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Chapitre 2

Huit jours se sont passés, un siècle pour ceux qui espèrent et pour ceux qui souffrent.
Gaston Darcy espère ; Berthe Lestérel souffre.
Berthe est toujours au secret, dans sa prison. Elle prie, elle pleure, elle regarde le lambeau de ciel qu’elle peut à peine apercevoir à travers les grilles de sa fenêtre, et elle songe à sa douce vie d’autrefois, sa vie de jeune fille, violemment bouleversée. Elle pense à sa sœur qui mourra de douleur, si son mari ne la tue pas ; elle pense à madame Cambry, à sa protectrice, qu’elle aimait tant et qui maintenant la renie peut-être parce qu’elle la croit coupable ; elle pense à Gaston qui lui a juré un amour éternel et sans doute l’a déjà oubliée. Les heures s’écoulent, lentes, monotones, sans apporter à la pauvre recluse un souvenir amical, un souhait bienveillant, rien, pas même une nouvelle de ce monde où elle ne rentrera plus. Cette cellule aux murs blanchis, c’est la tombe. Pas un bruit du dehors n’y pénètre, pas un rayon de soleil. Quand la porte s’ouvre, Berthe ne voit apparaître au fond du corridor sombre que les sœurs de Marie-Joseph, en long vêtements de laine, voilées de noir et de bleu, marchant du pas silencieux des fantômes. Trois fois on est venu l’appeler pour la conduire au Palais de justice, et l’horrible voyage en voiture cellulaire ne lui a pas été épargné ; trois fois elle s’est assise dans le cabinet du juge, toujours grave, toujours impassible. Elle a été interrogée poliment, froidement, et elle n’a répondu que par des larmes. Trois fois elle est revenue désespérée. Elle se sent perdue, et elle n’attend plus rien de la justice des hommes. Elle n’a plus foi qu’en Dieu qui lit dans les cœurs.

Gaston Darcy endure un autre supplice, le supplice de l’attente, les angoisses de l’incertitude. Il a rompu avec son existence habituelle, il a pris le monde en horreur, il fuit les distractions, il se complait dans les joies amères de l’isolement. Il ne voit que son oncle, madame Cambry et Nointel.

Son oncle l’accueille, le plaint, et reste impénétrable.

Madame Cambry prend part à ses peines, elle se désole avec lui, elle jure que Berthe n’est pas coupable et qu’elle ne se lassera jamais de la défendre ; elle a été jusqu’à proclamer qu’elle ne se marierait pas tant que sa jeune amie serait sous le coup de cette affreuse accusation. Cependant, son mariage avec M. Roger Darcy est décidé, et M. Roger Darcy la presse de conclure, car le sévère magistrat a fini par s’éprendre très vivement de la charmante veuve, et il n’en est plus à souhaiter que son neveu se charge seul de perpétuer le nom de la famille. Mais madame Cambry ne peut rien contre les convictions du juge, madame Cambry n’obtiendra pas de son futur mari qu’il décide contre sa conscience en signant l’ordre de remettre en liberté mademoiselle Lestérel.

Reste Nointel. Nointel est plus dévoué, plus ardent que jamais ; il affirme à son ami qu’il ne perd pas un instant, qu’il poursuit lentement et sûrement son enquête, qu’il recueille chaque jour des informations nouvelles, que toutes ces informations sont favorables à Berthe, qu’il réunit ces preuves éparses ou plutôt ces commencements de preuves, et qu’il sera bientôt en mesure de démontrer l’innocence complète de la jeune fille ; mais il a déclaré nettement que, pour réussir, il fallait qu’il agît seul. Et, comme Gaston se récriait contre l’inaction à laquelle Nointel voulait le condamner, Nointel l’a supplié de le laisser faire à sa guise, sans s’abstenir pour cela de travailler, lui aussi, à l’œuvre difficile de la réhabilitation de mademoiselle Lestérel.

Pressé de s’expliquer sur les résultats acquis, le capitaine s’est obstiné à répondre que tout allait bien, et que, pour le moment, il lui était impossible d’en dire davantage.

De sa rencontre avec le baleinier, de sa visite à madame Crozon, de ses conventions avec les deux coquins d’outre-mer, il n’a pas soufflé mot. Il redoutait les entraînements irréfléchis qui emportent les amoureux au-delà des limites de la prudence. Ses batteries étaient dressées, et il craignait que Gaston ne vînt gêner son tir. Et Gaston, qui n’appréciait pas les causes de cette extrême réserve, avait fini par lui savoir mauvais gré de sa discrétion. Gaston en était presque venu à croire que Nointel l’abandonnait, que Nointel colorait d’un prétexte plus ou moins plausible une défection impardonnable. Depuis quelques jours, Gaston vivait solitaire et sombre, maudissant les hommes, broyant du noir, doutant de tout, même de l’amitié, n’attendant plus rien de l’avenir.

Et cependant, ce soir-là, un mercredi, vers onze heures, Gaston s’habillait pour aller au bal.

Il avait reçu, à la fin de la semaine précédente, une invitation de madame la marquise de Barancos à une grande soirée dansante, et certes le carton armorié qui figurait à la glace de son cabinet de toilette n’aurait pas suffi à lui persuader d’assister à une fête pendant que Berthe Lestérel pleurait au fond d’une prison. Mais, le matin même, deux lettres lui étaient arrivées par la poste, deux lettres qui l’avaient immédiatement tiré de sa torpeur.

L’une était de Nointel, et elle ne contenait que ces trois lignes :

« Viens ce soir au bal de madame de Barancos. Tu m’y trouveras. J’ai pris pied dans la place. Tout va très bien. Nous touchons au but. Viens. Il le faut. »

Gaston n’avait pas trouvé ce billet beaucoup plus clair que les récentes conversations du capitaine. Mais il ne pouvait guère négliger une recommandation aussi formelle, et il était à peu près décidé à se rendre à l’invitation de la marquise, lorsqu’il décacheta l’autre lettre, qui était de son oncle et qui disait ceci :

« Mon cher Gaston, j’accompagne ce soir madame Cambry au bal que donne la marquise de Barancos. C’est la première fois que madame Cambry consent à sortir, depuis qu’il est survenu un malheur qui te touche vivement et qui l’a beaucoup affectée. Tu sais que mon mariage avec elle est décidé. Sa rentrée dans le monde sera presque un événement. Viens à cette fête. Je serai d’autant plus aise de t’y rencontrer que toute ma journée sera occupée au Palais par l’affaire que j’instruis, et que je n’aurai pas le loisir de passer chez toi. Il vaut mieux, d’ailleurs, que madame Cambry te dise elle-même une nouvelle que j’aurais eu grand plaisir à t’apporter si j’étais libre de mon temps. Je compte que nous te verrons cette nuit, et je suis certain que tu ne regretteras pas d’être sorti de la retraite où tu te confines au grand chagrin de ton oncle affectionné. »

La lecture de cette lettre avait réveillé dans le cœur de l’amoureux Gaston des espérances endormies. Cette nouvelle, que madame Cambry tenait à lui apprendre, concernait certainement Berthe, et, si elle eût été mauvaise, l’oncle Roger n’aurait pas eu hâte d’en faire part à son neveu. Avait-il enfin reconnu l’innocence de la pauvre prisonnière, ou bien s’agissait-il seulement d’une découverte heureuse, d’un indice tout récemment recueilli, qui permettrait de croire à la possibilité d’un acquittement ?

Il y avait une phrase inquiétante :

« L’affaire que j’instruis », écrivait le magistrat, qui savait la valeur des mots et qui ne se serait pas servi de l’indicatif présent, si l’instruction eût été abandonnée. Et pourtant Gaston ne pouvait guère admettre que M. Roger Darcy attachât tant d’importance à l’informer d’un fait relativement insignifiant. Le billet de Nointel, d’autre part, était pressant. Aussi Gaston avait-il accepté l’invitation de la marquise, quoiqu’il lui semblât bien dur d’aller au bal avec la mort dans l’âme. Et, à force de réfléchir aux chances que lui offrait cette soirée, il en était arrivé à se dire qu’il ne fallait pas faire les choses à demi, que le mieux était d’apporter à la fête un visage riant, de danser avec madame Cambry, de valser avec madame de Barancos ; en un mot, d’accepter toutes les conséquences de la corvée qu’il se résignait à subir.

Pour se préparer, il avait passé la journée au coin de son feu, il avait dîné légèrement, il s’était endormi après son dîner, il s’était réveillé plus frais et plus lucide après une sieste de deux heures, et il avait procédé à sa toilette avec un soin tout particulier. Les deuils du cœur ne sont pas de mise au bal, et le meilleur moyen de servir la cause de Berthe, c’était de ne pas laisser voir que les infortunes de Berthe le désespéraient.

Il venait de chausser les souliers vernis découverts, de passer le gilet à deux boutons et la cravate blanche dégageant le cou, d’endosser l’habit noir à grands revers, fleuri d’une rose thé à la boutonnière ; il s’était muni des deux paires de gants et des deux mouchoirs de rigueur, et il tenait déjà à la main le claque doublé de satin. Son valet de chambre l’aida à revêtir le vaste ulster, indispensable préservatif contre le froid de la sortie. Le coupé était attelé. Gaston y monta un peu après minuit, et dix minutes après, son cocher prenait la file à trois cents pas de l’hôtel de Barancos.

La fête de la marquise était de celles qui occupent pendant toute une semaine les journaux du high life et dont la description fait, comme on dit, le tour de la presse. Les gens les plus haut placés dans toutes les hiérarchies parisiennes tenaient à s’y montrer, et beaucoup de personnages d’une moindre importance n’en étaient pas exclus, madame de Barancos, en sa qualité d’étrangère, ayant cru devoir étendre ses invitations un peu plus qu’il n’est d’usage dans le très grand monde. Aussi, à l’heure où il est de bon ton d’arriver, la queue des équipages commençait-elle à l’angle de la rue de Courcelles.

Il gelait. Un tapis de neige durcie recouvrait les chemins de la grande ville et les roues glissaient sans bruit sur les pavés capitonnés par l’hiver. Les heureux du monde passaient entre deux haies de pauvres diables accourus là pour se réchauffer au spectacle de ce luxe ambulant, pour regarder à travers les glaces des voitures armoriées les femmes blotties sur des coussins de soie, pour contempler de loin la façade étincelante de l’hôtel, pour oublier un instant la faim, le froid, la mansarde sans lumière et sans feu. Et plus d’un enviait le sort de ce jeune, beau et riche garçon qui avait nom Gaston Darcy, et qui n’appréciait guère en ce moment ce bonheur d’aller au bal dans un coupé bien chaud, traîné par un beau cheval.

La princière habitation de la marquise touchait au parc Monceau. Les fenêtres resplendissaient des feux de mille bougies, et les harmonies de l’orchestre, amorties par les tentures, passaient dans l’air sec de la nuit comme les vibrations lointaines d’une harpe éolienne. Après avoir franchi la grille dorée, les équipages tournaient au trot cadencé de leurs attelages de hautes allures, et venaient s’arrêter devant un majestueux perron chargé de plantes exotiques. Les invités pouvaient croire qu’ils débarquaient à la Havane, car toutes les fleurs tropicales brillaient dans le vestibule, spacieux comme une serre. À l’entrée de ce jardin d’hiver, se dressaient deux statues en onyx – des esclaves nubiens portant des torchères d’argent – et d’un buisson de camélias, surgissait un ours colossal, un ours empaillé en Russie où il avait dû dévorer beaucoup de moujiks.

Darcy mit pied à terre au milieu d’une armée de valets de pied, en livrée amarante et or, donna un coup d’œil à une magnifique glace de Venise pour s’assurer que sa tenue n’avait souffert aucun dérangement pendant le court trajet de la rue Montaigne à l’avenue Ruysdaël, et fit, avec l’aisance d’un homme du monde, son entrée dans un premier salon où se tenait debout, pour recevoir ses invités, l’incomparable marquise de Barancos.

Elle portait une ravissante toilette : robe de satin blanc, couverte de grappes de fleurs rouges, agrafée aux manches avec de gros nœuds de saphirs, trois rangs de perles au cou, un bandeau de diamant au front, boucles de brillants aux souliers mignons qui chaussaient ses pieds, les plus jolis du monde. Et ce soir-là, elle était en beauté. Ses yeux rayonnaient, sa bouche s’épanouissait, sa peau veloutée avait cette coloration chaude qui double d’éclat aux lumières. À l’expression inquiète qui assombrissait par instants son visage, le soir de la représentation du Prophète, avait succédé un air joyeux et fier. On devinait que cette créole était heureuse de vivre, d’être riche, d’être belle. Les femmes qui aiment ont souvent ces airs-là.

Darcy, en la voyant si triomphante, eut un serrement de cœur. Il lui semblait impossible que la main qu’elle lui tendait gracieusement eût frappé Julia d’Orcival, que le franc sourire qui éclairait ses traits charmants cachât un remords. Et il savait que, pour que Berthe fût innocente, il fallait que madame de Barancos fût coupable.

Il la salua pourtant aussi correctement que possible, mais il eu à peine le courage de bourdonner une de ces phrases inintelligibles qui forment l’accompagnement obligé du salut d’arrivée. Elle ne lui laissa pas le temps d’achever ses banalités.

— Vous êtes mille fois aimable d’être venu, lui dit-elle avec grâce, car je sais que vous vous êtes cloîtré depuis notre rencontre à l’Opéra. Et puisque votre neuvaine est finie, j’espère que vous ne vous ennuierez pas chez moi. Votre ami, M. Nointel, est ici.

Gaston s’inclina et céda la place à deux Américaines éblouissantes qui s’avançaient avec un frou-frou de soie et un cliquetis de pierreries. Il passa, et il entra dans la salle de bal où on dansait déjà.

C’était un ravissant assemblage de tentures brochées, de meubles dorés, de plantes rares et de femmes élégantes, un bouquet de beautés, un feu d’artifice de couleur. Mais Darcy ne prit pas grand plaisir à admirer ce délicieux tableau. Il cherchait Nointel, et il l’aperçut causant au milieu d’un petit groupe où figurait l’inévitable Lolif. Le joindre n’était pas facile, car les quadrilles lui barraient le passage. Il y parvint cependant, et Nointel, en le voyant, s’empressa de planter là les indifférents pour s’accrocher au bras de son ami et pour l’entraîner dans un coin.

— Mon cher, dit joyeusement le capitaine, tu as bien fait de venir. Je te ménage une surprise à la fin de la soirée.

— Quelle surprise ? demanda vivement Darcy.

— Cher ami, répondit Nointel en riant, si je te le disais maintenant, ce ne serait plus une surprise quand le moment sera venu de m’expliquer. Tu ne perdras rien pour attendre, et afin de t’aider à prendre patience, je vais te raconter une foule de choses qui t’intéresseront.

— Il n’y en a qu’une qui m’intéresse.

— C’est bien de celle-là que je vais te parler… indirectement. Mais avoue que tu m’en veux de ne pas être venu te voir depuis quelques jours.

— Oh ! je sais que ma compagnie n’est pas gaie.

— C’est cela ; tu es vexé. Parions que tu m’accuses de légèreté et même d’indifférence. Eh bien, je te jure que tu as tort. Je n’ai été occupé que de toi, c’est-à-dire de mademoiselle Lestérel. Et j’ai plus fait pour elle en une semaine que je n’aurais fait en un mois, si nous avions travaillé de concert.

— Qu’as-tu donc fait ?

— D’abord, j’ai acquis la certitude qu’elle est innocente ; ah ! mais là ! complètement innocente. Non seulement ce n’est pas elle qui a tué Julia, mais ce n’est pas elle qui a écrit les lettres compromettantes qu’elle est allée chercher au bal de l’Opéra.

— Elle y est donc allée ?

— Oui, c’est un fait acquis. Mais elle y est allée, comme nous le supposions, par dévouement… un dévouement sublime, mon cher. Les lettres étaient de sa sœur ; pour les ravoir, elle a risqué sa réputation ; et maintenant qu’elle est accusée d’un crime qu’elle n’a pas commis, elle aime mieux passer en Cour d’assises que de confesser la vérité. Elle se laissera condamner plutôt que de trahir le secret de madame Crozon. Elle n’aurait qu’un mot à dire pour se justifier, mais ce mot coûterait la vie à une femme qui lui a servi de mère, et ce mot, elle ne le dira pas.

— Dis-le donc pour elle ! Si tu peux prouver cela, qu’attends-tu pour la sauver ? Pourquoi ne cours-tu pas chez son juge ? Il va venir ici. Refuseras-tu de lui apprendre ce que tu prétends savoir ?

— Absolument. Ce serait une fausse démarche, et les fausses démarches sont toujours nuisibles. Il se pourrait qu’il désapprouvât ce que je fais pour contrecarrer l’accusation et qu’il me priât poliment de me tenir en repos. Je ne veux pas me brouiller avec lui, et je tiens à conserver ma liberté d’action.

— Je ne te comprends plus, dit tristement Darcy.

— Il n’est pas nécessaire que tu me comprennes, répliqua Nointel avec un calme parfait. Tu peux me soupçonner de manquer de zèle, mais, à coup sûr, tu ne suspectes pas mes intentions. Eh bien, laisse-moi manœuvrer comme je l’entends. Je te donne ma parole d’honneur qu’à très bref délai, je t’expliquerai tous mes actes, et je suis certain que tu les approuveras.

— Tu oublies que, pendant que tu prépares des combinaisons savantes, mademoiselle Lestérel est en prison.

— Je n’oublie rien, et pour te prouver que je pense à sa situation, je puis, dès à présent, t’apprendre que son innocence éclatera peut-être d’ici à vingt-quatre heures, et que je ne serai pas tout à fait étranger à ce résultat.

— Comment éclatera-t-elle ? Parle donc !… à moins que tu ne prennes plaisir à me torturer.

— Il s’agit d’un point à établir, un point sur lequel je me suis permis d’attirer l’attention de M. Roger Darcy qui n’y avait pas attaché d’abord assez d’importance.

— Quoi ! tu as vu mon oncle !

— Non pas. J’ai prié quelqu’un de voir un témoin qui a déjà été entendu, et d’engager ce témoin à déposer de nouveau et à préciser cette fois sa déposition. Cela a dû être fait hier ou avant-hier, et si, comme je l’espère, le témoignage a été favorable à la prévenue, elle est sauvée. L’alibi est démontré.

Le cœur de Darcy battait à l’étouffer. Il se rappelait la lettre de son oncle, et il se demandait si ce n’était pas là cette bonne nouvelle que devait lui annoncer madame Cambry ; mais il gardait encore rancune au capitaine, et il trouva bon d’imiter vis-à-vis de lui la discrétion exagérée qu’il lui reprochait. Au lieu de lui confier ses espérances, il se borna à lui répondre :

— Ce serait trop beau. Je n’y compte pas.

— Il ne faut jamais compter sur rien, reprit tranquillement Nointel. Et si nous manquons ce succès, je vais exécuter mon plan, qui est simple et pratique. Mon plan, tu le sais, consiste à convaincre la Barancos d’avoir poignardé de sa jolie main la pauvre Julia. Si elle est coupable, mademoiselle Lestérel ne l’est pas. C’est clair, et cela vaut tous les alibis du monde. Or, je tiens Simancas et Saint-Galmier. Je connais les coquineries de ces deux drôles qui se sont implantés chez la marquise et qui voulaient m’empêcher d’y entrer. J’y suis, tu le vois, et j’y resterai jusqu’à ce que je possède son secret. Les bandits transatlantiques ont baissé pavillon, et je les ferai mettre à la porte quand il me plaira. Je tolère provisoirement leur présence pour des raisons à moi connues, mais il n’est pas impossible que cette nuit même, j’arrache un aveu à la Barancos. C’est à cause de cela que je t’ai prié de venir.

— Toujours des énigmes, murmura Gaston.

— Des énigmes dont tu auras le mot, si tu as le courage de ne pas aller te coucher avant l’heure du cotillon.

— Je comprends de moins en moins.

— Raison de plus pour rester. Je conçois que tu n’aies pas le cœur à la danse, mais le quadrille n’est pas obligatoire, et, pour te désennuyer, tu auras la conversation de ton oncle qui ne peut manquer d’être intéressante. Il t’apprendra peut-être du nouveau et, dans tous les cas, il te parlera de son mariage qui est décidé. Quatre-vingt mille livres de rente que tu perds. Je ne te blâme pas. J’aurais, je le crains, agi comme toi. Rien ne vaut l’indépendance. Et en vertu de cet axiome, tu m’excuseras de te quitter. Madame de Barancos va bientôt avoir fini de recevoir son monde, et toute maîtresse de maison qu’elle est, elle ne donnera pas sa part de sauterie. C’est une valseuse enragée. Elle préfèrerait peut-être la cachucha, mais les castagnettes sont mal portées, et elle n’est pas Espagnole au point d’exécuter en public un pas national. Elle se rattrape sur la valse, et je compte valser avec elle tant que je pourrai, sans parler du cotillon qui m’est promis. C’est au cotillon que je frapperai le grand coup, et, si tu m’en crois, tu m’attendras jusqu’à ce que cet exercice final soit terminé.

— Je ne te promets rien.

— Soit ! mais tu resteras, car moi, je te promets de revenir avec toi, dans ton coupé, et de te rendre un compte exact et circonstancié de mes opérations. Plus d’énigmes, plus de cachotteries ; tu sauras tout. Est-ce dit ?

— Oui, mais…

— Cela me suffit, et je vais à mes affaires. Gare-toi de Lolif, qui cherche quelqu’un à ennuyer, et si Saint-Galmier ou Simancas t’abordent, sois poli tout juste et coupe-les impitoyablement.

— Tu n’as pas besoin de me recommander cela. Ces deux gredins me répugnent.

— Ah ! il y a aussi Prébord, qui a réussi à s’introduire ici, malgré l’affront que madame de Barancos lui a fait l’autre jour aux Champs-Élysées. Je pense qu’il filera doux devant toi, mais évite-le. L’heure n’est pas venue de lui chercher noise. Sur ce, cher ami, je vais… Ah ! parbleu ! tu ne resteras pas longtemps sans avoir à qui parler. Voici M. Roger Darcy donnant le bras à madame Cambry. Elle est un peu pâle, mais comme elle est jolie ! Et son futur a rajeuni de dix ans. L’oncle a succession s’est transformé en jeune premier. Adieu l’héritage ! Avant qu’il soit longtemps, tu auras une demi-douzaine de petits cousins et de petites cousines. Et c’est toi qui l’as voulu. Au revoir, après le cotillon. Je cours me mettre aux ordres de la marquise.

Ayant dit, le capitaine laissa son ami réfléchir et se perdit dans la foule qui encombrait la salle.

L’orchestre s’était tu ; le quadrille venait de finir, et les cavaliers reconduisaient leurs danseuses. Au même moment, d’autres couples nouvellement arrivés faisaient leur entrée, et de ces deux courants contraires, il résultait une certaine confusion qui se produit presque toujours à chaque entracte d’un grand bal. Gaston chercha des yeux son oncle et ne l’aperçut point. Il lui fallut fendre les groupes pour le rejoindre, et il eut beaucoup de peine à y parvenir. Après de longues manœuvres, il le découvrit enfin debout devant madame Cambry qui venait de s’asseoir et qui était déjà fort entourée. Sa beauté attirait les hommes, comme la lumière attire les papillons. On faisait cercle devant sa chaise ; elle avait fort à faire pour inscrire sur son carnet toutes les valses sollicitées par les jeunes et pour répondre aux compliments des amis plus mûrs qui la félicitaient discrètement sur son prochain mariage. M. Roger Darcy recevait force poignées de main et se tirait en homme d’esprit d’une situation assez délicate à son âge, la situation du futur agréé, déclaré, escortant la jeune femme qu’il va épouser : l’école des maris avant la cérémonie.

Gaston ne se souciait pas de se mêler à ces courtisans plus ou moins sincères ; il avait à dire à la charmante veuve toute autre chose que des fadeurs, et il attendit, pour s’approcher d’elle, que l’essaim des galants se fût envolé. Et, en attendant, il se mit à la regarder de loin, dans l’espoir de lire sur son doux visage la nouvelle qu’elle avait à lui annoncer. Il n’y lut rien du tout. Une femme au bal cache ses tristesses sous des sourires ; les joues pâlies par les chagrins se colorent, les yeux qui ont pleuré étincellent. Impossible de deviner si le cœur est de la fête ou si la joie qu’on a affichée n’est qu’un masque. Gaston ne vit qu’une chose, c’est que madame Cambry était ravissante.

Elle avait adopté une mode nouvelle qui sied à merveille aux blondes cendrées, quand elles ont la peau très blanche. Elle était entièrement habillée de satin noir. Sa robe, très serrée aux hanches, faisait admirablement valoir sa taille souple et ronde. Pas de blanc, pas d’agréments de couleur sur ce fond sombre. Rien que des fleurs clairsemées, des fleurs d’une seule espèce, d’énormes pensées d’un violet bleu, que le jardinier qui les a créées a appelées des yeux Dagmar, parce qu’elles rappellent la nuance extraordinaire des yeux d’une adorable princesse.

C’était le deuil, un deuil de bal. La belle veuve aurait pu avoir la mort dans l’âme et s’habiller ainsi pour mener ses douleurs dans le monde.

Elle n’avait pas mis de diamants, quoiqu’elle en eût de superbes, des diamants de famille que ses aïeules avaient portés. L’unique bijou dont elle s’était parée se cachait sous un bouquet de jasmin qu’il fixait au corsage tout près de l’épaule : un petit serpent de rubis dont on ne voyait que les yeux.

— Elle aime Berthe, elle la défend, pensait Gaston. Que de femmes à sa place auraient renié la pauvre orpheline injustement accusée ! Et qui sait si, à force de plaider sa cause auprès de mon oncle, elle n’a pas réussi à la sauver ?

Il lui tardait de l’aborder, et il maudissait les empressés qui l’accablaient de saluts et probablement d’invitations.

— On va danser. Elle doit être déjà engagée pour toute la nuit, et Dieu sait quand je pourrai lui parler, se disait-il avec inquiétude. Mon oncle est là, mais je préfèrerais ne pas m’adresser à lui.

Enfin, il y eut une éclaircie. L’orchestre préludait déjà, et les notes isolées des instruments qui cherchaient l’accord rappelaient les cavaliers dispersés dans la salle. Le cercle se rompit, et Gaston put s’approcher. Justement, M. Roger Darcy venait d’être accaparé par un magistrat de ses amis, et il ne voyait pas son neveu. La veuve l’aperçut au premier pas qu’il fit vers elle, et sa figure changea d’expression. Elle l’appela d’un signe imperceptible, quoiqu’elle fût encore assiégée par le joli lieutenant Tréville, qui insistait pour obtenir une valse, fût-ce la treizième. Et Gaston ne se fit pas prier pour venir couper court aux galantes obsessions de cet aimable hussard.

— Je vous cherchais, dit madame Cambry en lui tendant le bout de ses doigts effilés.

Tréville comprit qu’il était de trop, et battit en retraite, après avoir adressé à la veuve un salut ponctué d’un sourire expressif et un bonsoir amical à Darcy, son camarade de cercle.

— C’est moi qui vous cherchais, madame, murmura Gaston, et je vous supplie de m’excuser d’avoir tant tardé à me présenter. Jugez de mon impatience. Vous étiez si entourée que je ne pouvais pas approcher, moi qui ne suis venu que pour vous…

— Pour elle et pour moi, n’est-ce pas ? Je regrette de ne pas vous avoir rencontré plus tôt. Je ne me serais pas engagée, et maintenant je vais être obligée de vous quitter quand nous avons tant de choses à nous dire. Mais je vous ai gardé un quadrille. Ne vous éloignez pas.

— Je n’aurai garde, et je ne saurais trop vous remercier.

— C’est votre oncle qu’il faut remercier. Lui seul a tout fait. Mais j’entends le prélude d’une valse que j’ai promise. Je vous laisse à M. Roger qui vous dira…

— Ce que j’aimerais cent fois mieux apprendre de votre bouche, interrompit Gaston, ému au point d’oublier qu’il est malséant de couper la parole à une femme.

Madame Cambry se pencha à son oreille et lui dit à demi-voix :

— Je suis bien heureuse. Demain, Berthe nous sera rendue.

— Demain ! s’écria Gaston ; ai-je bien entendu ? Demain elle sera libre !

— L’ordre a été signé ce matin, murmura madame Cambry. Votre oncle vous dira le reste. En ce moment, voyez, je ne m’appartiens plus.

Le valseur favorisé accourait, un beau jeune substitut, tout fier de l’honneur que lui faisait la future madame Darcy. Elle prit son bras et se laissa entraîner.

— Libre ! murmura Gaston. Ah ! je n’espérais pas ce bonheur, et c’est à peine si j’y puis croire. Et on jurerait que madame Cambry n’y croit pas non plus. Elle m’a annoncé cette joie d’un ton presque triste. Et pourtant elle l’a dit… l’ordre est signé. Ah ! il me tarde d’interroger mon oncle.

L’oncle était à deux pas, et il avait fort bien vu son neveu, mais, par malheur, il était engagé dans une conversation des plus sérieuses avec un grave collègue, et Gaston ne pouvait guère se jeter à la traverse d’un entretien sur l’inamovibilité de la magistrature. Il dut se borner à lancer des regards suppliants à M. Roger Darcy, qui lui fit signe de l’attendre, et force lui fut de se réfugier dans une embrasure de fenêtre pour laisser le champ libre aux tournoyantes évolutions de la valse.

Vingt couples, entraînés par un excellent orchestre, tourbillonnaient avec furie sur le parquet ciré. Il y avait là des étrangères qui passaient comme des comètes échevelées. Le beau Prébord emportait dans l’espace une grande Américaine brune qui avait du feu dans les yeux et une boutique de joaillier sur les épaules. Le petit baron de Sigolène conduisait plus sagement une toute jeune Espagnole, pâle comme la lune, quelque arrière-cousine de la marquise. Tréville, renvoyé par la belle veuve à une quatorzième mazurka, se consolait en berçant une Russe aux yeux verts, qui s’appuyait sur lui avec une nonchalance tout asiatique. Et Saint-Galmier, le quadragénaire Saint-Galmier, faisait tourner sur place la cliente rondelette qu’il soignait d’une névrose. La valse rentrait dans sa méthode diététique.

Retenue par ses devoirs de maîtresse de maison, la marquise ne valsait pas, et Nointel était allé la rejoindre dans le premier salon.

Gaston n’avait d’yeux que pour son oncle, et son émotion fut vive quand il le vit se séparer du magistrat qui causait avec lui et s’approcher de la fenêtre. M. Roger Darcy souriait. C’était de bon augure.

— Eh bien, dit-il, tu dois être content, car je suppose que madame Cambry t’a annoncé la grande nouvelle.

— Oui, répondit le neveu, tout palpitant d’espoir et d’inquiétude, madame Cambry m’a assuré que, demain matin, mademoiselle Lestérel sortirait de prison.

— C’est parfaitement vrai.

— Ah vous me rendez la vie. Je savais bien qu’elle n’était pas coupable. Enfin, son innocence a éclaté ! Cette odieuse accusation a été mise à néant… il n’en restera plus de trace, et maintenant…

— Pardon ! madame Cambry ne t’a pas dit autre chose ?

— Non.

— Les femmes les plus intelligentes manquent de précision dans l’esprit. Elle aurait bien dû compléter sa nouvelle.

— Nous avons à peine échangé quelques mots. On est venu la chercher pour la valse.

— Que tu t’es laissé souffler par un alerte substitut. C’était à toi d’ouvrir le bal avec ta future tante, mais je te pardonne. Les amoureux ne savent ce qu’ils font. Et je suppose que tu es toujours amoureux.

— Plus que jamais, et j’espère que maintenant vous ne désapprouverez pas la résolution que j’ai prise d’épouser…

— Une prévenue. Mais si, je la désapprouve très fort. Pourquoi veux-tu que je change de sentiment, puisqu’au fond la situation n’a pas changé ?

— Je ne vous comprends pas, mon oncle. Vous venez de me dire vous-même que mademoiselle Lestérel va être mise en liberté.

— Provisoire. Voilà le mot que madame Cambry aurait dû ajouter pour ne pas te donner une fausse joie. Il est vrai que, toi, tu aurais bien dû le deviner.

— Provisoire… comment ?… que signifie ?…

— Sous caution, pour parler plus correctement. Cela t’étonne. Tu as donc oublié ton code d’instruction criminelle ? Je m’en doutais un peu.

— Quoi ! ce n’est pas d’une ordonnance de non-lieu qu’il s’agit. Vous n’abandonnez pas cette affaire, alors que tout démontre…

— Fais-moi le plaisir de te calmer et de m’écouter. Je veux bien t’expliquer les motifs de la décision à laquelle je me suis arrêté, après avoir beaucoup hésité, je te le déclare. Tu sais où en était l’instruction. J’ai la preuve que mademoiselle Lestérel était au bal de l’Opéra, qu’elle est entrée plusieurs fois dans la loge de Julia d’Orcival. Elle-même ne le nie pas. Son silence obstiné, ses larmes équivalent à un aveu. Qu’elle ne soit pas restée toute la nuit au bal, je l’admets. Il est même à peu près certain qu’elle est allée ailleurs. Où ? Elle refuse de le dire, et ce refus m’est infiniment suspect. Je te le signale en passant, parce qu’il doit te toucher à un autre point de vue que moi. Je ne te parle pas du poignard japonais qui lui appartient, des lettres brûlées, du fragment de billet qu’on a retrouvé dans sa cheminée. Tu connais tout cela et tu conviendras que mon devoir était et est encore d’instruire l’affaire, jusqu’à ce qu’elle soit éclaircie.

Mais il vient de se produire un incident que tu ne connais pas et qui a un peu modifié la situation. Dans la nuit du samedi au dimanche, la nuit du bal, deux sergents de ville qui faisaient leur ronde ont trouvé sur le boulevard de la Villette, au coin de la rue du Buisson-Saint-Louis, un domino et un loup. Ces objets ont été reconnus formellement par une marchande à la toilette qui les a vendus à mademoiselle Lestérel. C’est une preuve de plus que la prévenue est allée au bal… et ailleurs, comme je te le disais tout à l’heure.

— Boulevard de la Villette ! répéta Gaston. C’est bien extraordinaire.

— Très extraordinaire, en effet ; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est ce que je vais t’apprendre. Les deux sergents de ville que j’ai interrogés avaient déposé d’abord qu’ils avaient fait cette trouvaille à une heure très avancée de la nuit, sans préciser autrement, et je m’en étais tenu à cette déclaration, qui s’accordait fort bien avec les hypothèses de l’accusation. Avant-hier, l’un de ces gardiens de la paix a demandé à compléter sa déposition, et je l’ai fait appeler dans mon cabinet. Or, il est venu me dire que, depuis son premier interrogatoire, il s’était rappelé que, peu de temps après avoir ramassé le domino, il avait entendu sonner trois heures à une des églises de Belleville.

— Eh bien ? demanda Gaston qui ne devinait pas où son oncle voulait en venir.

— Eh bien, répondit M. Roger Darcy d’un air presque goguenard, c’est à cette circonstance que tu devras de revoir mademoiselle Lestérel. Et il faut que tu aies bien peu de pénétration dans l’esprit pour ne pas avoir déjà aperçu la raison suffisante de la mesure que je viens de prendre. Tu n’as décidément pas de vocation pour la magistrature. Réfléchis un peu, et tu te diras que le crime ayant été commis à trois heures par une femme en domino, cette femme ne pouvait pas être celle qui a jeté son domino dans la rue avant trois heures.

— C’est l’évidence même, et, en présence d’une preuve aussi concluante, je m’étonne qu’il vous reste encore des doutes, et que vous ne fassiez pas relâcher définitivement mademoiselle Lestérel.

— Pas si concluante que tu le prétends, la preuve. D’abord, je suis très frappé de ce fait que le témoin ne s’est rappelé qu’au bout de cinq à six jours le fait si important qu’il m’a déclaré. Ce retour tardif de mémoire est dû aux suggestions d’une personne étrangère à la cause.

Gaston pensait :

— C’est Nointel qui a fait cela. Et moi qui l’accusais de tiédeur… de négligence !

— Je dois dire, reprit le juge, que je me suis renseigné sur la moralité de ce sergent de ville, et que j’ai appris qu’il était fort bien noté. Ses chefs le croient incapable d’altérer la vérité et de s’être laissé gagner par une gratification. Il affirme que c’est en causant de l’affaire dans un café avec un inconnu qu’il s’est souvenu de cette circonstance de l’heure sonnée par l’horloge de l’église Saint-Georges, une église nouvellement bâtie, rue de Puebla. Cet inconnu lui a fait remarquer, assure-t-il, que le juge devait tenir à être informé de ce détail et l’a engagé à me demander une audience.

— Donc, tout s’explique de la façon la plus naturelle.

— Hum ! il faudrait encore savoir si ce donneur de conseils n’est pas intéressé dans la question. Si c’était, par exemple, un ami de la prévenue, il y aurait encore quelque chose à élucider de ce côté-là. Mais enfin, je tiens le fait pour établi. Malheureusement, ce fait est en contradiction avec plusieurs autres, tout aussi avérés. Pour qu’il innocentât complètement et définitivement mademoiselle Lestérel, il faudrait encore démontrer…

— Quoi ? s’écria Gaston, qui piétinait d’impatience.

— Mais, par exemple, que la prévenue n’a pas changé de costume en route, qu’elle n’est pas entrée deux fois à l’Opéra, qu’entre ses deux visites, elle n’a pas été faire à Belleville un voyage dont la cause reste à déterminer, et qu’au cours de ce voyage, elle ne s’est pas débarrassée de son domino pour en revêtir un autre…

— Mais c’est abs… non, c’est inadmissible.

— Tu as failli me dire une impertinence, et tu oublies que la lettre de Julia donnait rendez-vous à mademoiselle Lestérel, à deux heures et demie. Il n’est pas du tout inadmissible que mademoiselle Lestérel ait été exacte. Quant à sa première apparition dans la loge, vers minuit et demi, elle peut s’expliquer de plus d’une façon.

— D’autres femmes qu’elles y sont entrées.

— Tu supposes cela, et c’est évidemment le système que le défenseur mettra en avant lorsque l’affaire viendra aux assises.

— Aux assises ! vous pensez donc…

— Que la prévenue sera renvoyée devant le jury. C’est très probable. Cependant, ce n’est pas certain. Je ne nie pas a priori qu’une autre femme, ou même, si tu veux, d’autres femmes aient été reçues de minuit à trois heures par Julia. Mais jusqu’à présent, tout semble prouver le contraire. Le principal témoin sur ce point est l’ouvreuse. Or, cette femme est à moitié folle. C’est une espèce de madame Cardinal qui a deux filles marcheuses à l’Opéra et la tête farcie d’imaginations ridicules. Elle a été jusqu’à prétendre que le crime a été commis par ce M. Lolif que tu connais et qui n’est qu’un sot inoffensif. Bref, je ne puis rien tirer de clair d’une extravagante que mon greffier a toutes les peines du monde à suivre quand elle se met à divaguer. De ce côté encore, les obscurités abondent.

— Vous en convenez, et cependant vous persistez à soutenir l’accusation, dit Gaston avec amertume.

— Je ne soutiens rien du tout. Je ne suis pas le ministère public. Et j’ai fait pour la prévenue tout ce que je pouvais faire, plus que je ne devais peut-être, répondit sévèrement le magistrat. Il y a des doutes, je le reconnais, et le fait du domino retrouvé avant trois heures constitue une présomption très favorable à mademoiselle Lestérel. Je me suis appuyé sur ce fait pour prendre une mesure qui a été bien rarement appliquée dans une affaire criminelle de cette gravité, mais qui me paraît humaine et équitable. J’instruis, je ne juge pas. Ce sont les jurés qui jugent. C’est pour cela qu’on les a inventés. Mais je puis, sans clore l’instruction, épargner à une jeune fille intéressante des rigueurs inutiles. J’ai donc, après en avoir référé à qui de droit, signé l’ordre de la mettre en liberté sous caution. Cette caution a été versée aujourd’hui, et je n’ai aucune raison pour te cacher que c’est madame Cambry qui l’a fournie.

Je l’avais deviné. Elle la croit innocente, et elle est si bonne !

— À ne te rien celer, j’aurais préféré qu’elle ne se mêlât pas de cette affaire, car enfin elle sera bientôt ma femme, et il n’est pas d’usage que les prévenues soit cautionnées par la future du juge qui a leur affaire entre les mains. Mais elle a fortement insisté, et puis, après tout, nous ne sommes pas encore mariés. Elle est libre de ses actions. D’ailleurs, je ne vois pas à qui mademoiselle Lestérel aurait pu demander ce service.

— À moi.

— L’inconvénient eût été le même, puisque tu es mon neveu. Et, de plus, ton intervention aurait pu nuire à la prévenue. Elle aurait donné lieu à une foule de commentaires défavorables. La sœur ne pouvait rien faire sans l’autorisation de son mari, qui n’est pas bien disposé pour mademoiselle Lestérel. Je l’ai fait appeler, ce mari. Il a reconnu le poignard, mais il ne sait rien de l’affaire. Sa femme, qui est malade, a été interrogée chez elle en vertu d’une commission rogatoire. Elle ne m’a rien appris non plus.

— Mais… la suite, mon oncle ? Quelle va être la situation de mademoiselle Lestérel après sa sortie de prison ?

— Mademoiselle Lestérel restera à ma disposition, et je te préviens qu’elle sera l’objet d’une surveillance discrète, mais attentive.

— Du moins, je pourrai la voir ?

— Si elle y consent, oui. Je t’engage cependant à être très réservé dans tes rapports avec elle. Madame Cambry aussi la verra, et je l’ai priée d’y mettre beaucoup de prudence.

— Et comment finira cette triste liberté ?

— Il arrivera de deux choses l’une : ou l’enquête que je vais poursuivre n’aboutira à aucune découverte nouvelle, et alors, quand je jugerai qu’il n’y a plus rien à espérer, je transmettrai le dossier de mademoiselle Lestérel à la chambre des mises en accusation, qui renverra très probablement la prévenue devant la cour d’assises ; ou, au contraire, je trouverai une autre coupable… il m’en faut une, car Julie Berthier a été tuée par une femme…

— Par une femme qui est ici, s’écria Gaston.

— Comment, par une femme qui est ici ? demanda M. Roger Darcy, en lançant à son neveu un regard de juge d’instruction, un de ces regards qui lisent dans les yeux et qui fouillent les consciences. Deviens-tu fou, ou bien te moques-tu de moi ?

Le dernier accord de l’orchestre expirait, les valseurs s’arrêtaient, et on voyait poindre au milieu des couples enchevêtrés le substitut haletant qui ramenait madame Cambry.

Au même moment, la marquise apparaissait radieuse à l’entrée de la salle de bal, et s’avançait entourée d’un cortège d’adorateurs, au premier rang desquels brillait Nointel, jeune, fier, souriant, cambrant sa taille et relevant les pointes de ses moustaches.

Gaston, qui allait prononcer le nom de madame de Barancos, se rappela, en apercevant son ami, que l’heure n’était pas venue, et que le lieu eût été mal choisi pour dénoncer une si grande dame.

— Je voulais dire : qui est peut-être ici, murmura-t-il d’un air embarrassé.

L’oncle sourit et lui dit paternellement :

— Mon cher Gaston, tu n’es vraiment pas assez sérieux, et je crains bien que tu ne sois pas d’un grand secours à mademoiselle Lestérel. Tu t’es mis en tête, je le parierais, une foule d’idées saugrenues. Tu t’imagines que Julie Berthier a été tuée par une femme du monde et que tu vas découvrir cette femme par des moyens de comédie. Tu fais du roman, au lieu de suivre pas à pas la réalité. Ce n’est pas en courant après des chimères que tu me démontreras l’innocence de ta protégée.

» Oui, je te le répète, il est possible à la rigueur qu’elle soit victime d’une méprise, qu’une autre soit entrée dans la loge ; mais cette autre, ce n’est pas dans ce salon qu’il faut la chercher. La d’Orcival avait des amies, des rivales. Ce côté de sa vie n’a pas été suffisamment élucidé, j’en conviens. Les témoignages manquent. Provoque-les, si tu peux, mais, crois-moi, ne soupçonne plus les marquises… car c’est la marquise que tu regardais tout à l’heure, quand tu as lâché cette énormité.

» Et maintenant souffre que je te quitte pour aller reprendre mon rôle de futur mari. Madame Cambry ne t’a-t-elle pas promis un quadrille ? En dansant avec elle, tu pourras lui demander son avis sur le meilleur moyen de voir mademoiselle Lestérel sans la compromettre. Et je t’engage à te conformer à ses recommandations, car elle est de bon conseil.

Gaston mourait d’envie de répondre : Suivez-le donc, son avis. Si vous la consultiez, elle vous conseillerait de rendre une ordonnance de non-lieu. Mais il savait bien que cette verte réplique ne produirait aucun effet sur ce juge incoercible, et il se tut.

L’oncle Roger se rapprocha de madame Cambry qui revenait plus charmante après cette valse ailée, cette valse dont les tourbillons emportent la mélancolie, comme le vent disperse les cendres d’un incendie. Et le neveu, blessé au cœur par la ruine d’une espérance prématurément conçue, s’en alla vers Nointel qu’il lui tardait de rejoindre pour lui confier ses chagrins, mêlés d’un peu de joie. Berthe allait être libre. Il allait la revoir. Mais qu’était ce semblant de bonheur au prix des dangers qui la menaçaient encore ? La revoir ! Et puis, la perdre ensuite pour toujours. La seule pensée de cet avenir le faisait frissonner, et il se reprenait à accuser de légèreté son ami le capitaine qui paradait en ce moment devant la Barancos et qui perdait son temps à préparer des pièges où elle ne tomberait jamais.

Il manœuvra pourtant de façon à suivre de loin la superbe marquise. Elle s’en allait, passant la revue de ses invitées et distribuant à la ronde des sourires et des mots gracieux, nuancés avec un parfait discernement, suivant l’âge ou la qualité. Une reine ne se serait pas mieux acquittée de cette distribution de gracieusetés obligatoires. On voyait bien qu’elle avait naguère gouverné à la Havane.

Gaston observa qu’elle comblait madame Cambry et même M. Roger Darcy, quoiqu’elle les connût fort peu. Elle les avait souvent rencontrés dans le monde, mais c’était la première fois qu’elle les recevait chez elle. Ils fuyaient les grandes fêtes, et il avait fallu une circonstance particulière pour que madame Cambry se décidât à se produire devant le tout-Paris qui recherche les raouts cosmopolites. Son mariage était décidé depuis peu de jours, et elle avait saisi volontiers cette occasion pour donner une sorte de consécration officielle à un projet qui allait se réaliser à bref délai. Mais on eût dit qu’elle se sentait un peu déplacée parmi ces étrangères à fracas qui formaient le fond de la société habituelle de la marquise. Et quoiqu’il y fît très bonne figure, le juge d’instruction avait un peu l’air de penser ce que disait le doge de Gênes à Versailles : « Ce qui m’étonne le plus ici, c’est de m’y voir. » Un nuage passa sur le front de madame Cambry, lorsque madame de Barancos s’arrêta devant elle pour la remercier d’être venue et pour la complimenter en termes exquis.

— On jurerait qu’elle soupçonne que Berthe doit son malheur à cette femme, pensait Gaston Darcy.

Mais le nuage passa vite, les compliments furent rendus avec une courtoisie fine, et pendant quelques instants les hommes purent jouir d’un tableau fait à souhait pour le plaisir des yeux : les deux plus ravissantes femmes de ce bal où brillaient toutes les merveilles des deux mondes, échangeant de doux propos et se faisant vis-à-vis, comme pour mieux mettre en lumière le contraste de leurs deux beautés : l’éclatante Espagnole au teint doré, aux regards de feu ; la Parisienne au charme doux et pénétrant comme l’odeur du thé. Un rubis et une perle.

Gaston bénissait la perle autant qu’il l’admirait, et Nointel avait bien l’air d’adorer le rubis. Cependant, dès qu’il aperçut Darcy, il s’arrangea pour laisser passer la marquise et sa cour, et il l’aborda en lui disant tout bas :

— Eh bien, as-tu causé avec ton oncle ?

— Oui, répondit mélancoliquement Gaston. Mademoiselle Lestérel va être mise en liberté sous caution… une justice provisoire !

— Bon ! mon brave sergent de ville a parlé.

— Quoi ! tu sais…

— C’est moi qui lui ai soufflé de compléter sa déposition. Diras-tu encore que je néglige tes affaires ?

— Non… non… et je te demande pardon de ma sotte humeur. Tu m’as rendu un service immense. Sans toi, elle serait restée en prison. Qui sait, hélas ! si elle n’y rentrera pas ?

— Jamais. C’est moi qui t’en réponds. Et ce que j’ai fait déjà te garantit ce que je ferai encore.

— Mon oncle vient de me déclarer que des preuves de ce genre ne lui suffiraient pas. Son dernier mot a été : Un crime a été commis. Il l’a été par une femme. Il me faut une coupable.

— On la lui fournira, dit gaiement le capitaine. À propos, présente-moi donc à M. Roger Darcy et à madame Cambry. Tu ne trouveras jamais une meilleure occasion, et, pour le succès de mes futures opérations, il importe que je les connaisse tous les deux. Pas un mot de l’affaire, bien entendu. Après la présentation, nous irons faire un tour au buffet. Je meurs de soif. J’ai dîné au cercle où on a le tort de saler effroyablement la cuisine. C’est Lenvers et Cocktail qui sont chargés ce moi-ci de la surveillance de la table. Je suis sûr que le fournisseur des vins leur fait une remise pour qu’ils poussent à boire.

— Viens, interrompit Gaston, que les considérations gastronomiques ne touchaient guère. Si nous tardons, mon oncle sera accaparé par un sénateur que je vois se diriger sournoisement de ce côté, et madame Cambry s’envolera au bras d’un danseur.

— Tu as raison, il ne faut pas manquer le coche. Commençons par ton oncle.

On les attendait. Le juge avait deviné que son neveu allait lui amener cet ami qu’il s’étonnait un peu de ne pas connaître, et la belle veuve pressentait que cet élégant cavalier qui causait avec Gaston Darcy désirait lui être présenté.

L’accueil de l’oncle fut cordial. Il trouva un mot aimable sur le passé militaire du capitaine, et il reprocha gracieusement à Gaston d’avoir tant tardé à le mettre en relation avec M. Nointel.

Madame Cambry ne se montra pas moins gracieuse, et comme elle avait des yeux qui parlaient, Nointel comprit très bien qu’elle avait deviné en lui un défenseur de sa chère protégée, Berthe Lestérel. Aussi ne le laissa-t-elle pas prendre congé sans lui faire promettre de venir à ses samedis, et le capitaine s’engagea avec enthousiasme à s’y montrer assidu.

L’orchestre, qui annonçait un quadrille, abrégea l’entretien, et Nointel se hâta d’entraîner son ami vers des régions plus calmes.

L’hôtel était si vaste qu’on pouvait s’isoler sans trop de peine, en dépit de la foule. Ainsi, le buffet était placé au bout d’une immense galerie pleine de fleurs et d’arbustes, un véritable jardin d’hiver, avec des allées et des massifs de verdure. Les passants n’y manquaient pas, car il y avait chez madame de Barancos beaucoup de gentlemen américains, et le buffet était pour ces messieurs une attraction de premier ordre. Mais il n’était pas trop malaisé de les éviter et de causer librement.

— Mon cher, dit le capitaine, je t’ai promis une surprise pour la fin du bal. Tu l’auras, car mes affaires avec la marquise vont à merveille. Je suis sûr qu’elle dansera le cotillon avec moi, et c’est le grand point.

— Me diras-tu enfin…

— Rien, sinon que j’ai été assez heureux pour trouver du premier coup le compliment qui devait lui plaire le mieux, le compliment exact, pas banal, celui qui vise un détail de toilette particulier, un effet inventé par elle. J’ai avisé immédiatement les nœuds de diamants qu’elle porte sur ses souliers de satin… une mode qu’elle veut faire prendre… je me suis extasié sur le bon goût de cette trouvaille, et, par la même occasion, sur les pieds, qui sont ravissants. Elle était aux anges. J’avais touché la corde sensible… et j’en ai plus d’une à mon arc… je suis si content que je parle la langue du Tintamarre… elle adore la valse, cette Havanaise, et elle m’en a promis une, sans compter les tours du cotillon. Or, dans ces cas-là, je possède un procédé spécial pour faire rendre à la valse tout ce qu’elle peut donner. J’ai une façon de plier les jarrets et de multiplier les petits pas à reculons… tu verras. Quand madame de Barancos en aura tâté, elle ne demandera qu’à recommencer.

— Et où espères-tu en venir avec tes séductions ?

— Tu me le demandes ? Eh ! parbleu ! à amener notre marquise au point où je veux qu’elle soit pour lancer mon coup de foudre. Si elle n’était pas émue par des préparations savantes, elle serait de force à garder son sang-froid quand je démasquerai tout à coup ma batterie. Mais je ne crains pas cela. Son cœur bat déjà la charge, et elle ne pense pas plus à Julia d’Orcival qu’à feu le marquis de Barancos.

— Tu crois qu’elle t’aime ?

— Non, pas encore. Mais elle a du goût pour moi, un goût très vif, et elle m’aimerait si je voulais. Pourquoi pas ? Elle a bien aimé Golymine. Mais je ne veux pas. Je ne travaille que pour toi, et j’ai du mérite à m’en tenir là, car en vérité elle est adorable. J’avais des préjugés contre les Espagnoles. Je commence à les perdre. Celle-là vous a un feu, une franchise de langage, une liberté d’allures ! on jurerait qu’elle n’a jamais menti de sa vie, et on voit bien que sa volonté ne connaît pas d’obstacles… particularité de caractère qui explique le coup de couteau donné à Julia. Je n’aime que les femmes douces, un peu esclaves… eh bien, mon cher, je ne voudrais pas jouer longtemps à ce jeu-là avec cette marquise. Je finirais par me brûler comme un sot au feu de ses grands yeux. Et déjà, il y a des moments où je regrette de m’être lancé à l’assaut. J’ai peur de n’en pas revenir. Mais par bonheur, l’engagement sera court. La nuit ne se passera pas sans que je sache à quoi m’en tenir, et si la Barancos est coupable, je ne serai pas encore assez pris pour avoir des remords de l’envoyer là où elle a parfaitement laissé aller mademoiselle Lestérel.

— Que Dieu t’entende ! soupira Darcy.

— Il m’entendra. Les moyens sont scabreux, mais la cause est juste. Maintenant, changeons de sujet. Nous arrivons au buffet, et j’aperçois Saint-Galmier qui assiège une galantine aux truffes. Où est donc Simancas ? Ah ! le voilà qui remorque une duègne castillane, une corvée que lui aura imposée la marquise. Tu vas voir comme je vais traiter ces deux drôles.

Il était splendide, ce buffet servi par une escouade de maîtres d’hôtel, majestueux et solennels comme des ministres. Et les mets solides ou légers qui le chargeaient n’avaient point été apportés tout faits dans la voiture d’un fournisseur à la mode. La vieille argenterie de famille brillait sur les dressoirs étagés, et les armes des Barancos s’étalaient jusque sur les seaux où gelait le vin de Champagne.

— Bonsoir, mon capitaine, dit obséquieusement Saint-Galmier ; voulez-vous ma place ?

— Merci, je veux une place, mais pas la vôtre, répondit sèchement Nointel. Et puis je vous prie de ne pas m’appeler : mon capitaine. Nous n’avons jamais servi dans le même régiment, que je sache.

— Non, sans doute, reprit le docteur sans se déconcerter, mais nous servons tous les deux madame la marquise de Barancos.

— Pas de la même façon, docteur. Dites-moi donc comment se porte votre alcoolisé de l’autre jour ?

— Mon alcoolisé ! répéta le docteur tout effaré ; je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Comment ! reprit Nointel en ricanant, vous avez déjà oublié cet aimable client, celui qui parlait de faire un voyage au long cours avec vous et votre ami Simancas ?

— Ah ! oui, je me souviens… mais je… je ne l’ai pas revu.

— Bon ! vous lui aurez donné une ordonnance qui l’aura satisfait. Continuez à le bien soigner, docteur, je vous le conseille.

Saint-Galmier fila doux et s’éloigna du buffet, juste au moment où Simancas s’en approchait.

Il avait l’oreille basse, l’illustre général péruvien, et il montra peu d’empressement à entrer en conversation avec le capitaine. Peut-être avait-il entendu des fragments du dialogue et redoutait-il de recevoir des éclaboussures.

Nointel lui tourna le dos sans le saluer, se fit servir quelques verres de rœderer frappé, et emmena Darcy qui, pendant cette petite scène, n’avait ouvert la bouche ni pour boire ni pour parler.

— Mon cher, dit le capitaine, tu t’étonnes de me voir traiter ces gens-là comme je ne traiterais pas mes laquais… Si j’avais des laquais. Tu penses peut-être que je ferais bien de les ménager, puisque je compte me servir d’eux pour démasquer madame de Barancos. Eh bien, tu te trompes. Je puis les traiter comme il me plaît, car il ne tient qu’à moi de les envoyer au bagne. Ils le savent, et ils sont résignés à avaler toutes les couleuvres, à supporter toutes les humiliations que je leur infligerai.

— Au bagne ! répéta Gaston. Est-ce que tu aurais découvert qu’ils ont trempé dans le crime de l’Opéra… qu’ils étaient les complices de la marquise ?

— Non. Si j’avais découvert cela, je les aurais déjà dénoncés. Malheureusement, j’ai la conviction qu’ils n’ont fait qu’assister au meurtre et qu’ils n’y sont pour rien. Le mot : assister est même trop fort. Ils ont simplement, je crois, reconnu la marquise, et s’ils ne l’ont pas vue, ils l’ont entendue tuer Julia. Mais les drôles ont d’autres méfaits sur la conscience. Ils ont été, avec feu Golymine, les chefs d’une bande de voleurs. J’en ai la preuve, ou peu s’en faut. Tu ne t’attendais pas à celle-là, hein ?

— C’est singulier. Je me rappelle maintenant que, le lendemain de la mort de Golymine, mon oncle m’a montré une note de police où il était dit qu’on avait autrefois soupçonné ce Polonais de diriger une association de coquins bien posés dans le monde.

— La note indiquait-elle le but de cette association ?

— Autant qu’il m’en souvient, il y était question d’attaques nocturnes dans les rues de Paris.

— D’attaques exécutées par des brigands subalternes, sur des indications données par des gens bien posés, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est bien cela. Ils arrêtaient de préférence les personnes riches qui circulent la nuit avec des valeurs en poche.

— Comme, par exemple, les joueurs heureux à la sortie d’un cercle. Personne n’était mieux placé que Simancas et Saint-Galmier pour désigner les gagnants du nôtre. Ils assistaient à toutes les parties, sans s’y mêler, et ils avaient toujours soin de sortir un peu avant la fin. Parbleu ! mon cher, tu viens d’élucider le seul point sur lequel je n’étais pas encore absolument fixé, celui de savoir à quelles œuvres criminelles ils employaient le chenapan que j’ai surpris l’autre jour chez Saint-Galmier, réclamant son salaire et menaçant de forcer le docteur et le général à faire avec lui le voyage de Nouméa. J’y suis maintenant, c’est ce chenapan qui a dépouillé, il y a un mois, le petit Charnas, lequel portait sur lui dix-sept mille francs gagnés au baccarat.

— Et qui m’a volé aussi, moi, une nuit, douze billets de mille dans mon portefeuille.

— Vraiment ? Tu ne m’avais pas dit cela.

— C’est qu’il n’y avait pas de quoi s’en vanter. Je me suis laissé dévaliser si bêtement ! L’homme m’a sauté à la gorge au coin de la rue du Colysée, et m’a presque étranglé avant que je pusse me mettre en défense.

— Le reconnaîtrais-tu, si on te le montrait ?

— Ma foi ! non. J’ai eu à peine le temps de l’entrevoir, j’ai perdu immédiatement la respiration, et quand je suis revenu à moi, il avait décampé. Mais je me souviens d’une circonstance assez significative. Simancas m’avait vu gagner cet argent. Il est sorti du cercle en même temps que moi, et après m’avoir adressé diverses questions tendant, je crois, à s’assurer que je n’avais pas d’armes, il est parti en voiture du côté de la Madeleine.

— Et tu as été attaqué rue du Colysée. Son détrousseur à gages l’attendait quelque part. Il sera allé le rejoindre et lui donner ses instructions, en lui décrivant ta personne.

» Voilà qui est clair, et, le cas échéant, ta déposition nous sera fort utile. Pourras-tu préciser la date ?

— Oh ! parfaitement. C’est la nuit où j’ai rencontré mademoiselle Lestérel à l’entrée de la rue Royale. Je venais de la quitter quand j’ai été attaqué.

— La nuit où Golymine s’est pendu, alors ?

— Oui, je venais de rompre avec Julia lorsque je suis entré au cercle.

— Très bien. Je lis dans le jeu de mes drôles comme si je tenais leurs cartes. Ils ont renoncé aux opérations nocturnes, aussitôt qu’ils ont cru avoir en main une affaire plus productive et plus sûre, l’exploitation de la marquise, et ils ont congédié leur opérateur qui n’est pas content. Je le retrouverai, quand il le faudra, ce brave galérien. Décidément, Simancas et Saint-Galmier sont à moi, pieds et poings liés.

— Que ne les obliges-tu donc sans délai à dénoncer la marquise ?

— C’est la seule chose que je n’obtiendrais pas d’eux en ce moment. Comprends donc que, s’ils dénonçaient la marquise, ils tueraient la poule aux œufs d’or. Sans compter que la marquise doit en savoir long sur leur compte et qu’elle pourrait bien les dénoncer à son tour. Tandis que, plus tard, lorsque j’aurai amené, moi, madame de Barancos à avouer, lorsqu’elle ne pourra plus leur être bonne à rien, ils n’auront plus de motifs pour refuser de témoigner contre elle. C’est alors que je les forcerai ou plutôt qu’on les forcera de parler, car j’irai trouver ton oncle, je lui dirai tout, je viderai mon sac, et je lui passerai la main.

— Amener la marquise à avouer ? Tu te flattes que tu y réussiras ?

— Mon Dieu ! oui. Ce sera moins difficile que tu ne le penses. Mais ne me demande pas de plus amples explications. Je te promets, encore une fois, que tu les auras bientôt. Fais-moi seulement crédit jusqu’à la fin du cotillon.

— Toujours ce cotillon, murmura Darcy. Enfin, soit ! J’attendrai et même je vais te quitter, car madame Cambry m’a promis un quadrille, et je ne veux pas manquer cette occasion d’apprendre ce qu’elle compte faire quand mademoiselle Lestérel sera libre. La recevra-t-elle, comme par le passé ? J’en doute.

— Moi aussi, j’en doute. Ton oncle a voix au chapitre, et il ne sera probablement pas d’avis que la future madame Darcy vive dans la familiarité d’une personne qu’il persiste à croire coupable, puisqu’il ne rend pas d’ordonnance de non-lieu.

— C’est vrai, mais il confesse qu’il a des doutes. Il va même jusqu’à admettre que plusieurs femmes ont pu entrer dans la loge.

— Oh ! oh ! c’est un grand point. Il vient à nous tout doucement.

— Et, à ce propos, il se plaint de ne pouvoir rien tirer de madame Majoré, une folle, dit-il, qui divague au lieu de répondre quand on l’interroge.

— Le fait est que la respectable mère d’Ismérie et de Paméla n’est pas toujours très lucide. Et il faudra qu’un de ces soirs j’aille faire un tour au foyer de la danse, car nous allons avoir besoin d’elle. C’est sur elle que reposera le succès d’une épreuve à laquelle il y aura peut-être lieu de soumettre madame la marquise… et mademoiselle Lestérel.

— Une épreuve ?

— Oui. Pourquoi le juge d’instruction ne ferait-il pas répéter devant lui la scène du bal ? Pourquoi n’ordonnerait-il pas que madame de Barancos et mademoiselle Lestérel prendront le domino et le masque, et seront présentées sous ce costume à l’ouvreuse qui les a introduites dans la loge ? Elles n’ont ni la même taille, ni la même tournure, que diable ! et, si écervelée que soit la Majoré, elle pourra peut-être dire, en les voyant à côté l’une de l’autre, quelle est celle des deux qui est entrée la dernière.

— Ton idée est lumineuse, et je vais…

— La soumettre à ton oncle ? Tu n’y penses pas. Il faut attendre que madame de Barancos soit en cause. N’allons pas plus vite que les violons, mon cher. Et, à propos de violons, j’entends les premières mesures d’une contredanse. Tu ferais bien d’aller voir si ce n’est pas celle que madame Cambry t’a réservée. Pendant ce temps-là, je rentrerai dans l’orbite de la marquise. J’entends me constituer jusqu’au lever de l’aurore le satellite de cet astre.

Darcy pensa que son ami avait raison. Leur causerie les avait ramenés à l’entrée de la salle de bal. Ils se séparèrent sur le seuil, Nointel pour se rapprocher de madame de Barancos, qu’il venait d’apercevoir donnant un ordre à son majordome, et Gaston pour se glisser du côté où se tenait madame Cambry.

Il fit bien, car la charmante veuve l’appelait d’un signe de tête et d’un sourire.

— Je n’ai pas d’invitation pour cette fois, lui dit-elle ; j’ai fait en sorte de n’en pas avoir. Soyez mon cavalier.

Et comme il se répandait en actions de grâces :

— Ne me remerciez pas, reprit-elle. C’est un sacrifice que je vous impose en vous obligeant à danser, quand notre amie souffre encore toutes les angoisses de l’incertitude. Et moi-même je ne suis venue que pour ne pas désobliger M. Roger Darcy. Mais Berthe nous pardonnera de figurer à un quadrille, car nous ne parlerons que d’elle.

— Mademoiselle Lestérel vous bénira, madame, et moi, je voudrais pouvoir vous prouver toute la reconnaissance dont je suis pénétré, s’écria Gaston.

— Prouvez-la-moi d’abord en trouvant un vis-à-vis, dit gaiement l’aimable veuve, car je suis sûre que vous avez négligé de prendre cette précaution indispensable.

Gaston, en effet, n’y avait pas pensé, et il serait resté dans un embarras assez ridicule si, à sa grande surprise, il n’eût avisé le capitaine donnant le bras à madame de Barancos, et s’avançant vers lui dans l’intention évidente de lui offrir ce qu’il cherchait.

— Comme c’est gracieux à vous, madame, de venir à notre secours ! dit la marquise à madame Cambry. M. Nointel m’entraîne, et je manque à tous mes devoirs de maîtresse de maison pour lui être agréable. Le quadrille devrait m’être interdit tant que des oubliées restent sur leurs chaises, mais je n’ai pas su résister, et je ne regrette pas ma faiblesse, puisque je vais avoir le plaisir de figurer en face de la personne que j’aurais choisie entre toutes, si j’avais le droit de choisir.

Madame Cambry répondit dans cette langue gracieuse que les femmes du vrai monde parlent si bien, même lorsqu’elles ne pensent pas un mot de ce qu’elles disent, et les deux couples prirent place.

Gaston était ému, ou plutôt agité. Le voisinage de madame Cambry le gênait et le troublait. Il admirait, sans le lui envier, le sang-froid de son ami qui se montrait ravi de danser avec une femme véhémentement soupçonnée d’avoir tué Julia d’Orcival, et il pensait que ce vis-à-vis allait contrarier un peu ses projets de causerie intime avec madame Cambry.

Sa future tante ne partageait pas ce sentiment, car elle lui dit aussitôt :

— Madame de Barancos est véritablement charmante. On m’avait dit tant de mal d’elle que j’ai hésité à accepter son invitation. Je vérifie une fois de plus qu’on a grand tort de s’en rapporter aux bruits qui courent dans le monde. Elle passe pour excentrique, parce qu’elle n’est pas banale, et pour coquette, parce qu’elle est franche. Je suis sûre que votre ami, M. Nointel, lui plaît, et je lui sais gré de ne pas cacher la préférence qu’elle lui accorde sur tant de fats et d’ambitieux qui la courtisent par vanité ou pour sa fortune.

— Je ne sais s’il lui plaît, murmura Gaston, mais je ne crois pas qu’elle lui plaise.

— Vraiment ? C’est dommage. M. Nointel est fort bien, et, en l’épousant, il ferait un magnifique mariage. Mais parlons du vôtre ; que vous a dit votre oncle pendant que je valsais ?

Gaston n’eut pas le temps de répondre. L’orchestre donna le signal, et l’amoureux dut, bon gré, mal gré, exécuter les manœuvres de la première figure du quadrille.

En évoluant autour de sa danseuse, il s’aperçut que la marquise parlait de lui avec le capitaine, et peut-être de madame Cambry, car elle les regardait beaucoup et elle souriait en les regardant. Son sourire était bienveillant, et certes Nointel ne disait pas de mal de son ami, et pourtant Darcy se sentit presque blessé d’être le sujet de leur entretien. Aussi, pour chasser cette impression, s’empressa-t-il, au premier instant de repos, de répondre à la protectrice de Berthe :

— Mon oncle croyait sans doute m’apprendre une heureuse nouvelle, et il m’a brisé le cœur. J’espérais qu’il avait renoncé à cette injuste accusation, et il y persiste. Mademoiselle Lestérel a été mise en liberté, par humanité, et non parce qu’on a reconnu son innocence. Que faut-il donc, grand Dieu, pour qu’on la reconnaisse !

— On la reconnaîtra, n’en doutez pas. M. Roger est magistrat avant tout : il craint d’agir à la légère ; mais la conviction commence à se faire dans son esprit ; elle se fera… j’y aiderai… et quand elle sera faite, il abandonnera l’affaire.

— Pas avant d’avoir trouvé la femme qui a commis le crime. Il lui faut une coupable.

— Il vous a dit cela ?

— Ce sont ses propres expressions.

— Mais cette femme, il ne la trouvera jamais… elle a pu s’échapper du bal… elle saura se cacher… et il serait inique de retenir une jeune fille innocente, jusqu’à ce que la mort d’une courtisane soit vengée.

» Pardon ! reprit madame Cambry, qui se rappela un peu tard que Gaston avait été l’amant de Julia d’Orcival et que cette épithète appliquée à son ancienne maîtresse devait lui sembler dure ; je veux dire que l’honneur et la liberté de Berthe ne peuvent pas dépendre du résultat des recherches entreprises pour découvrir la vraie coupable.

La seconde figure du quadrille commençait, et Darcy dut marcher en cadence, au lieu de continuer l’entretien. Il s’y résigna, et il se prit à songer au mot que la belle veuve venait de laisser échapper. Sans qu’il s’expliquât trop pourquoi, ce mot lui rappelait la célèbre phrase lancée par un révolutionnaire d’autrefois, à propos des massacres de septembre : « Le sang qui vient de couler était-il donc si pur ? » Et il se disait tout bas :

— Les femmes qui n’ont jamais failli sont impitoyables pour les pécheresses.

Tout en s’acquittant de ses fonctions de cavalier, il se remit à observer la marquise et le capitaine. Ils ne riaient plus. Ils causaient à voix basse et ils échangeaient parfois un regard rapide. Évidemment, Nointel faisait des progrès dans les bonnes grâces de madame de Barancos. Et Darcy se demandait comment son ami pourrait, sans cesser d’être un galant homme, livrer à la justice une femme dont il allait se faire aimer.

— Ce serait indigne, et il ne descendra jamais à une action si basse, pensait-il. Je suis fou de compter sur lui. Et qui sait s’il ne se laissera pas prendre à son propre piège, s’il ne s’amourachera pas de cette Espagnole qu’il prétend séduire ?

Les évolutions dansantes s’arrêtèrent, et madame Cambry continua d’une voix émue :

— Non, cela ne sera pas. On ne rend pas la liberté à une accusée pour la lui ravir ensuite. M. Roger Darcy est humain autant que juste ; il n’aura pas la cruauté de retirer ce qu’il a donné. S’il n’avait pas pensé que l’innocence de Berthe finirait par être démontrée, il n’aurait pas ouvert à cette pauvre enfant les portes de la prison.

— Je voudrais partager vos espérances, madame, murmura Gaston, mais le langage que mon oncle m’a tenu a été si net…

— Comptez-vous donc pour rien mon influence ? dit doucement la charmante veuve. Pensez-vous que je sois restée étrangère à la mesure qui vient d’être prise ?

— Oh ! Je sais combien vous êtes bonne, je sais que vous êtes un ange, que…

— Non, je ne suis qu’une femme, mais je crois que M. Darcy a pour moi beaucoup d’estime, je me flatte même que je lui inspire un sentiment plus vif, et je lui rends toute l’estime et toute l’affection qu’il me porte. Il me serait trop pénible qu’il me refusât la première grâce que je lui demanderai, et il ne voudra pas me causer ce chagrin. D’ailleurs, ce n’est pas une grâce que je réclame, c’est justice. Berthe n’est pas coupable, je suis prête à le jurer devant Dieu.

Et comme Gaston, qui connaissait le caractère de son oncle, ne paraissait pas convaincu, madame Cambry ajouta en souriant :

— Et puis, j’emploierai, s’il le faut, les grands moyens. Je déclarerai à M. Roger que je ne serai jamais sa femme, tant qu’il n’aura pas signé une ordonnance de non-lieu et abandonné complètement cette désespérante affaire. Et il l’abandonnera, car, à la poursuivre, il perdrait son repos et sa réputation de magistrat. Vous épouserez Berthe, et, ce jour-là, j’espère que vous me pardonnerez de devenir… votre tante.

L’insupportable orchestre annonça la troisième figure, et il fallut encore partir. Cette fois, les mouvements du quadrille firent que Gaston se trouva très rapproché de la marquise ; il fut même obligé de lui donner la main, et n’y prit aucun plaisir. Il arriva aussi qu’il saisit au vol ces mots lancés par Nointel :

— Croyez-vous en vérité, madame, que le général ait conspiré au Pérou ?

Et la réponse de madame de Barancos :

— Je ne connais pas son histoire et n’ai nulle envie de la connaître.

Puis la chaîne se rompit ; Gaston revint à sa place et à sa conversation avec madame Cambry.

— Si vous saviez combien j’ai été heureux d’apprendre que vous allez épouser mon oncle, lui dit-il. Vous me faites, j’espère, l’honneur de croire que les questions d’argent me touchent peu. Je n’ai jamais songé un seul instant à hériter d’une fortune qui ne doit pas me revenir et dont je puis me passer. Je ne perds donc rien à ce mariage et j’y gagne une amie… permettez-moi de me servir de ce mot… une amie qui plaidera auprès de son mari la cause de ma femme.

— Et qui la gagnera, je vous le jure. Vous me comblez de joie en m’apprenant que vous n’avez pas changé d’idée. Je savais bien que vous étiez un noble cœur, mais les préjugés ont tant de force que je tremblais pour le bonheur de Berthe.

— Son bonheur ! vous croyez donc qu’elle m’aime !

— Si elle vous aime ! En douteriez-vous ? N’avez-vous donc jamais remarqué le trouble où la jetait votre présence ? Je l’avais deviné, moi, qu’elle vous aimait, bien avant cette dernière et triste soirée où vous l’accompagniez au piano pendant qu’elle chantait l’air de Martini… Chagrins d’amour…

— Durent toute la vie, soupira Darcy. Les paroles ont raison.

— Non, elles ont tort. Vos chagrins ont été cruels. Ils vont finir. Vous serez heureux, si vous savez l’être. Oserai-je vous demander comment vous comptez vivre après votre mariage ?

— Êtes-vous certaine qu’il se fera, ce mariage ? Pendant cette soirée, dont vous venez d’évoquer le douloureux souvenir, mademoiselle Lestérel m’a déclaré qu’elle n’y consentirait jamais.

— Alors, elle se défiait encore de la sincérité de vos sentiments. Elle est fière et ombrageuse, parce qu’elle a souffert, parce qu’elle est pauvre. Elle craignait de ne vous avoir inspiré qu’un caprice ; elle ne se flattait pas d’être aimée comme elle veut l’être, comme elle mérite de l’être. Et plus était vive et profonde la passion que vous lui avez inspirée, plus elle se condamnait à la cacher. Maintenant l’épreuve est faite. L’homme assez courageux pour défendre une jeune fille dans le malheur est digne d’épouser celle qu’il a sauvée. Vous épouserez Berthe, et si je vous demandais tout à l’heure ce que vous feriez après l’avoir épousée, c’est que, dans les premiers temps surtout, vous aurez contre vous l’opinion du monde, c’est que vous aurez besoin d’appui. Eh bien, ma maison vous sera ouverte, je tenais à vous le dire.

— Quoi ! mon oncle consentirait…

— C’est encore une condition que je poserai avant de prononcer le : oui qui me liera pour toujours. Et je réponds qu’elle sera acceptée. Nous recevrons notre neveu et notre nièce. M. Roger Darcy a l’esprit trop élevé pour se laisser influencer par les propos des sots. Je vous ouvrirai à deux battants les portes de notre maison. Vous et Berthe ferez le reste.

— Oh ! madame, comment avons-nous pu mériter une si généreuse protection ?

— Vous voulez le savoir ? demanda madame Cambry. Eh bien, vous la devez à la violence, à la sincérité de l’amour qui vous enflamme tous les deux. Il m’a touchée, cet amour, parce que je l’ai vu naître et grandir, parce que je suis certaine que chacun de vous lui sacrifierait tout. Nous autres femmes, nous lisons dans les cœurs. Berthe vous aime à mourir… on n’aime ainsi qu’une fois en sa vie…

» Ah ! mon Dieu ! s’écria madame Cambry, voyez donc !… notre vis-à-vis a suivi l’orchestre, et nous, nous sommes en retard d’une vingtaine de mesures. Votre ami vous fait des signes désespérés. Hâtons-nous de nous mettre à l’unisson. Si nous manquions la figure, la marquise s’imaginerait que vous faites la cour à votre tante.

Gaston s’inquiétait fort peu de ce que la marquise pensait de ses distractions, mais il s’exécuta… faute de pouvoir s’en dispenser, car la causerie l’intéressait beaucoup, et toute cette stratégie dansante l’agaçait considérablement. Elle prit fin après les marches et les contremarches prescrites, et comme le quadrille touchait à son terme, Darcy profita du dernier entracte pour s’informer d’une façon plus positive des intentions de madame Cambry.

— Ainsi, dit-il, demain, mademoiselle Lestérel sera libre… elle va rentrer sans doute dans son appartement de la rue de Ponthieu ?

— Oui ; je voulais la loger provisoirement chez moi. Votre oncle m’a priée de n’en rien faire, et, en y réfléchissant, j’ai trouvé qu’il avait raison. Je verrai donc Berthe chez elle, je la verrai chaque jour, et je lui conseillerai de vous recevoir.

— Je n’osais pas vous le demander… et je ne sais si elle y consentira.

— Vous la jugez mal. Elle comprendra parfaitement que la situation est changée, et qu’en refusant de se rencontrer avec vous, elle dépasserait la mesure des réserves que l’usage impose à une jeune fille. Peut-être cependant me priera-t-elle d’assister à vos entrevues.

— Et je joindrai mes prières aux siennes. Songez-vous, madame, à la vie qui va lui être faite ? Mon oncle vous a-t-il dit qu’elle serait soumise à une surveillance incessante ?

— Oui, mais cette surveillance sera discrète, et Berthe ne la redoute pas. Berthe, je suppose, ne sortira guère que pour voir sa sœur. Et puis, j’ai un projet que je vais vous confier. Vous savez que si M. Roger Darcy n’abandonne pas l’accusation, c’est surtout parce que notre amie refuse d’expliquer l’emploi de son temps pendant la nuit du bal de l’Opéra. J’entrevois le motif très honorable de ce silence obstiné, et je veux la confesser. J’obtiendrai certainement d’elle un récit qu’elle ne consentirait jamais à faire au juge d’instruction, et quand elle m’aura tout dit, j’agirai pour le mieux. Peut-être la déciderai-je à me permettre de répéter à M. Roger Darcy une partie des circonstances qu’elle m’aura confiées. Peut-être parviendrai-je à la justifier sans compromettre personne.

— Soyez bénie, madame, dit Gaston, car il n’y a que vous qui puissiez la sauver, et vous la sauverez.

L’orchestre couvrit sa voix en l’appelant à une dernière promenade cadencée qui ne fut pas longue, et bientôt l’accord final invita les cavaliers à reconduire leurs danseuses.

— Je vous écrirai demain pour vous dire à quelle heure vous pourrez vous présenter rue de Ponthieu, murmura madame Cambry en regagnant sa place au bras de Gaston. Nous ne nous reverrons sans doute pas ce soir, car je suis fort engagée, et je me propose de partir bien avant le cotillon. À demain donc et comptez sur moi.

Darcy, en saluant pour prendre congé de la belle et bonne veuve, avait les yeux humides, et il la remercia d’un regard reconnaissant qui en disait plus que de longues phrases. La provision d’espérances qu’il emportait allait l’aider à patienter jusqu’à la fin du bal, mais il lui tardait d’être seul avec ses pensées. Il venait de s’acquitter, en dansant un quadrille, de la dette que contracte tacitement envers la maîtresse de la maison tout jeune homme qui accepte une invitation de bal. Il avait donc gagné le droit de s’exempter des corvées et de fuir la compagnie des indifférents et des importuns, en se cantonnant dans quelque coin bien choisi. Il ne tenait même pas à rejoindre le capitaine qui n’avait encore rien de nouveau à lui apprendre et qui d’ailleurs devait être fort affairé.

Un massif de fleurs et d’arbustes placé à l’entrée de la galerie du buffet lui offrit un asile commode. Il s’y établit et il n’en bougea plus. De ce refuge, il voyait tout ce qui se passait dans le salon immense, et s’il avait eu l’esprit plus libre, il aurait pu se distraire à regarder le changeant tableau du bal et à récolter des observations amusantes.

Il y avait là des originaux venus de toutes les parties du monde et les types parisiens les plus variés : gommeux lorgnant dédaigneusement, politiciens gonflés de leur importance, jeunes coureurs de dot en quête d’une héritière oubliée sur sa chaise, désœuvrés encombrant les portes et guettant un nouveau venu pour s’accrocher à son bras, valseurs prétentieux cherchant des attitudes, grandes coquettes exhibant leurs épaules et les modes de demain, ingénues s’exerçant à reconnaître les bons partis sans lever les yeux, mères surveillant leurs couvées, l’invariable personnel qu’on retrouve dans toutes les fêtes, comme on revoit les mêmes comparses dans toutes les pièces d’un théâtre.

L’Espagne, la Russie et l’Amérique brochaient sur le tout, mais les autres pays étaient représentés aussi. On aurait pu étudier là toutes les races humaines et on y médisait de la maîtresse de la maison dans toutes les langues.

Les valses succédaient aux mazurkas, entrecoupées par de rares quadrilles, et madame de Barancos n’en manquait pas une. Darcy ne la perdait pas de vue, et il suivait aussi le manège de Nointel qui la serrait de près. Il eut même une fois un agréable spectacle : le capitaine enlevant la marquise de haute lutte, Prébord essayant de les suivre et criant : C’était ma valse ! Il vit aussi madame Cambry partir, comme elle le lui avait annoncé, au bras du juge qui, certes, en ce moment-là, ne pensait pas du tout à l’instruction. Il vit les gourmands s’acheminer sournoisement vers la salle où le souper était dressé parmi les buissons de camélias, sur de petites tables de six couverts. Il vit la foule s’éclaircir peu à peu, le cercle de la danse s’élargir. Il vit les teints se bistrer, les fleurs se faner sur les épaules haletantes.

L’heure approchait où la marquise, sentant que le moment psychologique était arrivé, allait donner le signal du cotillon qui exalte les intrépides et ranime les défaillants. On faisait déjà des préparatifs significatifs. On accouplait deux par deux les chaises dorées. Des zélés disparaissaient sur un signe de la maîtresse de la maison, et revenaient chargés d’accessoires baroques. Chaque cavalier se mettait à la recherche de l’aimable personne qui avait consenti à lier son sort au sien pour une heure ou deux. Debout, au milieu du salon, madame de Barancos donnait des ordres à ses aides de camp qui se multipliaient pour la satisfaire.

Darcy avait assez de pratique pour comprendre les arrangements préparatoires de cet exercice compliqué. Il reconnut bien vite que Prébord venait d’être promu au grade important de conducteur, et que la marquise avait choisi Nointel comme partner attitré pour toute la durée du cotillon.

— Que va-t-il faire ? se demandait Darcy en observant son ami qui conduisait la marquise à une place, évidemment choisie par lui avec intention, très loin de l’orchestre, qui aurait gêné la causerie, et tout au bout du cercle, dans un angle où il devait être facile de s’isoler. Quel est ce grand coup qu’il veut frapper, et comment va-t-il s’y prendre pour foudroyer madame de Barancos ? Je n’y compte guère, et je fais beaucoup plus de fond sur les promesses de madame Cambry que sur les siennes. Mais je voudrais bien savoir à quel moment et dans quelle figure il va intercaler son effet.

Ce n’était pas facile à deviner, car le cotillon comporte les épisodes les plus variés, et le chorégraphe ingénieux qui l’inventa s’est plu à laisser une grande latitude à la fantaisie du couple dirigeant. En quoi il a fait preuve de génie, car aucune danse réglée à l’avance ne peut, comme celle-là, contenter tous les goûts. Le cotillon sert à coter la beauté et aussi la dot des demoiselles à marier ; on n’a qu’à compter les tours de valse qu’on lui a demandés pendant cette épreuve dansante pour savoir ce que vaut une jeune personne. Il permet aussi aux cavaliers qui ne s’y adonnent pas pour le bon motif de poser hardiment leur candidature auprès des dames. Il leur procure le plus long et le plus commode des tête-à-tête, et il est certain qu’à trois heures du matin, une femme écoute quelquefois sans trop se fâcher des choses qu’on n’oserait pas lui dire à trois heures de l’après-midi.

Et puis, le cotillon aide ceux qui le conduisent magistralement à se pousser dans le monde. Un bon conducteur de cotillon est un oiseau rare que choient à l’envi les maîtresses de maison et qui profite d’une foule de revenants-bons. Il est vrai qu’il les gagne bien, car il lui faut veiller à tout, montrer de l’imagination, du coup d’œil, et du tact, sans parler du jarret qui doit être infatigable.

Prébord était né conducteur, et il devait à ses talents bien connus d’avoir été désigné pour ces importantes fonctions par madame de Barancos, qui ne l’aimait guère. Et, comme il avait toujours quelque visée conquérante, il s’était arrangé pour qu’on lui adjoignît, en qualité de conductrice, une jeune fille dont le père avait récolté un million de dollars en vendant du lard salé.

D’autres couples, connus de Gaston Darcy, figuraient parmi ceux qui allaient évoluer sous la direction du don Juan brun. Tréville en était, et Sigolène, et Verpel, et Lolif ; toute la jeunesse du cercle. Saint-Galmier, quoiqu’il raffolât de la danse, s’était prudemment abstenu. Il redoutait les coups de boutoir de Nointel. Quant à Simancas, sa grandeur l’attachait au rivage. On ne cotillonne plus quand on a été général au Pérou.

La marquise était radieuse. Débarrassée de ses devoirs de maîtresse de maison, elle ne pensait plus qu’au plaisir. Un sous-lieutenant n’est pas plus gai quand il dépose le harnais après avoir été de semaine. Elle allait enfin pouvoir s’amuser comme une pensionnaire au premier bal où on la conduit après sa sortie du couvent, et même beaucoup plus, car une pensionnaire se croit obligée de baisser les yeux et de répondre par monosyllabes aux cavaliers qui lui parlent de la chaleur et du parquet glissant, tandis que madame de Barancos regardait hardiment le capitaine et causait avec ce brillant partner de tout et de quelques autres choses encore. Elle passait de la raillerie au sentiment, de la mélancolie douce à la gaieté exubérante, des remarques sur les toilettes aux tirades passionnées. Sa conversation bondissait comme une Andalouse qui danse le boléro. Et Nointel, ravi, lui donnait la réplique avec une parfaite désinvolture. Il comptait beaucoup sur les caprices du dialogue pour en venir à ses fins.

— Pourquoi miss Anna Smithson, notre conductrice, a-t-elle mis une robe toute brodée de plumes de paon ? disait la marquise en riant sous son éventail. Ne trouvez-vous pas que le paon est un oiseau bête ?

— C’est peut-être une allusion à son associé, Prébord. Voyez comme il fait la roue. Elle a de beaux yeux, cette Californienne.

— Les beaux yeux de la cassette. Elle aura cinq millions, et elle traitera son mari comme un nègre. Il faut que je m’amuse à lui faire épouser ce M. Prébord. Il m’a longtemps fatiguée de ses hommages. Ce sera ma vengeance.

— Une vengeance dont il vous saura gré.

— Oui, cet homme doit être à genoux devant l’argent. Quel malheur pour une femme d’être riche !

— Quand elle est laide, mais lorsqu’elle est belle… comme vous…

— Elle souffre davantage encore, car elle ne sait jamais si on l’aime pour elle-même. Elle soupçonne tous ses amoureux. Au moins, la laide est fixée.

— Alors, vous voudriez être pauvre ?

— Si j’étais sûre d’être aimée, oui, cent fois oui. Tenez ! voulez-vous savoir ce que je rêve ?

La conductrice donna le signal en frappant ses mains l’une contre l’autre – un usage des harems transplanté dans le monde parisien – et Nointel ne fut pas renseigné sur le rêve de la marquise, car Prébord vint la chercher pour la première figure qui avait été choisie tout exprès pour mettre en lumière la reine de la fête.

Elle est classique, cette figure, et on devait l’exécuter dans les cours d’amour aux beaux temps de la chevalerie. La dame assise au milieu du cercle, son pied posé sur un coussin de soie, les cavaliers venant tour à tour fléchir le genou devant elle, jusqu’à ce qu’elle désigne le préféré en avançant le coussin. Quand le pied est joli, il fait alors un effet irrésistible, et le pied de madame de Barancos était adorable.

Nointel passa un des premiers et ne fut pas choisi. Le choix, à une première épreuve, eût été trop significatif. La marquise avança le coussin pour le petit baron de Sigolène qui eut l’honneur très envié de faire un tour de valse avec elle. Et l’attentif Prébord commanda aussitôt un nouvel exercice qui rendit la liberté à madame de Barancos.

Il désigna cette fois une Russe aux yeux changeants comme la mer, et il lui amena Tréville et Verpel afin qu’elle imposât à chacun d’eux un nom d’animal. La Moscovite, qui avait un faible pour les bêtes de son pays, appela Tréville : élan, et Verpel : renard bleu, les amena devant l’Américaine à la robe paon, et la pria de choisir. Miss Anna Smithson, ayant du goût pour les belles fourrures, choisit le renard bleu, et fut obligée de valser avec Verpel qui lui déplaisait fort.

— Elle aimerait bien mieux l’autre, dit madame de Barancos à Nointel quand ils se retrouvèrent assis, côte à côte. Tant pis pour elle. Pourquoi n’a-t-elle pas deviné que ce joli officier était l’élan ? Moi, si je tenais à confier ma taille au bras d’un des cavaliers qu’on me présente, je suis sûre que je devinerais comment on l’a nommé.

— Auriez-vous le don de seconde vue ? demanda en riant le capitaine. Si vous l’aviez, je me sauverais.

— Pourquoi ?

— Parce que vous liriez dans ma pensée, et qu’après avoir lu, vous me fermeriez votre porte à tout jamais.

— Vous me détestez donc ? Qu’importe ? Je vous pardonnerais de me haïr. Ne hait pas qui veut. La haine, c’est une passion, et il n’y a que les forts qui ont des passions.

— Mais si vous découvriez au fond, tout au fond de mon cœur, le sentiment qui est le contraire de la haine ?

— Le seul sentiment que je ne vous pardonnerais pas, c’est l’indifférence. Exécrer ou adorer, je n’admets pas de milieu entre ces deux extrêmes.

— Ni moi non plus, et, entre les deux, mon choix est fait, dit Nointel en regardant madame de Barancos avec ses grands yeux clairs.

— Elle ne baissa pas les siens et elle lui dit sans rougir :

— Alors, vous m’adorez ?

— Que faut-il faire pour vous le prouver ?

— Devinez, répondit la marquise en riant d’un rire nerveux. Le cotillon a été inventé pour deviner. Tenez ! Écoutez M. Prébord qui conduit deux femmes à ce jeune homme blond et qui lui dit : Rose ou réséda, laquelle préférez-vous ? Le blondin choisit le réséda… une fleur incolore.

— Pas si incolore que lui, murmura le capitaine, qui ne voulait pas encore lancer une déclaration décisive.

Il craignait d’être interrompu par un ordre de la conductrice l’appelant à exécuter la ronde, les petits rubans ou le verre d’eau, et il se doutait que madame de Barancos avait tourné court après un mot imprudent, parce qu’elle ne se souciait pas non plus d’enchevêtrer l’amour et les figures du cotillon.

— Il est de votre cercle, n’est-ce pas ? reprit-elle pour ramener le dialogue à un diapason tempéré. Il me semble me rappeler qu’il m’a été présenté autrefois par M. Prébord.

— Cela devait être. Il y a entre eux des affinités électives. Saviez-vous que ce Lolif – il s’appelle Lolif – a acquis récemment une sorte de célébrité ? Tous les journaux ont cité son nom.

— À quel propos ? demanda la marquise en lorgnant du coin de l’œil le reporter par vocation.

— C’est lui qui, l’autre nuit, au bal de l’Opéra…

— Eh bien ?

— C’est lui qui a découvert dans une loge le corps de Julia d’Orcival assassinée.

Le capitaine avait scandé sa phrase tout exprès pour qu’elle portât mieux, et il ne manqua pas son effet.

Madame de Barancos pâlit et se mit à s’éventer par petits coups saccadés.

— Ah ! vraiment ! dit-elle avec assez de sang-froid. Pourquoi regardez-vous mon éventail avec tant d’attention ? Il ne vient pas du Japon, je vous le jure.

— Quoi ! vous vous rappelez les circonstances de ce crime bizarre !

— Oui. Je m’intéresse à cette jeune fille qu’on a arrêtée. Savez-vous ce qu’il est advenu d’elle ?

— On m’a dit ce soir qu’elle allait être mise en liberté, faute de preuves suffisantes.

— J’en suis ravie, car je ne puis croire qu’elle soit coupable. Il y a là un mystère qui ne s’éclaircira jamais.

— Oh ! en France, la justice éclaircit tout. M. Roger Darcy qui vient de partir se fait fort de découvrir tôt ou tard la vérité. Vous savez qu’il est chargé de l’affaire.

— Non… je l’ignorais. Alors, il est sur la trace de… de la femme… car c’est une femme, à ce qu’il paraît.

— Oui ; seulement, il en est venu plusieurs dans la loge de Julia.

— Ah ! on est sûr de cela ?

— Très sûr. Et on les cherche. On les trouvera, n’en doutez pas. Moi, je parierais que le crime a été commis par une femme du meilleur monde.

— Qui vous fait penser cela ?

— Une femme galante n’aurait jamais eu le courage de frapper. Ces demoiselles n’ont pas de passions violentes. Leurs jalousies et leurs colères ne vont jamais jusqu’au meurtre. Il n’y a que les grandes dames qui aiment assez énergiquement pour assassiner une rivale.

— Vous êtes lugubre. Parlons d’autre chose. Aussi bien, voici notre conducteur qui m’apporte une tête en carton. On va exécuter les grotesques. C’est d’une gaieté folle, et j’y veux figurer pour me donner le plaisir de coiffer votre M. Lolif.

— Oui, pensait Nointel en suivant des yeux madame de Barancos qui était allée se placer au milieu du cercle, oui, ce sera très gai, mais le cotillon finira mal pour vous, marquise. J’avais encore quelques doutes. Je n’en ai plus l’ombre. Elle est très forte, mais elle s’est trahie quand je lui ai dit que le juge d’instruction cherchait la coupable dans les salons. Il ne me reste plus qu’à tenter l’épreuve décisive, et je vois parfaitement comment elle va tourner. La dame va être atterrée… Si elle allait s’évanouir ! cela dérangerait un peu mon plan. Mais non… elle a un aplomb d’enfer, elle recevra le coup sans faiblir. Et alors… nous aurons une explication… orageuse. Je ferai mes conditions… elle les acceptera… Allons ! moi aussi, je vais avoir besoin d’énergie, car elle me plaît énormément. Mais il en faut. C’est dommage. Quelle adorable maîtresse j’aurais eue là !

La figure s’achevait au milieu des rires qui saluaient les mascarades ridicules imposées par les dames aux fortunés cavaliers. Prébord avait dû faire trois tours de valse, affublé d’un nez colossal, et Lolif étouffait sous une tête d’âne.

Nointel seul fut épargné, et la marquise, tout à fait remise d’une émotion passagère, regagna sa place à côté de lui. Il se garda bien de reprendre l’entretien où il l’avait laissé. Il tenait à ne pas effaroucher davantage madame de Barancos. Et, comme elle ne tenait pas non plus à revenir sur le crime de l’Opéra, elle se mit à lui parler d’une surprise qu’elle réservait à ses invités.

On exécutait la figure des chapeaux, qui est double. D’abord, les dames déposent dans le couvre-chef masculin un objet à elles appartenant ; l’éventail ou le mouchoir sont les plus usités. Chaque cavalier en tire un au hasard et valse avec la propriétaire du gage. C’était fait.

Puis, c’est l’inverse. Les messieurs sont chargés de distribuer aux valseuses des brimborions féminins, et d’ordinaire ces menus cadeaux, fournis par la maîtresse de la maison, n’enrichissent pas celles qui les reçoivent. Mais la marquise n’était pas Castillane à demi, et elle avait suivi une mode qui a fait son apparition cet hiver dans le très haut monde. Les brimborions étaient de vrais et beaux bijoux, bagues, bracelets, broches et le reste.

Nointel avait été averti, et c’était sur ce divertissement princier qu’il comptait pour produire, lui aussi, sa surprise.

Pendant que madame de Barancos allait à la rencontre de son majordome qui apportait un chapeau tout plein de richesses, le capitaine tira sournoisement de sa poche le bouton de manchette à lui confié par la digne épouse de M. Majoré.

Le moment décisif approchait, et Gaston Darcy, qui l’attendait avec impatience, ne le voyait pas venir, quoique, du fond du massif où il s’était embusqué, il eût suivi très attentivement toutes les évolutions de l’interminable cotillon. La gaieté de Nointel l’affligeait, les airs dégagés de la marquise l’irritaient, et peu s’en fallut que, pour se soustraire à ce supplice, il ne partit sans attendre son ami.

Le capitaine avait fini par l’apercevoir et le prenait en pitié, mais il ne dépendait pas de lui d’abréger ses angoisses. Il n’osait même pas lui faire un signe, de peur d’éveiller la défiance de madame de Barancos.

Elle s’avança au milieu du cercle formé par les dames qui frémissaient d’aise, car elles avaient deviné la surprise ; elle s’avança portant toute une joaillerie dans un chapeau, qu’elle remit gracieusement à miss Anna Smithson, conductrice du cotillon, laquelle, de par l’autorité que lui conféraient ses fonctions, devait remettre successivement ce chapeau à chacun des cavaliers, qui allaient être chargés à tour de rôle de distribuer des joyaux aux valseuses de leur choix. Puis elle revint à Nointel qui ne la perdait pas de vue et qui se demandait comment il allait procéder pour frapper son grand coup. Il cherchait sa mise en scène, et il était assez embarrassé, car il ne se rappelait plus très bien comment on exécutait la figure.

— Voyez donc briller les yeux des femmes, dit à demi-voix la marquise. Elles sont riches, pourtant, toutes celles qui sont là. Eh bien, je crois en vérité que, si je faisais jeter sur le parquet toutes les verroteries que contient ce chapeau, elles se battraient pour les ramasser.

— Parions que vous vous donneriez volontiers ce divertissement et que vous y prendriez un très vif plaisir, répondit en riant le capitaine.

— Peut-être.

— Savez-vous que vous avez des fantaisies d’impératrice romaine ?

— Cela tient à ce que j’ai vécu dans un pays où j’avais des esclaves.

— Vous en avez encore.

— Vous, par exemple, n’est-ce pas ? Quel sot compliment vous me faites là ! Heureusement, ce n’est qu’un compliment, et vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites. Je vous mépriserais, si vous étiez mon esclave.

— M’aimeriez-vous si j’étais votre maître ?

— Oui, dit hardiment madame de Barancos, car je n’aurai jamais d’autre maître que l’homme que j’aimerai. Assez de marivaudage. Votre tour va venir. J’espère bien que vous n’allez pas me donner un des bijoux que j’ai achetés pour mes invitées. Ce serait du plus mauvais goût.

— Je m’en garderai bien. Mais je ne me résigne pas à me priver d’un tour de valse avec vous.

— Comment ferez-vous pour l’obtenir ? Pas de bijou, pas de valse ; c’est la règle du cotillon. Voyez plutôt M. Prébord. Il tient le chapeau, et il en tire un bracelet qu’il attache galamment au bras de miss Anna Smithson, et miss Anna se pâme en recevant ce cadeau. Il l’épousera, je vous le garantis. Le bracelet est un acompte sur la corbeille. Imitez ce fat ambitieux. Passez une bague en brillants au doigt d’une des héritières qui sont ici… Tenez ! cette fille blonde et blanche, là-bas… elle ressemble à une tour d’ivoire… et elle a un million de dot.

— Je ne suis pas à marier, et je tiens beaucoup plus à mon tour de valse qu’à un million. Si je vous donnais…

— Quoi ?

— Un bijou qui m’appartient. Il faudra bien alors que vous valsiez avec moi.

— Quelle folie ! murmura la marquise en rougissant.

— L’objet n’est pas gros. Je vous présenterai d’abord un joyau quelconque, pris dans le chapeau. Vous l’y remettrez, afin de n’en pas priver ces dames, et ensuite, je vous offrirai le mien…

— Un souvenir de vous… le souvenir forcé.

— Non, car rien ne vous oblige à l’accepter. Je n’exige que ma valse.

— Vous avez des idées étranges.

— J’ai horreur de tout ce qui est banal. Et vous ?

Madame de Barancos ne répondit pas. Elle regardait fixement le capitaine, et ses yeux exprimaient tant de choses qu’il était tout à fait inutile qu’elle parlât.

Cependant, le chapeau inépuisable passait de main en main. Lolif l’avait reçu et s’avançait, la bouche en cœur, vers une valseuse rondelette qui l’avait charmé, la ci-devant valseuse de Saint-Galmier, la cliente du médecin des névroses. Avec la gravité souriante d’un préfet distribuant des médailles de sauvetage, Lolif la décora d’une broche en perles et roula avec elle autour du salon. Le parquet gémissait sous le poids de ce couple bien assorti, et les femmes riaient sous leur éventail.

Personne ne s’était encore adressé à la marquise. Prébord avait transmis la consigne à ces messieurs, et ces dames approuvaient beaucoup le désintéressement de madame de Barancos qui ne voulait pas leur faire tort d’un seul bijou. Mais depuis huit jours, Prébord n’adressait plus la parole à Nointel, et, par conséquent, Nointel était fort à l’aise pour violer un ordre qu’il n’avait pas reçu officiellement.

— Voyons, se disait-il, mon tour va venir. Il s’agit de bien manœuvrer. Comment montrer à la marquise, sans qu’on le voie, le bouton accusateur ? Je regrette de ne pas avoir pris de leçons de prestidigitation. On devrait bien nous enseigner l’escamotage au collège. Bah ! je m’en tirerai, quoique ce ne soit pas facile. Au lieu de prendre le chapeau quand on me l’apportera, j’y puiserai avec ma main droite un bijou que j’offrirai à madame de Barancos et qu’elle refusera noblement. Ma pièce à conviction est cachée dans ma main gauche. Après le refus, je demanderai mon tour de valse qui me sera accordé, j’en suis sûr. Personne ne réclamera contre cette infraction aux usages, et le chapeau sera remporté avec accompagnement de murmures flatteurs.

» Alors, j’entoure de mon bras droit la taille souple de la divine Espagnole, je lui fais exécuter sur place un demi-tour de façon à la forcer de tourner le dos à l’assistance, et ma main gauche, en cherchant la sienne, s’ouvre pour lui montrer le bouton de manchette. Elle regardera, car elle s’attend à une galanterie originale. Je l’ai avertie tout exprès. Et d’ailleurs, s’il le faut, j’exagérerai le mouvement pour qu’elle voie de plus près la fameuse initiale, le B majuscule qui la condamne. Elle la reconnaît, elle se trouble. Il y a un temps d’arrêt dont je profite pour empocher l’objet. Diable ! je n’ai pas envie de le lui laisser ; je ne pourrais plus l’envoyer au juge d’instruction. Il ne me resterait que le témoignage de madame Majoré, un témoignage qui manque d’autorité. La marquise comprend que, si elle hésite, on va nous remarquer. Elle se laisse entraîner, nous partons, le tour s’achève, je la ramène à sa place et… nous causons.

Lolif avait fini de valser. Miss Anna s’en vint tout droit apporter le chapeau au capitaine, qui exécuta de point en point le plan auquel il s’était arrêté.

Peu s’en fallait qu’on n’applaudît quand madame de Barancos remit à une toute jeune fille fraîchement sortie du couvent des Oiseaux le bijou que Nointel lui présentait. Il n’avait pas prévu cette manœuvre de la dernière heure, mais il ne perdit point la tête, et il se tira en homme d’esprit du piège tendu par la malicieuse marquise. L’ami Tréville se trouvait à sa portée. Il le lança sur la pensionnaire et il revint à la noble veuve qui, n’ayant plus de prétexte pour se dérober, abandonna sa taille au bras droit du capitaine. L’instant était venu. L’ami de Gaston tenait le bouton dans sa main gauche, entre le pouce et l’index ; il le montra, et la marquise pâlit.

— Vous l’avez porté, murmura-t-elle, je le prends.

Et, d’un geste rapide comme la pensée, elle le cueillit au vol et le fit disparaître dans son corsage.

Ce fut si vite fait que personne n’y vit rien et que Nointel n’eut pas le temps de s’y opposer. Et il lui fallut bien exécuter ce tour de valse si instamment sollicité ; l’exécuter, sans réclamer contre l’enlèvement du bijou accusateur. On ne cause pas en valsant, et surtout on ne cause pas de choses sérieuses. Il enrageait de tout son cœur.

— Nous nous expliquerons tout à l’heure, pensait-il pour se consoler de sa déconvenue.

Il comptait sans la marquise. Au lieu de regagner sa place après le tournoiement réglementaire, elle se dégagea doucement, et, laissant là son valseur, elle s’avança vers la conductrice. Chacun comprit qu’elle allait lui demander de vouloir bien clore les évolutions du cotillon. C’était son droit de maîtresse de maison, et personne ne trouva mauvais qu’elle l’exerçât, car l’heure du souper avait sonné, et toutes les valseuses étaient comblées de joyaux. Il en restait encore quelques-uns dans le chapeau. Madame de Barancos les distribua elle-même aux moins favorisées, et s’assit au milieu du cercle pour recevoir, selon l’usage, les salutations des couples qui passèrent successivement devant elle, en s’inclinant.

Tout le monde était ravi, excepté Nointel. Il eut, de plus, le crève-cœur de voir, après le défilé, la marquise prendre le bras d’un personnage chamarré de cordons et constellé de plaques, un grand d’Espagne qui devait être de sa parenté et qui se trouva là tout à point pour la conduire au souper annoncé par le majordome. Le capitaine n’obtint d’elle qu’un regard, mais quel regard ! Le soleil des Antilles y avait mis sa flamme. Il la laissa s’éloigner. Le moyen de la retenir ? Au bal on ne peut ni réclamer, ni innover. Le cérémonial est là. Il faut s’y conformer. Mal en avait pris d’ailleurs à Nointel d’y introduire une variante.

— Allons ! pensait-il mélancoliquement, je me suis laissé battre comme un enfant. Je n’ai pas su garder mon gage. J’avais tout prévu, excepté ce coup d’audace. Me voilà désarmé. C’était bien la peine de me faire remettre ce bouton par la Majoré, pour me le laisser escamoter à la première exhibition. Et c’est moi-même qui ai fourni à la Barancos un prétexte pour me l’enlever. J’ai joué l’amoureux excentrique… j’ai parlé d’un souvenir que je voulais lui faire accepter de force… elle a saisi le joint… et le bouton de manchette. Ah ! c’est une comédienne incomparable. Quand elle m’a dit de sa voix chaude : « Vous l’avez porté, je le prends », on aurait juré qu’elle était folle de moi.

» Si c’était vrai, pourtant ? Si elle m’aimait ? Ce coup d’œil qu’elle m’a lancé en partant… j’en ai eu comme un éblouissement. Oui, mais alors, ce ne serait donc pas elle qui a tué Julia… et c’est elle, j’en suis sûr… elle a pâli quand je lui ai montré le bijou. Et puis, l’un n’empêche pas l’autre. Elle a bien pu poignarder la d’Orcival et s’éprendre ensuite de ma personne. Ce serait complet, et du diable si je sais comment je m’en tirerais. Si je lui prouvais qu’elle est coupable, elle me répondrait : Je t’adore.

» Et pourtant je ne veux pas abandonner la partie. Je tiendrai bon, quand ce ne serait que pour voir comment elle la jouera, et je suis engagé d’honneur à aller jusqu’au bout. Darcy compte sur moi.

» Pauvre Darcy ! que lui dire ? Rien, ma foi ! il ne savait pas ce que j’allais tenter au cotillon. Pourquoi lui apprendrais-je que la tentative n’a pas réussi, puisque je veux recommencer ? Je serai plus heureux une autre fois, et alors il sera temps de lui faire des confidences. D’ailleurs, mademoiselle Lestérel va sortir de prison. Elle l’aidera à patienter. Bon ! le voici. Il va vouloir m’emmener. Au fait, je n’ai plus rien à faire ici. La marquise a choisi les soupeurs de sa table, et je n’en suis pas. Mais elle m’a invité à chasser chez elle, en Normandie. C’est là seulement que je rouvrirai les opérations.

Darcy, en effet, s’avançait pour rejoindre son ami. La foule lui avait d’abord barré le passage, et il avait été obligé d’attendre qu’elle se fût écoulée. Nointel alla à sa rencontre, l’entraîna vers la sortie et lui dit, en s’efforçant de prendre un air gai :

— Mon cher, elle m’a glissé entre les doigts. Elle a esquivé l’épreuve. J’ai cotillonné pour rien.

— Je m’en doutais, murmura Darcy, en haussant les épaules.

— Cela signifie que tu n’as jamais cru au succès de mes combinaisons.

— Que j’y aie cru ou non, elles ont avorté.

— Momentanément ; mais je te jure que tu aurais tort de désespérer.

— Je ne désespère pas depuis que j’ai causé avec madame Cambry.

— Elle t’a promis son appui ?

— Oui.

— C’est le meilleur que tu puisses avoir auprès de ton oncle. Ne le néglige pas. Moi, qui n’ai pas d’influence sur M. Roger Darcy, je travaillerai pour toi chez la marquise.

— Alors tu persistes à penser qu’elle est coupable ?

— Je persiste.

— Pourquoi donc me caches-tu la vérité ? Pourquoi ne me dis-tu pas franchement ce qui s’est passé entre cette femme et toi, au moment où tu as valsé avec elle ? J’ai vu.

— Qu’as-tu vu ?

— Qu’elle a pâli et qu’elle a pris un objet que tu tenais à la main. En es-tu à lui glisser des billets doux ?

Nointel réfléchit un instant, et dit à Darcy en le regardant en face :

— Tu me soupçonnes. Tu as tort. Je ne puis rien te dire ce soir, sinon qu’en effet j’ai eu avec la Barancos une petite scène préparatoire. La scène finale se jouera très prochainement, et dès qu’elle sera jouée, tu sauras tout. Un drame comme celui que je machine a plusieurs actes, et les situations se retournent plus d’une fois. As-tu vu la Tour de Nesle ?

Darcy fit un geste d’impatience.

— Oui, tu as dû la voir, dans ta jeunesse. Eh bien, figure-toi que je suis Buridan, que la Barancos est Marguerite de Bourgogne, et pense à la fameuse phrase : À toi la première manche, Marguerite. À moi la seconde.

» Sur cette phrase, la toile tombe, si j’ai bonne mémoire. Allons-nous-en.

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