Scène PREMIÈRE.
SŒUR ANGÉLIQUE, JULIE.
Julie, dans la plus grande douleur.
Non, je ne prononcerai point ce ſerment… infortunée… pourquoi ſuis-je au monde ?
Sœur Angélique.
Ma fille, ayez un peu plus de confiance en vous-même… Que vous rendez mes jours malheureux ! Vous ignorez tout l’intérêt que je prends à vous.
Julie.
Ah ! Madame… ah ! ma mère… permettez-moi de vous donner ce nom ?
Sœur Angélique.
Oui, ma fille, appelle-moi ta mère, j’ai plus que tu ne penſes des droits à ce titre.
Julie.
Vous ſeule ne me repouſſez pas avec cruauté… quoi, vous verſez des larmes ? vous vous attendriſſez ſur mon ſort ? Ah ! ſans doute, vous déſapprouvez la violence qu’on veut me faire.
Sœur Angélique.
Contribuer à ton malheur, moi qui ne fais des vœux que pour ta félicité !
Julie.
Affermiſſez mon ame contre la perſécution qu’on lui prépare : dites-moi que le Ciel ne blâme point ma réſiſtance, & que je ne peux l’offenſer en me refuſant à des vœux contre leſquels mon cœur ſe révolte.
Sœur Angélique.
Hélas ! vous n’êtes pas la première victime qui ſe ſoit ſacrifiée aux caprices de parens injuſtes.
Julie.
Des parens ! & quels ſont les miens ? inconnue à moi-même, abandonnée dès mon enfance, ſais-je quelle eſt ma famille ? pourquoi m’a-t-elle rejettée de ſon ſein ? Sont-ce mes parens qui me tyranniſent ? Ne dois-je les connoître qu’à leur perſécution ? & ſi je n’en ai point, ſi je ſuis laiſſée aux ſoins de la Providence, qu’importent mes vœux à la nature entière ?… Oh ! ma mère, qui que vous ſoyez, ſi vous vivez encore, que ne paroiſſez-vous pour m’arracher à mes oppreſſeurs.
Sœur Angélique, la ſerrant avec une vive émotion.
Ma fille ! ma chère fille ! (elle s’arrache de ſes bras, & à part) mon ſecret alloit m’échapper. Frère inhumain ! ton ame de tigre s’amolliroit peut-être ſi tu étois témoin de ces combats de la nature.
Julie.
Et vous auſſi, mon unique appui, vous vous éloignez de moi. J’étois ſi bien contre votre cœur ; pourquoi m’en repouſſer ? Je ne ſais quel charme m’y attire. Ah ! laiſſez-moi me livrer à ces embraſſemens qui allègent le poids de ma déplorable exiſtence.
Sœur Angélique.
Oui, mon enfant, prends confiance dans une amie plus malheureuſe que toi.
Julie.
Vous malheureuſe ! & vous me conſolez ! ce n’eſt donc que dans le ſein des infortunés que l’on trouve de la pitié ?
Sœur Angélique.
Je ſuis d’autant plus à plaindre que tes maux mettent le comble à tous les miens.
Julie.
Opouvoir de la vertu, qui oublie ſes ſouffrances pour verſer la conſolation dans le ſein des opprimés !
Sœur Angélique.
Tes perſécuteurs n’entreprennent rien contre toi qui ne retentiſſe, hélas ! dans ce cœur trop déchiré.
Julie.
C’eſt porter trop loin l’excès de vos bontés. Combien de fois votre courage à me défendre des tracaſſeries, des humiliations dont on m’abreuve, vous a expoſée vous-même au courroux des Supérieures !
Sœur Angélique.
Trop heureuſe de ſouffrir, lorſque je t’épargnois des peines…
Julie.
Ah ! vous ne pouvez les connoître toutes.
Sœur Angélique.
Ma fille, tu aurois pour moi quelque ſecret ? enfermée dans ce Cloître depuis ton enfance, je ne puis deviner la ſource de tous tes chagrins ? Me ſerois-je trompée, quand j’ai cru que ta répugnance n’étoit fondée que ſur le défaut de vocation ?
Julie.
Plût au Ciel qu’un autre ſentiment… (elle s’arrête pour ne pas achever l’aveu.)
Sœur Angélique.
Achève, ouvre-moi ton cœur.
Julie.
Cet effort m’eſt impoſſible, laiſſez-moi mourir avec mon ſecret.
Sœur Angélique.
Mourir ! toi qui m’es plus chère que la vie. Ah ! ce ſeroit m’entraîner dans le tombeau. Ne me refuſe point ta confiance toute entière. Si je ne peux te laiſſer l’eſpérance, je partagerai au moins ta douleur, elle en ſera plus légère.
Julie.
Je ne réſiſte plus à l’empire que vous avez ſur moi ; apprenez… on approche… Les cruelles viennent hâter ma perte. Ne m’abandonnez pas.
Sœur Angélique.
Raſſure-toi, conſerve ton énergie pour leur réſiſter : dût leur courroux m’accabler, je m’oppoſerai de tout mon pouvoir à la tyrannie qu’on exerce contre toi.