‹ Le CouventChapitre 33 sur 33 · Scène XIV ET DERNIÈRE.

Scène XIV ET DERNIÈRE.

LES PRÉCÉDENS, ANGÉLIQUE.

Angélique entre au moment où Julie va prononcer ſes vœux.

Arrêtez ! non, cet affreux ſacrifice ne s’achèvera pas. (elle la prend entre ſes bras.) Non, barbare, on ne l’arrachera pas de mes bras. Miniſtres d’un Dieu de paix, Vierges ſaintes, & vous tous qui m’écoutez, voila mon frère (elle montre le Marquis.) & le meurtrier de mon époux ; voici ma fille, ſeul reſte d’un hymen déplorable.

Julie.

Vous, ma mère ! ah mon cœur me l’avoit dit d’avance.

Le Chevalier.

Ma tante, ma chère tante !

Sœur Angélique.

Sachez que m’étant mariée ſans ſon aveu, Ce frère implacable provoqua mon époux au combat où il perdit la vie. Enfermée dans ce Cloître par un ordre ſurpris à l’autorité, une longue ſuite de persécutions me força d’y prendre le voile, on mit auprès de moi cette enfant ; mais, par un raffinement de cruauté, on me défendit avec les plus affreuſes menaces de me faire connoître à elle, & de l’appeller du doux nom de fille.

Le Marquis, à part.

Voilà ce que j’avois prévu ! à quelle confuſion me vois-je expoſé !

Le Curé, au Marquis.

Reconnoiſſez, Monſieur, la main de Dieu qui veut vous conduire au repentir. Que de motifs pour être juſte ! Les reproches de votre conſcience, l’indignation, l’horreur, le mépris qui vont vous accabler. Ah ! vous pourriez encore éviter tous ces maux par un retour ſincère à la vertu & aux ſentimens de l’humanité & de la nature.

Le Marquis.

Oh ! remords déchirans ! préjugés barbares ! à quels excès vous m’avez conduit… Sage & généreux Paſteur, intercédez ma grace auprès du Ciel & des hommes.

Le Curé, à Angélique, à Julie & au Chevalier.

Mes enfans, approchez ; votre père, votre frère vous eſt rendu. (Sœur Angélique tend les bras au Marquis, le Chevalier & Julie ſe jettent à ſes genoux.)

Le Marquis, en les relevant.

Mes enfans, que faites-vous ? C’eſt à moi de vous demander pardon. Victimes de ma haine, & vous, ma Sœur, que j’ai ſi long-tems perſécutée, oublierez-vous mes torts envers vous ?

Sœur Angélique.

Omon frère, ils ſont tous oubliés.

Le Marquis.

Venez donc entre mes bras, venez ſoulager mon cœur du poids des remords qui l’oppreſſent. (il la preſſe contre ſon ſein.) Nature ! combien eſt miſérable celui qui méconnoît tes ſalutaires jouiſſances ! Jamais je n’ai goûté ſi délicieuſement le bonheur d’exiſter. Mes amis, Vous me pardonnez ?

Le Chevalier.

Omon père, ne penſez plus au paſſé.

Le Marquis.

J’y penſerai, mon fils, pour me rappeller tout ce que je dois faire pour vous dédommager de mes perſécutions. (il prend la main de Julie & du Chevalier.) Ma nièce, & toi mon ami, ſoyez heureux. Que mon exemple vous ſerve de leçon. Souvenez-vous que la félicité de vos enfans eſt votre premier devoir. (à Angélique.) Ma ſœur, vous ratifiez leur choix. (il quitte ſes enfans, Angélique prend ſa place.)

Le Marquis, à l’Abbeſſe.

Madame, vous fûtes témoin de mes injuſtices, vous l’êtes de mon repentir. Je vous laiſſe à remplir une obligation importante & pour vous & pour moi. Ma ſœur eſt retenue dans ce Cloître par des vœux indiſſolubles, vous êtes chargée de ſon bonheur. Ah ! qu’elle y jouiſſe déſormais du calme & de la tranquillité que méritent ſes vertus.

L’Abbesse.

Je vous le promets, Monſieur ; cette ſcène touchante m’apprend un nouveau devoir, & M. le Curé ſera déſormais le Paſteur que je conſulterai ſur l’adminiſtration de ma maiſon.

Le Curé.

Madame, ce n’eſt point à moi que vous rendez juſtice, c’eſt à la vérité, c’eſt au culte d’un Dieu ennemi de la perſécution. Mais oublions le paſſé, & qu’une morale plus douce rende à l’avenir ces aſyles moins redoutables.

Antoine.

Ouf, j’en ſommes ſortis à notre gloire, j’avons eu ben du tintoin, & ma fine la Novice a manqué nous faire faux-bond. Tant y a que tout a retourné à notre avantage. Alle ne r’chignera pus tant à dire oui avec M. le Chevalier. Il n’y a pas d’mal à ça. Dieu n’défend pas ſans doute de vivre honnêtement & doucement dans un Couvent ; mais je ſis d’avis qu’il aime encore mieux qu’on ſe marie, & je vous aſſure, (au Parterre) Meſſieurs & Dames, que je vais me marier le plutôt que je pourrai.

Fin du troiſième & dernier Acte.

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