‹ Le CouventChapitre 11 sur 33 · Scène II.

Scène II.

LES PRÉCÉDENTES, L’ABBESSE, PLUSIEURS RELIGIEUSES.

L’Abbesse, à Julie, d’un ton hypocrite.

Voici le moment, ma Sœur, où vous allez remporter ſur l’Enfer une victoire agréable au Ciel ; encore quelques inſtans, & vous vous enchaînerez pour toujours aux devoirs les plus ſaints… Vous verſez des larmes, ma Sœur, c’eſt ſans doute la joie de quitter l’eſclavage du monde, qui vous les fait répandre.

Julie.

Que vous interprêtez mal le déſeſpoir qui m’accable !

L’Abbesse.

Que dites-vous, ma Sœur ? vous réſiſteriez au pouvoir de la grace ?

Julie.

Non, Madame, aucune voix intérieure ne m’appelle à l’état que l’on veut me faire embraſſer : j’offenſerois la religion même, ſi j’oſois prononcer des vœux démentis par mon cœur.

L’Abbesse.

Cette irréſolution eſt un piège de l’Ange de ténèbres ; ayez le courage, ma chère fille, de la ſurmonter, marchez à l’autel avec une fermeté digne des faveurs que le Ciel vous réſerve ; prenez exemple ſur nos Sœurs, voyez-les s’applaudir elles-mêmes des chaſtes liens qui les ſéparent d’un monde corrompu.

Julie.

J’admire leur conſtance ſans pouvoir l’imiter.

L’Abbesse.

Penſez qu’il ne vous reſte d’autre parti à prendre, faites-vous un mérite d’obéir à la néceſſité.

Julie.

Eh ! pourquoi y ſerois-je condamnée ? déchirez le voile qui couvre ma naiſſance ; ſi je la dois à des parens pauvres, j’irai partager leur misère. Des mains généreuſes n’ont-elles pris ſoin de mon enfance que pour me perſécuter ? Je ne demande point à ſortir de ce Cloître, mais au moins qu’on retarde la cérémonie dont la religion s’irriteroit. Laiſſez à mon cœur le tems de ſe diſpoſer.

Sœur Angélique.

Ayez pitié de ſa jeuneſſe, accordez quelques délais à ſes larmes.

L’Abbesse.

Impoſſible, ma Sœur. M. le Marquis de Leuville exige que ſes vœux ſoient prononcés aujourd’hui, ou il ceſſe de payer ſa penſion.

Sœur Angélique, à part.

Le cruel pourſuit ſes iniquités.

Julie.

Ah ! Madame, ne fermez point votre ame à la pitié. Si M. de Leuville me retire ſes bienfaits, occupez-moi aux ouvrages les plus vils de la maiſon. Je ne lui ſerai point à charge. Je me ſoumettrai à tout juſqu’à ce que ma répugnance ſoit vaincue.

L’Abbesse.

Vous inſiſtez en vain, ſans dot vous ne ſeriez pas reçue, M. de Leuville n’entendroit plus en faire le ſacrifice.

Sœur Angélique.

Je préſumois bien que lui ſeul s’obſtinoit à perdre la malheureuſe Julie. (ſerrant Julie dans ſes bras.) Fille infortunée ! ta perte eſt le comble des vengeances d’un barbare. (à l’Abbeſſe.) Servirez-vous ſes projets, Madame, en contribuant au ſacrifice de cette innocente victime ? Si vous ſaviez…

L’Abbesse.

Oui ; je ſais que vous entretenez Julie dans ſa déſobéiſſance ; on m’en avoit inſtruite, & vous confirmez mes ſoupçons. Religieuſe imprudente, dont les conſeils pervers s’oppoſent à la voix du Ciel, retirez-vous… Je vous ordonne le ſilence le plus abſolu, ou craignez…

Julie, retenant Angélique.

Ah ! Madame, lui feriez-vous un crime de ſa compaſſion ?

L’Abbesse.

Sortez, vous dis-je, & ne quittez votre cellule que par mon ordre. (Sœur Angélique ſort.) Et vous, qui oſez méconnoître la ſoumiſſion due à vos bienfaiteurs, n’eſpérez pas que l’on ſe rendra à une réſiſtance criminelle.

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