Scène VIII.
LES PRÉCÉDENS, LE COMMISSAIRE, LE GRAND-VICAIRE, ANTOINE
Le Curé, au Commiſſaire.
Venez, Monſieur, venez, joignez-vous à moi pour arrêter la violence qu’on veut exercer ici contre cette innocente créature. Les vrais Magiſtrats ſont l’appui des opprimés.
Le Grand-Vicaire, à part.
Maudit homme ! (haut.) penſez-vous que Monſieur ignore ſon devoir & ce qu’il doit au bon ordre ? Ne vous flattez point de l’induire en erreur : vouloir enlever de vive force une jeune perſonne qui brûle de ſe conſacrer à Dieu !
Le Curé, au Commiſſaire.
Je laiſſe à votre prudence le ſoin de punir le coupable. Qu’un père vous livre lui-même ſon fils ; mais pour la Novice, je la défendrai contre vous tous, & Monſieur, que vous avez amené va la mettre ſous la protection de la loi.
L’Abbesse.
Ceux qui n’ont avec le monde aucune communication ſont-ils encore dépendans de ſes loix ?
Le Commissaire, avec fermeté.
Dans aucuns ſiècles, je penſe, ils n’en ont été exempts. M’avez-vous fait appeller, Madame, pour vous y refuſer ? Si vous avez cru pouvoir vous y ſouſtraire, vous êtes dans l’erreur, & pour vous le prouver, je commence par vous ordonner de ne plus exercer votre autorité ſur la victime qui refuſe de ſe conſacrer aux autels : que dès ce moment elle ſoit libre dans cet aſyle, en attendant que le Tribunal ait prononcé ſur ſa ſortie ſi elle préfère de vivre dans le monde.
Julie.
Non, Monſieur, je ne demande point à ſortir, je chéris ma retraite, mais qu’on ne me force plus à offenſer le Ciel. (au Chevalier.) Adieu, Monſieur, oubliez la malheureuſe Julie, & rapprochez-vous d’un père à qui vous devez obéir. (elle ſort.)
Le Chevalier.
Quoi, Julie ! quoi, vous m’abandonnez ! elle ſort ſans m’entendre. (ſe jettant aux genoux de ſon père.) Ah ! prenez pitié de mon déſeſpoir ! Si vous ne m’accordez Julie, je me tue en votre préſence. (il tire un piſtolet, fait un mouvement pour ſe brûler la cervelle ; un Garde lui arrête le bras.)
Le Marquis, au Commiſſaire.
Vous voyez, Monſieur, avec quelle violence ?…
Le Commissaire.
Ceci me regarde, Soldats, ſaiſiſſez ce jeune inſenſé. (au Chevalier.) Je ſuis fâché, Monſieur, que votre imprudence m’oblige à cette précaution ; rendez vos armes, ſi vous ne voulez me forcer à uſer de violence.
Le Chevalier.
J’obéis, Monſieur.