Scène IV.
JULIE, LE CHEVALIER, en Capucin.
Le Chevalier, à part.
Quel moment pour tous deux !
Julie, à part.
Tout mon ſang s’eſt glacé dans mon cœur. Je ne ſaurois me ſoutenir.
Le Chevalier.
Ciel, elle a perdu connoiſſance ! (il lui prend la main.) Julie, adorable Julie, revenez à vous, les momens nous ſont chers. Je n’ai pas le deſſein d’ajouter à vos tourmens. Ouvrez vos yeux à la lumière, & ne voyez en moi que votre conſolateur.
Julie.
Vous me conſolez ! vous que l’on a choiſi pour achever ma perte !
Le Chevalier.
Revenez de votre erreur, je ne ſuis ni oppreſſeur ni implacable. Accordez-moi votre confiance, & comptez ſur tous mes efforts pour vous aſſurer des jours moins orageux.
Julie.
Ce langage me raſſure (à part, en conſidérant le Capucin), & ſes yeux m’annoncent qu’il n’eſt pas inexorable. (haut.) Ah mon Père ! & comment échapper au ſacrifice que l’on exige de moi ? La réſiſtance eſt déſormais inutile ; accablée par tout ce qui m’environne, on m’ôte juſqu’à l’amie courageuſe qui ſoutenoit ma fermeté ! & peut-être la pénitence, les reproches, les humiliations, ſeront-elles le prix du tendre intérêt qu’elle a oſé me témoigner.
Le Chevalier.
Je viens remplacer ſes ſoins ſans danger pour vous ; croyez que mes conſeils ſeront conformes à votre ſituation, & que, loin de vous blâmer, moi-même je vous affermirai dans votre réſolution.
Julie.
Vous êtes donc un Ange de paix envoyé du Ciel même pour me protéger.
Le Chevalier.
Je ne ſuis qu’un mortel à qui vous inſpirez tous les ſentimens que méritent votre jeuneſſe, votre beauté & vos malheurs. Expliquez-vous ſans détour & ſans crainte. Quel eſt le motif de votre répugnance pour le cloître ?
Julie.
Je ne redoute point cet aſyle, & je ne penſai jamais à le quitter. Étrangère au monde, que pourroit y chercher un être infortuné, abandonné dès le berceau aux ſoins de la Providence ? La ſeule grace que j’implore, c’eſt de vivre parmi ces Religieuſes juſqu’à ce que ma vocation ſoit décidée.
Le Chevalier.
Mais ſi vous n’avez pas d’averſion pour cet état, comment pouvez-vous craindre de vous y engager par un vœu ſolemnel ?
Julie.
La ſituation actuelle de mon cœur me défend de me conſacrer au ſervice des Autels.
Le Chevalier.
Expliquez-vous, Julie : quel eſt ce ſentiment impérieux dont vous éprouvez la puiſſance ? Ne ſeroit-ce qu’un trouble vague, ou s’eſt-il fixé ſur quelqu’objet ? A votre âge, l’ame s’ouvre facilement aux impreſſions de la ſenſibilité. Ne retenez point un aveu néceſſaire ſi vous voulez que je vous ſois utile.
Julie.
Qu’il eſt pénible de s’avouer coupable !
Le Chevalier.
Eh ! de quoi ſeriez-vous coupable ? penſeriez-vous que le Ciel pût condamner des ſentimens dont il mit le germe dans notre ame ? Ah ! croyez que la nature n’eſt jamais en contradiction avec le Créateur, & qu’en ſe développant elle ne fait qu’obéir aux loix éternelles qu’il lui preſcrivit. O ſageſſe ſuprême ! quelle étrange opinion on oſe concevoir de ta juſtice. Tu tendrois un piège inévitable à la foibleſſe humaine pour l’en punir éternellement ! Blaſphémateurs d’un Dieu de bonté, vous ſeuls méritez les ſupplices dont vous épouvantez les eſprits égarés par votre doctrine… Julie, raſſurez-vous, le Ciel ne s’irrita jamais contre la vertu cédant aux plus doux ſentimens de la nature.
Julie.
Qu’entends-je !… Ce langage ranime mes ſens, vous rendez le calme à mes eſprits troublés. Oui, j’aurai le courage de vous faire l’aveu de mes plus ſecrettes penſées. Un penchant que j’ai en vain combattu me fait frémir des vœux que l’on exige de moi.
Le Chevalier, à part.
O Ciel, je frémis. (haut.) Achevez de grace, ne me cachez pas la plus petite circonſtance. Depuis quand & en quelle occasion ce penchant a-t-il pris naiſſance ?
Julie.
Au parloir, où j’ai paru deux fois avec Madame l’Abbeſſe.
Le Chevalier, à part.
Deux fois avec Madame l’Abbeſſe ! (haut.) & ſavez-vous ſi l’objet que votre cœur a choiſi partage votre inclination ?
Julie.
Comment en ſerois-je informée ? je brûlois de fixer mes regards ſur lui, mais la contrainte où l’on me tient, la préſence de Madame l’Abbeſſe & de M. de Leuville, me forçoient de les détourner.
Le Chevalier, à part, avec joie.
Ah ! je reſpire, (haut.) encore un mot, Julie, ſon fils n’étoit-il pas avec lui ? Seroit-ce en ſa faveur ?…
Julie, héſitant.
Il eſt le ſeul homme, avec ſon père, qui ſe ſoit préſenté à mes regards.
Le Chevalier, ſe débarraſſant de la barbe & du froc.
Julie ! ô ma chère Julie ! vous le voyez à vos genoux.
Julie.
O Ciel ! c’eſt lui, qu’oſez-vous entreprendre ? malheureux ! fuyez.
Le Chevalier, ſe relevant & arrêtant Julie.
Ne craignez rien.
Julie.
Vous courez à votre perte, vous mettez le comble à mes allarmes ! que deviendrois-je ſi l’on nous ſurprenoit ?
Le Chevalier.
Oſez me ſuivre, oſez franchir cette enceinte. Malheur au téméraire qui s’y oppoſeroit.
Julie.
Vous ſuivre ! oublier mes devoirs ! non, jamais.
Le Chevalier.
Vous êtes mon épouſe ; votre premier devoir eſt de vous confier entièrement à ma foi.
Julie.
Tant de bonheur n’eſt pas fait pour l’infortunée Julie.
Le Chevalier.
Nulle puiſſance ne peut me ſéparer de vous, je ſuis majeur, j’ai le droit de me choiſir une compagne. Votre conſentement ſeul décidera de votre ſort ; venez.
Julie.
Ne l’eſpérez pas, laiſſez-moi ſubir ma deſtinée. N’ajoutez pas à l’horreur qui m’environne le ſpectacle de vous voir pourſuivi comme un coupable. Par pitié pour moi éloignez-vous.
Le Chevalier.
Non cruelle ! je reſte, & duſſai-je y périr, j’empêcherai cet affreux ſacrifice.
Julie.
Quel fruit attendez-vous de votre obſtination ?
Le Chevalier.
La mort, ou votre main… venez… (il l’entraîne.)