‹ Le CouventChapitre 2 sur 33 · Scène II.

Scène II.

LE MARQUIS DE LEUVILLE, LE GRAND-VICAIRE, LE CURÉ.

Le Marquis.

Dans toute autre circonſtance vos raiſons ſeroient fort bonnes, M. le Curé ; mais elles ne peuvent avoir ici leur application.

Le Curé.

Quel ſi grand intérêt vous diſpoſe à vouloir ſi impérieuſement que Julie prononce ſes vœux ?

Le Grand-Vicaire.

Prétendriez-vous que M. Le Marquis ait à vous rendre compte de ſa conduite ? Je connois ſes motifs, & cela doit vous ſuffire.

Le Curé.

Pardonnez, Monſieur, je ſais qu’en votre qualité de Vicaire-Général vous avez dans les Couvens une autorité que je n’y ai point ; mais au moins mon caractère excuſe ſuffiſamment ma démarche : & je ne crois point que M. le Marquis puiſſe ſe diſpenſer d’entendre les repréſailles de ſon Paſteur.

Le Grand-Vicaire.

Elles ſont inutiles, & s’il le faut, je vous recommande le ſilence.

Le Curé.

Votre ton me force à juſtifier mes inſtances. (au Marquis.) Liſez, Monſieur, la lettre que je viens de recevoir.

Le Marquis, lisant.

« Il ne reſte plus que ce ſeul moyen, accourez, Monſieur, je vous en conjure par tous les ſentimens de piété & de religion qui vous animent ; empêchez, retardez au moins les vœux que l’on arrache à la malheureuſe Julie. Pour animer votre zèle, ſachez que l’obſtination du Marquis de Leuville cache un myſtère d’iniquité… Le tems le découvrira peut-être… Je ne puis en dire davantage… »

(à part, un peu éloigné & troublé.)

C’eſt Angélique, c’eſt ma Sœur qui a tracé ces lignes ; auroit-elle inſtruit Julie du ſecret de ſa naiſſance ?

(au Curé, après s’être remis de ſon trouble.)

Eh bien, cette lettre eſt anonyme, vous arrêteriez-vous à un pareil écrit ?

Le Curé.

Prenez garde, Monſieur, certaines circonſtances, vagues à la vérité, que je me ſuis rappellées en la liſant… Vous eûtes autrefois une Sœur… Un mariage qui n’eut point votre approbation… La mort ſoudaine de ſon époux… La diſparition de cette Sœur & de ſon enfant encore au berceau… Un voile, juſqu’à préſent impénétrable, n’a laiſſé ſur cet événement que des conjectures.

Le Marquis, avec une fureur concentrée.

M. le Curé…

le Grand-Vicaire.

Qui vous a chargé du ſoin de la famille de M. le Marquis, & comment oubliez-vous la charité, juſqu’à vous permettre des ſuppoſitions odieuſes.

le Curé.

Le ciel, qui connoît la pureté de mes intentions, ſait que je ne ſuppoſe point, que je repouſſe même les bruits injurieux à M. de Leuville.

Le Marquis.

Faites mieux encore, renoncez à cette oppoſition, qui d’ailleurs n’aboutiroit à rien, puiſque les vœux de la novice ſont décidément arrêtés entre Madame l’Abbeſſe & moi.

Le Grand-Vicaire.

Songez, enfin, à l’intérêt du Ciel qui attend ce nouveau triomphe de la religion. Laiſſez tranquillement des mains innocentes ſe conſacrer au culte des Autels.

Le Curé.

Ah ! ſi le ſacrifice étoit volontaire, s’il ſe conſommoit dans un âge où la raiſon & l’expérience permiſſent d’en meſurer toute l’étendue ; quoiqu’il répugne à la nature, j’y applaudirois volontiers. Mais à ſeize ans, à cette époque de la vie, où le cœur incertain cherche à ſe connoître, où les premières impreſſions commencent à ſe développer, à cet âge où l’innocence eſt ſi timide qu’elle ploie ſans oſer murmurer ſous le joug qu’on lui impoſe, commander l’abnégation de ſoi-même, ordonner le plus inconcevable de tous les ſacrifices, enchaîner un enfant, aveuglément docile, dans des liens qui ne ſe briſeront jamais ; c’eſt offenſer l’Etre ſuprême, c’eſt s’oppoſer aux loix éternelles de la création, c’eſt rendre barbare le culte d’un Dieu de paix.

Le Grand-Vicaire.

Qu’oſez-vous prononcer contre cette religion dont vous méconnoiſſez la ſévérité ? Oubliez-vous qu’elle n’admet à ſes Autels que des mains pures & ſans taches ? Oubliez-vous que renoncer au monde eſt le premier devoir de ceux qui ſe conſacrent au miniſtère ſacré ?

Le Curé.

Plût au Ciel qu’aucun motif humain n’y eût jamais appellé cette foule d’ambitieux, qui ne conſidèrent dans la vie ſacerdotale qu’un chemin trop facile pour arriver à la fortune, & ſe procurer toutes les jouiſſances de la molleſſe & du luxe ! L’Egliſe n’auroit point à rougir de la corruption des mœurs de ſes Miniſtres : moins opulens, ils en ſeroient plus reſpectables.

Le Marquis.

Quoi ! Monſieur, vous dont le zèle ſi pur & les mœurs auſtères ſervent d’exemple à votre troupeau, vous prêcheriez une morale malheureuſement miſe à la mode par de prétendus Philoſophes, vous ſeriez le panégyriſte de l’erreur ?

Le Curé.

La Religion ne commande point d’être ſourd à la voix de la nature. Concilier ſes dogmes avec les devoirs de la ſociété, voilà la morale, voilà l’inſtruction que nous devons aux hommes. Laiſſez ſe conſacrer au ſervice des autels celles qu’une vocation particulière y appelle dans un âge où la raiſon ait pu ſuffiſamment les éclairer ſur le choix d’un état où il eſt ſi difficile de ſe plaire ; mais renoncez au pouvoir tyrannique de condamner à des regrets la timide innocence que vous enchaînez dans les Cloîtres. Songez que le droit de ſe choiſir librement une place dans la ſociété appartient, par la nature, à tout être penſant, & que le premier de tous les devoirs eſt d’être utile.

Le Marquis.

Raiſonnemens ſuperflus, qui ne peuvent ébranler ma détermination. Julie eſt ſans fortune ; ſa dot payée, ſes vœux prononcés, je me verrai débarraſſé, pour toujours, du ſoin que j’ai bien voulu prendre d’elle.

Le Curé.

Tremblez de lui vendre trop cher des ſervices… ſans doute généreux… Sexe faible & malheureux, trop ſouvent ſacrifié à des convenances barbares, on t’interdit le pouvoir de te déterminer ſur la moins importante des conſidérations de fortune, & cependant on t’enchaîne par des ſermens inviolables, on veut que tu puiſſes ſigner un contrat dont la raiſon frémit.

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