigance, ça m’inquiette, & vous n’y ſongez pas même.
Le Chevalier, comme embaraſſé.
Si… Julie… ne m’aime pas… dis-tu ?
Antoine.
Oui, car j’n’ons encore rian vu qui m’apprenne qu’elle partage vos biaux ſentimens.
Le Chevalier.
Je ne me trouve là-deſſus pas plus avancé que toi.
Antoine.
Peſte ! j’ons toujours entendu dire qu’on ne s’embarque dans une aventure périlleuſe que pour en obtenir du profit, & vous affrontais ſtelle-ci ſans ſavoir ſi Julie vous en dira grand merci.
Le Chevalier.
Oh ! je ſuis sûr qu’elle m’aimera.
Antoine, le contrefaiſant.
Oh ! je ſuis ſûr qu’elle m’aimera. Les jeunes gens ne doutons de rian ; ils penſons tous de même, & ſi par haſard alle n’alloit pas vous aimer, & qu’elle en aima un autre. Ah dame ! vous ſeriez ben attrapé n’eſt-ce pas ?
Le Chevalier.
Ah ! je t’en aſſure. C’eſt impoſſible cependant, car enfin elle n’a jamais vu d’homme que moi & mon père.
Antoine.
Et moi, dame, pour qui me prenez-vous, eſt-ce que j’ſommes une bûche ? & puis, vous croyez qu’à travers les grilles des croiſées on ne regarde pas ben les paſſans. Ces jeunes filles ont les yeux par-tout. Ça vous a une vue auſſi longue, auſſi longue, qu’une lorgnette d’Aſtrologue.
Le Chevalier.
Tu me fais trembler. Sa répugnance à prononcer ſes vœux ne vient que des diſpoſitions de ſon cœur à la tendreſſe.
Antoine.
Et ſi ces diſpoſitions étoient diſpoſées pour un autre que pour vous, je ne ſaurois trop vous le répéter.
Le Chevalier.
Tu as raiſon… ſi c’étoit tout autre…
Antoine.
Peut-être que non, quand vous l’avez vue, lui avez-vous parlé ?
Le Chevalier.
Jamais.
Antoine.
Lui avez-vous fait des mines ?
Le Chevalier.
Sans parler, ma bouche lui diſoit beaucoup de choſes ?
Antoine.
S’en eſt-elle apperçue ?
Le Chevalier.
J’en doute, mes yeux, preſque ſans ceſſe fixés ſur elle, ont toujours vu les ſiens modeſtes & baiſſés.
Antoine.
Voilà un amour bien avancé ; mais tout coup vaille, ſi vous perſiſtez dans votre deſſein je vous y ſervirai.
Le Chevalier.
Si j’y perſiſte, n’en doute pas. Il y a deux jours que le haſard me fit découvrir que mon père, conjointement avec Madame l’Abbeſſe, avoit fixé pour aujourd’hui la cérémonie des vœux de Julie. Déſeſpéré, hors de moi, je rêve aux moyens de l’empêcher ; preſſé par le tems, je n’entrevois que ce déguiſement…
Antoine.
Paix… voici de la compagnie.
Le Chevalier.
Me feras-tu bientôt entrer dans le couvent ?
Antoine.
Pas encore ; ne faut-il pas avoir l’air d’arriver de la ville, & ne faut-il pas avoir le tems de vous capuciner… retirons-nous… Voyez donc, c’eſt votre père avec le Grand-Vicaire & notre bon Curé.
Le Chevalier.
Ah ! Dieu, ſerois-je venu trop tard !