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Chapitre 3

A qui n’est-il pas arrivé de se demander où va la femme qui passe comme un oiseau passe dans l’air, la femme qu’on admire au vol et qu’on ne reverra plus ? Quand elle est à pied, on a la ressource de la suivre, et de caresser, en la suivant, mille chimères, jusqu’au moment où elle entre prosaïquement dans une boutique, ou dans une maison à panonceaux, chez sa modiste, ou chez son avoué. Mais quand elle est en voiture, c’est l’étoile filante qui brille une seconde et qui disparaît. Où vont les étoiles filantes ? Les astronomes prétendent qu’ils le savent, et les poètes les laissent dire. Les poètes ont plus tôt fait d’inventer un roman. Ils imaginent que le vulgaire fiacre où ils ont aperçu une taille fine et un doux visage emporte précisément leur bonheur, le bonheur rêvé, la maîtresse idéale, celle qu’on désire toujours et qu’on ne rencontre jamais, et ils en ont pour trois mois à se griser du souvenir d’une vision.

À neuf heures du matin, en hiver, dans le faubourg Saint-Denis, les poètes sont rares, mais les passants abondent, et, parmi ceux qui allaient à leurs affaires, le lendemain du bal de la marquise, plus d’un se retournait pour regarder une jeune fille blottie au fond d’une victoria découverte. Elle avait relevé sa voilette, et elle aspirait à pleins poumons l’air frais d’une des seules belles journées que le ciel ait accordées à la terre vers la fin de cet affreux hiver. La brise matinale fouettait ses joues roses et soulevait les boucles de ses cheveux mal rangés sous une capote brune. Ses grands yeux regardaient les maisons, les enseignes, les étalages, les ouvrières courant à l’atelier, les charretiers conduisant les lourds camions, les gamins filant comme des rats entre les jambes des chevaux, les moineaux picorant sur la chaussée et s’envolant par bandes. Elle tendait l’oreille aux cris des cochers, aux chants cadencés des vendeurs ambulants, aux voix prochaines, aux roulements lointains. On eût dit qu’elle assistait pour la première fois au spectacle mouvant de la grande ville, et qu’elle prenait plaisir à s’enivrer de lumière et de bruit.

D’où venait-elle ? Où allait-elle ?

— Une provinciale fraîchement débarquée par le chemin de fer du Nord ; plus de beauté que de bagages, disaient les vieux Parisiens qui remarquaient un petit paquet posé à ses pieds dans la voiture.

— En voilà une qui s’est levée de bonne heure pour déjeuner avec son amoureux, ricanaient les marchandes des quatre saisons.

Mais nul ne devinait que cette charmante voyageuse sortait d’une prison.

Berthe Lestérel avait été réveillée à l’aube par la supérieure des Sœurs de Marie-Joseph qui lui avait annoncé, en l’embrassant, qu’elle allait être remise en liberté, et Berthe Lestérel avait failli s’évanouir de joie en recevant cette nouvelle inespérée. Un peu plus tard, comme elle achevait de remercier Dieu à genoux, le directeur était venu lui expliquer avec ménagement que cette liberté qu’on allait lui rendre n’était que provisoire, qu’il n’y avait pas d’ordonnance de non-lieu, et que, par conséquent, elle restait à la disposition de la justice. La pauvre enfant avait pleuré à chaudes larmes, et peu s’en était fallu qu’elle refusât de profiter d’une si triste faveur. La vie qui attendait hors de la prison une détenue relâchée par pitié n’était-elle pas plus amère encore que la vie de la cellule ? Mais elle n’avait pas le choix. L’ordre était formel. Elle dut subir les formalités de la levée d’écrou, reprendre le peu d’argent qu’elle avait au greffe, le linge et les vêtements envoyés par une amie anonyme dont elle devinait le nom, dire adieu aux religieuses qui l’avaient consolée, pendant sa réclusion, et partir en voiture, une voiture de place qu’un gardien était allé chercher, et qu’il avait eu soin de choisir découverte pour des raisons que Berthe devina en voyant un homme de mauvaise mine monter dans un fiacre à la porte de la prison, au moment où elle en sortait.

Elle allait être surveillée, on le lui avait laissé entendre. La surveillance commençait.

Alors elle résolut de supplier le juge de revenir sur sa décision, et de la renvoyer à la maison d’arrêt, s’il ne consentait pas à la délivrer de cet espionnage incessant qu’on prétendait lui imposer. Elle ne voulait pas de la liberté à ce prix. Qu’en eût-elle fait ? Comment rentrer dans ce petit appartement de la rue de Ponthieu où elle avait vécu si calme et si honorée, comment y rentrer suivie par un agent de police qui allait monter la garde devant sa maison ? C’était la honte en permanence, et Berthe, qui s’était sacrifiée sans hésiter et sans se plaindre, Berthe, qui était résignée à donner sa vie, ne se sentait pas le courage de supporter cette humiliation de tous les instants.

Et puis que devenir ? Elle sortait du secret le plus rigoureux. Savait-elle s’il lui restait une amie ? Savait-elle seulement si son beau-frère lui permettrait de voir sa sœur ? Quel accueil lui réservait le monde qui ne pardonne pas à une femme d’avoir été accusée, alors même que l’innocence de cette femme a été reconnue ? Toutes les portes ne devaient-elles pas se fermer devant une malheureuse, renvoyée de Saint-Lazare par grâce et menacée d’y rentrer ? Au bout de cette trêve qu’on lui accordait, il y avait la misère, le désespoir, les heures sombres où le fantôme du suicide hante la pauvre âme désolée.

Et Berthe se faisait conduire au Palais de justice où elle pensait rencontrer M. Roger Darcy, qui seul avait le pouvoir de décider de son sort.

Elle savourait pourtant cette heure de liberté que Dieu lui envoyait ; elle se reprenait à vivre ; sa jeunesse éclatait, son sang remontait à son visage ; elle respirait les souffles encore indécis du printemps, elle regardait avec une joie enfantine les nuages emportés par le vent, elle cherchait dans l’azur pâle du ciel une hirondelle absente, elle trouvait les passants beaux, et il lui semblait que Paris était en fête.

Ce fut comme un enchantement jusqu’au boulevard du Palais, où elle descendit, à la profonde stupéfaction de l’agent qui la suivait. D’ordinaire, ce n’est pas là que vont les prisonniers qu’on relâche.

Un planton qu’elle interrogea la renvoya à un huissier qui lui apprit que M. Roger Darcy n’était pas à son cabinet et qu’il n’y viendrait pas de toute la journée. Elle n’osa pas lui demander où il demeurait, et elle revint fort déçue à sa voiture, que le policier ne perdait pas de vue. Elle pensa alors à aller trouver la seule protectrice qui lui restât peut-être. Elle ignorait que madame Cambry eût fourni la caution fixée par le juge, elle ignorait même que la loi exigeât cette caution, mais elle savait, ou du moins elle supposait que madame Cambry s’était occupée d’elle, et elle espérait que madame Cambry, qui connaissait M. Roger Darcy, consentirait à la recevoir et à se charger de lui transmettre sa prière.

— Avenue d’Eylau, dit-elle au cocher.

L’agent n’était pas loin. Il entendit et il fit la grimace, mais il avait l’ordre de suivre sans intervenir ; il lui fallut bien remonter dans son fiacre et aller là où il plairait à la jeune fille de le mener. Jamais il n’avait vu de surveillée se comporter de la sorte.

Le voyage qui n’amusait pas cet homme fut charmant, et les ramiers roucoulaient déjà sur les hautes branches des grands marronniers des Tuileries.

Les Champs-Élysées étaient pleins de lumière et de bruit. Des babys roses jouaient dans les quinconces. Des bandes de jeunes Anglaises aux cheveux flottants descendaient vers Paris, le nez au vent, et d’élégants cavaliers montaient l’avenue au grand trot. La vie était partout, et Berthe ferma les yeux en pensant à la cellule noire et froide où elle aspirait à rentrer. Mais le cœur lui battit bien fort quand, après avoir parcouru la moitié de l’avenue d’Eylau, elle aperçut l’hôtel de madame Cambry.

Le hasard fit qu’à la porte de la grille flânait le valet de chambre, un vieux serviteur qui connaissait fort bien mademoiselle Lestérel et qui ne parut pas trop surpris de la voir. Évidemment, il avait entendu des bouts de conversation entre sa maîtresse et M. Roger Darcy, et il savait que la jeune fille allait quitter la prison. En domestique bien appris, il la reçut poliment et il lui dit que madame était sortie de grand matin, en fiacre – double infraction à ses habitudes – qu’elle devait être allée à quelque messe mortuaire, car elle avait mis des vêtements de deuil, mais qu’elle rentrerait certainement avant midi. Il ne se permit d’ailleurs aucune question, et il proposa à mademoiselle Lestérel d’annoncer à madame Cambry sa prochaine visite. Il ne lui proposa pas d’attendre, et Berthe n’osa pas le demander. Elle se contenta de répondre qu’elle reviendrait dans une heure.

Intimidé sans doute par la belle apparence de l’hôtel, l’agent avait fait arrêter son fiacre assez loin de la grille, et mademoiselle Lestérel ne songeait plus à lui quand elle dit à son cocher de la mener au bois de Boulogne. Il hésita un peu, ce cocher, car cette voyageuse prise à Saint-Lazare ne lui inspirait pas une confiance entière, mais, après réflexion, il pensa qu’elle devait être solvable, puisque la livrée lui parlait avec déférence. Il fouetta son cheval, et la victoria partit, toujours suivie de loin par l’autre voiture, celle qui portait le policier.

Pourquoi Berthe allait-elle au Bois ? Elle-même n’aurait su le dire. Elle allait où la poussait cette fièvre de liberté, ce besoin d’air et d’espace qui fait que l’oiseau auquel on vient d’ouvrir la porte de sa cage s’envole à tire-d’aile et fuit tout droit devant lui. Elle oubliait peu à peu les douleurs du passé, les angoisses du présent, les incertitudes de l’avenir. Il lui semblait déjà qu’elle était à cent lieues de la prison. Elle se berçait dans un rêve, et il lui semblait que ce rêve ne finirait jamais.

Il finit à la porte Dauphine. Là, elle croisa des cavaliers et des amazones, qui sourirent en la regardant.

C’était l’heure où les amateurs sérieux de l’équitation viennent prendre régulièrement le plaisir de la promenade. Ceux-là ne se montrent guère au Bois l’après-midi, car ils ne cavalcadent pas pour parader devant les demoiselles qui font le tour du lac de trois à cinq ou de quatre à sept, suivant les saisons. Et comme, par hasard, la matinée était belle, toutes les variétés de sportsmen s’y rencontraient.

Il y avait des chasseurs à courre qui s’en allaient au Jardin d’acclimatation voir des chiens courants à vendre, des passionnés pour la haute école en quête d’une allée large où ils pussent faire exécuter à leurs montures des changements de pied en plein galop, des flâneurs équestres tournant, retournant et saluant à tout bout de champ des cavaliers par hygiène, trottant en vertu d’une ordonnance de leur médecin.

Il y avait aussi de nombreux échantillons du sexe faible. De belles dames, bien montées, bien accompagnées, bien en selle, le corps droit, la main régulièrement placée, les coudes en arrière pour faire valoir le buste, maniant avec aisance des juments de demi-sang ; des écuyères de l’avenir, escortées par un professeur chargé de leur inculquer les vrais principes ; des escadrons d’étrangères galopant à fond de train et passant comme des volées d’étourneaux à travers les paisibles groupes conjugaux arpentant le Bois au petit pas de deux poneys, vieux amis d’écurie, qui se caressent en marchant côte à côte.

Berthe, effarouchée, pria le cocher de prendre un chemin moins fréquenté, et le cocher s’engagea dans l’allée des fortifications, fort à la mode jadis et fort déserte à présent. Il se réjouissait même de gagner une heure ou deux sans fatiguer sa bête ; sa main laissait flotter les rênes, et ses yeux se fermaient peu à peu.

L’agent commençait à se demander comment cette promenade allait finir, et il n’était pas content ; mais il suivait toujours, à trente pas.

La victoria s’en allait rasant le taillis, et le cheval abandonné à lui-même s’arrêtait de temps à autre pour brouter un brin d’herbe sur le talus. Il finit par rencontrer une place où le gazon poussait plus dru, et il s’arrêta tout à fait.

Le cocher, mollement bercé, s’était endormi, et mademoiselle Lestérel ne songeait point à troubler son repos. Elle regardait deux pinsons qui voletaient autour d’un buisson d’aubépine, où ils commençaient à bâtir leur nid, et elle pensait au temps heureux où elle courait les bois de Saint-Mandé avec ses compagnes du pensionnat. Elle se souvenait d’une couvée de petits merles, abandonnés par leur mère, qu’elle avait nourris jusqu’à ce qu’ils fussent en état de voler, et qui venaient manger dans sa main quand elle les appelait. L’envie lui prit de descendre et d’entrer dans ce carré, de froisser les feuilles mortes, d’accrocher sa robe aux ronces, de heurter ses petits pieds aux angles des souches, comme elle le faisait quand elle était enfant.

Elle allait sauter à terre, lorsqu’elle entendit sous bois le pas d’un cheval. Un cavalier arrivait lentement par un sentier qui traversait le taillis. Berthe ne pensa qu’à l’éviter. Les pas se rapprochaient. Les pinsons s’enfuirent.

— Marchez, dit-elle au cocher.

Mais le cocher avait le sommeil dur, et il ne bougea point. Avant qu’elle eût le temps de l’appeler plus fort, le cavalier apparut au bord de l’allée.

Elle le reconnut, et elle poussa un cri de surprise.

Gaston Darcy était devant elle, Gaston Darcy pâle d’émotion et de joie, car il l’avait reconnue.

— Vous ! s’écria-t-il en poussant son cheval pour venir se placer à côté de la victoria ; vous ici !

— Je ne prévoyais pas que je vous y rencontrerais, murmura mademoiselle Lestérel d’une voix étouffée.

— Enfin, je vous revois ! vous êtes libre !

— Libre ? Regardez.

Elle lui montra l’agent qui était sorti de son fiacre et qui s’avançait à petits pas.

Gaston comprit et se lança vers cet homme qui, en se voyant chargé à fond par un cavalier, sauta prudemment le fossé et se plaça au bord du taillis.

— Pourquoi suivez-vous cette voiture ? lui demanda-t-il d’un air menaçant.

— Parce que j’en ai reçu l’ordre. Je veux bien vous l’apprendre, quoique ça ne vous regarde pas.

— Vous avez reçu l’ordre de surveiller cette dame ; vous n’avez pas reçu l’ordre de surveiller ceux qui lui parlent, ni d’écouter ce qu’elle dit. Je le sais. Je suis le neveu de M. Roger Darcy, juge d’instruction. Voici ma carte.

L’agent prit avec une certaine hésitation le morceau de carton que Gaston lui tendait, et le nom qu’il y lut produisit son effet.

— On m’a chargé de filer le fiacre, grommela-t-il. Je ne fais que mon devoir, et je le ferais quand même vous seriez le président de la République. Mais vous pouvez causer avec la demoiselle si ça vous fait plaisir. Je mettrai la chose sur mon rapport, et puis v’là tout.

Gaston comprit vite qu’il était inutile de discuter une consigne et revint à mademoiselle Lestérel.

— Monsieur, lui dit-elle, je vous supplie d’aller trouver M. Roger Darcy et de lui demander de m’autoriser à rester en prison, jusqu’à ce que mon sort soit décidé.

— Quoi ! s’écria Gaston, vous voulez…

— La prison vaut mieux que la liberté qu’on m’accorde. Je viens du Palais de justice. Je n’y ai pas rencontré M. Darcy, malheureusement, car, sans doute, il eût écouté ma prière… alors, je suis allée chez madame Cambry. J’espérais qu’elle ne me refuserait pas de parler pour moi. Elle était sortie… son valet de chambre m’a dit de revenir dans une heure. C’est alors que j’ai eu l’idée de me faire conduire ici pour attendre qu’elle fût de retour…

— Vous le regrettez !

— Oui… je ne devrais pas me montrer, je le sais. Je devrais fuir le monde. Mais je n’ai pas pu résister à la tentation. Il y a si longtemps que je n’ai vu le soleil, et peut-être ne le reverrai-je plus.

— Aussi, vous n’avez pas pensé à ceux qui vous aiment ?

— Ceux qui m’aiment ! où sont-ils ? on peut encore me plaindre ; on ne peut plus m’aimer.

— Moi, je vous aimais, vous le savez, et mes sentiments n’ont pas changé. Je n’ai jamais cru à l’odieuse accusation qui a pesé sur vous, et pour vous prouver que je n’y ai jamais cru, je vous supplie encore de consentir à être ma femme.

» Vous ne répondez pas… vous êtes choquée de m’entendre tenir ce langage… ici… devant l’agent qui vous espionne… devant le cocher qui vous conduit. Que m’importent ces hommes ? Je voudrais que tous ceux qui me connaissent fussent là pour m’écouter. Ce que je viens de vous dire, je suis prêt à le répéter en présence de madame Cambry, qui m’approuvera, car elle souhaite ce mariage presque aussi ardemment que moi.

— Madame Cambry ! s’écria Berthe. Non… c’est impossible. Je sais qu’elle ne m’a pas oubliée, mais elle ne doit pas désirer…

— Elle veut que vous deveniez sa nièce !

— Sa nièce ?

— Oui, son mariage avec mon oncle est décidé, et elle lui a déclaré qu’elle ne l’épouserait pas tant que vous ne seriez pas complètement libre, tant que l’ordonnance de non-lieu ne serait pas rendue.

À ces mots, mademoiselle Lestérel fondit en larmes. Elle avait réussi d’abord à se contenir, mais son émotion éclatait enfin.

— Et c’est au moment où mon cœur déborde de joie, où nous touchons au terme de nos malheurs, c’est à ce moment que vous songez à retourner en prison ! Vous n’avez donc pas pitié de moi qui ne vis plus depuis que je vous ai perdue ? Oh ! je devine ce que vous allez me dire. Vous ne voulez pas accepter l’humiliation qu’on vous impose. Elle va cesser, n’en doutez pas. Madame Cambry obtiendra qu’elle cesse. Mon oncle n’a pas entendu que vous seriez gardée à vue. Les ordres qu’il a donnés ont été mal compris, j’en suis sûr. Il les modifiera. Il va les modifier aujourd’hui même.

— Si je pouvais espérer cela…

— Je vous le promets. Hier encore… cette nuit… il m’a parlé d’une surveillance discrète. Il ne veut pas, il ne peut pas vouloir que vous soyez suivie pas à pas ; qu’un agent s’établisse à la porte de votre maison…

— C’est parce que je craignais cela que je n’y suis pas rentrée.

— Il faut que vous y rentriez, car vous allez y recevoir la visite de madame Cambry. Mon oncle sait qu’elle va venir vous voir. Croyez-vous donc qu’il souffrirait qu’elle mît le pied chez vous, si elle devait rencontrer sur son passage des gens de police ?

— Quoi ! madame Cambry vous a dit…

— Qu’elle vous verrait aujourd’hui. Oui, certes. Vous venez de m’apprendre qu’elle est sortie. Qui sait si ce n’est pas chez vous qu’elle est allée ?

— Oh ! mon Dieu, murmura mademoiselle Lestérel, et moi qui osais à peine me présenter à son hôtel !

— Vous avez en elle une amie, plus qu’une amie, une sœur.

— Une sœur ! répéta tristement Berthe, qui pensait à madame Crozon.

— Oui, une sœur, à laquelle vous pouvez tout confier. Vous ne craignez pas qu’elle vous trahisse, et moi, je vous jure qu’elle vous servira avec un dévouement sans bornes.

» Et maintenant, me permettrez-vous de me joindre à elle pour vous défendre, me permettrez-vous de l’accompagner quand elle viendra ?

— Je voudrais… oui, je voudrais d’abord la voir seule, balbutia la jeune fille.

— Je vous comprends, mademoiselle, s’écria Gaston, et avant tout, je vais vous délivrer d’une persécution intolérable. Je cours chez mon oncle ; je vais lui demander d’écrire sur-le-champ pour qu’on éloigne cet agent. Ayez le courage d’aller rue de Ponthieu. Peut-être y trouverez-vous madame Cambry. Je vais passer devant son hôtel, et si elle est de retour…

— Mieux vaut en effet que je ne m’y présente pas. Je me remets à vous, monsieur, qui m’avez rendu un peu d’espérance. Je suivrai votre conseil, et vous pouvez dire à ma généreuse protectrice que je l’attendrai chez moi.

Berthe avait deviné ce que Darcy n’osait pas lui avouer. Elle sentait que la future femme du juge d’instruction ne pouvait guère la recevoir, et elle était décidée à supporter l’épreuve qui l’effrayait tant. Les sympathies qu’elle retrouvait relevaient son énergie. Elle se reprenait à vouloir lutter contre les fatalités qui l’accablaient, et elle ne dédaignait plus la demi-liberté qu’on lui accordait.

Gaston, lui, comprit que cette scène avait assez duré. Un amoureux est fort mal placé à cheval pour exprimer ce qu’il ressent, et la présence du cocher le gênait très fort, quoi qu’il en dît, sans parler de l’agent qui était aussi un témoin assez incommode. Il lui tardait d’ailleurs d’obtenir de son oncle un adoucissement aux mesures de précaution qu’on avait cru devoir prendre contre une jeune fille qui ne songeait pas à fuir. Et il n’attendait pour partir qu’un mot de Berthe, un mot qui le payât de ses souffrances.

Mademoiselle Lestérel ne le prononça pas, mais elle lui tendit la main. Il la prit, cette main, et il la couvrit de baisers si ardents que la jeune fille la retira bien vite.

— Comptez sur moi, dit-il, en éperonnant son cheval qui partit à fond de train.

Berthe le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu au tournant de l’allée des fortifications, et, dominant son émotion, elle dit au cocher, qui était resté fort indifférent à ce qu’on disait derrière lui, de la mener rue de Ponthieu. Il maugréa bien un peu, mais il partit.

L’agent remonta en fiacre. Il s’apercevait qu’il avait affaire à une prévenue exceptionnelle, et il suivit de moins en moins près.

La victoria n’allait pas vite, et le voyage dura bien près d’une heure, plus de temps qu’il n’en avait fallu à Darcy pour aller rue Rougemont, en passant par l’avenue d’Eylau.

En arrivant à la porte de sa maison, mademoiselle Lestérel vit avec plaisir l’espion passer outre, descendre de voiture à cinquante pas plus loin et entrer dans la boutique d’un marchand de vin ; entrer n’est pas précisément le mot, car il se tint sur le seuil. Il surveillait toujours, mais il commençait à y mettre des formes.

Il y eut bien quelques exclamations dans la loge, quand on vit apparaître la locataire absente ; mais elle avait toujours été si bonne et si affable avec les petites gens, qu’on ne lui fit pas mauvais accueil, et qu’on ne lui adressa pas trop de questions. Le portier, qui était fort bavard, lui raconta, avec force détails, que le jour même de l’arrestation, une dame était venue dans un bel équipage demander mademoiselle Lestérel ; Berthe, qui, à cette description, reconnut madame Cambry, ne manqua pas de dire que cette dame allait probablement se présenter encore, et de recommander qu’on la laissât monter. Elle reconquit ainsi du premier coup, par un heureux hasard, la considération du concierge. Il poussa l’obligeance jusqu’à se charger du paquet que sa locataire rapportait et jusqu’à se déranger pour lui ouvrir l’appartement où personne n’était entré depuis la perquisition qu’y avait faite M. Roger Darcy.

La pauvre Berthe pleura en revoyant ce modeste logis où elle avait passé de si heureux jours. Tout y sentait déjà l’abandon. Une épaisse couche de poussière couvrait les meubles. Les fleurs qu’elle cultivait dans une jardinière étaient mortes. Le piano était ouvert, et Berthe pâlit en reconnaissant sur le pupitre le cahier de musique où était gravé l’air de Martini, le dernier qu’elle eût chanté avec Gaston. Elle l’avait répété souvent, depuis la soirée de madame Cambry, cet air tristement prophétique, et elle le retrouvait là comme un avertissement que Dieu lui envoyait pour la préparer à de nouveaux malheurs.

Elle n’eut pas le temps de s’arrêter à cette pensée décourageante, car on sonna ; elle courut ouvrir, et madame Cambry se jeta dans ses bras.

Ce fut pendant quelques instants un échange de baisers et de mots entrecoupés. Mademoiselle Lestérel suffoquait d’émotion, et la belle veuve était presque aussi émue qu’elle.

— Vous voilà donc ! dit-elle affectueusement. Ah ! je suis bien heureuse de vous revoir, car je n’ai pas cessé un seul instant de penser à vous.

— Je sais que vous m’avez défendue, protégée, murmura Berthe, je sais que je vous dois tout.

— Vous ne me devez rien. Vous êtes innocente, j’en suis sûre. Comment ne me serais-je pas efforcée de plaider votre cause ! Dieu a permis que je la gagnasse. Vous êtes sauvée.

— Hélas ! je n’ose le croire. On m’a rendu la liberté par pitié… parce que M. Roger Darcy est bon, et parce que vous avez intercédé pour moi… On peut me la retirer demain.

— Non, car nous prouverons que vous n’êtes pas coupable.

— Comment le prouver, tant qu’on n’aura pas trouvé la femme qui a commis cet horrible meurtre ?

— Et qu’importe qu’on la trouve ? N’y a-t-il pas des crimes qui restent impunis ? La justice frappera-t-elle une innocente parce qu’elle n’aura pas su découvrir la vraie coupable ? Non, ce serait une iniquité. Justifiez-vous, Berthe. Cela suffira.

— Me justifier ! que puis-je dire que je n’aie déjà dit ? Les apparences m’accusent.

— Pas toutes, dit vivement madame Cambry. Vous ne savez pas ce qui s’est passé depuis quelques jours ; vous ne savez pas à quelle circonstance heureuse vous devez d’être sortie de prison.

— Non… je ne sais rien.

— Venez, je vais vous l’apprendre, reprit la veuve en attirant Berthe vers un canapé où elle la fit asseoir près d’elle. Mais, auparavant, permettez-moi de vous parler à cœur ouvert. Oui, les apparences vous accusent, oui, votre silence obstiné a faussé les convictions de M. Darcy. Vous avez de graves raisons pour vous taire, j’en suis persuadée, et si les aveux que vous feriez devaient compromettre une autre personne, je ne vous blâme pas de les retenir. Mais je vous défendrais mieux si je savais ce que vous avez caché à votre juge.

» Berthe, je suis votre meilleure amie. Berthe, vous avez confiance en moi, n’est-il pas vrai ? Eh bien, pourquoi ne me diriez-vous pas toute la vérité ?

— J’ai dit tout ce que je pouvais dire, murmura mademoiselle Lestérel.

— Tout ce que vous pouviez dire à un juge d’instruction, et je m’explique fort bien que vous ayez refusé d’en dire davantage. Un juge est un homme, et il y a des choses que nous ne confions jamais à un homme, cet homme fût-il notre meilleur ami. Mais, moi, ma chère enfant, je ne suis pas un magistrat, je suis une femme, et en ma qualité de femme, je comprends toutes les faiblesses, je les excuse, je suis prête à les défendre. Avouez-moi les vôtres, comme vous les avoueriez à votre avocat, si, ce qu’à Dieu ne plaise, cette absurde accusation avait des suites.

— Je n’ai pas eu de faiblesses, dit Berthe en relevant la tête.

— Je le crois. Je me suis mal exprimée, et je vais préciser. On vous impute le crime commis sur… sur cette femme. C’est insensé. Pourquoi l’auriez-vous tuée ? Vous la connaissiez à peine, et vous n’aviez contre elle aucun grief. Si on vous a soupçonnée, c’est que l’arme dont le meurtrier s’est servi vous appartient.

— Je ne l’ai jamais nié.

— Non, mais vous niez que vous soyez allée au bal de l’Opéra, ou, du moins, quand on vous interroge sur ce point, vous refusez de répondre. Vous ne voulez pas mentir, et vous vous taisez. Et cependant, vous y êtes allée, c’est l’évidence même.

Mademoiselle Lestérel ne répondit pas. Elle pleurait.

— Je vous en supplie, ma chère Berthe, continua madame Cambry d’une voix émue, ne supposez pas que je veuille vous arracher vos secrets pour les livrer à M. Darcy. Je vais l’épouser, je l’estime, je l’aime, mais je le mépriserais et je me mépriserais moi-même s’il eût osé me charger de vous faire parler et si j’avais accepté cette vilaine mission.

— Cette pensée est bien loin de moi, madame, je vous le jure.

— Eh bien, puisque vous reconnaissez que je vous suis loyalement dévouée, ne me traitez pas comme si j’étais votre ennemie, ou votre juge. Confessez-moi la vérité. Ai-je besoin d’ajouter que, si je tiens à la connaître, c’est afin de mieux servir vos intérêts, c’est afin de pouvoir affirmer à M. Darcy que vous êtes innocente ? Peut-être craignez-vous de me compromettre vis-à-vis de lui ; peut-être craignez-vous qu’il ne me somme d’expliquer mon affirmation, et qu’il ne tire du silence que je lui opposerai de nouvelles inductions contre vous. Si vous redoutez cela, vous vous trompez. M. Darcy est magistrat, mais c’est un galant homme. Il n’exigera rien de moi, et il tiendra grand compte de mon opinion. Peut-être aussi ne savez-vous pas que ses pouvoirs sont illimités, qu’un juge d’instruction n’obéit qu’à sa conscience, et que s’il était convaincu que vous n’êtes pas coupable, il pourrait, de son propre mouvement, et sans en référer à personne, rendre une ordonnance de non-lieu.

— Je sais que je lui dois d’avoir été mise en liberté pour quelques jours.

— Mais vous ignorez pourquoi il a pris cette mesure. Eh bien, ma chère Berthe, je vais vous l’apprendre, car je veux vous montrer à quel point M. Darcy est juste, avec quel scrupule il remplit les délicates fonctions qu’il exerce. Vous avez été informée que le domino et le masque dont vous vous êtes servie ont été trouvés dans la rue, et reconnus par la marchande à la toilette qui vous les a vendus.

— On m’a confrontée, en effet, avec cette femme…

— Et vous n’avez pas démenti ses affirmations. Vous vous êtes bornée à vous taire, comme vous l’avez toujours fait. M. Darcy n’a vu là qu’une preuve de plus de votre présence au bal. Mais, peu de jours après, l’homme qui avait rapporté le domino et le loup, – un sergent de ville, je crois, – est venu déclarer qu’il les avait trouvés avant trois heures du matin. Or, il paraît que cette femme a été tuée à trois heures. M. Darcy n’a pas hésité à reconnaître que c’était là un indice en votre faveur, et que votre innocence, à laquelle il ne croyait plus, pouvait encore être démontrée. Et, pour vous épargner des rigueurs inutiles, il a signé immédiatement l’ordre auquel je dois le bonheur de vous revoir.

— Ainsi, dit mademoiselle Lestérel, très émue, M. Darcy admet maintenant qu’il ne me serait pas impossible de me justifier.

— Il l’admet si bien qu’il n’attend qu’un mot de vous pour prendre une mesure définitive, un mot qui explique l’emploi de votre temps, pendant cette fatale nuit. Ce mot qu’il vous en coûte tant de prononcer devant lui, dites-le-moi, Berthe, confiez-moi tout, et je vous jure encore une fois que, sans livrer votre secret, je persuaderai M. Darcy.

— Me jurez-vous aussi qu’un autre… que personne au monde ne saura ce que je vous révèlerai ?

— Je vous le jure. Ni M. Roger Darcy, ni M. Gaston Darcy n’obtiendront de moi la plus petite confidence. Je ne vous trahirai pas… pas plus que vous ne me trahiriez si j’avais une faute à me reprocher et si je vous avouais cette faute.

Mademoiselle Lestérel hésitait, et ce fut d’une voix entrecoupée qu’elle répondit :

— Je voudrais parler. Je n’en ai pas la force.

Madame Cambry lui prit les mains, les serra dans les siennes, et lui dit doucement :

— Voulez-vous que je vous pose des questions, pour vous épargner l’embarras d’un récit long et pénible ?

— Oui, balbutia la jeune fille, ce sera mieux ainsi ; si vous ne m’interrogez pas, je ne pourrai pas rassembler mes souvenirs.

— Je commence donc, reprit la compatissante veuve. Cette femme vous avait écrit, n’est-ce pas ? On a trouvé ici un fragment du billet qu’elle vous a adressé.

— C’est vrai… elle m’a écrit.

— Quelques jours avant le bal… un mardi ?

— Je crois que oui.

— Par la poste ?

— Non, c’est sa femme de chambre qui m’a apporté le billet.

— En effet, elle l’a déclaré et elle a ajouté qu’après l’avoir lu, vous aviez répondu : Dites que j’irai.

— C’est exact.

— Et sa maîtresse vous donnait rendez-vous à deux heures et demie. On a trouvé cette indication sur le morceau de papier qui a échappé au feu où vous l’aviez jeté.

— Oui… mais…

— Il s’agissait de lettres que cette femme avait en sa possession et qu’elle vous proposait de vous rendre.

— Qui vous fait croire cela ? demanda Berthe avec agitation.

— Je l’ai deviné. Une jeune fille pure et fière n’aurait pas consenti à s’aboucher avec une femme galante, s’il ne s’était agi de sauver l’honneur d’une personne qui lui était chère. Je n’ai jamais pensé et je n’admettrai jamais que les lettres fussent de vous. M. Darcy a pu le supposer, parce qu’il lui semblait étrange que, pour une négociation de ce genre, on se fût adressé à un intermédiaire. Mais celle qui les a écrites était sans doute hors d’état d’aller les chercher.

» Oh ! je ne vous demande pas de qui elles sont, dit vivement madame Cambry pour répondre à un geste de Berthe. Il me suffit de savoir que, si vous êtes allée au bal, c’était, comme je l’ai toujours cru, pour accomplir un acte de dévouement. Et vous y êtes allée, n’est-il pas vrai ?

Mademoiselle Lestérel fit un signe affirmatif.

— En sortant de chez moi ?

— Oui.

— Vers minuit, alors. Mais vous n’étiez pas habillée pour le bal masqué ?

— J’avais une robe noire. Le domino et le loup que j’avais achetés étaient dans le fiacre qui m’avait amenée et qui m’attendait à la porte de votre hôtel.

— Et vous les avez mis pendant le trajet. Le rendez-vous était fixé à deux heures et demie. Vous n’êtes donc pas allée directement à l’Opéra ?

— Si. Un incident était survenu au dernier moment, un incident qui m’obligeait à passer une partie de la nuit dans un quartier éloigné, répondit Berthe d’une voix défaillante. Il s’agissait de sauver l’honneur… la vie de la même personne…

— Celle que les lettres compromettaient ?

— Oui.

— Alors, cette femme qui s’est présentée de la part de votre sœur malade…

— Venait m’annoncer qu’un grand danger menaçait la personne, et que je n’avais pas une minute à perdre pour y parer. Je le prévoyais depuis quelques jours, ce danger, et j’avais donné des instructions pour qu’on pût m’avertir à tout instant, s’il devenait imminent. Je ne m’absentais jamais sans dire où j’allais.

— Cela m’explique très bien pourquoi on est venu vous chercher chez moi, mais… pardonnez-moi d’insister… cela ne m’explique pas ce que vous avez fait après m’avoir quittée…

— Vous allez le comprendre, madame. Le péril était partout. Je voulais rapporter les lettres que madame d’Orcival me menaçait d’envoyer, si je ne venais pas les chercher, à…

— À un ennemi… peu importe son nom… à un ennemi de l’amie que vous cherchiez à sauver.

— Et je voulais aussi courir… là où on m’appelait et où ma présence allait être nécessaire pendant plusieurs heures. Alors j’ai pensé que mon entretien avec madame d’Orcival serait très court, qu’elle arriverait peut-être dans sa loge, dès le commencement du bal, que, si je l’y rencontrais, je pourrais reprendre les lettres et aller ensuite…

— Où vous êtes allée, interrompit madame Cambry, qui semblait s’efforcer délicatement d’épargner à Berthe des aveux inutiles à sa défense et embarrassants, puisqu’ils auraient mis en cause une autre femme. Voulez-vous me permettre maintenant de vous demander à quel moment vous êtes entrée dans la salle ?

— À minuit et demi, je crois.

— Vous êtes allée tout droit à la loge de cette d’Orcival. Vous l’y avez trouvée seule ?

— Oui.

— Elle ne vous a pas reproché d’avoir devancé l’heure du rendez-vous ?

— Si, d’abord. Elle m’a même dit de dures paroles… elle m’a fait cruellement sentir qu’elle tenait entre ses mains l’honneur de… d’une de mes amies. Puis elle s’est radoucie. Elle m’a rendu les lettres, et elle m’a pressée de partir, parce qu’elle attendait une autre personne.

— Elle vous a dit cela ! Vous en êtes sûre !

— Très sûre, madame, et c’était la vérité, car j’ai bien vu qu’il lui tardait de me renvoyer.

— Mais cette personne… elle ne vous l’a pas nommée… elle ne vous a pas dit pourquoi elle allait venir ?

— Non, répondit Berthe, un peu surprise de l’insistance que mettait madame Cambry à l’interroger sur ce point.

— Comprenez le but de mes questions, reprit la veuve ; s’il était prouvé qu’une femme est venue après vous dans la loge, et on le prouvera certainement, on ne pourrait plus douter que le meurtre eût été commis par cette femme. En sortant, vous ne l’avez pas rencontrée… à la porte de la loge ?

— Non, madame, je n’ai remarqué personne ; j’avais hâte de partir. Je me suis précipitée hors de la salle, j’ai pris une voiture, et je me suis fait conduire…

— À l’autre bout de Paris. Et, en route, vous vous êtes débarrassée de votre domino et de votre loup, vous les avez jetés par la portière du fiacre…

— Oui ; je ne voulais pas conserver chez moi ces preuves de ma visite à madame d’Orcival, au bal masqué.

— Il est fort heureux que vous ayez eu cette idée. On les a ramassés avant trois heures… donc vous n’étiez plus à l’Opéra lorsque… car vous n’y êtes pas retournée, n’est-ce pas ?

— Qu’y serais-je allée faire ? J’avais les lettres.

— Et vous les avez brûlées, en rentrant chez vous, vers quatre heures.

— Oui.

Madame Cambry avait écouté les réponses de Berthe avec une attention émue, et elle les jugea si satisfaisantes qu’elle embrassa la jeune fille sur les deux joues en lui disant :

— Merci d’avoir eu foi en moi. Maintenant, je puis vous assurer que vous êtes sauvée.

— Vous m’avez promis que vous ne diriez rien à M. Darcy, s’écria Berthe.

— Rien de ce qu’il faut lui taire pour ne pas compromettre l’amie à laquelle vous vous êtes sacrifiée, non, certes. Mais je pourrai lui jurer que vous êtes innocente, et il me croira… il faudra bien qu’il me croie.

— Dieu le veuille, madame. Si M. Darcy exigeait des aveux, que je suis résolue à ne pas lui faire, je me résignerais à subir mon sort plutôt que de parler.

— Je vous approuverais, dit madame Cambry d’un ton ferme. Si vous parliez, le devoir de M. Darcy serait de faire rechercher la personne pour laquelle vous vous êtes dévouée, et il est probable qu’il la trouverait. Mieux vaut qu’il devine à peu près la vérité. Il pourra alors se contenter des preuves morales qui sont toutes en votre faveur, et que la découverte du domino, trouvé avant trois heures sur le boulevard de la Villette, complète de la façon la plus heureuse. En l’état des choses, il me paraît impossible qu’il n’abandonne pas l’affaire, alors même qu’il lui resterait des doutes sur votre innocence.

» Mais, ajouta-t-elle, après une courte pause, il y a un détail dont nous avons à peine parlé et qui a cependant une grande importance…

— Lequel, madame ?

— Ce poignard… qu’on a trouvé dans la loge… il est à vous ?

— Oui, répondit tristement mademoiselle Lestérel, ce poignard m’appartenait. Je l’ai reconnu dès que M. Darcy me l’a montré. Comment ne l’aurais-je pas reconnu ? Il n’y en a peut-être pas un pareil dans tout Paris. Mon beau-frère, qui me l’a donné, l’a rapporté du Japon.

— Vous le portiez quand vous êtes venue chez moi, m’a-t-on dit ?

— Oui, madame ; je l’ai montré à M. Gaston Darcy.

— Je ne l’ai pas remarqué. Alors vous l’aviez quand vous êtes arrivée au bal.

— Malheureusement. Je ne prévoyais pas qu’il servirait à…

— Et vous l’avez perdu ?

— Non. Je le tenais à la main quand je suis entrée dans la loge. Il a attiré l’attention de madame d’Orcival. Elle l’a pris, elle l’a examiné, et elle m’a dit en riant que je lui devais bien une récompense pour le service qu’elle rendait à… mon amie.

— Et elle vous a demandé de le lui donner ?

— Oui, je ne pouvais pas le lui refuser. J’étais trop heureuse d’avoir les lettres.

— Quelle étrange fatalité ! Cette malheureuse a préparé elle-même sa mort tragique en se faisant remettre par vous l’arme qui devait la frapper. Qui sait si la vue de ce poignard n’a pas inspiré l’idée du meurtre à la femme qui l’a tuée ? Ne voyez-vous pas la scène ? Cette femme n’a rien prémédité, elle ne songe pas à commettre un crime, mais une querelle s’engage, une querelle violente. Madame d’Orcival, après l’avoir insultée, la menace avec ce couteau… la femme, emportée par la colère, le lui arrache des mains, et alors…

— Mon Dieu ! interrompit Berthe, je me souviens maintenant que Julia m’a dit, en tirant le poignard de sa gaine : Je vais avoir tout à l’heure un entretien orageux. S’il prenait envie à la personne qui va venir de me faire un mauvais parti, cet éventail me servirait à me défendre.

» Et elle jouait avec l’arme meurtrière… elle essayait la pointe sur sa main gantée… Ah ! c’est horrible !

— Oui, c’est horrible, murmura en frissonnant madame Cambry. Si vous aviez répété ces paroles à M. Darcy, l’instruction aurait tourné tout autrement. Mais pour les répéter, il aurait fallu…

— Convenir que j’avais vu Julia, et M. Darcy m’aurait demandé de prouver que j’étais sortie de la loge presque aussitôt après y être entrée. Pour prouver cela, il aurait fallu lui dire où j’étais allée… et, même à présent, si je lui avouais la vérité, il exigerait encore des explications que je ne veux pas lui donner. Je me tairai.

— Et peut-être aurez-vous raison. Le silence vaut mieux qu’une justification incomplète. Dans le doute où l’ont jeté tant d’incertitudes, M. Darcy ne tiendra compte que du fait qui vous innocente… un fait que je lui rappellerai souvent. Le domino trouvé avant trois heures du matin vous sauvera. Vous vous tairez, ma chère Berthe ; je me chargerai de parler pour vous.

» Et maintenant, ajouta madame Cambry, après avoir un peu hésité, permettez-moi de vous adresser une question… à laquelle vous pouvez répondre, je crois, sans compromettre votre amie. Je ne vous ai pas demandé de qui étaient les lettres que madame d’Orcival vous a rendues, mais je vous demande si vous savez à qui elles étaient adressées.

Mademoiselle Lestérel rougit beaucoup.

— Je le sais, répondit-elle avec embarras, mais je vous supplie de me dispenser de vous l’apprendre. C’est un secret qui ne m’appartient pas. J’ai brûlé les lettres. Je veux oublier le nom de celui qui les a reçues.

— Vous connaissiez donc cet homme ?

— Non, madame. Je l’ai vu… on me l’a montré… je ne lui ai jamais parlé.

— C’est singulier… mais j’y pense, comment se fait-il qu’il se tienne à l’écart ? Il est impossible qu’il ignore ce qui se passe. Il a été, sinon la cause, du moins l’occasion d’un meurtre, il sait qu’une jeune fille est accusée de ce meurtre… et il n’intervient pas, alors que son intervention pourrait la sauver… il se cache.

— Il est mort.

Madame Cambry tressaillit et retint une exclamation qui allait lui échapper. Puis, d’une voix émue :

— Je comprends tout, dit-elle. Je m’explique comment madame d’Orcival possédait ces lettres. Peu de jours avant le bal où elle a été tuée, les journaux ont raconté qu’un étranger venait de se suicider chez elle. Les lettres qui vous ont coûté si cher étaient du…

— Par pitié, madame, ne le nommez pas, s’écria mademoiselle Lestérel. Ma malheureuse amie a tant souffert par lui… ce nom me rappelle de si cruels souvenirs que je ne puis l’entendre prononcer sans que mon cœur se serre.

— Calmez-vous, ma chère Berthe, je ne le prononcerai pas. À Dieu ne plaise que je veuille vous affliger.

Il y eut un silence. La jeune fille baissait la tête, et madame Cambry hésitait visiblement à la questionner encore.

— Un mot, dit-elle enfin, un seul. À quelle époque remonte la liaison du… de cet homme avec la personne qui vous est chère ?

— Cette liaison avait commencée il y a un an ; elle a pris fin il y a quelques mois, répondit Berthe, un peu étonnée.

— C’est dans votre intérêt que je vous demande cela. Je suis votre avocat. Il faut que je sache tout. Mais j’en sais déjà assez pour gagner la cause que je vais plaider auprès de M. Darcy. Parlons de vous, de votre avenir.

— Mon avenir ! quel avenir puis-je attendre ? Je n’aurais plus qu’à mourir si votre amitié ne me rattachait encore à la vie. Et rien ne me rendra ce que j’ai perdu.

— Vous n’avez pas perdu l’amour de M. Gaston Darcy. Ses sentiments n’ont pas changé. Votre malheur n’a fait que les rendre plus vifs. Il est résolu de vous épouser, et je n’ai pas besoin de vous dire que je l’approuve. Son oncle ne s’y opposera pas, et ce mariage se fera en même temps que le mien. Je veux que vous soyez heureuse, ma chère Berthe, et il manquerait quelque chose à mon bonheur si je n’assurais pas le vôtre.

— Je ne puis être la femme de M. Darcy, dit mademoiselle Lestérel d’un ton ferme.

— Pourquoi ? Il vous aime, vous l’aimez… car vous l’aimez, j’en suis certaine. Vous ne me répondez pas. Me serais-je donc trompée ?

Berthe baissait la tête et fondait en larmes.

— Non, reprit madame Cambry, je ne me suis pas trompée. Pour n’avoir pas su lire dans votre cœur, il faudrait que je n’eusse pas aimé.

— Vous n’avez pas souffert, murmura la jeune fille, vous ne pouvez pas comprendre ce que je souffre.

— Qu’en savez-vous ? Je suis femme, et toute femme a sa part des amertumes de la vie. Dieu m’a épargné l’horrible épreuve que vous traversez. Peut-être m’en réserve-t-il d’autres. S’il me les envoie, je les accepterai sans me plaindre, et je ne perdrai pas courage. Désespérer est lâche. Ne vous laissez pas abattre. Votre conscience ne vous reproche rien. Méprisez l’opinion du monde. M. Gaston Darcy la méprise. Pourquoi seriez-vous moins courageuse que lui ? Les sots le blâmeront de vous épouser. Que vous importe, si vous l’aimez ?

— C’est parce que je l’aime que je repousse ses offres généreuses. Je ne veux pas que la fatalité qui m’accable retombe sur lui. Il porte un nom respecté, il a un passé sans tache. Je ne veux pas qu’il partage la disgrâce où je suis tombée.

— Est-ce à vous de céder à des considérations qu’il foule aux pieds ? Croyez-moi, Berthe, ne prenez pas tant de souci d’un préjugé qu’il brave. Mariez-vous, et, quand vous serez unis, marchez la tête haute, la main dans la main. Votre amour vous soutiendra. L’amour est tout. Le reste n’est que fumée. Je vous jure que si, comme vous, j’avais été atteinte par la calomnie, je n’hésiterais pas une seconde à devenir la femme du galant homme qui m’a fait l’honneur de me demander ma main.

— Hélas ! soupira Berthe, profondément troublée, vous oubliez que je suis encore une prévenue, que demain peut-être on me ramènera dans cette affreuse prison d’où je ne sortirai plus que pour subir les hontes d’un jugement public. Quand donc pourrais-je épouser M. Darcy ? Est-ce pendant que je suis sous le coup d’une accusation infamante ? Sera-ce après qu’on m’aura traînée à l’audience, lorsque je serai devenue l’héroïne d’un procès criminel, lorsque l’affaire Lestérel figurera parmi les causes célèbres ? Que je sois condamnée ou acquittée, le déshonneur sera le même.

— Vous épouserez M. Gaston Darcy quand M. Roger Darcy aura reconnu votre innocence en déclarant officiellement qu’il n’y a plus lieu de poursuivre. Et ne me dites pas que cette déclaration serait insuffisante à vous réhabiliter. Nous serons trois pour imposer silence aux malveillants : votre mari, le mien et moi. Nul ne s’avisera de contester l’honorabilité d’une femme que nous couvrirons de notre protection. Promettez-moi donc, ma chère enfant, que vous consentirez dès à présent à recevoir M. Darcy, votre fiancé. Je tenais à vous voir seule, d’abord, mais je vous l’amènerai demain. Et, en attendant que vous lui accordiez cette joie, dites-moi en quoi je puis vous servir. Je vous verrai chaque jour ; si vous avez à faire une démarche délicate, si vous jugez que, pour la faire, ma présence vous soit utile, disposez de moi.

La figure de mademoiselle Lestérel s’éclaira :

— Quoi ! s’écria-t-elle, vous consentiriez…

— À tout, pour vous venir en aide. Parlez.

— J’ai une sœur que j’aime tendrement…

— Et que vous n’avez pas vue depuis votre arrestation, je le sais.

— Elle ignore sans doute que j’ai été mise en liberté ce matin, et moi j’ignore si elle vit, car elle était gravement malade lorsqu’on m’a arrêtée, et je n’ai pas pu recevoir de ses nouvelles… j’étais au secret.

— Rassurez-vous, ma chère Berthe. Je suis certaine qu’il ne lui est rien arrivé de fâcheux. M. Roger Darcy m’a parlé d’elle plusieurs fois. Il a recueilli sa déposition et celle de votre beau-frère… qui est officier de marine, n’est-ce pas ?

— Il commande un navire de commerce… et puisque vous me parlez de lui, madame, je m’enhardis à vous avouer que je tremble à la seule pensée de l’accueil qu’il me fera. C’est un excellent homme, mais il est d’une violence excessive, et je crains qu’il ne soit très mal disposé pour moi après ce qui s’est passé. Déjà, auparavant, je l’avais irrité involontairement. J’avais pris contre lui le parti de ma sœur… dans une circonstance…

— Que je n’ai pas besoin de connaître. Mais votre sœur… vous devez avoir hâte de l’embrasser.

— Ma première visite eût été pour elle… J’ai pour Mathilde une affection… qu’elle me rend bien, et mon malheur la tue… elle n’a de confiance qu’en moi… sans moi, elle ne peut pas veiller à… des intérêts qui lui sont personnels… ma présence lui rendrait la vie, et le courage me manque pour me présenter chez elle. Que répondre à son mari quand il m’interrogera, quand il me demandera compte de cette accusation qu’il doit croire fondée, quand il me reprochera de l’avoir déshonoré ? Si sa colère ne devait tomber que sur moi, je n’hésiterais pas ; mais je crains d’être l’occasion d’une brouille entre ma sœur et lui. Il refusera peut-être de me croire, lorsque j’essaierai de me justifier. S’il me chasse, s’il défend à Mathilde de me recevoir, elle lui résistera, et…

— Voulez-vous que nous y allions ensemble ? Quand je lui aurait dit qui je suis et affirmé que vous êtes innocente, il me croira. La parole de la future femme de votre juge aura de l’autorité, je l’espère.

— Oh ! madame, si vous faisiez cela, si vous l’apaisiez, si vous parveniez à me réconcilier avec lui, vous nous sauveriez, ma sœur et moi… car vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir…

— Je devine tout, interrompit en souriant madame Cambry. Partons. Votre sœur souffre de mortelles inquiétudes. Il ne faut pas la faire attendre.

— Quoi ! vous voulez dès à présent…

— Sans doute. J’ai ma voiture en bas. Nous allons y monter ensemble. Votre sœur demeure…

— Rue Caumartin.

— C’est tout près d’ici. Nous y serons dans quelques minutes. J’opèrerai la réconciliation, et quand elle sera faite, je vous laisserai aux joies de la famille. Il n’y a que M. Gaston Darcy qui ne s’accommodera pas de cet arrangement. Il espérait vous voir dès ce matin, mais il patientera bien jusqu’à demain. Venez ; vous n’avez pas de toilette à faire, puisque vous n’aviez pas encore ôté votre chapeau quand je suis arrivée. Qui vous retient ?

— Une prière à vous adresser, madame. Je vous supplie de ne pas parler à mon beau-frère de ma présence au bal de l’Opéra, ni de ces lettres…

— Ne craignez rien de pareil, ma chère Berthe. Je comprends la situation. Mais, avant de sortir, ne feriez-vous pas bien de recommander à votre portier… pour le cas où M. Gaston viendrait pendant votre absence… de lui dire que vous êtes allée chez madame votre sœur ? Si vous ne preniez pas cette précaution, je le connais, Gaston se forgerait mille chimères.

— Vous avez raison, madame. Je vais suivre votre conseil, répondit mademoiselle Lestérel.

Madame Cambry était déjà dans l’escalier. La consigne fut donnée au concierge, une consigne générale, car Berthe ne voulait pas la spécialiser pour un monsieur. C’eût été se donner l’air de lui assigner un rendez-vous chez madame Crozon. Le concierge fut donc averti d’avoir à répondre la même chose à toutes les personnes qui se présenteraient.

En mettant le pied dans la rue, Berthe eut la joie de ne plus apercevoir l’agent de police et de penser que Gaston avait déjà tenu sa promesse, en obtenant de son oncle la suppression de ce surveillant incommode.

L’agent d’ailleurs, eût-il été encore à son poste, n’aurait certainement pas pu suivre en fiacre un coupé attelé de deux excellents chevaux.

Berthe se réjouissait d’autant plus d’être débarrassée de lui qu’elle avait absolument besoin d’aller le plus tôt possible dans un quartier de Paris fort éloigné, et qu’il lui importait beaucoup que ce voyage restât discret.

Et elle avait encore d’autres sujets de joie. L’appui que lui donnait si généreusement madame Cambry la rassurait presque sur l’avenir. L’amour de Gaston la touchait profondément et ouvrait son cœur à l’espérance. L’horizon s’éclaircissait.

Le trajet fut rapidement fait, et la conversation ne languit pas en chemin. Madame Cambry, qui était arrivée le front soucieux chez sa jeune amie, se rassérénait à vue d’œil, et s’efforçait avec sa bonté accoutumée de détourner mademoiselle Lestérel des pensées tristes qui l’assiégeaient encore. Elle lui demandait des détails sur M. Crozon, sur son passé, sur son caractère, sur son mariage ; elle voulait, disait-elle, le connaître avant de l’aborder, afin de ne pas faire fausse route en lui parlant. Berthe la renseignait de son mieux, et elle n’eut pas de peine à lui expliquer ce qu’était son beau-frère. Madame Cambry comprenait à demi-mot, et en arrivant à la porte de la maison habitée par le ménage Crozon, elle en savait aussi long sur le capitaine baleinier que si elle eût été en relation avec lui depuis des années.

En montant l’escalier, elle proposa à mademoiselle Lestérel de la laisser un instant dans l’antichambre et de se présenter seule pour épargner à madame Crozon l’émotion trop vive qu’elle aurait éprouvée en voyant apparaître sa sœur qu’elle n’attendait pas, et aussi pour préparer à l’entrevue le terrible beau-frère, pour sonder ses dispositions, et pour tâcher de les modifier, si elles étaient hostiles.

Berthe accepta cet arrangement très sage, et quand la bonne de Mathilde se présenta, elle la pria de ne point s’exclamer, comme elle commençait à le faire, et d’annoncer seulement à M. Crozon qu’une dame désirait lui parler d’une affaire pressante.

— Monsieur et madame sont à table, répondit cette fille ; ils vont être bien contents de revoir mademoiselle.

Berthe, surprise et charmée, demanda tout bas ce qui s’était passé depuis son arrestation, et elle apprit qu’une révolution d’intérieur s’était accomplie, une révolution dans le meilleur sens du mot. M. Crozon était réconcilié avec sa femme qui se portait beaucoup mieux, et ils parlaient souvent de l’absente.

Ce colloque fut cause que le plan de madame Cambry ne put pas s’exécuter. L’appartement était petit, la porte de la salle à manger donnait directement dans l’antichambre, et M. Crozon n’avait pas, sur la façon de recevoir des visites, les idées des gens du monde. Il ne dédaignait pas d’aller au besoin ouvrir lui-même la porte quand on sonnait et de se lever de table pour aller voir qui était là, quand il entendait qu’on parlait à sa domestique. Il se montra tout à coup, et dès qu’il aperçut Berthe, il lui tendit les deux mains sans prendre le temps de saluer madame Cambry qui souriait d’aise à cette réconciliation spontanée.

Ce fut bien autre chose encore lorsque parut madame Crozon, attirée par une voix qu’elle hésitait à reconnaître : elle poussa un cri et se jeta au cou de mademoiselle Lestérel en la couvrant de baisers. Les deux sœurs pleuraient de joie ; le capitaine au long cours riait, sautait et battait des mains comme un enfant, et la future femme du juge d’instruction contemplait avec attendrissement cette scène touchante.

Berthe eut beaucoup de peine à s’arracher aux étreintes des siens pour présenter sa généreuse protectrice. Madame Crozon la connaissait de nom, et devina tout de suite qu’elle avait contribué à la délivrance de la prisonnière. Le marin ne comprit pas tout d’abord, et il fallut qu’on lui expliquât brièvement à qui il avait affaire, mais il fut pris d’un véritable accès d’enthousiasme qui se traduisit par des effusions de joie et de tendresse. Il fit mine d’embrasser madame Cambry, et comme elle se dérobait, il s’empara de son bras sans cérémonie et il l’entraîna dans la salle à manger.

La belle veuve eut beau s’en défendre, elle fut obligée de s’asseoir à table entre Berthe et Crozon, qui ne tarissait pas en exclamations et en remerciements. Mathilde causait à demi-voix avec sa sœur, et la bonne tout émue contemplait ce tableau curieux. Les restes d’un déjeuner bourgeois fumaient encore sur la toile cirée. Jamais madame Cambry ne s’était trouvée à pareille fête, elle qui ne sortait de son hôtel que pour aller chez des personnes de son monde. Le loup de mer lui versait à boire et la suppliait de trinquer à Berthe avec un certain vin de Pisco qu’il avait rapporté de l’Amérique du Sud. Il jurait qu’elle ne partirait pas sans en goûter, et il lui demandait quel jour elle viendrait dîner sans cérémonie.

Elle se défendait doucement, et, tout en répondant à ces politesses maritimes, elle regardait Berthe à la dérobée. Elle aurait bien voulu l’interroger sur la cause de cet heureux changement, mais Berthe n’aurait pas pu lui répondre, car Berthe ignorait l’histoire récente du ménage. Berthe en était restée au retour du mari, au drame qui s’était joué en présence de Gaston Darcy, spectateur invisible, et à la paix un peu boiteuse par laquelle s’était terminé ce premier acte de la campagne ouverte contre la pauvre Mathilde par un dénonciateur anonyme.

Madame Crozon en savait davantage. Elle savait qu’elle devait son repos à l’habile intervention de Nointel, et elle brûlait du désir de mettre sa sœur au courant des divers incidents qui s’étaient produits depuis la fatale nuit du bal de l’Opéra. Mais la présence de son mari lui fermait la bouche.

— Je le savais bien, que Berthe était innocente, s’écria le capitaine en frappant du poing sur la table. Le juge a mis du temps à le reconnaître, mais enfin il nous a rendu notre petite sœur, et elle ne nous quittera plus. C’est à vous, madame, que nous devons cette joie, et je vous jure que Jacques Crozon, ici présent, sera toujours prêt à se jeter à l’eau pour vous.

— Vous la devez surtout à M. Darcy, s’empressa de dire la belle veuve, qui avait hâte de poser la situation de manière à dispenser mademoiselle Lestérel de fournir des explications difficiles.

Elle ne voulait pas attrister cette première entrevue en apprenant au marin et à sa femme que la mise en liberté de Berthe n’était que provisoire, et cependant il fallait bien leur toucher un mot de la mesure prise par le juge. Elle tourna la difficulté.

— M. Darcy, reprit-elle, n’a pas encore statué définitivement sur l’affaire qu’il est chargé d’instruire ; mais sa conviction est faite, et il ne tardera guère à prendre une décision qui déchargera complètement mademoiselle Lestérel d’une accusation injuste. Il y a, avant d’en venir là, des formalités à remplir qui peuvent être assez longues.

— N’importe, s’écria Crozon. Berthe est libre. C’est tout ce qu’il faut. Aussi, c’était trop absurde… accuser de meurtre une enfant qui ne ferait pas du mal à une mouche… J’en suis à me demander comment un magistrat éclairé a pu croire à de pareilles calomnies.

— Il a été induit en erreur par des indices malheureux.

— Oui, je sais, ce poignard que j’ai rapporté de Yeddo. Un joli cadeau que je lui ai fait là, à ma pauvre Berthe. On aurait bien dû se douter qu’elle l’avait perdu.

Mademoiselle Lestérel baissait les yeux et commençait à pâlir. Madame Cambry vint à son secours.

— Perdu, c’est bien cela, dit-elle vivement, perdu en sortant de chez moi, au moment où le bal de l’Opéra commençait, et, par une fatalité extraordinaire, c’est une femme qui l’a trouvé et qui s’en est servie pour commettre le crime.

— On la connaît, cette femme ?

— Non, pas encore ; mais si elle échappait à la justice, l’innocence de mademoiselle Lestérel n’en serait pas moins bien établie. Elle a été victime d’une sorte de complot ourdi par des misérables qu’on découvrira, je l’espère.

— C’est moi qui les découvrirai. Je suis sûr que le coup part d’un drôle que je cherche et que je finirai bien par trouver. Ah ! madame, j’ai vu, moi aussi, qu’il ne fallait pas se fier aux apparences. Vous ne m’en voudrez pas de vous parler des chagrins qui ont empoisonné ma vie et qui ont pris fin, Dieu merci ! Sur une dénonciation anonyme, j’ai soupçonné ma femme. J’ai été assez fou pour croire qu’elle m’avait trompé, et j’allais faire un malheur, quand le hasard m’a mis face à face avec un ancien camarade, le capitaine Nointel. C’était précisément lui qu’un coquin me désignait comme ayant été l’amant de Mathilde. Nous nous sommes expliqués loyalement, et tout s’est éclairci bien vite. Nous avons reconnu que nous étions tous les deux en butte aux persécutions d’un ennemi caché qui avait imaginé de nous amener à nous couper la gorge. Et Nointel est maintenant mon meilleur ami.

— M. Nointel m’a été présenté hier, dit madame Cambry, enchantée de la tournure que prenait l’entretien. Il est très lié avec le neveu de M. Darcy, mon futur mari, et j’espère qu’il nous procurera souvent le plaisir de le recevoir.

Berthe regarda sa sœur, et, en la regardant, elle devina à peu près ce qui s’était passé pendant sa captivité. Alors elle pensa à Gaston, qui sans doute avait inspiré à son intime l’heureuse idée de se mettre en rapport avec le marin, et elle se dit avec un battement de cœur :

— C’est pour moi qu’il a fait cela.

— Et vous, monsieur, reprit la veuve, je compte bien que je vous reverrai et que madame Crozon me fera aussi l’honneur de venir chez moi.

— L’honneur sera pour nous, et je vous promets que nous profiterons souvent de la permission, dit chaleureusement le baleinier. Ah ! madame, si vous saviez comme nous sommes heureux maintenant que notre chère sœur est revenue, maintenant que je suis guéri de ma stupide jalousie. C’est le paradis, et avant c’était l’enfer. J’étais fou. J’avais des pensées de meurtre. Croiriez-vous que le lâche qui m’écrivait des lettres anonymes m’avait persuadé que ma femme était accouchée secrètement, et que je cherchais l’enfant pour le tuer ? J’aurais tué la mère après, et je me serais fait sauter la cervelle ensuite.

— Jacques ! s’écria d’un ton de reproche mademoiselle Lestérel, vous faites un mal affreux à Mathilde, et vous oubliez à qui vous parlez.

Madame Crozon était horriblement pâle, et madame Cambry, qui la prit en pitié, allait essayer de détourner la conversation ; mais l’enragé marin était lancé.

— Pourquoi ne rappellerais-je pas le souvenir de mes sottises ? reprit-il. Laissez-moi proclamer bien haut que j’ai été injuste, que j’ai fait souffrir une femme innocente, mais que je suis revenu de mes funestes erreurs et que ma vie tout entière sera consacrée à les réparer. Oui, je me repens, oui, je demande pardon à Mathilde, à vous, Berthe, que j’ai méconnue… et à madame que je fatigue du récit de mes malheurs.

» Parlons d’autre chose, ajouta-t-il brusquement. Quand êtes-vous sortie de cette abominable prison, ma chère Berthe ?

— Ce matin, répondit la jeune fille ; j’étais à peine arrivée chez moi, rue de Ponthieu, lorsque madame Cambry y est venue. Et, vous le dirais-je, Jacques ? c’est elle qui m’a encouragée à me présenter à vous. Je n’osais pas, je redoutais votre accueil. Ma première pensée avait été d’accourir ici… puis je m’étais dit que sans doute vous m’aviez maudite, que vous alliez me chasser peut-être, et j’avais résolu d’épargner cette douleur à Mathilde. Elle a assez souffert.

— Non, je ne vous avais pas maudite… mais j’étais assailli par des soupçons vagues… votre conduite me paraissait inexplicable… j’étais irrité que ma femme eût été mise en cause… vous aviez dit au juge qu’elle vous avait envoyé chercher la nuit de ce bal… mieux que personne, je savais que ce n’était pas vrai… je me demandais où vous étiez allée… ce que vous aviez fait pendant cette malheureuse nuit… et alors mes soupçons me revenaient…

— Monsieur, dit madame Cambry qui apercevait le danger et qui avait assez de présence d’esprit pour y parer en improvisant une histoire, Berthe elle-même a été trompée. La femme qui est venue la chercher chez moi, et qu’on n’a pas retrouvée, s’était servie du nom de madame Crozon. Berthe a cru que sa sœur la demandait, et elle a suivi cette femme qui, dans la voiture où elles étaient montées ensemble, a essayé de l’entraîner au bal de l’Opéra.

— Elle était envoyée par le coquin, l’homme aux lettres anonymes, s’écria Crozon. Ah ! le misérable ! que j’aurai de plaisir à le tuer ! Et moi qui m’étais imaginé que Berthe était allée… j’avais toujours en tête cet odieux mensonge d’un enfant caché par Mathilde… et je supposais…

Un violent coup de sonnette interrompit les exclamations du baleinier, et mit fin pour un instant aux angoisses des deux sœurs, qui tremblaient chaque fois que Crozon revenait sur ce sujet scabreux.

— Si c’était Nointel qui vient nous demander à déjeuner, il tomberait bien, dit joyeusement le mari.

Et il prêta l’oreille à un colloque engagé dans l’antichambre entre la bonne et la personne qui avait sonné.

— Non, reprit Crozon, c’est une voix de femme.

On parlait assez haut, et le diapason ne faisait que s’élever. Évidemment, la domestique discutait avec une visiteuse qu’elle refusait d’introduire.

Bientôt, elle entra tout effarée dans la salle à manger, et elle dit d’une voix entrecoupée :

— Madame, c’est une femme qui demande mademoiselle Berthe.

— Une femme ! répéta Berthe avec inquiétude.

— Oui, mademoiselle, une femme qui a l’air d’une nourrice et qui porte un enfant emmailloté.

Ce fut un coup de théâtre. Le baleinier bondit comme un cachalot harponné. Berthe pâlit, et sa sœur s’affaissa sur sa chaise. Madame Cambry les regardait pour tâcher de deviner le sens de cette scène d’intérieur.

— Un enfant ! répéta Crozon, une nourrice ! Que vient-elle faire ici ?

— Monsieur, dit la bonne, elle veut absolument parler à mademoiselle Lestérel.

— C’est bien, j’y vais, murmura Berthe en se levant de table.

Le marin fut debout aussitôt qu’elle et lui barra le passage.

— Je vous défends de bouger, cria-t-il.

Et comme madame Cambry faisait mine de partir, il ajouta :

— Restez, madame, vous n’êtes pas de trop.

À son air, la belle veuve comprit qu’il était inutile d’insister, et elle se soumit, mais elle commençait à regretter d’avoir accompagné sa jeune amie.

Crozon ouvrit brusquement la porte, poussa la bonne dans l’antichambre, s’y précipita après elle, et rentra presque aussitôt, traînant une grosse femme qui tenait dans ses bras un nourrisson endormi.

Elle était un peu interloquée, mais elle se remit assez vite, car c’était une robuste commère, et la timidité ne devait pas être son défaut.

— Salut, monsieur, mesdames, et toute la compagnie, dit-elle en faisant la révérence à l’ancienne mode.

Puis, s’adressant à Berthe :

— Bonjour, mademoiselle ; je viens de chez vous ; votre portier m’a dit que vous étiez du moment chez madame Crozon, rue Caumartin, 112, et je suis venue dare dare. Ah ! je suis joliment contente de vous trouver, car voilà déjà du temps que mon homme me fait une vie de chien pour que je rentre chez nous, à Pantin. Je n’ai pas voulu, vu que je vous avais promis de rester à Belleville, parce que vous teniez à voir la petite tous les jours ; mais ça ne pouvait pas durer. Pensez donc, mes frais de nourriture qui couraient ! Nous ne sommes pas riches, et la dépense allait toujours. Pour ce qui était de vous parler, ou de vous écrire à c’te vilaine maison du faubourg Saint-Denis, j’y ai pas seulement pensé ; j’aurais eu peur de vous faire arriver de la peine. Dame ! ils sont regardants, les juges, et si j’étais en prison, je n’aimerais pas qu’on leur contât mes affaires.

» Pour lors, donc, il n’y avait plus moyen d’y tenir, et si j’avais écouté mon homme, j’aurais porté l’enfant à l’hospice. Enfin, ce matin, en causant avec la fruitière, j’ai appris qu’elle avait lu sur le journal qu’on allait lâcher la demoiselle qui était à Saint-Lazare pour la chose de l’Opéra. Là-dessus, je n’ai fait ni une ni deux ; j’ai emmailloté la petite, et j’ai été tout droit rue de Ponthieu. Depuis la rue de Puebla il y a un bout de chemin, et je n’avais pas seulement six sous pour prendre l’omnibus. C’est pourquoi…

— Assez, cria le capitaine. Qui vous a confié cet enfant ?

— Pardine ! c’est mademoiselle. Faut pas être malin pour trouver ça, dit la nourrice.

— Quand ?

— Il y a pas loin de deux mois… même que je n’en ai touché qu’un.

— Deux mois, répéta Crozon en lançant à sa femme un regard effrayant.

— Oui, deux mois. Mais la petite a un peu plus.

— Où vous l’a-t-on remise ? Pourquoi s’est-on adressé à vous ? Répondez ! J’ai le droit de vous interroger.

— Vous êtes donc commissaire de police ?

— Répondez, vous dis-je. Je veux tout savoir. Si vous refusez de parler, ou si vous mentez, je vous ferai arrêter en sortant d’ici.

— M’arrêter ! moi ! Ah ! je voudrais voir ça. Je suis une honnête femme, entendez-vous ? et je ne crains personne. Qu’est-ce que j’ai donc fait pour qu’on me mette en prison ? Mon homme travaille chez un blanchisseur à Pantin. C’est lui qui conduit la carriole pour reporter le linge aux pratiques. Moi, je suis repasseuse, et, des fois, je vas à Paris avec lui. C’est pour vous dire qu’après le jour de l’an, je nourrissais encore mon dernier, mais j’allais le sevrer, quand un lundi je monte chez mademoiselle qui se fait blanchir depuis des temps chez notre patron. – Vous chargeriez-vous d’un enfant ? qu’elle me dit. – Tout de même, que je lui réponds. – Bon ! mais faudrait demeurer en ville, parce que la banlieue, c’est trop loin. On vous louera un logement, on paiera tous vos frais, et vous aurez en plus quarante francs par mois. Ça m’allait et à mon homme aussi. Nous acceptons. Il n’y avait pas de mal à ça. Le lendemain, je reviens, avec mes hardes. Mademoiselle me conduit dans une belle maison, où elle avait loué pour moi une chambre qu’était garnie, fallait voir ! Jamais de ma vie je n’avais été si bien logée. Elle me dit de l’attendre, elle s’en va, et une heure après elle m’apporte une petite fille qu’avait bien trois semaines, et rien que le souffle. Paraît qu’on la nourrissait au biberon. Elle a repris tout de suite quand je l’ai eue.

— Et la mère est venue la voir ? demanda Crozon, haletant d’impatience et de colère.

— La mère ? Je n’en sais rien, ma foi ! Je n’ai pas demandé à qui était l’enfant, vu que ça ne me regardait pas.

Madame Crozon cachait sa figure dans ses mains, mais Berthe relevait la tête, et ses yeux brillaient.

— Vous n’avez pas vu une autre femme ? C’est impossible.

— Vrai comme je m’appelle Virginie Monnier, je n’ai vu que la demoiselle que v’là. Tous les jours, elle arrivait en voiture, sur le coup de midi ; elle emportait la petite pour lui faire prendre l’air, qu’elle disait… Je trouvais ça drôle, mais c’était son affaire et pas la mienne… à deux heures, elle me la rapportait. Ça a marché comme ça jusqu’au commencement de la semaine qu’elle m’a fait déménager.

— Déménager ?

— Oui, un samedi après minuit. Il y avait bientôt huit jours qu’elle n’était venue. Elle envoyait une grande fille qu’avait l’air d’une bonne et qui me demandait toujours si des hommes ne m’avaient pas suivie quand je sortais pour promener l’enfant. Et justement, le samedi, dans le jardin qu’est contre la rue de Lafayette, j’avais été accostée par un monsieur qu’avait voulu savoir à qui était mon nourrisson. Je lui avais répondu qu’il me laissât la paix, mais il m’avait emboîté le pas jusqu’à la porte de la maison. La grande arrive le soir, je lui raconte l’histoire du monsieur. Là-dessus, la v’là qui me dit de ne pas me coucher, et de me tenir prête à filer, dans la nuit, qu’elle viendra me prendre avec mademoiselle et me conduire dans un autre logement.

— Et elles sont venues ? dit Crozon d’une voix sourde.

— Bien sûr, mademoiselle peut vous le dire. Elles sont arrivées à une heure passée, même que je dormais sur une chaise. Il a fallu lever l’enfant et décaniller plus vite que ça. Nous sommes montées dans un fiacre qui attendait en bas, et puis, en route pour Belleville ! Rue de Puebla, un rez-de-chaussée avec un petit jardin. Ça n’était pas si bien meublé que rue de Maubeuge, mais c’était gentil tout de même. Pas de concierge. J’avais la clef. La propriétaire est venue le lendemain. Elle m’a dit que le logement était payé pour un mois. J’écris à mon homme. Ça lui allait dans un sens, parce que c’était plus près de chez nous, mais il trouvait la chose louche. Moi, je pensais : la demoiselle reviendra demain, et je m’expliquerai avec elle. Ah ! ouiche ! plus personne, je n’ai jamais revu ni elle ni la bonne. Et puis, v’là que j’apprends le lundi qu’elle a été arrêtée. Comment faire ? L’autre, je ne savais pas où elle restait, ni son nom, ni rien ; j’attends un jour, deux jours, pas de nouvelles… elle faisait la morte. Alors…

— Taisez-vous, interrompit Crozon ; ce n’est plus à vous que j’ai affaire.

En tournant le dos à la nourrice ébahie, il fit un pas vers sa femme.

La malheureuse essaya de se lever. Elle n’en eut pas la force. Mais Berthe, pâle et résolue, vint se placer près d’elle.

— Vous avez entendu, dit froidement le mari. Le récit de cette femme est assez clair. On ne vous avait pas calomniée. Vous m’avez trompé, et votre sœur a été votre complice. Ah ! vous aviez bien pris vos précautions ! La nourrice ne connaît pas votre visage. Votre sœur vous menait tous les jours votre enfant. Vous n’étiez mère que pendant une heure… en voiture. Voulez-vous que je vous dise quand ces touchantes promenades ont cessé ? Elles ont cessé à mon retour, parce que vous ne pouviez plus sortir. J’étais là, et vous saviez que, si je m’étais laissé prendre à vos grimaces, je n’en avais pas moins les yeux ouverts. Et puis, je vous avais appris qu’un inconnu m’avait dénoncé vos infamies, que cet homme cherchait la bâtarde que vous cachiez avec tant de soin. Vous craigniez qu’il ne vous surprît. Berthe s’est chargée de le dépister. Elle est de votre sang. Elle sait ruser, elle sait mentir ; rien ne l’arrête ; elle n’hésite pas à se compromettre, elle fait litière de sa réputation de jeune fille ; elle traîne le nom de son père dans de honteuses intrigues.

— Injuriez-moi, Jacques, murmura mademoiselle Lestérel, mais ne calomniez pas Mathilde et ne parlez pas de notre père. S’il vivait, il saurait nous protéger, et il vous maudirait, vous qui n’avez pas pitié de nous.

— Vos paroles doucereuses et vos airs hypocrites ne réussiront plus à m’abuser. Vous ne pouvez pas nier l’existence de cet enfant. Nierez-vous que c’est vous qui êtes allée le chercher, parce que vous saviez qu’il allait être découvert ? C’était le samedi… il y avait bal à l’Opéra… vous avez bien employé votre nuit… vous l’avez terminée dans je ne sais quelle maison suspecte… vous l’aviez peut-être commencée par un meurtre… je ne crois plus à votre innocence.

— Je ne vous demande pas d’y croire et je ne nie rien, répondit Berthe en regardant fixement son beau-frère.

On eût dit qu’elle cherchait à l’exaspérer afin d’attirer sur elle-même l’orage qui menaçait madame Crozon.

— Je ne nie rien de ce que j’ai fait, reprit-elle, mais je nie que Mathilde soit coupable.

— Le jour de mon arrivée à Paris, vous avez juré devant Dieu qu’elle était innocente, et j’ai été assez fou pour vous croire. Mais, cette fois, c’est trop d’impudence. Essayez donc d’expliquer votre conduite. Osez soutenir que vous n’avez pas agi pour le compte de votre sœur. Si c’est pour une autre femme, nommez-la donc.

— Et si cela était, Jacques, si je m’étais exposée à tant de dangers et à tant d’outrages pour sauver l’honneur d’une amie qui m’est presque aussi chère que Mathilde, croyez-vous que je trahirais son secret, croyez-vous que vos menaces me forceraient de commettre une lâcheté ? Oui, je connais une femme qui a eu le malheur de faillir ; oui, je lui ai tendu la main ; oui, je l’ai aidée, j’ai veillé sur son enfant. Lui reprocherez-vous de l’aimer ? Fallait-il que cette enfant payât de sa vie la faute de sa mère qui ne pouvait pas l’élever ? Elle serait morte si je l’avais abandonnée. Je l’ai sauvée. Libre à vous de m’en faire un crime. J’ai ma conscience pour moi, et je suis fière d’avoir suivi les inspirations de mon cœur.

Le marin tressaillit. Évidemment, la dédaigneuse assurance avec laquelle Berthe lui répondait produisait sur lui une certaine impression. Peut-être même commençait-il à douter qu’elle mentît en avançant qu’elle s’était dévouée pour une amie. Les énergiques discours de Nointel lui revenaient en mémoire, et il se disait que le drôle qui avait lancé contre le capitaine une accusation fausse pouvait bien aussi avoir calomnié Mathilde.

Berthe, de son côté, sentait qu’elle avait touché juste, mais elle ne pouvait pas espérer que la victoire lui resterait dans la bataille suprême qu’elle livrait pour défendre sa sœur. La lutte était trop inégale. Que faire pour la soutenir en présence de l’enfant, preuve vivante d’un déshonneur qu’elle essayait de rejeter sur une inconnue ? Tout était contre la courageuse jeune fille qui se préparait au plus cruel de tous les sacrifices.

Cependant, madame Cambry l’encourageait par son attitude bienveillante ; madame Cambry, qui aurait pu, en se retirant, s’épargner le pénible spectacle d’une querelle de famille, madame Cambry restait, et on lisait dans ses yeux qu’elle n’attendait qu’une occasion pour prendre le parti des faibles. Elle attendait que la fureur du mari s’apaisât un peu.

Plongé dans de sombres réflexions, les bras croisés sur sa poitrine, la tête basse, Crozon semblait ne plus voir ce qui se passait autour de lui.

La grosse femme ne s’était pas trop émue de ses violences de langage, et elle profita de cette éclaircie pour se rapprocher de mademoiselle Lestérel. La petite fille qu’elle portait souriait à madame Crozon qui osait à peine la regarder.

— Voyez, madame, comme elle est gentille, s’écria la nourrice. Elle ne vous connaît pas, et elle veut vous embrasser.

Le front blanc de la petite touchait presque les lèvres de madame Crozon. On entendit à peine le faible bruit d’un baiser furtif.

— Misérable ! cria le mari, en prenant sur la table un couteau qui se trouvait à portée de sa main ; tu es sa mère. Je vais vous tuer toutes les deux.

Berthe se jeta au-devant de lui, pour couvrir de son corps les pauvres créatures que ce furieux allait frapper.

— Vous ne toucherez pas à mon enfant, dit-elle d’une voix ferme.

— Votre enfant ! s’écria Crozon ; vous osez dire que cet enfant est à vous !

— Oui, je l’ose, répliqua Berthe. Je suis sa mère, et je saurai le défendre.

— Malheureuse ! c’est votre déshonneur que vous proclamez.

— Je le sais ; je sais que je me perds en avouant une faiblesse que je voudrais racheter au prix de tout mon sang ; je connais le sort qui m’attend. J’aurais pu cacher ma honte. Vous me forcez à l’afficher. Que Dieu vous pardonne ! moi, j’expierai et je ne me plaindrai pas, car du moins j’aurai arraché Mathilde à vos fureurs.

— Qui me prouve que vous ne mentez pas pour la sauver ?

— Quoi ! vous doutez encore ! Que vous faut-il donc pour vous convaincre ? Exigerez-vous que madame Cambry vous dise à quel bonheur inespéré je renonce ? Vous venez de lui infliger le spectacle d’une scène odieuse. Allez-vous la contraindre à vous jurer que je suis indigne d’épouser un honnête homme ? Obligerez-vous la nourrice de ma fille à vous répéter le récit que vous avez entendu ? Vous avez donc oublié qu’elle ne connaît que moi, que moi seule ai vu l’enfant ! Vous avez donc oublié aussi que j’ai été accusée d’un crime et que j’ai refusé de me justifier ! Croyez-vous que si mon honneur n’eût pas été en jeu, je me serais résignée à subir, plutôt que de dire la vérité, le châtiment terrible qui m’attendait ?

» Et, ajouta non sans hésitation l’héroïque jeune fille, croyez-vous que Mathilde me laisserait me sacrifier pour elle ?

Elle avait réservé cet argument pour la fin, mais l’épreuve était périlleuse, car elle prévoyait bien que madame Crozon n’allait pas se décider facilement à accepter le sacrifice. Elle la regarda, elle regarda l’enfant, et ses yeux exprimèrent une prière éloquente. Ils disaient à sa sœur : Tu n’as pas le droit d’immoler ta fille, et ton mari la tuerait si tu me démentais. Et pour aller au-devant de la réponse qu’elle redoutait, elle reprit, en se tournant vers son beau-frère :

— Mathilde est innocente, et je lis sur son visage qu’elle voudrait se dévouer pour moi, s’accuser de la faute que j’ai commise. Que serait-ce dont si elle était coupable ?

Madame Crozon éclata en sanglots. L’amour maternel avait étouffé le cri de la conscience, et sa voix ne s’éleva point pour protester.

Le mari jeta le couteau sur la table, et dit d’un air égaré :

— Laissez-nous. Je veux être seul avec ma femme. Emmenez cet enfant.

La nourrice effrayée mourait d’envie de partir, et madame Cambry ne demandait pas mieux que de la suivre, car elle était fort troublée, et, de plus, il lui tardait d’interroger Berthe. Mais Berthe hésitait à abandonner sa sœur au plus fort d’une terrible crise conjugale. Un coup d’œil que lui adressa Mathilde la décida. Elle comprit que l’explication serait moins orageuse, si elle s’achevait sans témoins, et surtout si M. Crozon n’avait plus devant lui le nourrisson dont la vue l’exaspérait. D’ailleurs, pour soutenir le rôle de mère qu’elle avait pris si généreusement, elle ne devait pas quitter sa fille.

— Jacques, dit-elle doucement, je ne vous reprocherai plus jamais le mal que vous m’avez fait. Vous avez cédé à un transport de colère que vous regrettez déjà, j’en suis sûre, car je sais que votre cœur est excellent. Mais vous êtes calmé, la raison vous est revenue. Je ne tremble plus pour Mathilde, et je vous la confie. Je ne vous demande pas de me pardonner ma chute ; je vous demande seulement de ne pas me maudire, car je suis bien malheureuse.

— Partez ! murmura Crozon beaucoup plus ému qu’il ne voulait le paraître.

— Ne cherchez pas à savoir comment j’ai succombé. C’est un secret qui mourra avec moi… bientôt, et que Mathilde elle-même ne connaîtra jamais. Adieu…

Sur ce mot, qui indiquait assez qu’elle ne chercherait pas à revoir son beau-frère, Berthe se jeta au cou de sa sœur et l’embrassa tendrement. Leurs larmes se mêlèrent, et, sans échanger une parole, elles se comprirent.

La nourrice, pressée de battre en retraite, avait déjà passé la porte. Madame Cambry serra les mains de la femme, salua froidement le mari, prit le bras de la jeune fille et sortit avec elle. M. Crozon ne les reconduisit pas.

— Ah ! mon Dieu, s’écria, dès qu’elles furent sur le palier, la commère qui portait l’enfant, mais il est enragé, cet homme-là. Si le mien était comme ça, c’est moi qui le planterais là. Vouloir tuer la petite parce qu’elle a fait une risette à sa femme ! A-t-on jamais vu !

Puis, changeant de ton tout à coup :

— Alors, comme ça, mademoiselle, c’est à vous c’te belle grosse fille ? Oh ! ben, vrai, je ne m’en doutait pas… mais faut pas pleurer pour ça. Vous n’êtes pas la première à qui il est arrivé ce malheur, et vous ne serez pas la dernière. On l’élèvera, quoi ! la pauvre mioche, et si vous voulez me la laisser, je la garderai de bon cœur, car maintenant je ne suis plus inquiète sur le paiement de mon dû.

Madame Cambry saisit aussitôt l’intention et voulut épargner à Berthe, qui suffoquait, l’embarras de répondre.

— Voici cent francs, ma brave femme, dit-elle vivement. Rentrez chez vous, avertissez votre mari que la mère de cet enfant est retrouvée, et attendez notre visite qui ne tardera guère.

La nourrice remercia avec enthousiasme, et ne se fit pas prier pour s’en aller. Elle fit baiser à mademoiselle Lestérel les joues roses de la petite qui venait de se rendormir avec un sourire sur les lèvres, et elle enfila l’escalier.

Madame Cambry et la jeune fille descendirent après elle, sans se dire un seul mot. Le lieu eût été mal choisi pour échanger leurs impressions. Elles remontèrent en voiture ; madame Cambry donna l’ordre de les ramener rue de Ponthieu, et à peine le valet de pied eut-il fermé la portière, qu’elle dit d’une voix émue :

— Berthe ! ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ?

— Non, murmura Berthe. Je suis perdue, mais Mathilde est sauvée.

— Vous êtes sublime. Et vous allez être récompensée de votre dévouement. L’ordonnance de non-lieu sera signée aujourd’hui même.

Mademoiselle Lestérel fit un geste d’indifférence.

— Je vais aller immédiatement chez M. Darcy pour lui dire…

— Ne lui dites rien, madame, je vous en supplie… par pitié pour ma malheureuse sœur.

— Votre sœur n’est plus en cause, puisque vous avez poussé l’abnégation jusqu’à déclarer que cet enfant était à vous. Vous répèterez cette déclaration devant M. Darcy, et…

— M. Darcy ne me croira pas.

— Non, certes. S’il pouvait supposer un instant que vous avez failli, il lui serait bien facile de s’assurer du contraire. M. Crozon, qui était hors de France depuis deux ans, a pu s’y tromper, mais moi qui ne suis jamais restée huit jours sans vous voir, M. Darcy lui-même qui vous a rencontrée souvent chez moi, nous savons bien que c’est impossible.

— M. Darcy ne me croira pas, vous en convenez. Il sera donc obligé d’ouvrir une enquête sur la conduite de ma sœur.

— Pourquoi ? Qu’importe à votre juge que vous ayez agi pour elle ou pour vous-même ? Il ne se préoccupera que de vérifier l’emploi de votre temps pendant la nuit du bal de l’Opéra. Et rien n’est plus facile maintenant. Cette nourrice sera interrogée. Elle déclarera que vous êtes arrivée chez elle à une heure ou deux du matin, et qu’il était quatre heures quand vous l’avez quittée. Jamais alibi n’aura été mieux démontré. Il restera encore à entendre la femme qui est venue vous chercher chez moi. Vous la désignerez…

— Non… non… ce serait trahir un secret que…

— Que M. Darcy devinerait sans peine. Et je vous répète, ma chère Berthe, que madame Crozon ne sera pas compromise, quoi qu’il arrive. Vous ne vous défiez pas de moi. Dites-moi qui est cette femme. Je puis vous promettre que M. Darcy ne lui demandera qu’une chose. Il lui demandera où elle est allée avec vous après votre départ de l’avenue d’Eylau. À l’Opéra sans doute ?

— Oui… elle m’a attendue dans la voiture.

— C’est ce que je pensais. Il lui demandera encore combien de temps vous êtes restée au bal et où elle vous a conduite ensuite. Sa déposition confirmera celle de la nourrice, qui s’accorde déjà parfaitement avec le fait du domino trouvé sur le boulevard extérieur, près de la rue qu’elle habite. Tout sera terminé ce soir, si vous me dites le nom et l’adresse de ce témoin indispensable. Ne vaut-il pas mieux, d’ailleurs, qu’on ne le cherche pas, que la police ne mette pas en campagne ses agents, qui n’agiraient peut-être pas avec discrétion ?

— Vous avez raison, madame, il faut que vous sachiez tout. Cette femme est servante dans une maison… où l’enfant est née et où elle est restée jusqu’à ce que j’aie trouvé une nourrice… elle était très dévouée à ma sœur… j’ai eu de nouveau recours à ses services plus tard… après l’arrivée de mon beau-frère… Je craignais d’être suivie, et je l’envoyais chez la nourrice à ma place… Elle s’appelle Victoire, et elle est au service d’une dame Verdon…, rue des Rosiers, à Montmartre… On la trouvera facilement, mais si M. Darcy la questionne sur la personne qui a mis au monde dans cette maison…

— Ne craignez rien de pareil ; M. Darcy est libre de diriger l’instruction comme il l’entend. Il n’a de comptes à rendre à personne, et il comprend parfaitement votre situation. Je vous remercie d’avoir eu confiance en moi. Vous n’aurez pas à vous en repentir, car demain il ne restera plus rien de cette accusation absurde.

» Mais pardonnez-moi d’aborder un autre sujet, un sujet plus délicat. Je suis votre amie, vous le savez, Berthe, votre amie sincère. Vous ne m’en voudrez donc pas de vous parler à cœur ouvert. Eh bien, j’ai peur que M. Gaston Darcy ne souffre de votre détermination héroïque ; car je ne dois pas vous cacher que son oncle se croira obligé de lui répéter ce que je vais lui apprendre.

— Si son oncle ne le lui répétait pas, je le lui dirais. Je désire même qu’il le sache par moi, et non par une autre personne.

— Je reconnais bien là votre loyauté. Mieux vaut cependant laisser ce soin à M. Roger. La parole d’un magistrat aura plus d’autorité que la vôtre. Et M. Roger saura tout dire sans compromettre votre sœur et sans laisser planer sur vous l’ombre d’un soupçon.

— Un soupçon, dites-vous ? Si je croyais que son neveu doutât de moi, je préfèrerais cent fois mourir.

— Gaston vous aime éperdument, et l’amour ne va pas sans la jalousie. Qui sait s’il ne se forgera pas des chimères à propos de cet enfant ?

— Alors je regretterais amèrement de lui causer un grand chagrin, mais je ne reviendrais pas sur ce que j’ai dit. Pour que ma sœur vive, il faut que ma réputation meure. Je veux que tout le monde croie que j’ai failli. Le salut de Mathilde et celui de sa fille sont à ce prix.

— Vous oubliez que vous allez vous marier.

— Me marier ! Je n’y pense plus. J’ai pu m’illusionner un instant et supposer que M. Gaston Darcy ne tiendrait aucun compte de ma triste aventure. J’ai pu espérer qu’il n’ajouterait pas foi aux calomnies dont j’ai été victime, qu’il n’admettrait pas que j’aie souillé ma main de sang. Mais maintenant ce n’est plus un meurtre qu’on va m’imputer ; c’est l’oubli de mes devoirs, c’est la dégradation aux yeux du monde, c’est l’infamie. M. Darcy ne me relèverait pas en me choisissant, et alors même qu’il persisterait à vouloir m’épouser, je refuserais de devenir sa femme. J’ai été accusée, je l’ai été injustement ; mais il suffit que je l’aie été pour que je ne sois plus digne de porter son nom.

— Vous exagérez, ma chère Berthe. Nul autre que lui, son oncle, votre sœur, votre beau-frère et moi ne saura qu’emportée par un élan de générosité, vous avez reconnu que vous étiez la mère d’un enfant qui n’est pas à vous. Je ne parle pas de cette nourrice qui vivra toujours loin de votre monde et que vous ne verrez plus.

— Je la verrai, car je n’abandonnerai pas la fille de Mathilde. Je suis résolue à remplacer ma sœur auprès d’elle, à la prendre avec moi, dès qu’elle sera d’âge à se passer de soins que je ne pourrais pas lui donner, à l’élever comme si elle m’appartenait. Je veux que tout le monde croie que je suis sa mère. Vous comprenez maintenant, madame, pourquoi je ne puis plus épouser M. Gaston Darcy.

— Refuserez-vous de le recevoir ?

— Si je le recevais, ce serait pour lui rendre sa parole. Mais je crains que le courage ne me manque, et vous mettriez le comble à vos bontés en vous chargeant de lui apprendre que je ne puis pas accepter l’honneur qu’il veut bien me faire.

— Si vous l’exigez absolument, je m’acquitterai de ce triste message, mais je doute que, même après m’avoir entendue, il se résigne à vous perdre. Croyez-moi, Berthe, ne précipitez rien. Un jour viendrait peut-être où vous regretteriez d’avoir rebuté un galant homme qui vous aime. Suspendez l’effet de votre décision, du moins jusqu’à ce que j’aie vu M. Roger Darcy. Je vais me faire conduire chez lui, et si je ne le trouve pas, j’irai au Palais. Il faut absolument que je lui parle ce matin, car je veux que, dès ce soir, vous soyez libre sans restrictions, sans conditions d’aucune sorte. Après cette visite, je reviendrai, et nous délibérerons ensemble sur ce qu’il convient que vous fassiez. Il est convenu que M. Gaston ne se présentera pas sans moi, quelque vif que soit son désir de vous voir. Vous n’aurez donc pas le chagrin de lui fermer votre porte. Nous voici arrivées rue de Ponthieu ; je vais vous quitter pour quelques heures. Comptez sur moi.

Le coupé s’arrêta, et Berthe descendit après avoir embrassé sa protectrice.

— Mon Dieu, murmurait-elle, faites que cette généreuse amie soit heureuse, sauvez Mathilde, sauvez l’enfant, et prenez ma vie.

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