Chapitre 8
A sept heures et demie, Darcy et Nointel traversaient à pied la place de l’Opéra.
La campagne était commencée.
Darcy était arrivé exactement au rendez-vous, et le capitaine, qui aimait à marcher, l’avait prié de renvoyer sa voiture. Il faisait beau, et la rue d’Anjou n’est pas loin du boulevard.
Les deux amis cheminaient côte à côte, saluant d’un signe de tête les gens de leur monde qu’ils croisaient sur ce macadam privilégié où on rencontre tant de figures de connaissance, lorsqu’on vit de la vie parisienne, de la vie qui s’écoule entre l’hippodrome de Longchamps, le parc Monceau et Tortoni.
Darcy avait beaucoup réfléchi en s’habillant, et le plan du capitaine lui paraissait maintenant fort bien conçu. Il sentait toute l’importance des recommandations de cet habile tacticien, et il ne songeait plus à se cantonner chez lui, alors qu’il s’agissait d’ouvrir une enquête.
Un juge n’a pas besoin de se déranger pour instruire une affaire. Il n’a, pour ainsi dire, qu’à lever le doigt pour mettre en mouvement tous les rouages de la machine judiciaire. Les témoins sont à ses ordres, et les renseignements lui arrivent de tous les côtés.
Gaston était obligé de prendre plus de peine. Il comprenait fort bien la nécessité de se lancer dans un voyage de découvertes, aussi difficile, sinon aussi périlleux que la recherche du pôle nord, et il ne demandait pas mieux que de payer de sa personne, quoiqu’il lui en coûtât beaucoup de se répandre dans les lieux de plaisir pendant que Berthe Lestérel pleurait au fond d’une prison.
Du reste, il ne s’était pas fait expliquer en détail les projets de Nointel, il le suivait de confiance, et il ne savait pas où son avisé camarade le menait dîner.
Au moment où ils arrivaient sur la place de l’Opéra, on commençait à allumer les lustres du foyer, et Darcy eut un serrement de cœur en revoyant cette façade si brillamment éclairée la veille, ces marches que Julia d’Orcival avait franchies d’un pas léger, sans se douter qu’elle courait à la mort.
Il y avait des badauds groupés sur les refuges circulaires et causant avec animation. L’amoureux saisit au vol quelques mots qui avaient trait au crime. Tout Paris en parlait déjà, les crieurs de journaux le proclamaient, et les promeneurs du dimanche ne manquaient pas de s’arrêter devant ce théâtre consacré au chant et à la danse, et ensanglanté par un drame.
Le pauvre garçon entendit même un flâneur prononcer le nom de Lestérel, et il s’empressa de hâter le pas.
— Je me suis tenu à quatre pour ne pas sauter à la gorge du drôle qui pérore au milieu de ces imbéciles, murmura-t-il en prenant le bras de Nointel.
— Diable ! dit le sage capitaine, tu aurais fait là une grosse sottise, et je te conseille de te modérer, si tu tiens à réussir. Paris est plein de Lolifs et tu ne leur fermeras pas la bouche, car tu n’as pas, je pense, le projet de les étrangler tous ? Il arrivera vingt fois, cent fois qu’on parlera devant toi de ta malheureuse amie. Il faut te résigner à laisser dire. Si tu prenais sa défense, tu dérangerais toutes mes combinaisons. Prépare-toi donc à souffrir.
— Est-ce que ma patience va être mise à l’épreuve pendant le dîner ?
— C’est probable. Tu dois bien te douter que je n’ai pas quitté les douceurs de mon foyer pour l’unique plaisir de t’emmener au cabaret.
— Où allons-nous, au fait ? Chez Bignon ou au café Anglais ?
— Non. Je te conduis à la Maison d’or.
— Ah ! fit Gaston avec indifférence.
— La cuisine y est très louable, reprit Nointel ; mais ce soir je n’y viens pas pour me régaler. Ce qui m’y attire, ce sont les burgraves.
— Les burgraves ?
— C’est-à-dire les viveurs qui ont dépassé la cinquantaine. Ils sont restés fidèles au restaurant de leur jeunesse, et ils se plaisent à y boire à leurs anciennes amours. Il leur arrive souvent de retrouver gravés sur les glaces des cabinets les doux noms des cocottes, aujourd’hui disparues, qui charmèrent leurs belles années et qui s’en sont allées où vont les vieilles lunes. Ils font de l’archéologie en soupant.
— Très bien, mais quel rapport ?…
— Voilà. Simancas et Saint-Galmier ont la prétention d’être des burgraves… d’Amérique. Ils aiment à dîner en bonne compagnie, et je suis à peu près sûr que nous allons les trouver installés dans un certain coin de la première salle, un coin privilégié qu’on leur garde tous les soirs. Et si nous parvenons à nous caser dans leur voisinage, nous jouirons de leur conversation.
— Je n’y prendrai aucun plaisir.
— Tu te trompes. Je saurai lui donner un tour intéressant, et tu ne regretteras pas d’être venu.
— Est-ce que tu espères obtenir d’eux des éclaircissements sur… Mais oui… j’y pense… ils occupaient cette nuit la loge qui confine celle où Julia…
— Quoi ! tu avais oublié cette circonstance curieuse ! Lolif te l’avait pourtant assez signalée.
— C’est vrai. Mais que veux-tu ? En ce moment, je n’ai pas la tête à moi.
— Heureusement, j’ai du sang-froid pour deux.
— Et d’excellentes idées. Il est impossible que ces étrangers qui remarquent tout n’aient pas remarqué la femme que Julia a reçue dans sa loge… et en les interrogeant…
— Je m’en garderai bien. Simancas est méfiant comme un métis indien qu’il est, et Saint-Galmier a la prudence du serpent, l’emblème de sa profession. Ces honorables citoyens du nouveau monde ont toujours peur de se compromettre. Et je te prie instamment de t’observer avec eux. Laisse-moi faire. Je connais le moyen de leur soutirer des indications utiles. Ton rôle à toi est tout tracé. Quand il sera question du crime de l’Opéra, contente-toi de t’apitoyer sur le sort de madame d’Orcival, et parle de celle qu’on accuse de l’avoir tuée comme tu parlerais du shah de Perse.
» Mais nous y voici. Attends un peu que je voie s’ils y sont, ajouta le capitaine, en tournant le coin de la rue Laffitte.
» Parfaitement, reprit-il, après avoir jeté un coup d’œil dans la salle par l’interstice des rideaux. Ils mangent des huîtres, et ils ont fait frapper du vin de Champagne. C’est de bon augure. Les marennes ouvrent l’appétit, et le clicquot délie la langue.
» Il y a une table libre à côté de la leur. Décidément, nous sommes en veine. Profitons-en.
Et, revenant à la porte qui donne sur le boulevard, le capitaine entra.
Gaston, qui le suivait de près, eut une vision passagère, en franchissant le seuil de ce salon étincelant de lumières et de dorures. Il crut apercevoir, dans le demi-jour d’un rêve fugitif, la sombre cellule de Saint-Lazare. Le contraste avait évoqué subitement cette apparition lugubre, et la sensation fut si vive que les larmes lui vinrent aux yeux.
— Monsieur Nointel ici, s’écria Simancas. Voilà ce que j’appelle un événement.
— Un heureux événement, ajouta le docteur canadien. Et voici M. Darcy. La fête est complète. J’espère que nous allons voisiner.
— Très volontiers, répondit le capitaine. Nous irons jusqu’au pique-nique, si ce fusionnement peut vous être agréable. Il est encore temps, je pense. Vous commencez à peine.
— Nous recommencerions s’il le fallait, pour avoir le plaisir de dîner avec vous, riposta Simancas.
— Inutile, mon cher général. Nous nous en tiendrons à votre menu. Je suis sûr qu’il doit être excellent.
— C’est moi qui l’ai fait, et je m’y connais assez bien, dit modestement Saint-Galmier. Après les huîtres, nous aurons une bisque, puis, comme relevé, une carpe à la Chambord, ensuite des cailles sur des rôties à la moelle, un pâté de rouges-gorges, et, pour entremets, une bombe glacée au pain bis… c’est une nouveauté que je propage… une importation canadienne. La tour-blanche avec les marennes et le poisson. Château-larose pour arroser les cailles… et comme vin de fond, du clicquot frappé en sorbet.
— Parfait, docteur. Si je sors d’ici avec une indigestion, je compte sur vous.
— Ne craignez rien, capitaine. Les dîners que je commande se digèrent toujours. Je vais dire de servir pour quatre.
Nointel était déjà établi à côté du général. Darcy se casa en face de son ami, à la gauche du docteur.
L’ami de Berthe faisait des efforts inouïs pour paraître gai, et n’y réussissait guère. La cellule, la hideuse cellule, était toujours là devant ses yeux.
— Quel bon vent vous a amené ici, messieurs ? demanda Simancas. Nous qui sommes des habitués, nous ne vous y voyons jamais.
— C’est vrai. J’ai pris la bourgeoise habitude de dîner chez moi depuis que je possède une cuisinière qui me confectionne des plats spéciaux. Le siège de Paris m’a rendu gourmand. J’ai tant mangé de cheval ! Notre dîner du cercle est bon, mais les ennuyeux qu’on y subit m’en ont chassé. Et, ce soir, mon ami Darcy ayant des idées noires, je lui ai proposé pour le distraire d’aller quelque part manger des mets extravagants.
— Humeurs noires… hypocondrie… névrose du foie, grommela le docteur de la Faculté de Québec. Je traite cette affection par ma méthode diététique, et je la guéris toujours.
— On la guérit bien mieux par le château-larose, n’est-ce pas, Darcy ?
— Oh ! c’est déjà passé, dit Darcy en tâchant de sourire. En revanche, j’ai une faim d’enfer, et une soif de sonneur.
— Excellent symptôme, cher monsieur ; quand on a un chagrin, il faut le noyer.
— Et je comprends, monsieur, dit Simancas d’un air contrit, je comprends que vous ayez été péniblement affecté en apprenant la mort tragique de madame d’Orcival.
Nointel lança à son ami un regard qui signifiait :
— Tu vois qu’il y vient de lui-même. Tiens-toi bien.
— Oui, très affecté, répondit Darcy, qui trouva cette fois le ton juste. Je venais de rompre avec cette pauvre Julia, mais je conservais d’elle un excellent souvenir. La nouvelle m’a consterné.
— Elle nous a affligés, Saint-Galmier et moi, et d’autant plus surpris que nous étions au bal dans la loge voisine de la sienne… à ce qu’il paraît, car nous ne l’avions pas reconnue sous son costume noir et blanc. Et on nous a dit tantôt que le crime avait dû être commis très peu d’instants après notre départ. Que ne sommes-nous restés un peu plus longtemps ! Notre présence aurait peut-être arrêté le bras de l’assassin.
— De l’assassine, mon cher général, rectifia en riant Saint-Galmier. Vous savez bien que c’est une femme, et que nous l’avons vue, la misérable… Quand je pense que je me suis presque trouvé en contact avec une créature qui finira sur l’échafaud, brrr ! j’en ai la chair de poule… Cette bisque est délicieuse… pas tout à fait assez poivrée… Heureusement qu’on la tient.
— La bisque ?
— Non, la meurtrière… encore un féminin que je suis obligé de fabriquer. J’ai tout lieu de croire que nous serons appelé en témoignage, Simancas et moi. Si on me la présente, je la reconnaîtrai, je vous en réponds… à condition, toutefois, que l’on me la présentera en domino… car elle n’a eu garde de montrer son atroce figure… je parierais qu’elle est atroce… mais il y a la tournure, la taille…
» Oh ! oh ! j’aperçois la carpe à la Chambord. Un verre de clicquot pour l’appuyer, mon capitaine.
— Appuyons, dit Nointel en tendant son cornet de cristal.
Il tenait pour les coutumes de nos pères, et il ne buvait pas le vin de Champagne dans des coupes.
— Et vous, monsieur Darcy, reprit Saint-Galmier.
— Merci. Tout à l’heure.
— Oui, je conçois, cher monsieur. On est mal en train, le lendemain d’un si funeste événement. Pauvre femme ! Mourir si jeune, si belle… et si riche. Mais votre douleur ne la ressuscitera point. Et puis le clicquot est de deuil.
— Au Canada ? demanda ironiquement le capitaine.
— Partout. Cette carpe est un rêve. Je vous recommande la laitance aux truffes. Quelle vente Paris verra sous peu dans un hôtel du boulevard Malesherbes ! Car on vendra forcément. Il paraît que madame d’Orcival ne laisse ni testament, ni parents à aucun degré. Elle était enfant naturel. L’État sera son héritier. Ma foi ! je tâcherai d’avoir un souvenir de cette charmante femme, qui marquera certainement dans l’histoire de la galanterie moderne. J’ai souvenance d’un certain bonheur du jour, en bois de rose… pur Louis XV… une merveille… il faut que je me l’offre.
— Vous êtes donc allé chez Julia ? demanda Darcy.
— Pas plus tard que mardi dernier… le lendemain du suicide de Golymine. Elle m’a fait appeler, parce qu’elle souffrait d’une névrose intercostale. Vous savez qu’elles ne résistent jamais à ma méthode, les névroses. J’aurais guéri madame d’Orcival, si on ne me l’avait pas tuée.
Darcy pensait :
« Il est singulier que Julia ait eu recours à Saint-Galmier. Je lui avais dit de ce charlatan tout le mal que j’en pensais. »
— Mon Dieu ! soupira Simancas, puisque mon ami vient de prononcer le nom de ce malheureux Golymine, il faut que je fasse part à ces messieurs d’une idée qui m’est venue. Ne croyez-vous pas que la triste fin du comte a porté malheur à madame d’Orcival ?
— Vous êtes donc superstitieux, général ? dit Nointel.
— Non, mais je suis frappé de cette coïncidence du meurtre suivant de si près le suicide… un suicide dont cette demoiselle était la cause.
— Eh bien, moi, je crois autre chose. Je crois que la d’Orcival connaissait les secrets de Golymine, qu’elle aura eu la fâcheuse idée d’en exploiter un, et qu’elle a été tuée par une femme qui avait été la maîtresse de ce Polonais, une femme qu’elle voulait faire chanter.
» Qu’en dites-vous, général ? demanda Nointel, en regardant Simancas entre les deux yeux.
Simancas possédait le sang-froid d’un guerrier qui a vieilli sous les drapeaux et l’aplomb d’un homme qui a traversé, dans le cours d’une longue et orageuse existence, bien des passes difficiles.
Et cependant la question que Nointel lui posait à brûle-pourpoint le déconcerta un peu.
— Je pense que vous vous trompez, cher monsieur, dit-il avec une certaine hésitation. Si Golymine avait eu des secrets de ce genre, il ne les aurait pas confiés à une femme galante…
— Qu’il adorait, ne l’oublions pas, interrompit le capitaine ; et qui d’ailleurs a pu les surprendre ?
— J’avoue que cette conjecture ne s’était pas encore présentée à mon esprit. Je ne connaissais pas madame d’Orcival, mais j’ai beaucoup connu le comte… autrefois, et je ne crois pas qu’il fût homme à abuser de ses bonnes fortunes. La preuve qu’il n’en a pas tiré parti, c’est qu’il est mort ruiné. On n’a trouvé sur lui que quelques billets de mille francs, et il ne laisse rien que sa garde-robe, qui n’a pas une grande valeur. Je me suis informé à son dernier domicile. Tout est déjà saisi, car il a de nombreux créanciers.
— Encore une vente à l’horizon, dit philosophiquement Saint-Galmier ; bien maigre, celle-là. Plus grasses sont les jolies cailles mollement couchées sur des rôties à la moelle. Quelle mine ! quel fumet !
— Je les crois réussies, dit Nointel, et maintenant le château-larose me semble indiqué.
» Au fond, quel homme était ce Golymine ? Vous l’avez connu aussi, vous, docteur ?
— Oh ! fort peu ; je l’ai soigné une fois pour un coup d’épée, mais je n’étais pas son ami.
— Ne lui avez-vous pas servi de parrain quand il s’est présenté à notre cercle ?
— Oui, pour être agréable au général. Ils avaient jadis défendu ensemble l’indépendance du Pérou.
— C’est vrai, dit gravement Simancas. Nous fûmes compagnons d’armes, et je puis attester que Golymine, comme tous ses compatriotes, était d’une bravoure folle.
— Je n’en doute pas, dit Nointel ; mais comment se conduisait-il avec les femmes ?
— Mon Dieu ! il ne m’a pas pris pour confident, mais je pense qu’il a toujours agi très correctement. Il passait pour être très généreux, et je suis certain qu’il était très discret, car il ne m’a jamais dit un mot de ses liaisons.
— Et cependant il en a eu beaucoup, et dans tous les mondes, car, au début, il allait partout. On le voyait souvent chez la triomphante marquise de Barancos.
— Je l’ai entendu dire, mais je ne saurais l’affirmer. À cette époque, je n’avais pas l’honneur d’être en relation avec la marquise.
— En effet, dit Darcy, je ne me souviens pas de vous avoir jamais vu chez elle.
— Non, je me tenais à l’écart pour des raisons à moi personnelles. Je la connaissais cependant depuis plusieurs années. Feu le marquis de Barancos était capitaine général à la Havane lorsque je m’y trouvais. Je travaillais alors à l’affranchissement de l’île de Cuba, qui cherchait à se soustraire à la domination espagnole. Le gouverneur me fit expulser. J’étais resté en froid avec sa veuve. Mais j’ai appris tout récemment qu’elle ne songeait plus à cette histoire ancienne, et j’ai eu l’honneur de me présenter chez elle aujourd’hui même.
— Ah ! aujourd’hui ! répéta le capitaine. Elle reçoit donc le dimanche ?
— Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle m’a reçu… et avec une grâce parfaite. Elle m’a fait l’honneur de m’inviter à une grande fête qu’elle se propose de donner très prochainement.
— Tous mes compliments, général. La maison de madame de Barancos est une des plus agréables qu’il y ait à Paris. Moi, je vais très peu dans le monde ; mais mon ami Darcy ne manque pas un des bals de la marquise, et il sera charmé de vous y rencontrer.
— Alors, vous l’avez vue aujourd’hui ? reprit Nointel d’un air dégagé. Lui avez-vous parlé de Golymine ?
Le général tressauta sur sa chaise et répondit vivement :
— À quoi pensez-vous donc, capitaine ? Je sais vivre, et je me suis bien gardé de prononcer le nom de ce Polonais. Elle doit être très peu flattée de l’avoir connu, car il a mal fini. D’ailleurs, à quel propos lui aurais-je parlé du comte ?
— Eh ! pardieu, à propos du crime de l’Opéra. Il n’est pas possible que madame de Barancos ignore la nouvelle du jour, et elle n’ignore pas non plus que Golymine a été l’amant de Julia.
— Je… je ne sais, balbutia Simancas. Il n’a pas été question de cela entre nous… et je…
— Messieurs, s’écria Saint-Galmier, saluez le pâté de rouges-gorges. C’est un mets que j’ai mis à la mode et que je vous prie de savourer avec recueillement. Laissons là les marquises et les Polonais, et admirez cette croûte dorée. Si vous le permettez, je vais procéder à l’autopsie.
— Pouah ! le vilain mot ! Je vois d’ici un de vos confrères entrant avec un commissaire de police dans ce charmant hôtel du boulevard Malesherbes, et… vous m’avez coupé l’appétit. Du diable si je touche à votre pâté ! Et puis, manger des rouges-gorges ! Vous autres dilettanti de la bouche, vous ne respectez rien. Vous mettriez des fauvettes en salmis et des rossignols à la broche.
— Ne riez pas. J’en ai goûté. C’est délicieux.
— Je m’en rapporte à vous. J’aime mieux les entendre chanter. Bon ! voilà un mot qui me ramène à Golymine. La marquise n’a pas pleuré sa mort, je le crois, ni celle de Julia non plus. Elle ne devait pas l’aimer, cette galante de haut vol qui avait des équipages presque aussi bien tenus que les siens. L’été dernier, vous souvenez-vous ? la d’Orcival est venue au grand prix dans un huit-ressorts qui pouvait soutenir la comparaison avec celui de madame de Barancos. Et sa victoria doublée de satin jaune, avec tapis de loutre, siège devant et derrière, attelage gris foncé, tout le harnais plaqué d’argent. La marquise n’en a jamais eu une aussi irréprochable. Te la rappelles-tu, Darcy ?
Darcy se la rappelait d’autant mieux que c’était lui qui l’avait payée ; mais il ne répondit que par monosyllabes inintelligibles. Il savait à peine de quoi il était question. Son esprit voyageait en ce moment sur les hauteurs du faubourg Saint-Denis. Il voyait le fiacre, l’horrible fiacre cahotant Berthe Lestérel sur les pavés boueux et s’arrêtant à la porte de Saint-Lazare.
— Donc, reprit Nointel, la marquise ne regrette pas madame d’Orcival, mais elle est curieuse. Si elle ne l’était pas, elle ne serait pas femme. Elle vous a demandé des détails sur l’horrible événement, et comme vous y avez presque assisté, vous lui en avez donné, je n’en doute pas. Vous avez dû l’intéresser extrêmement.
— Oh ! très peu, je vous assure. Je n’ai fait qu’effleurer ce triste sujet. Madame de Barancos aime les conversations gaies. J’avais d’ailleurs une foule de choses à lui dire. C’est tout naturel, après un si long entracte. Je l’avais beaucoup connue à la Havane lorsqu’elle était la femme du capitaine général, et je la retrouvais reine en France, reine par sa beauté, par son luxe…
— Et un peu par ses excentricités. On n’aime ici que les femmes qui font parler d’elles. Ah ! je conçois qu’elle ne se presse pas de se marier. Il est plus amusant d’étonner Paris que de gouverner Cuba.
— Je ne pense pas qu’elle ait renoncé au mariage, insinua Simancas.
— Alors, à votre place, général, je tâcherais de l’épouser.
— Ne vous moquez pas de moi, mon cher capitaine. Certes, ma race vaut la sienne. Comme elle, j’ai dans les veines du sang de vieux chrétien castillan, mais je ne suis qu’un vétéran, couvert de blessures, honorablement reçues, il est vrai.
— Bah ! vous feriez un mari très présentable, et je parierais que votre cœur n’a pas encore pris ses invalides. Un soldat n’a pas d’âge.
— Simancas a toujours vingt ans, s’écria le docteur, et cela grâce à ma méthode diététique. Je suis son médecin, et je garantis qu’il atteindra la centaine, sans vieillir.
» Maintenant, messieurs, je réclame votre bienveillante attention pour la bombe glacée au pain bis. Ne pensez-vous pas qu’il conviendrait de la soutenir par quelques verres d’un porto généreux ?
— Va pour le porto. D’autant que votre menu me paraît nécessiter le renfort d’un vin corsé. Vous nous avez fait faire un dîner féminin, mon cher Saint-Galmier.
— Cela vaut mieux qu’un dîner de femmes. La présence des femmes empêche d’apprécier la cuisine savante.
— D’accord, mais il est agréable de parler d’elles. Et au risque de vous déplaire, je reviens à la marquise. Dites donc, général, saviez-vous que la personne accusée d’avoir assassiné Julia est une jeune artiste qui chantait dans tous les concerts de madame de Barancos ?
Gaston pâlit, et Nointel lui lança un coup d’œil significatif.
— Pardonne-moi, mon ami, disait ce regard, pardonne-moi de te faire souffrir. C’est pour le bien de mademoiselle Lestérel.
— Ma foi ! non, répondit Simancas. On m’a raconté qu’on avait arrêté une jeune fille, mais on ne m’a pas parlé de la profession qu’elle exerce. Et je pense que la marquise n’est pas mieux informée que moi.
— C’est fort heureux. Elle eût été péniblement affectée, si elle avait su que le crime a été commis par une personne qui est venue chez elle.
— Oh ! en qualité d’artiste payée. Madame Barancos n’a probablement jamais fait attention à elle, et en ce qui me concerne…
— Messieurs, interrompit Gaston Darcy, vous plairait-il de changer de conversation ? Quel plaisir pouvez-vous trouver à ressasser cette abominable histoire d’assassinat ? Moi, elle m’écœure, je l’avoue, et je vous serais très obligé de parler d’autre chose.
— M. Darcy a raison, s’écrièrent en chœur Simancas et Saint-Galmier. Parlons d’autre chose.
Et le docteur ajouta :
— Quel dessert souhaitez-vous, messeigneurs ? M’est avis qu’un joli brie et quelques grappes de raisin termineraient congrûment ce modeste repas.
Le capitaine opina du bonnet. Il ne pensait guère à choisir un fromage. Il se disait :
— Darcy est incorrigible. Il n’y a rien à faire avec ce garçon. Il m’arrête net au moment où je poussais une reconnaissance intelligente sur les terres de la Havanaise.
» Heureusement, je retrouverai Simancas… et je le travaillerai sans rien dire au trop sensible Gaston. Pour le moment, nous n’avons plus que faire ici, et je vais tâcher d’abréger la séance.
Le dessert parut et fut lestement expédié, avec accompagnement de vin de Champagne.
Saint-Galmier buvait comme un Canadien qu’il était, et Simancas dérogeait ce soir-là à la sobriété proverbiale de la race espagnole. On devinait qu’il était de joyeuse humeur, quoiqu’il n’eût rien perdu de sa gravité. Le docteur montrait moins de tenue et donnait carrière à son élocution. Il parlait politique, finances, hygiène ; il dissertait sur la médecine et sur les femmes, et surtout il célébrait sa méthode infaillible pour le traitement des névroses, mais il ne livrait pas la moindre indication utile au capitaine qui écoutait son bavardage avec une attention méritoire.
Gaston commençait à trépigner d’impatience et marchait sur le pied de Nointel pour l’engager à donner le signal du départ.
Il fallut cependant attendre le café et les liqueurs que Saint-Galmier fêta largement ; mais enfin on en vint à allumer les cigares, et le général fit cette ouverture :
— N’êtes-vous pas d’avis, messieurs, que le cercle est le seul endroit où on puisse décemment passer sa soirée le dimanche ? Si le cœur vous en dit, nous y ferons bien volontiers un whist avec vous.
— Mille grâces, répondit le capitaine, Darcy et moi nous avons une visite à faire, en prima sera, tout au fond du faubourg Saint-Germain. Il est neuf heures et demie. Nous allons payer notre écot et vous quitter. Nous vous rejoindrons vers minuit.
Et il appela le garçon pour lui demander la note, qui ne fut pas petite. Les pâtés de rouges-gorges sont hors de prix.
Les Américains n’insistèrent pas pour le retenir et déclarèrent que, n’ayant rien à faire, ils n’étaient pas pressés de lever le siège.
Gaston et le capitaine les laissèrent à table. En mettant le pied sur le boulevard, Nointel dit à son ami :
— Je n’ai eu garde de leur confier que nous allons à l’Opéra. Je ne tiens pas à les avoir sur mes talons.
— Ni moi non plus, grommela Darcy ; mais m’expliqueras-tu à quoi nous a servi ce dîner assommant ? Tu m’as forcé à subir la compagnie de ces deux déplaisants personnages, et tu n’as pas pu tirer d’eux le moindre éclaircissement.
— Tu te trompes.
— Que sais-tu donc de plus ? Que ce docteur ou soi-disant tel se vante de pouvoir reconnaître la femme en domino qui est venue dans la loge. La belle avance !
— Tu n’y entends rien. J’ai appris une chose dont je tirerai un excellent parti plus tard.
— Et laquelle ?
— J’ai appris que Simancas, qui n’avait de sa vie, quoi qu’il en dise, mis les pieds chez madame de Barancos, s’est présenté chez elle aujourd’hui, et qu’elle l’a reçu, très bien reçu même, puisqu’elle l’a invité au bal qu’elle va donner.
— Et tu en conclus… ?
— Mon cher, ce n’est pas volontairement que la marquise reçoit un homme taré comme l’est ce Simancas. Si elle l’admet maintenant, après lui avoir longtemps fermé sa porte, c’est qu’elle a une raison pour agir ainsi.
— Quelle raison ?
— Tu m’agaces. Comment ne comprends-tu pas que si, par exemple, Simancas avait vu cette nuit la marquise entrer dans la loge de madame d’Orcival, Simancas posséderait un secret qui lui donnerait barre sur ladite marquise.
— Oui, car alors ce serait elle qui aurait tué Julia, s’écria Darcy très ému. Et tu crois que…
— Je ne suis sûr de rien. À l’Opéra, où je te conduis, nous en apprendrons peut-être davantage. Regrettes-tu encore, maintenant, d’avoir dîné avec ces deux drôles ?
Darcy ne répondit pas à la question qui lui adressait Nointel. Il n’avait pas une confiance absolue dans l’efficacité des moyens qu’employait le capitaine pour arriver à découvrir la vérité, et il supportait impatiemment la compagnie de ces deux étrangers équivoques. Il reconnaissait cependant que la brusque introduction de Simancas chez la marquise était un fait à noter. Mais il trouvait que son ami prenait pour innocenter Berthe, des chemins bien détournés, et il n’était pas encore persuadé de ne pas avoir perdu son temps en dînant avec le général et avec le docteur.
— Je vois, reprit en riant Nointel, que tu n’apprécies pas encore à sa juste valeur mon système d’enquête. C’est pourtant le seul qui puisse nous conduire au but. Il est lent, mais il est sûr. Tu me rendras justice plus tard. En attendant, je suis très décidé à persévérer dans cette voie, dussé-je ne pas compter sur la tienne, dirait M. Prudhomme. Je te déclare même que si, par impossible, tu renonçais à poursuivre la contre-enquête, je la prendrais à mon compte, car je m’aperçois que le métier de chercheur a des charmes. Je commence à comprendre Lolif.
— Alors, nous allons à l’Opéra, murmura Darcy. Dieu sait ce que diront de moi les gens qui m’y verront. Julia y a été assassinée cette nuit, et tout Paris sait qu’elle était encore ma maîtresse, il n’y a pas huit jours.
— Ces demoiselles diront que les hommes n’ont pas de cœur. Tes camarades du cercle diront que tu es très fort. Et les femmes du monde ne te sauront pas de trop mauvais gré de ton indifférence à l’endroit de la mort d’une irrégulière. Que t’importe l’opinion de gens dont tu te soucies fort peu ? Mademoiselle Lestérel ne saura jamais que tu es allé entendre ce soir le Prophète. Et c’est dans son intérêt que tu y vas. Donc, tu n’as rien à te reprocher.
— Soit ! Je suis décidé à te suivre partout. Mais j’avoue que je n’attends rien d’une conversation avec l’ouvreuse. D’abord, je crois qu’elle a été interrogée par mon oncle.
— Eh bien, nous la contre-examinerons, ainsi que cela se pratique en Angleterre dans les procès criminels, et nous en tirerons peut-être des renseignements inédits. Je connais les ouvreuses, et je sais les faire parler. C’est une science que les plus habiles magistrats ne possèdent pas. Les ouvreuses constituent dans le genre féminin un sous-genre particulier. J’ai étudié ce sous-genre, spécialement à l’Opéra, depuis trois ans que je suis abonné. Toi aussi, tu es abonné, et tu devrais le connaître. Mais tu n’as guère étudié que ces demoiselles du corps de ballet. C’est un tort. Les mères sont bien plus intéressantes pour un observateur. Et si, par hasard, l’ouvreuse préposée à la garde de la loge 27 a pour fille une coryphée ou même une simple marcheuse, j’aurai tôt fait de gagner sa confiance…, car Julia a été assassinée dans la loge 27, à ce que disent les journaux du soir.
— Tu ne la connais pas, cette ouvreuse ?
— Je n’en sais rien. Je n’ai pas remarqué celles qui étaient de service cette nuit dans le couloir des premières. Mais nous allons commencer par faire un tour dans ce couloir qui mène à la loge sanglante, – style de mélodrame, – et j’ai un vague pressentiment que nous rencontrerons bien.
Cette conversation avait mené les deux amis à la place de l’Opéra. Gaston, à demi convaincu, se laissa conduire, et ils entrèrent.
En les voyant passer, les employés du contrôle les regardèrent d’un certain air. Ils savaient leurs noms, puisqu’ils étaient inscrits tous les deux sur la feuille d’abonnement, et ils ne devaient pas ignorer que Darcy avait été le dernier amant de Julia d’Orcival. Cette manifestation muette le troubla. Elle prouvait qu’il lui fallait s’attendre à attirer l’attention des spectateurs, des employés, des musiciens, des artistes du chant et de la danse. Pour tous ces gens-là, son entrée dans la salle allait faire événement, car sa figure était de celles qui ont une notoriété dans le monde des théâtres, toujours bien informé des événements de la galanterie parisienne, et on ne parlait ce soir-là que de la mort de madame d’Orcival.
— Ce sera une véritable exhibition, se disait tristement le pauvre Darcy.
En montant l’escalier monumental qui conduit au foyer, il regardait ces glaces qui avaient réfléchi l’image du domino noir et blanc, ces marches que le pied de Julia avait foulées, et il se demandait avec angoisse si les pieds mignons de Berthe Lestérel s’y étaient posés aussi.
Il se sentait gagné peu à peu par des doutes navrants, et l’explication imaginée par son oncle lui revenait à l’esprit.
— Si elle était entrée au bal pourtant, pensait-il, si elle avait frappé dans un transport de colère…
— Viens par ici, mon cher, lui dit Nointel, en passant son bras sous le sien. J’entends le final du deuxième acte. Profitons du moment pour inspecter mesdames les ouvreuses avant que le couloir soit envahi. Prenons à droite et cherchons le numéro 27, désormais légendaire.
Ils le trouvèrent sans peine et ils avisèrent, non loin de la porte qui portait ce numéro fatal, une grosse femme assise sur un tabouret, et sommeillant au bruit lointain de l’orchestre qui accompagnait l’entrée en scène du comte d’Oberthal, tyran de Munster.
Cette respectable personne avait une figure bourgeonnée, un nez couleur lie de vin et des mains de cuisinière ; mais elle était habillée de soie comme une dame de comptoir, et elle gardait, tout en somnolant, une attitude majestueuse. Son triple menton reposait sur son vaste corsage, et ses gros yeux à demi fermés regardaient le tapis, de sorte que Nointel fut obligé de se baisser pour la dévisager.
— Nous avons de la chance, dit-il tout bas à Darcy. Je tombe justement sur une vieille amie. Elle n’aura pas de secrets pour moi. Tu vas voir.
Il toussa fortement, et l’ouvreuse se réveilla en sursaut.
Le capitaine lui dit de sa voix la plus douce :
— Bonjour, madame Majoré. Avez-vous bien dormi ?
— Tiens ! c’est vous, monsieur Nointel, s’écria la grosse femme. Excusez-moi. Je ne vous ai pas entendu venir. Comment vous portez-vous ?
— Très bien, et vous, madame Majoré ? Et M. Majoré, comment va-t-il ? Et mademoiselle Ismérie ? Et sa sœur, Paméla ?
— M. Majoré se porte comme le pont Neuf. Il rajeunit depuis que nous avons la République. Les petites vont bien. Il n’y a que moi qui ne vais pas.
— Vous m’étonnez ! vous avez une mine superbe.
— Heuh ! heuh ! Hier, j’étais encore à mon affaire ; mais ce soir, je ne vaux pas deux sous. Dame ! ça se comprend. Après le bouleversement que j’ai eu cette nuit…
— Quel bouleversement, madame Majoré ?
— Comment ! vous ne savez pas ! D’où sortez-vous donc ?
— Bon ! j’y suis, la mort de madame d’Orcival. Est-ce que vous y étiez ?
— Je crois bien que j’y étais. Tenez ! la voilà, cette malheureuse loge. Rien que de regarder le numéro, ça me tourne le sang. Quand je pense que c’est moi qui ai ouvert, et que je l’ai vue morte, la pauvre femme… et encore qu’il m’a fallu tantôt courir au Palais de justice, et répondre au juge… Est-ce que je ne devrais pas être dans mon lit ? Tenez ! monsieur Nointel, l’administration n’a pas de cœur de me forcer à faire mon service un jour comme aujourd’hui.
— C’est-à-dire que c’est de la barbarie. Une mère de famille a droit à des égards.
— Ah ! bien oui, des égards ! Ils savent que je suis hors de moi… Pensez donc ! l’émotion… l’interrogatoire… Et ce n’est pas fini… je suis encore citée pour après-demain… Je demande une permission pour moi et pour les petites… Je leur avais promis depuis quinze jours de les mener au bal… On m’a ri au nez, et me voilà… et ces enfants, qui devraient être auprès de leur mère, en ont pour jusqu’à minuit à rester sur les planches… Ismérie est du pas des patineurs, et Paméla a une figuration en page… Non, là, vrai ! pour voir des choses pareilles, ce n’était pas la peine de changer de gouvernement.
— Que voulez-vous, madame Majoré, l’administration aura pensé que le public y perdrait trop, si vos charmantes filles ne paraissaient pas dans le Prophète. Moi et mon ami nous sommes venus tout exprès pour les applaudir.
— Vous êtes trop aimable, monsieur Nointel. On voit que vous avez été militaire. Mais en parlant de votre ami… il me semble que je ne me trompe pas… c’est M. Darcy qui est avec vous.
— Gaston Darcy, lui-même, madame Majoré, dit gaiement le capitaine.
— Excusez-moi, monsieur Darcy, je ne vous remettais pas. Il y a si longtemps qu’on n’a eu le plaisir de vous voir au foyer de la danse, vous qui étiez un habitué autrefois. Sans indiscrétion, qu’est-ce que vous êtes donc devenu depuis un an ?
— J’ai été très… occupé, balbutia Gaston.
— Ah ! mon Dieu ! s’écria l’ouvreuse, v’là que j’y pense maintenant… ce que c’est que d’avoir la tête à l’envers… j’avais oublié que vous étiez avec madame d’Orcival… Ah ! monsieur, vous devez avoir bien du chagrin… et je vous jure que si j’avais pu prévoir ce qui est arrivé…
— Oh ! je suis bien sûr que la pauvre femme ne serait pas morte, dit sérieusement Nointel. Je sais que vous êtes courageuse comme une lionne.
— Oui, monsieur, comme une lionne. Je défendrais mes filles contre un escadron de uhlans.
— Je n’en doute pas, madame Majoré. Et il me vient une idée. Mon ami Darcy ne peut pas ressusciter madame d’Orcival, mais il espère que du moins sa mort sera vengée, et il voudrait bien savoir si on tient le coupable, ou la coupable, car on prétend que c’est une femme. Vous devez être bien informée, et vous pourriez peut-être nous dire…
— Pas ici, monsieur Nointel. L’acte va finir, et j’ai beaucoup de monde dans mes loges. À votre service, d’ailleurs, et pour ce qui est d’être bien informée, je le suis, je vous en réponds. Personne n’y a vu clair dans cette affaire-là, ni le commissaire, ni le juge, ni les autres. Les journaux ne disent que des bêtises. Il n’y a que moi qui connaisse le fin mot de l’abomination de cette nuit. Je sais par qui le coup a été fait.
— Quoi ! s’écria Gaston, vous êtes sûre que celle qu’on accuse…
— Puisque je vous dis qu’ils n’y ont vu que du feu. Le juge n’a pas voulu me croire, mais il verra bien un jour ou l’autre que j’avais raison. À propos, il s’appelle comme vous. Est-ce que vous êtes parents ?
— Oui… mais je vous serais bien reconnaissant de me dire tout de suite…
— Mon cher, tu oublies que madame Majoré a des devoirs à remplir, interrompit le capitaine qui voyait que Darcy faisait fausse route. Et puis, on est fort mal ici pour causer. Il y a un moyen de tout arranger : si madame Majoré veut bien nous faire le plaisir de venir souper après le spectacle, avec ces demoiselles…
— Avec mes filles ! Oh ! mon bon monsieur Nointel, vous savez bien que ça ne se peut pas. Elles sont trop jeunes, et M. Majoré est à cheval sur les principes. C’est vrai qu’il a ce soir une grande séance maçonnique à sa loge des Amis de l’humanité. Il y a une réception… les épreuves, vous savez… et l’agape fraternelle après. Il ne rentrera pas avant quatre heures du matin. Je sais bien aussi que vous êtes des messieurs sérieux, et que mes filles ne seraient pas compromises. Mais non, ça ne se peut pas. On jaserait trop au théâtre.
— Qui le saura ? Ce n’est pas nous qui le raconterons. Allons, ma bonne madame Majoré, c’est convenu. Vous verrez que vous ne regretterez pas d’être venue, ni ces demoiselles non plus. Je parie qu’elles aiment les truffes.
— Oh ! oui, qu’elles les aiment et qu’elles n’en mangent pas souvent, les pauvres chéries. Elles sont honnêtes, mon cher monsieur. Ce n’est pas comme cette Zélie, la fille à mame Crochet, qui ne se nourrit que d’asperges tout l’hiver. Si ça ne fait pas pitié ! Je ne les crains pas non plus, les truffes, et si j’étais sûre…
— De notre discrétion ? Voyons, madame Majoré, vous nous connaissez, que diable ! Tenez, pour que personne ne se doute de rien, ce soir nous ne mettrons pas les pieds au foyer de la danse, et après la représentation, nous irons vous attendre au coin du boulevard Haussmann et de la rue du Helder. C’est un endroit où il ne passe jamais personne.
— Écoutez, monsieur Nointel, dit l’ouvreuse en prenant un air digne, vous me faites faire là une chose que M. Majoré désapprouverait, et s’il ne s’agissait pas d’être utile à votre ami qui est dans la peine… mais il y a un point sur lequel je ne transigerai pas. Je ne veux pas qu’on dise que mes filles ont soupé en cabinet particulier avec des messieurs.
— Nous souperons où vous voudrez, madame Majoré. C’est dit. Je compte sur vous, à minuit et demi.
La grosse femme allait peut-être élever encore quelque vertueuse objection, mais l’acte venait de finir, et ses fonctions la réclamaient. Le capitaine fila, sans laisser à cette mère prudente le temps d’ajouter un seul mot, et il entraîna Gaston.
— Il me semble, lui dit-il, que nous marchons très bien. La Majoré va nous mettre sur la bonne piste.
— J’en doute, soupira Darcy. Elle vient de convenir que mon oncle n’a pas cru à sa déclaration.
— Peuh ! je soupçonne qu’elle s’est fort mal expliquée et qu’elle nous apprendra des choses que ton oncle ne sait pas. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons pas négliger une si belle occasion. La chance d’obtenir un renseignement nouveau vaut bien un souper avec deux danseuses et avec leur respectable maman.
» Viens à l’orchestre. Je ne crois pas que dans la salle il y ait beaucoup de gens de notre monde, un dimanche. Tâche pourtant de ne pas avoir l’air trop triste.
Les deux amis trouvèrent à se placer à côté l’un de l’autre, sur le premier rang des fauteuils, et le capitaine se mit aussitôt à passer en revue les spectateurs.
— Oh ! oh ! dit-il à demi-voix, voilà qui est singulier. La marquise de Barancos est ici.
— Qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que cette marquise soit ici ? demanda distraitement Darcy.
— D’abord, mon cher, son jour de loge est le vendredi, répondit Nointel. Il n’est pas naturel qu’elle vienne à l’Opéra, un dimanche, pour entendre une reprise du Prophète, qui ne constitue pas ce que les Anglais appellent a great attraction. Ensuite, elle doit être fatiguée, car elle a passé la nuit au bal, dans cette même salle où elle revient ce soir se purifier dans un bain de musique savante.
— C’est vrai… je l’avais oublié… tu l’as vue cette nuit…
— Et même je lui ai parlé. Elle ne se doute pas que je l’ai reconnue, mais je suis curieux de savoir si elle va reconnaître en ma personne son cavalier d’occasion. Oui… parfaitement. Tiens ! elle me lorgne.
— Où est-elle ?
— Là, tout près de nous, dans son avant-scène du rez-de-chaussée. Ne te retourne pas trop vite. Voyons. Est-elle seule ? Ces baignoires d’avant-scène sont profondes comme la mer. De vraies boîtes à surprise. En tout cas, elle tient à se montrer, car elle pose sur le devant, comme si Carolus Duran était là pour faire son portrait. Tu ne te demandes pas pourquoi elle désire tant qu’on la voie ? Non ? Décidément, tu n’as pas l’esprit tourné aux rapprochements. Moi, je suis certain qu’elle s’exhibe ce soir pour qu’on ne puisse pas supposer qu’elle a couru le guilledou cette nuit.
— S’exhiber ! à qui ? Tu viens de dire toi-même qu’il n’y a personne ici de son monde.
— Pardon ! il y a toi…
— Elle ne pouvait pas prévoir que j’y viendrais.
— Et puis, il y a aussi Prébord. Le vois-tu, là-bas, à l’autre bout des fauteuils ? Il se cambre pour faire des effets de torse, et il regarde la Barancos du coin de l’œil. Elle a bien pu le prévoir, celui-là. Tiens ! elle vient de dîner en ville.
— Qu’en sais-tu ?
— C’est sa toilette qui me le dit. Et elle est assez réussie, sa toilette. Robe en faille rouge, agrafée sur l’épaule par des nœuds de diamants, et garnie de dentelles.
— Est-ce au régiment que tu as appris à parler la langue des couturiers ?
— Mon cher, au 8e hussards, on apprenait tout. Je sais parler modes comme un journaliste du high-life, et faire la cuisine comme un chef du café Anglais. Seulement, je ne sais pas pourquoi Prébord est venu. Est-ce qu’il y aurait du rendez-vous sous roche ? C’est à étudier. En attendant, voyons un peu la salle. Bon ! c’est bien ce que je pensais. Des étrangers sans importance, des provinciales, des bourgeoises, des cocottes non gradées. Pas une tête de connaissance. La marquise en sera pour sa démonstration.
» Ah ! la loge fatale est vide. C’est drôle. Je n’aurais jamais cru que le directeur de l’Opéra se priverait d’une location pour raison sentimentale. Après cela, ton oncle a peut-être fait poser les scellés sur la porte de ce fameux n∘ 27. Madame Majoré nous renseignera en soupant. Quel type que cette mère coupable ! Et que dis-tu de ses scrupules à l’endroit des cabinets particuliers ?
— J’espère bien que nous n’allons pas souper en public avec elle et ses filles.
— Mon cher, on soupe où on peut. Mais dis donc, je crois, sur ma parole, que madame de Barancos te fait des signes.
La marquise, en effet, accoudée sur le devant de sa loge, regardait Gaston Darcy et jouait de l’éventail d’une façon très significative.
— Encore une science que je possède, reprit le capitaine. Je l’ai acquise à la Havane, où j’ai séjourné huit jours, en revenant du Mexique. L’éventail fermé ramené d’un petit coup sec vers la poitrine, cela veut dire : Venez ! Et cette télégraphie ultra-électrique est à ton adresse, car, à coup sûr, elle n’est pas à la mienne.
— Je vais faire comme si je n’avais pas reçu la dépêche, murmura Darcy.
— Y penses-tu ? Comment ! tu refuserais une causerie avec la Barancos dans un moment où nous avons soif d’éclaircissements. Ce serait absurde, mon cher. Et je te déclare que je ne me mêle plus de tes affaires, si tu ne te transportes pas incontinent dans l’avant-scène de cette précieuse marquise.
— Mais que veux-tu que je lui dise ?
— Il s’agit beaucoup moins de ce que tu lui diras, que de ce qu’elle va te dire. Et si elle t’appelle, c’est apparemment qu’elle veut te parler. De quoi ? Du crime de l’Opéra, parbleu ! Tu aurais bien du malheur, ou tu serais bien sot, si tu ne tirais pas quelque profit d’une conversation avec cette folle qui était au bal où on a tué Julia. Voyons ! salue, au moins ; salue donc, pour répondre à ce sourire andalous qu’elle t’envoie par-dessus la contrebasse.
Gaston salua. Il ne pouvait pas s’en dispenser, sous peine de passer pour un homme mal élevé. Et le jeu de l’éventail recommença, si clair et si pressant, qu’il devenait impossible à Darcy de faire semblant de ne pas le comprendre.
— Allons ! murmura-t-il, je me résigne. Je vais dans la loge, puisque j’y suis forcé.
— À la bonne heure ! Tu commences à entendre raison. Maintenant, un dernier conseil, avant de te laisser marcher seul. Sais-tu ce que tu devrais faire pendant ta visite ?
— Non. Quoi ?
— La cour à madame de Barancos, mon cher.
— Ah ! pour le coup, c’est trop fort. Si tu crois que j’ai le cœur au flirtage ! Je voudrais que le diable emportât cette Célimène de Cuba. Juge si je suis disposé à lui dire des douceurs.
— J’espère que du moins tu ne vas pas lui faire ta mine de condamné à mort. Autant vaudrait lui raconter que tu veux épouser mademoiselle Lestérel, et que tu t’es constitué son défenseur.
» Prends sur toi de redevenir pour une demi-heure le Darcy qui savait plaire aux femmes. Sois galant par calcul. Que ne puis-je t’accompagner ! Je dirigerais la conversation. Mais je n’ai jamais eu mes entrées chez la marquise, et je pense qu’elle est moins que jamais disposée à me les accorder. Elle se figure que j’ignore à qui j’ai donné le bras cette nuit, et elle craint que sa voix ne la trahisse. Il faut donc que tu te passes de moi. Va, mon fils, et retiens bien toutes les paroles qui sortiront de la bouche de cette Barancos. Une jolie bouche, ma foi ! Va, et reviens au rapport.
Gaston s’exécuta d’assez mauvaise grâce. Il quitta sa place à l’orchestre, et il alla se faire ouvrir la loge de la belle étrangère.
La marquise était seule. Aucun cavalier servant ne se cachait dans les profondeurs de l’avant-scène. L’entrevue allait être un tête-à-tête.
Elle était brune comme Julia d’Orcival, cette princesse des Antilles, plus brune même, car ses cheveux avaient des reflets presque bleus comme une aile de corbeau, et ses yeux étincelaient comme des diamants noirs. Sa peau de créole semblait avoir été dorée avec un rayon de soleil, et les poètes cubains avaient cent fois comparé ses lèvres rouges à des fleurs de grenadier. Le front était fier et la bouche sensuelle. Et ces deux traits de son beau visage expliquaient le caractère de cette grande dame, qui bravait avec une audace inouïe l’opinion du monde, et qui aimait avec emportement.
Gaston la connaissait de longue date, et en d’autres temps il avait été très tenté de rechercher ses bonnes grâces. Mais il était trop Parisien pour ne pas se garer des passions violentes. La marquise l’effarouchait.
— Vous voilà enfin, monsieur, lui dit-elle de sa voix grave, une voix castillane. Vous vous êtes bien fait prier pour venir m’aider à supporter trois actes de musique sérieuse. Mais je vous tiens maintenant, et je vous garde. Asseyez-vous là, près de moi. Je veux vous compromettre.
Darcy cherchait une phrase polie que la veille encore il aurait trouvée sans peine. Madame Barancos ne lui laissa pas le temps d’envelopper ses excuses dans un compliment.
— Imaginez-vous, reprit-elle, que je viens de dîner chez des Yankees vingt fois millionnaires qui s’habillent comme des portiers et qui mangent comme des sauvages. Je me suis sauvée au dessert, et je suis venue me réfugier ici.
— Un dimanche ! dit Darcy, qui se souvenait des conseils du capitaine.
— Précisément parce que c’est dimanche. J’aime à faire ce que les autres femmes ne font pas. N’êtes-vous pas d’avis que notre vie des salons ressemble beaucoup à celle d’un écureuil en cage ? Moi, je m’échappe tant que je peux, et mon rêve serait de voir les envers de Paris. Il y a des jours où il me prend des envies d’aller valser à Mabille.
— Ce n’est pas la saison. Comme excentricité d’hiver, je ne vois guère que le bal de l’Opéra.
— Vous appelez le bal de l’Opéra une excentricité ? Pour une mondaine française, peut-être. Il me faudrait à moi un divertissement plus… pimenté. La belle folie, vraiment, que de venir à minuit, masquée jusqu’aux dents, se claquemurer dans une loge, ou tout au plus risquer un tour au foyer ! C’est bon pour une bourgeoise en rupture de ménage. Si je me mêlais de commettre des hardiesses, j’irais à Bullier, à visage découvert.
— Ce serait héroïque, et je comprends maintenant que le bal de l’Opéra vous fasse l’effet d’un bal de pensionnaires. Seulement, je suppose que vous en parlez comme je pourrais parler des chutes du Niagara… d’après des descriptions.
— Qu’en savez-vous ?
— Vous y êtes allée ? dit vivement Darcy.
— Je l’avoue, répondit sans hésiter la marquise.
— Cette nuit peut-être ?
— Que vous importe que ce soit cette nuit ou l’année dernière ?
— Pardonnez-moi une indiscrétion… que vous avez un peu provoquée, convenez-en, madame.
— J’en conviens, dit madame de Barancos en riant d’un rire franc qui montrait des dents éblouissantes. J’adore les indiscrétions. Les gens discrets m’ennuient. Et je devine pourquoi vous tenez à savoir si j’étais ici hier : c’est que vous y étiez vous-même.
— C’est vrai, j’y étais, et je ne vous y ai pas vue.
— Vue ! Est-ce qu’on peut voir une femme quand elle est en domino ? À propos, qui donc est cet ami que vous avez laissé à l’orchestre ?
— Henri Nointel, ex-capitaine de hussards.
— Il est fort bien. Pourquoi ne vient-il pas chez moi ?
— Mais… parce que vous ne lui avez jamais fait l’honneur de l’inviter.
— Pas du tout. C’est parce que je ne lui plais pas ; car il lui eût été très facile de se faire présenter par vous.
— Il va fort peu dans le monde. C’est un solitaire… un ours.
— Vraiment ? Vous me donnez envie de l’apprivoiser. J’entends que vous me l’ameniez au prochain entracte.
— Je m’y engage, dit avec empressement Darcy, qui commençait à entrevoir la possibilité de tirer parti des propos décousus de la capricieuse créole, et qui comptait beaucoup sur le capitaine pour toucher habilement les points intéressants.
La marquise n’avait pas encore fait une seule allusion à la mort de madame d’Orcival, et il n’osait pas lui parler le premier de cet événement tragique.
— Merci, répondit madame de Barancos. Mais je veux que vous restiez dans ma loge… au moins jusqu’à la fin du ballet. Vous me direz les noms des patineuses.
Et comme Darcy allait protester :
— Pas un mot de plus. Vous m’empêcheriez de voir. Je ne sais pas regarder quand on me parle.
Darcy n’insista point. La toile se levait, et les applaudissements du public dominical saluaient l’effet de neige et de brume qui inaugure si bien le troisième acte du Prophète.
Au grand étonnement de Darcy, la marquise s’absorba aussitôt dans la contemplation de ce merveilleux décor, qu’elle avait pourtant dû admirer déjà bien des fois, et il put, sans attirer l’attention de sa belle voisine, faire signe à Nointel que tout allait bien.
Puis il se mit à lorgner la scène dans l’unique but de se donner une contenance, car les douleurs de Fidès ne le touchaient guère, et le joli divertissement qui précède les exercices de patinage ne l’intéressait pas du tout.
En revanche, il fut frappé de stupeur, lorsqu’en observant à la dérobée madame de Barancos, il s’aperçut qu’elle avait les yeux humides.
Certes, ce n’était pas l’air allègre sur lequel se trémoussaient les jeunes de la danse qui pouvait lui arracher des larmes, et il crut pouvoir se permettre une question :
— Qu’avez-vous donc, madame ? demanda-t-il doucement. Seriez-vous souffrante ?
— Moi ?… non, murmura la marquise d’une voix étouffée.
Puis, se remettant presque aussitôt :
— Vous ne devineriez jamais pourquoi je suis émue. Croiriez-vous que c’est le décorateur qui me fait pleurer ? Il a si bien rendu le brouillard… et vous ne savez pas que le brouillard produit sur mes nerfs un effet singulier. Il m’attriste et il me charme. Si je vous disais qu’il m’arrive souvent de sortir à pied par les temps humides et brumeux. J’éprouve un plaisir étrange à piétiner dans la boue des rues de Paris. Je trotte comme une grisette, tout exprès pour m’imprégner de mélancolie… et pour me crotter. Je suis un peu folle, n’est-ce pas ? Comment appelez-vous cette petite qui a des bottines rouges ? Vous n’imaginez pas combien c’est difficile de danser avec des bottines à talons. Elle est un peu maigre, mais elle a de la race. Eh bien ! vous ne me dites pas son nom ?
— Mais je… oui, je crois que c’est… Majoré Ire… ou Majorin… ou…
— Pourquoi pas Majorat ? interrompit madame de Barancos en éclatant de rire. Votre renseignement n’est pas très précis. Je pensais que vous étiez mieux informé.
— Je le suis fort mal. Il y a fort longtemps que je n’ai mis les pieds au foyer de la danse.
— C’est vrai. Depuis un an vous n’étiez plus libre… je l’avais oublié, dit la marquise redevenue sérieuse tout à coup.
Cette allusion à ses amours avec Julia fit tressaillir Darcy et le remit en garde. Il se reprit à croire que l’étrangère avait été plus ou moins mêlée au lugubre événement du bal de l’Opéra, et il résolut de pousser l’attaque, sans attendre l’entrée en lice du sagace Nointel. Mais il eut beau essayer de la ramener au sujet qui l’intéressait, il ne put rien tirer de l’excentrique marquise. Elle se lança dans des critiques bouffonnes sur le jeu et le chant des acteurs, elle se moqua des anabaptistes battant le briquet, du sauvetage de Berthe arrachée aux flots de la Meuse, du soleil qui se levait fort mal sur Munster, et lorsque le Prophète entonna l’hymne magnifique : « Roi du ciel et des anges », elle lui tourna le dos en disant brusquement à Darcy :
— J’adore la musique de Meyerbeer, et ce soir elle m’irrite. Je voudrais entendre un quadrille d’Offenbach. Allez donc me chercher votre ami le capitaine.
Gaston jugea qu’à lui tout seul il ne réussirait pas à remettre madame de Barancos sur la voie où il souhaitait qu’elle s’engageât, et il ne se fit pas prier pour aller chercher du renfort.
Il sortit de la loge, en promettant de revenir bientôt avec le capitaine que la bouillante créole demandait avec tant d’insistance, et il n’eut pas besoin d’aller le chercher bien loin, car il le rencontra dans le couloir.
— Eh bien ? demanda Nointel.
— Eh bien ! répondit Gaston, je ne comprends rien à cette femme. Elle rit aux éclats, et, une minute après, elle se met à pleurer. Elle se moque des bourgeoises qui s’aventurent au bal de l’Opéra, et elle parle, comme d’une chose toute simple, d’aller danser à Mabille. Je crois, en vérité, qu’elle est folle.
— Folle, non. C’est dans le sang. La Savoie et son duc sont pleins de précipices, dit Ruy Blas. Les marquises havanaises sont pleines de changements à vue. Mais que t’a-t-elle dit de l’assassinat ?
— Rien. Elle a fait une allusion très détournée à ma liaison avec Julia, et ç’a été tout. Je suis convaincu cependant qu’elle en sait plus long que je ne pensais sur les événements de cette nuit.
— J’en suis convaincu aussi, et j’ai bien peur que tu ne t’y sois mal pris pour lui arracher des confidences.
— J’ai fait de mon mieux ; mais si tu crois que c’est facile, tu te trompes fort. On manœuvre de façon à l’attirer dans un piège de conversation, elle s’y laisse conduire, et au moment où on croit la tenir, elle s’échappe en vous demandant le nom d’une danseuse qui a des bottines rouges.
— Oui, elle est ondoyante et diverse, mais je connais ces natures de girouette. Il y a un moyen de les fixer. Parions que tu as oublié mes recommandations. Parions que tu ne t’es pas posé en adorateur.
— Non, certes. La tâche était au-dessus de mes forces, et, au surplus, si je m’étais avisé de lui faire la cour, elle m’aurait ri au nez.
— Prébord la lui fait bien, et une cour très vive, je t’en réponds.
— Prébord est un sot qui ne compte pas. La Barancos tolère ses assiduités, parce qu’il passe, je ne sais pourquoi, pour un homme à la mode… peut-être parce qu’il va à toutes les premières et parce qu’on cite son nom dans les journaux. Les étrangères aiment le tapage. Je ne suis pas Prébord, et la dame aurait trouvé mes déclarations ridicules, surtout le lendemain de la mort de Julia.
— Je ne suis pas de ton avis ; mais puisque tu refuses absolument de jouer les amoureux, n’en parlons plus. Dis-moi si tu penses qu’elle se souvient de ma figure ?
— Elle s’en souvient si bien qu’elle s’est fort occupée de toi. Elle m’a demandé qui tu étais, et quand elle a su que nous étions intimement liés, elle m’a reproché de ne pas t’avoir encore amené chez elle.
— Et tu lui as répondu ?
— Que tu n’aimais pas le monde, que tu le fuyais même. Sur quoi, elle a insisté, et j’ai été obligé de lui promettre que je te présenterais.
— Quand ?
— Tout de suite. Elle t’attend. Je viens te chercher de sa part.
Et comme Nointel réfléchissait, Darcy ajouta avec une intention légèrement ironique :
— Voilà une excellente occasion de faire toi-même ce que tu me conseillais d’essayer. Le cœur de madame de Barancos est à prendre. Attaque-le.
— Je n’y répugne pas, dit tranquillement le capitaine de hussards. Mais ce sera bien pour t’obliger, car je n’ai pas de goût pour les excentriques à tous crins. J’aime les femmes douces, unies et même un peu sottes. N’importe. Je me dévouerai, s’il le faut. Reste à savoir si cette marquise ne coupera pas court à mes galanteries. J’ai quinze ans de service, mon bon ami.
À le voir, on ne s’en serait pas douté. Il était grand, mince de taille, large d’épaules, élégamment tourné. Il avait le teint brun, l’œil vif, les dents superbes, les cheveux au complet de guerre, et cet air viril que les femmes apprécient tant. Une grande distinction de manières relevait et complétait ces avantages physiques. En un mot, Nointel avait tout ce qu’il faut pour plaire, et même quelque chose de plus, un esprit net, un caractère décidé, de quoi dominer les coquettes et passionner les indifférentes. S’il eût daigné courir après les bonnes fortunes, il les aurait comptées par douzaines. Mais ce cavalier accompli était aussi un philosophe pratique, un sage qui savait ce que valent les succès mondains, et qui se contentait fort bien des bonheurs tranquilles. Il aimait à sa guise, sans fracas et sans orages.
— C’est précisément parce que tu ne tiens pas à madame de Barancos que tu as de grandes chances d’être agréé par elle, dit Darcy qui ne manquait pas d’expérience en ces matières. Viens donc, et tâche d’être plus habile que moi. Un dernier renseignement avant d’entrer. La marquise m’a déclaré sans ambages qu’elle était venue au bal de l’Opéra. Elle n’a pas dit que ce fût hier, mais…
— Mais moi je suis sûr que c’est hier, et je suis sûr aussi que, si elle tient à me parler ce soir, c’est surtout pour me mettre à la question. Elle veut savoir si j’ai quelque soupçon de lui avoir donné le bras, cette nuit, dans le corridor des premières. Je suis au moins de sa force, et je ne la crains pas. J’étudierai son jeu, et je ne livrerai pas le mien. Elle doit s’impatienter. Conduis-moi à l’avant-scène.
Cette causerie avait entraîné les deux amis au bout du couloir de l’orchestre, et elle s’était prolongée un peu plus qu’il n’aurait fallu.
Quand ils se présentèrent à madame de Barancos, ils trouvèrent Prébord établi dans la loge. Le fat avait eu soin de se placer bien en vue, sur le devant, et il affectait des airs penchés, dans le but évident de faire croire aux deux mille spectateurs qui remplissaient la salle qu’il était du dernier bien avec la marquise.
La rencontre était déplaisante, et Darcy allait battre en retraite, après s’être excusé, mais madame de Barancos ne l’entendait pas ainsi.
— Merci de votre gracieuse visite, cher monsieur, dit-elle à Prébord d’un ton assez sec. Je vous verrai sans doute la semaine prochaine au bal que vont donner les Smithson.
Ce petit discours était un congé formel, et le bellâtre ne s’y trompa point. Il se leva fort à contre-cœur, salua d’assez mauvaise grâce les nouveaux venus et s’inclina devant madame de Barancos en disant :
— Je serai très heureux de vous y rencontrer, madame la marquise, et de vous apporter les renseignements que vous avez bien voulu me demander sur cette chanteuse qui a assassiné Julia d’Orcival.
C’était la flèche du Parthe que Prébord lançait à Gaston en lui cédant la place, et la flèche blessa cruellement l’amoureux de Berthe, si cruellement qu’il faillit riposter par une interpellation violente. Nointel le calma d’un coup d’œil, et le perfide ennemi qui l’avait frappé en traître s’empressa de sortir.
Madame de Barancos devina que la personne du don Juan brun n’était pas agréable aux deux amis, et elle le sacrifia sans pitié.
— Avez-vous entendu comme je l’ai coupé ? dit-elle avec une désinvolture tout aristocratique. Croiriez-vous que ce joli monsieur s’est permis de m’envahir sous prétexte de me raconter l’arrestation d’une pauvre fille qui est venue quelquefois chanter chez moi cet hiver ? On n’est pas impudent à ce point, et j’allais le mettre à la porte quand vous êtes arrivés.
Puis voyant que Darcy et Nointel restaient dans l’attitude obligée de deux visiteurs dont l’un va présenter l’autre, elle reprit :
— C’est inutile. J’ai horreur des formes convenues. Je ne suis pas Anglaise, moi. Pourquoi me nommeriez-vous monsieur le capitaine Nointel, puisque vous venez de me dire tout le bien que vous pensez de lui ? Et pourquoi M. Nointel se croirait-il obligé de me saluer en arrondissant les bras et en marmottant une phrase savamment tournée, puisque c’est moi qui vous prie de me l’amener ? Il faut laisser ces façons à M. Prébord. Prenez sa place et causons.
Le capitaine était un peu désarçonné. Il se trouvait presque dans la situation d’un orateur qui a préparé son exorde et qu’un incident dérange au moment de commencer. Madame de Barancos lui coupait ses effets, comme elle avait coupé l’importun qu’elle venait de chasser.
Il se remit pourtant assez vite, et il dit gaiement :
— Vous me comblez de joie, madame. J’ai horreur des préliminaires, des préambules, des préfaces…
— Et des Prébord, n’est-ce pas ? interrompit la marquise. Cet homme est insupportable.
— Et il se croit ineffable. Vous le recevez, à ce qu’il prétend.
— Oui. Je reçois tout le monde. Mais je n’ai que très peu d’amis, et M. Prébord ne sera jamais le mien. Un fat qui prend des attitudes et qui s’écoute parler ! N’est-il pas de votre cercle ? Alors, vous devez le connaître.
— Beaucoup trop.
— Est-il vrai qu’il se vante de me faire la cour ?
— Il en est très capable.
— Eh bien, monsieur, je vous prie de dire très haut, et partout, que je ne l’y ai jamais encouragé… pour deux raisons… d’abord parce qu’il me déplaît, et ensuite parce que je déteste les hommes qui s’occupent de moi. Ne trouvez-vous pas que ces mots : faire la cour, sont odieux ? La cour ! je vois d’ici les sots qui paradaient devant moi, les jours de réception, quand mon mari était gouverneur de Cuba… je vois leurs fades sourires, j’entends leurs plats compliments. Non, l’homme que j’aimerai ne ressemblera pas à ces faiseurs de courbettes ; l’homme que j’aimerai ne s’humiliera pas devant moi. Il sera fier, et il ne viendra pas m’offrir son amour comme on offre un bouquet. Il attendra que je le lui demande. Je ne veux pas qu’on me choisisse. Je veux choisir.
— Et si vous choisissiez mal ?
— Je souffrirais, mais qu’importe ? Le bonheur, ce n’est pas d’être aimée, c’est d’aimer.
— Ainsi, demanda le capitaine en regardant fixement la marquise, si vous aimiez un homme, et si cet homme vous aimait, vous n’attendriez pas qu’il vous le dît ?
— Non, répondit madame de Barancos sans baisser les yeux.
— Madame, dit Nointel en riant, je suis obligé de confesser que si, par impossible, une femme me faisait une déclaration, mon premier mouvement serait de me dérober. Je suis très enclin à la contradiction, et je n’ai aucun goût pour les victoires faciles.
Il y eut un court silence. Madame de Barancos jouait avec son éventail. Elle l’ouvrait d’un geste nerveux, et elle le refermait d’un coup sec. On n’entendait dans la loge que ce frou-frou pareil au bruit que font les ailes d’un perdreau qui s’envole brusquement aux pieds d’un chasseur.
— Ce Prébord doit être un lâche, dit tout à coup la marquise. Il s’est mis à me raconter, sans que je l’en eusse prié, le malheur arrivé à cette malheureuse qu’on accuse, et je voyais qu’il y prenait un plaisir extrême. Et il n’a eu que des paroles de mépris pour la morte…
» Pardon, reprit-elle en tendant la main à Darcy, je vous ai blessé sans le vouloir. J’avais oublié que vous étiez lié avec madame d’Orcival. Mais je vous jure que je la plains, quoique je n’aie aucune raison pour la regretter. Et je vous plains si vous l’aimiez. Non… vous ne l’aimiez pas… vous ne seriez pas ici ce soir.
Gaston, très troublé, chercha une réponse qu’il ne trouva point, et madame de Barancos prit, sans transition aucune, un autre ton pour dire à Nointel :
— C’est une étrange histoire que celle de cette mort. Qu’en pensez-vous, monsieur ? Vous étiez sans doute au bal, cette nuit ?
— Oui, madame, j’y étais, répondit le capitaine. J’y ai même rencontré et reconnu…
— Qui donc ? demanda madame de Barancos, toute prête à se cabrer.
— Cette pauvre Julia d’Orcival, au moment où elle montait le grand escalier. Un peu plus tard, je l’ai revue de loin, dans sa loge, et je ne me doutais guère qu’elle n’en sortirait pas vivante. Je ne sais absolument rien que vous ne sachiez sur ce qui s’est passé ensuite, mais le général Simancas pourra vous renseigner. Il est resté tout le temps dans la loge voisine.
— Qu’est-ce que c’est que le général Simancas ?
— Quoi ! vous ne le connaissez pas ? Nous venons de dîner avec lui, et il nous a assuré qu’il avait eu l’honneur de vous voir aujourd’hui même ; c’est un général péruvien.
— Oui… oui… parfaitement. Où ai-je l’esprit ? J’oublie les noms de mes plus anciens amis. Il y a plusieurs années que je connais M. Simancas, et je l’ai, en effet, reçu aujourd’hui… il n’est pas mieux informé que vous… il n’a pu me dire si cette Lestérel est coupable. C’est bien Lestérel qu’elle s’appelle, n’est-ce pas ?
Et, sans laisser à Nointel le temps de lui répondre :
— Ah ! on commence. Quel ennui ! nous ne pourrons plus causer. Ce quatrième acte est admirable… mais je n’ai jamais pu le supporter. La marche est trop solennelle pour moi qui ne le suis pas du tout. Et lorsque Jean de Leyde s’avance à pas comptés, sous le dais, il me semble toujours voir le marquis de Barancos faisant son entrée officielle dans la cathédrale de la Havane, le jour de la Fête-Dieu. Mais vous, messieurs, vous êtes sans doute ici pour la musique.
— Oh ! uniquement, dit le capitaine avec conviction.
— Je ne veux pas vous empêcher de l’entendre. Moi, je vais rentrer. Maintenant, je me couche à onze heures. Et ce matin, à neuf heures, j’avais déjà fait le tour du Bois, au galop de chasse. Mon valet de pied doit être dans le corridor. Soyez donc assez aimable pour lui dire en passant de faire avancer mon clarence. Le soir, je ne sors plus qu’en clarence. C’est lourd, c’est laid, mais ces demoiselles n’en n’ont pas.
Nointel et Darcy étaient déjà debout.
— Nous nous reverrons bientôt, je l’espère, reprit la marquise. Chassez-vous, monsieur ?
La question s’adressait au capitaine, qui répondit simplement :
— Oui, madame.
— Alors, vous me ferez le plaisir de venir chasser chez moi, à Sandouville. Ma terre a cet avantage qu’on y trouve encore beaucoup de gibier dans l’arrière-saison, et mes gardes préparent une grande battue. Je vous écrirai dès que le jour sera fixé, et je compte absolument sur vous, messieurs.
L’invitation, cette fois, était collective ; mais Darcy s’excusa, et ce refus ne parut pas contrarier madame de Barancos. Nointel accepta, sans trop d’empressement, et prit congé en même temps que son ami. Il ne tenait pas à rester. Il en savait assez. Son siège était fait.
— Mon cher, je suis fixé, dit le capitaine à son ami, après avoir transmis au valet de pied les ordres de la marquise. Tu ne tiens pas, je suppose, à voir couronner le roi des anabaptistes. Viens au foyer, nous y serons à merveille pour causer.
Darcy se laissa entraîner, et bientôt les deux alliés se trouvèrent assis sur un divan solitaire, sous le plafond peint par Baudry.
— Je suis fixé aussi, commença Gaston. Cette Barancos est folle de toi. Et elle ne dissimule pas ses sentiments. Elle s’est jetée à ta tête avec une impudence incroyable.
— Affaire de climat. Elle est née sous les tropiques. Une femme de la zone tempérée y eût assurément mis plus de façons, mais il ne s’agit pas de cela. As-tu remarqué, cher ami, qu’elle avait oublié le nom de Simancas ?
— Oui, certes, et j’en conclus que Simancas s’est vanté. Elle le connaît à peine.
— Moi, je vais beaucoup plus loin, et je conclus que la marquise est entrée cette nuit dans la loge de Julia d’Orcival ; que le Péruvien l’y a vue et reconnue, et qu’il n’a pas perdu de temps pour exploiter sa découverte. Il est allé tout droit chez la dame, et il l’a menacée de la perdre si elle n’acceptait pas le marché qu’il lui a proposé. Il a dû se faire payer fort cher et exiger de plus que la Barancos le reçût habituellement. Il tient à se bien poser dans le monde, le rusé coquin.
— Oui, les choses ont dû se passer ainsi, dit Darcy, et si, comme je n’en doute plus, cette femme est le domino qui a eu une entrevue avec Julia, c’est elle qui l’a tuée. Il ne me reste qu’à la dénoncer à mon oncle. Mademoiselle Lestérel est sauvée.
— Tu vas beaucoup trop vite. D’abord, alors même que tu prouverais que la marquise est entrée, il faudrait encore prouver qu’elle a frappé. Or je ne crois pas qu’elle ait jamais possédé un poignard japonais. Ces sortes de curiosités ne sont point à l’usage des grandes dames. En revanche, je me rappelle fort bien qu’au moment où je lui ai offert mon bras, elle tenait à la main un éventail qui ne venait pas de Yeddo, je t’en réponds. Une Espagnole ne va pas sans éventail ; mais d’ordinaire elle n’en porte qu’un. Donc, l’instrument du crime ne lui appartient pas.
— Qu’en sais-tu ? Elle a pu le trouver, le cacher sous son domino. Je te répète qu’il faut que je voie mon oncle le plus tôt possible. Il n’est certainement pas encore couché, et je vais…
— Lui dire quoi ? Que Simancas en sait très long sur les faits et gestes de la Barancos. Très bien. Ton oncle le fera citer. Simancas niera. Simancas protestera que la marquise est la femme la plus vertueuse de toutes les Espagnes. Comment M. Roger Darcy fera-t-il pour le convaincre de faux témoignage ? Le mettra-t-il à la torture ? Je ne vois guère que ce moyen-là… et encore… ce Péruvien est un vieux reître qui se laisserait rôtir pour ne pas perdre le fruit de ses canailleries. M. Roger Darcy ouvrira-t-il une instruction contre la dame, sur un soupçon vague ? J’en doute très fort, et s’il s’en avisait, tu peux croire que madame de Barancos n’aurait aucune peine à établir qu’elle n’a pas quitté cette nuit son palais de la rue de Monceau. Elle a dix façons d’en sortir et d’y entrer sans qu’on la voie. Et ce matin, à huit heures, elle cavalcadait au bois de Boulogne.
— Elle se défendra, soit ! Je n’en dois pas moins informer mon oncle de ce que nous venons d’apprendre.
— Tel n’est pas mon avis.
— Quoi ! tu veux que je me taise lorsqu’il se présente une chance d’innocenter mademoiselle Lestérel !
— Il n’est pas temps de parler.
— Quand sera-t-il donc temps ? Dois-je attendre que Berthe soit jugée… condamnée ?
— Il suffira d’attendre que je sois un peu plus avancé dans l’intimité de la marquise.
Darcy fit un haut-le-corps et dit lentement :
— Alors si tu étais son amant et qu’elle t’avouât son crime, tu la dénoncerais ?
— Me crois-tu capable d’une pareille vilenie ?
— Certes, non. Mais enfin que veux-tu donc faire ? Je ne comprends plus.
— D’abord, je ne veux pas de madame de Barancos pour maîtresse. Cette enragée n’a rien qui me plaise. Je me moque de ses millions et de son marquisat. Sa beauté ne me tente pas, et ses incartades me fatiguent. Si la fantaisie lui prend de m’ouvrir son cœur, je le refuserai tout net, et à plus forte raison sa main. Quand on a commandé le 3e escadron du 8e hussards, on n’épouse pas une femme soupçonnée…
» Pardon ! je n’ai pas voulu te blesser, tu le sais bien… et je reviens à mon projet. Je veux purement et simplement aller chez la dame, chasser, dîner, et valser avec elle, étudier de près ses relations avec Simancas, et quand je serai sûr de mon fait, t’apprendre tout ce que je saurai. Tu feras alors tout ce que tu croiras devoir faire. Mon rôle sera terminé. Mais si tu veux que je te serve, pour Dieu ! ne va pas casser les vitres. La marquise nous fermerait sa porte, et il ne nous resterait plus que cette excellente madame Majoré. Je compte beaucoup sur madame Majoré pour nous renseigner ; mais deux informations valent mieux qu’une, et je te prie instamment de te tenir en repos jusqu’à nouvel avis de ma part.
— Tu as peut-être raison, dit Darcy, après avoir un peu réfléchi. Il est probable qu’en l’état des choses, mon oncle refuserait d’instruire contre la marquise. Il me demanderait pour quel motif elle aurait tué Julia, et je ne saurais en vérité quoi lui répondre. Une grande dame n’assassine pas une femme galante parce que cette femme a des voitures mieux tenues que les siennes.
— Non, mais, sur ce point, je reviens à ma première idée, celle que j’ai jetée dans les jambes de Simancas pendant le dîner. Il y a du Golymine là-dessous.
— Tu crois donc qu’il a été l’amant de madame de Barancos ?
— Je le crois… surtout depuis que je la connais. D’abord, le bruit en a couru jadis. Elle le recevait beaucoup. Ce n’était pas naturel, et on en jasait. Et puis, mon cher, les Polonais comme Golymine sont faits pour les Havanaises comme la Barancos. Cette folle a dû s’éprendre d’un fou, et ne pas se gêner pour le lui dire. Tu viens d’entendre sa déclaration de principes. Et elle l’aura quitté brusquement à la suite de quelque scène violente. Je parierais qu’elle l’a regretté après sa mort, et qu’elle lui en veut de s’être pendu pour une autre.
— Si elle a été sa maîtresse, le crime s’expliquerait, reprit Gaston qui suivait son idée. Golymine a pu garder des lettres, les déposer chez Julia…
— Qui a écrit à la marquise pour lui offrir de les lui rendre au bal de l’Opéra, ou de les lui vendre. C’est très admissible. Il s’agit maintenant de savoir si nous ne nous trompons pas. Il faudrait commencer par interroger la femme de chambre de Julia. Il se peut que Julia ait chargé cette fille de porter une lettre à la poste, et même qu’elle lui ait dit ce qu’elle allait faire au bal de l’Opéra.
— Mariette, la femme de chambre, viendra chez moi demain. Elle assure qu’elle connaît la coupable, et elle m’a promis de me la nommer.
— Hum ! ton oncle l’a déjà entendue, je crois, et il n’en a pas moins envoyé en prison mademoiselle Lestérel. N’importe. Nous interrogerons cette soubrette. Je dis nous, parce que je viendrai te demander à déjeuner demain matin.
— J’y compte bien. Sans toi, je ne ferais rien de bon. Je n’ai plus de sang-froid, dit tristement Darcy.
Puis, se reprenant :
— Il y a pourtant une chose que je ferai seul : ce sera de souffleter Prébord.
— Je t’y aiderais volontiers… une joue pour toi, une joue pour moi… Mais ce n’est pas l’usage. Tu opéreras donc toi-même. Seulement, un conseil. Remets l’opération à quinzaine. En ce moment, tu as assez d’affaires sur les bras. Il ne faut pas les compliquer par un duel. Un peu plus tard, quand l’heure sera venue, je me charge de te ménager une bonne querelle avec ce drôle, une querelle sous un prétexte bien choisi. Je serai ton témoin, et tu le tueras comme un chien… si tant est qu’il consente à se battre, car je ne le crois pas franc du collier. Ce qu’il y a de fâcheux, c’est qu’il n’a pas oublié l’histoire de la rue Royale. Le propos qu’il a tenu, en prenant congé de la marquise, ce propos venimeux était évidemment à ton adresse, et il doit se douter que tu t’intéresses à l’accusée beaucoup plus que tu ne veux en avoir l’air. Raison de plus, mon ami, pour redoubler de prudence. Observe-toi bien, surtout devant les amis du cercle. Ils ont tous l’oreille ouverte et la langue déliée.
— Je les verrai le moins possible.
— D’accord, mais tu les verras. Sois impassible comme un vieux diplomate, alors même que tu entendrais débiter les calomnies les plus atroces contre mademoiselle Lestérel.
» Bon ! le quatrième acte est fini. Le cinquième est très court. Allons faire un tour de boulevard, en attendant le précieux instant du rendez-vous.
— Ainsi, tu persistes à vouloir souper avec cette ouvreuse ?
— Comment, si je persiste ! mais c’est-à-dire que je ne donnerais pas cette petite fête pour un semestre de ma solde de capitaine. Il est vrai qu’elle n’était pas forte, et que je ne la touche plus. Allons ! viens, madame Majoré ne te pardonnerait jamais ton absence, et il ne faut pas que tu perdes ses bonnes grâces, car tu as besoin d’elle.
Gaston se laissa faire. Il commençait à apprécier l’efficacité des procédés du capitaine, et il ne répugnait plus autant à le suivre dans les excursions variées qu’il projetait.
Les deux amis sortirent ensemble et traversèrent la place, au doux clair de lune de la lumière électrique.
C’était l’heure où, sur les boulevards, les promeneurs deviennent plus rares, l’heure où les gens sages rentrent chez eux, et où les noctambules des deux sexes vaguent mélancoliquement de la Madeleine au faubourg Montmartre, en attendant l’heure d’un souper problématique.
Darcy regardait d’un œil distrait ce tableau peu récréatif, mais le capitaine, qui avait l’esprit très libre, remarquait tout. En passant devant Tortoni, il aperçut fort bien, à l’entrée de la rue Taitbout, le clarence de la marquise, et, dans le petit salon du fond, la marquise elle-même prenant des glaces avec Simancas et Saint-Galmier.
— Oh ! oh ! dit-il en serrant fortement le bras de Gaston, je ne suis pas fâché d’être venu jusqu’ici. La Barancos attablée avec le Péruvien et le Canadien dans un des lieux publics les plus fréquentés de Paris ! voilà qui est significatif, j’espère. Hier, elle ne se serait certes pas montrée en si mauvaise compagnie. Il faut que Simancas la tienne bien pour qu’elle ait consenti à lui faire cet honneur. Où diable a-t-il pu la rencontrer ? Ah ! j’y suis. Cette personne qui prétend qu’elle se couche à onze heures se sera fait mener devant Tortoni pour y prendre un sorbet dans sa voiture. C’est très havanais de prendre un sorbet en voiture. Simancas, n’ayant pas trouvé de whisteurs au Cercle, rôdait dans ces parages. Il a aperçu la dame, et il a exigé qu’elle s’affichât en entrant avec lui. Il a même profité de l’occasion pour lui présenter son fidèle Saint-Galmier. Tu verras que demain la marquise aura une névrose, et que le bon docteur la traitera par sa méthode diététique. Les voilà du coup relevés dans l’opinion du monde et lavés des mauvais bruits qui ont couru sur leur comte. Décidément, ces gaillards-là sont très forts.
— Oui, murmura Gaston, et je crains qu’ils ne mettent des bâtons dans nos roues. La Barancos leur parle peut-être de nous en ce moment.
— C’est peu probable, par une seule et unique raison.
— Laquelle ?
— Par la raison qu’elle a jeté son dévolu sur ton ami. Les femmes ne parlent jamais des gens qu’elles se sentent disposées à aimer. C’est même le seul cas où elles soient discrètes. Elles gardent très bien leurs propres secrets, et très mal les secrets des autres. Mais je m’amuse à te faire un cours de psychologie féminine, et à me poser en vainqueur comme le sieur Prébord. C’est ridicule et intempestif. Rebroussons chemin. Il est au moins inutile que la marquise voie que nous l’avons vue. D’ailleurs, on sort du vaudeville. Le Prophète doit être fini. Jean de Leyde vient d’être brûlé comme Sardanapale, avec ses femmes ; mais Ismérie et Paméla se sont tirées de la bagarre, et leur vénérable mère se fâcherait si nous la faisions poser, comme elle dit dans son langage choisi.
» Allons prendre notre faction au coin du boulevard Haussmann et de la rue du Helder. Personne ne nous dérangera, je te le garantis. Cette ébauche de carrefour est déserte comme le Sahara.
Cinq minutes après, les deux défenseurs de Berthe étaient à leur poste. Ils n’attendirent pas longtemps.
Madame Majoré apparut dans le lointain, flanquée de ses deux filles, l’une grande et maigre, l’autre petite et rondelette. On eût dit une citrouille entre une asperge et une pomme.
Nointel se porta galamment à la rencontre de cette intéressante famille, et Darcy fut bien obligé de le suivre.
— Rebonsoir, chère madame, dit l’aimable capitaine. Vous ne sauriez croire le plaisir que vous nous faites, et il faut que je remercie vos charmantes filles d’avoir bien voulu venir…
— Ah ! pardi ! elles ne demandaient pas mieux, s’écria madame Majoré. C’est moi qui ne voulais pas… mais elles en auraient fait une maladie. Alors, ça m’a décidée, parce que moi, voyez-vous, monsieur Nointel, je suis mère avant tout. Je me saignerais pour mes enfants, comme le pélican blanc. Eh bien, c’est égal, j’ai des remords. Quand je pense que M. Majoré est revêtu de ses insignes, et qu’il prononce peut-être un discours sur la morale, à l’heure où son épouse et ses filles…
— Mais notre souper sera moral, ma chère madame Majoré, tout ce qu’il y a de plus moral. C’est-à-dire même que ce ne sera pas un souper, ce sera une agape fraternelle, comme à la loge des Amis de l’humanité.
— Ah ben, non, ça serait embêtant, alors, dit entre ses dents mademoiselle Ismérie.
— Veux-tu bien te taire, grande sotte ! Qu’est-ce que c’est que ce genre ? Votre père ne vous a pas habituées à des manières pareilles.
— Ne craignez rien, mademoiselle, il n’y aura pas de discours, reprit le capitaine.
— Y aura-t-il de la crème de cacao au dessert ? demanda la petite Paméla.
— Il y aura tout ce que vous voudrez, mon enfant. Il s’agit seulement de savoir où madame votre mère désire souper. Le café Anglais n’est plus ouvert la nuit, depuis la… pardon, madame Majoré… depuis quelques années ; mais il y a Bignon, la Maison dorée, le café de la Paix, le café Riche…
— Dites donc, m’sieu Nointel, voulez-vous faire notre bonheur, à ma sœur et à moi ? interrompit la grande Ismérie. Oui. Eh bien, menez-nous au café Américain.
— Mademoiselle, répondit avec empressement Nointel, nous ne sommes ici que pour vous faire plaisir. Va pour le café Américain… si madame votre mère n’y voit pas d’inconvénient.
Darcy en voyait beaucoup, et il jouait du coude pour avertir son ami que ce choix ne lui plaisait pas du tout. Mais le capitaine reprit, sans tenir compte de l’avis :
— Qu’en dites-vous, madame Majoré ?
— Moi ! s’écria l’ouvreuse, que voulez-vous que je dise, mon cher monsieur ? Je ne connais pas ces endroits-là. J’ai été artiste pourtant. J’ai joué la comédie, et, sans me vanter, je peux dire que j’avais de l’avenir. Eh bien, de mon temps, nous soupions tout bonnement au café du théâtre avec une portion de choucroute et une cannette de bière.
— C’était du propre, marmotta la grande Ismérie.
— Maman, dit la jeune Paméla, le café Américain est très comme il faut. La demoiselle à madame Roquillon… tu sais, celle qui fait un page avec moi dans l’acte de l’incendie… eh bien, elle y a été en sortant de la première de Yedda, et elle me disait encore ce soir qu’il n’y venait que des messieurs chic.
— En v’là une de garantie ! dit la maman. Avec ça qu’elle s’y connaît, la petite Roquillon ! Elle est toujours fourrée à la Reine-Blanche et à l’Élysée-Montmartre. Même que je t’ai défendu de la fréquenter. Moi, je ne connais qu’une chose. Il s’agit de savoir si votre café Américain est un restaurant où une mère peut mener ses filles. Et, là-dessus, je ne m’en rapporte qu’à M. Nointel.
— Ma chère madame Majoré, dit le capitaine avec une bonhomie charmante, je n’irai pas tout à fait si loin que mademoiselle Roquillon. Je n’affirmerai pas qu’il ne se glisse jamais dans cet établissement quelques jeunes gens de mauvaises mœurs et de mauvaise compagnie ; mais il en est de même partout, et je pense que ces demoiselles n’y courront aucun danger. Vous serez là, nous serons là, pour les préserver. D’ailleurs, rien ne nous oblige à souper dans le grand salon du premier. Il y a des cabinets à l’entresol. On est là chez soi, et…
— Un cabinet, jamais ! c’est contraire à mes principes. Une jeune personne qui soupe en cabinet particulier est perdue. Lisez Paul de Kock…
— C’était peut-être vrai de son temps ; mais à présent, je vous jure que…
— Non, non ! pas de ça, monsieur Nointel. Alfred ne me pardonnerait jamais d’avoir compromis ses filles. Alfred, c’est monsieur Majoré, et là, vrai, je vous le dis, il ne plaisante pas avec la morale.
— Alors, vous pensez qu’il leur permettrait de souper au milieu d’une centaine de personnes des deux sexes ?
— Il ne le permettrait pas, mais il le tolèrerait peut-être… au lieu que, s’il savait…
— Ça, je m’en moquerais encore que papa le sache, dit Ismérie à demi-voix ; mais c’est joliment plus amusant de souper devant tout le monde. Au moins, si on boit du champagne, les femmes qui sont dans la salle voient qu’on nous en a payé.
— Et puis, nous regarderons les toilettes, ajouta la petite Paméla. Caroline Roquillon m’a raconté qu’il y en avait d’épatantes.
— C’est entendu, mesdemoiselles, s’empressa de répondre le capitaine. Nous sommes tous d’accord pour souper en public.
— Ça n’a pas l’air d’amuser beaucoup M. Darcy, reprit la grande Ismérie. Pourquoi donc ne vous voit-on plus au foyer, m’sieu Darcy ? Vous ne voulez donc plus me parler, que tout à l’heure vous ne m’avez pas dit bonsoir ?
— Mon Dieu ! mademoiselle, je suis très distrait, balbutia Gaston qui enrageait de tout son cœur.
— Oh ! et puis vous avez du chagrin, s’écria Paméla. Dame ! ça se comprend. Perdre une bonne amie quand on est avec elle depuis un an…
— Veux-tu bien te taire, pie borgne ! dit madame Majoré. Est-ce que ça te regarde si M. Darcy a du chagrin ? Et toi, Ismérie, tâche de te tenir pendant le souper. Pas d’œil aux messieurs que tu ne connais pas… comme le soir où je t’ai menée au concert de l’Eldorado… ou bien, tu sais… des gifles. Maintenant que j’ai posé mes conditions, en route, mauvaise troupe. Ces messieurs vont nous montrer le chemin. Et vous, mesdemoiselles, pas de farces.
— Excusez-moi, monsieur Nointel, si je ne vous donne pas le bras. Je suis mère avant tout. Ah ! quand on a deux filles dans la danse, on en a du tracas !
— Je comprends votre sollicitude maternelle et je l’approuve, chère madame, répondit gravement Nointel. Le restaurant est tout près d’ici. Nous allons vous précéder de quelques pas pendant le trajet, et nous vous attendrons dans l’escalier.
Il entraîna Darcy, et l’ouvreuse les suivit, flanquée de ces demoiselles qui, par son ordre, la serraient de près.
Gaston profita du tête-à-tête pour faire une scène à son ami.
— C’est trop fort, lui dit-il. Tu as donc juré de m’exaspérer ? Souper publiquement avec cette matrone et ses filles, c’est le comble de l’inconvenance et du ridicule.
— Peut-être, répliqua Nointel, sans s’émouvoir ; mais le comble de la niaiserie, ce serait de ne pas faire ce qu’il faut pour confesser à fond l’ouvreuse du n∘ 27. J’aurais beaucoup mieux aimé ne pas me donner en spectacle avec des fillettes en tartan à carreaux et une mère qu’on pourrait montrer pour de l’argent à la foire de Saint-Cloud. Mais nous n’avons pas le choix. J’espérais que les petites seraient pour le cabinet, et pas du tout, elles tiennent à la salle commune. Elles espèrent peut-être y apercevoir des amoureux à elles, de ceux qui ne sont admis ni au foyer de la danse, ni au foyer domestique de M. Majoré, homme sévère sur les principes. Tant mieux si elles rencontrent leurs préférés. Elles s’occuperont d’échanger des œillades avec eux, et elles nous gêneront beaucoup moins. Ne te préoccupe de rien. C’est moi qui me chargerai de faire bavarder la mère. Tu pourras jouer un personnage muet, si tu ne te sens pas le courage de parler. Ne t’inquiète pas non plus du public. Nous trouverons là plus d’étrangers que de Français, et très probablement personne de notre monde. Peut-être quelques demoiselles qui nous connaissent de vue. Mais celles-là croiront que nous sommes en bonne fortune et n’oseront pas venir se frotter à la famille Majoré.
» Allons, mon cher Gaston, résigne-toi. Songe que cette créature obèse va peut-être nous donner le mot de l’énigme du bal. Dans tous les cas, il est impossible qu’elle ne nous apprenne pas quelque chose de nouveau. Mais nous voici arrivés. À nos rôles maintenant.
Il faisait froid, et personne n’était assis dans les niches extérieures qui garnissent le rez-de-chaussée du café Américain. Les passants filaient rapidement, le collet de leur pardessus relevé jusqu’aux oreilles. Cinq ou six cochers de nuit piétinaient seuls sur le trottoir. Madame Majoré et ses filles arrivèrent sans encombre au bas de l’escalier où on les attendait. Qui se serait avisé de faire attention à elles ? Les demoiselles du corps de ballet ne se piquent pas de faire toilette pour aller danser, et, en sortant du théâtre, les papillons redeviennent chrysalides. Pour apercevoir le bout de leurs ailes, il faut avoir l’œil parisien. Et, le dimanche, on rencontre dans ces parages plus de provinciaux que de boulevardiers.
— Nous voilà, souffla madame Majoré, qui avait la locomotion difficile, à cause de son embonpoint. La maison a bon air, et il me semble qu’une mère de famille qui se respecte peut y entrer.
— Assurément, chère madame, répondit le capitaine avec un sérieux parfait. S’il en était autrement, je ne vous y aurais pas amenée, quel que fût mon désir d’être agréable à vos charmantes filles. Veuillez prendre la peine de monter.
— Comment ! il faut monter ! Ah ! monsieur Nointel, je vous vois venir. Vous voulez nous mener dans un cabinet.
— Je vous jure que non. Les salons où on soupe sont au premier étage.
» En bas, dans celui qui est là, à votre droite, on ne sert que des boissons anglaises et américaines… des juleps à la menthe, des œufs battus au rhum et au sucre…
— Des juleps ! merci ! je ne suis pas malade. Montons, puisqu’il faut monter. Passez devant mesdemoiselles, M. Nointel aura la bonté de me donner le bras.
— J’allais vous l’offrir, répondit galamment Nointel.
Et il se mit à remorquer la grosse ouvreuse, sans hésiter, sans rire de la figure qu’il allait faire en entrant dans la salle du restaurant. Quand on a chargé une batterie prussienne, à Champigny, à la tête d’un peloton de hussards, on n’a plus peur de rien.
Ismérie et Paméla grimpaient si lestement, que madame Majoré leur criait à chaque marche :
— Trop de parcours, mesdemoiselles, vous n’êtes pas ici sur les planches, et je ne veux pas vous perdre de vue. Pas si vite, ou je vous emmène coucher sans souper.
» Ah ! ces jeunesses, mon capitaine, si on n’y avait pas l’œil… après ça, entre nous, je ne leur en veux pas. À leur âge, ma foi ! j’étais comme ça.
On arriva laborieusement à l’entrée d’un couloir où il y avait beaucoup de portes, à travers lesquelles on entendait des bruits de verres heurtés et des chants médiocrement harmonieux.
— Les voilà, ces fameux cabinets, dit Nointel. Vous voyez, chère madame, que nous ne nous y arrêtons pas. Encore un étage, s’il vous plaît.
— On s’amuse joliment là-dedans, dit Ismérie, qui semblait avoir pris racine sur le palier.
— Zélie Crochet m’a raconté que c’était tout tendu en damas de soie, riposta la petite Paméla.
— Voulez-vous me faire le plaisir de ne pas rester plantées là comme des grues ? cria madame Majoré.
Les garçons la regardaient avec ébahissement, et Darcy, qui venait en serre-file, enfonça son chapeau sur ses yeux pour que le maître d’hôtel ne le reconnût pas.
Le capitaine restait impassible, et sa sérénité ne se démentit pas, lorsqu’il lui fallut franchir, avec l’ouvreuse au bras, le pas le plus difficile, le seuil du grand salon qui occupe presque toute la façade sur le boulevard.
Il n’était pas encore une heure, et il n’y avait pas foule. Quelques Brésiliens bruyants, quelques Yankees silencieux, deux ou trois Anglais appartenant au genre buveur, une bande de clercs d’avoués en goguette, et une douzaine de femmes, de celles qui viennent tous les soirs et qui changent plus d’une fois de table entre minuit et le lever de l’aurore.
Nointel lança à Darcy un coup d’œil qui signifiait : Tu vois que nous sommes bien tombés. Tout ce monde-là m’est parfaitement indifférent. Et il conduisit madame Majoré au fond de la salle, à droite, dans un angle qui se trouvait libre et qui lui semblait propice à ses desseins.
— C’est très bien composé, dit la grosse femme, mais on ne sait pas ce qui peut arriver. Nous allons mettre mes filles entre nous deux, mon cher monsieur. Comme ça, je serai aussi tranquille que si M. Majoré était là.
— Et vous aurez raison de l’être, s’écria le capitaine ; mais vous pouvez avoir confiance en mon ami Darcy comme en moi-même, et je réclame contre un arrangement qui m’empêcherait de causer avec vous. Je demande que ces demoiselles se placent au milieu, Darcy à côté de mademoiselle Ismérie, mademoiselle Paméla entre vous et sa sœur, et votre serviteur en face de vous, chère madame.
— Comment donc ! mais je serai très flattée de vous avoir pour vis-à-vis. Et puis, ajouta l’ouvreuse en se penchant à l’oreille de Nointel, j’ai tant de choses à vous dire… des choses que mes filles n’ont pas besoin d’entendre et qui feraient peut-être de la peine à M. Darcy. Quand on a connu une personne comme il a connu madame d’Orcival…
— C’est juste. Nous ferons des apartés. Maintenant, voulez-vous me permettre de commander le souper ? Mesdemoiselles, vous en rapportez-vous à moi ?
— Oui, pourvu qu’il y ait des truffes, dit Ismérie.
— Et des écrevisses bordelaises, reprit timidement la petite sœur.
— Il y en aura. Il y a de tout ici. Fais placer ces dames, mon cher Darcy. Je vais conférer avec qui de droit sur le menu.
Nointel avait hanté jadis le café Américain ; il y jouissait encore d’une notoriété suffisante, et il voulait prendre ses précautions contre les voisinages incommodes qui pourraient survenir. L’intelligent maître de la maison avait jugé la situation d’un coup d’œil, et il comprit parfaitement la recommandation du capitaine qui le pria de réserver, autant que faire se pourrait, à des soupeurs inconnus, les tables les plus rapprochées de celle où trônait déjà madame Majoré. Pour le moment, elles étaient libres, et on pouvait parler sans crainte d’être entendu.
La personne de Darcy constituait le côté faible des dispositions prises par Nointel. Darcy aurait dû s’occuper de mademoiselle Ismérie et même de mademoiselle Paméla, pendant que son ami accaparerait leur mère et tâcherait d’en extraire des renseignements utiles. Et Darcy ne paraissait pas du tout disposé à faire causer ces jeunes personnes. Heureusement, elles étaient bavardes comme deux perruches, et elles ne se gênèrent pas pour le harceler de questions, tout en épluchant des crevettes et en sirotant du vin de Xérès.
— Dites donc, est-ce que c’est des diamants vrais que ce monsieur là-bas porte en boutons de gilet ? lui demandait Paméla. Je ne voudrais pas de lui, quand il me les donnerait, ses boutons. Il ressemble à l’orang-outang du Jardin des Plantes.
Et Ismérie lui disait :
— C’est une Espagnole, n’est-ce pas ? la dame avec qui vous étiez dans l’avant-scène. Elle en avait une toilette ! On se damnerait pour en avoir une comme ça. On dit qu’elle a six cent mille francs de rente. Combien ça fait-il à manger par jour, six cent mille francs de rente ?
Et Darcy était obligé de leur répondre.
Le capitaine, qui l’encourageait du regard, saisit le joint pour attaquer madame Majoré. Elle n’aimait pas les crevettes, mais elle adorait le vin d’Espagne, et elle en était déjà à son troisième verre de xérès, quand Nointel lui dit, entre haut et bas :
— Vous devez avoir besoin de vous refaire après vos émotions de l’autre nuit.
— Ne m’en parlez pas, répondit la dame sur le même ton, je devrais être dans mon lit ; mais je ne peux rien refuser à mes amis, et vous aviez si bonne envie de savoir le fin mot de l’affaire que j’ai pris mon courage à deux mains.
— Je vous en sais un gré infini, ma chère madame Majoré. Alors, vous le savez, le fin mot.
— Oh ! pour ça, oui. Je peux bien me vanter que, si on avait voulu m’écouter, on n’aurait pas fait la bêtise d’arrêter cette demoiselle La Grenelle… La Bretelle… Je vous demande un peu si ça a du bon sens… une artiste… pas de la danse, c’est vrai… mais n’importe.
— Vous croyez donc que ce n’est pas elle ?
— Je crois qu’elle est innocente comme l’enfant qui vient de naître. Ce n’est pas un coup de femme, ça, monsieur Nointel. C’est un coup d’homme, et je connais le gredin qui l’a fait. Je l’ai vu. Je lui ai parlé.
— Prenez donc garde, monsieur Darcy, s’écria la grande Ismérie. Vous versez du vin sur ma robe.
— Je vous en achèterai une autre, mademoiselle, dit Gaston sans regarder sa voisine.
Madame Majoré n’avait pas parlé assez bas, et il venait de l’entendre affirmer que Julia avait été tuée par un homme.
— Vous me plongez dans la stupéfaction, chère madame, dit le capitaine. D’après ce qu’on m’a raconté, il n’y a pas d’homme dans l’affaire. C’est bien une femme qui est entrée dans la loge.
— Oui ; qu’est-ce que ça prouve ?
— Et, à côté du numéro 27, il n’y avait que deux messieurs que je connais.
— Je les connais aussi. Le général Simancas et le docteur Saint-Galmier. Deux abonnés. Des gens très comme il faut.
— Alors, je n’y comprends plus rien, ma bonne madame Majoré. Ayez donc l’obligeance de m’expliquer…
— Voilà, mon capitaine. Figurez-vous que sur le coup de minuit un quart, madame d’Orcival est arrivée en domino noir et blanc… drôle d’idée tout de même… ça ne lui a pas porté bonheur… je savais que c’était elle, mais j’ai fait celle qui ne la connaissait pas… pour lors donc, elle commence par me donner deux louis, et elle me dit : J’attends des dames. Vous ne laisserez entrer qu’elles. Pas de messieurs, vous entendez. Si vous exécutez bien la consigne, vous aurez encore trois louis… ça fera cinq.
— Elle a dit : des dames ? demanda vivement Nointel.
— Des dames ou des dominos, je ne me rappelle plus. Ça ne fait rien à la chose.
— Elle n’a pas dit : une dame ?
— Non, pour sûr. Et, d’ailleurs, à mon idée, il en est venu deux. Une qui avait un masque et un domino loués au décrochez-moi ça. Je m’y connais. L’autre qui était tout encapuchonnée de dentelles. À moins que ça ne soit la même qui ait été changer de costume ; mais ça n’est pas probable. Du reste, elles n’ont fait qu’aller et venir. J’ai ouvert trois ou quatre fois.
— Elles vous ont parlé ?
— Oh ! à peine. Deux mots tout bas : Madame, voulez-vous m’ouvrir. On m’attend. Ce nigaud de juge m’a demandé si je reconnaîtrais la voix. Ma foi, je lui ai dit que non. Allons ! bon, je l’appelle nigaud, et M. Darcy qui est son parent ! Heureusement qu’il ne m’entend pas. Il écoute cette bavarde d’Ismérie qui lui explique la variation qu’elle va danser dans le ballet qu’on monte chez nous.
Darcy entendait fort bien, et sa figure s’éclairait à vue d’œil.
— Tiens ! s’écria la petite Paméla, des femmes costumées. D’où donc viennent-elles ? Ah ! c’est vrai. Il y a bal masqué à l’Élysée-Montmartre, tous les dimanches.
— Mesdemoiselles, dit le capitaine, voici la première entrée des truffes. Perdreaux truffés, sauce Périgueux. Et vous en aurez d’autres sous la serviette.
— Oh ! sous la serviette ! comme des pommes de terre en robe de chambre… c’est mon rêve.
— Dites donc, m’sieu Nointel, est-ce que c’est vrai que du temps du Prophète, on ne connaissait pas les truffes ? demanda la grande Ismérie.
— Au contraire, mademoiselle. Les anabaptistes en faisaient une consommation effroyable. Un verre de pontet-canet, madame Majoré.
— Ça n’est pas de refus, mon cher monsieur. Le vin ne fait de tort qu’au médecin. Où en étais-je ? Ah ! je vous contais que je n’ai pas fait grande attention aux femmes, et que je ne pourrais pas dire si elles étaient blondes ou brunes… avec ça qu’on ne voyait pas seulement une de leurs mèches. Mais il n’est pas question d’elles. La dernière venait de filer, et madame d’Orcival ne bougeait toujours pas. Moi, je pensais : ça s’est bien passé. J’aurai mes cinq louis, et j’achèterai des bottines à mes filles. Voilà qu’il m’arrive un individu… bien mis, c’est vrai… des gants frais, du beau linge… et il me demande de lui ouvrir le 27… comme ça, de but en blanc. Ça m’est défendu, que je lui réponds ; la personne veut être seule. Alors, il m’offre quarante francs pour le laisser entrer. Naturellement, je refuse. J’y aurais perdu… quoique, si j’avais su… et encore, non, je n’aurais pas voulu de son argent, à ce monstre-là… Ah ! diable, voilà des voisins qui nous arrivent. Ça va être gênant pour vous finir l’histoire.
— Bah ! deux Américains, dit Nointel, après avoir examiné les deux soupeurs qui venaient de s’asseoir à côté de lui. Et ils sont gris comme deux Polonais. Allez toujours, madame Majoré.
— C’est vrai qu’ils ont leur plein. Et puis ces gens-là n’entendent pas le français. Ismérie, tu bois trop de vin blanc, ma fille, et ça ne te réussit pas, le vin blanc. Fais comme ta sœur qui s’est mise au bordeaux. Surveillez-les, je vous prie, monsieur Darcy. Elles ont répétition demain, et, si elles la manquaient, on les mettrait à l’amende. Ils sont si chiens, les régisseurs !
— Ne craignez rien, madame Majoré, ces demoiselles sont très sages, répondit Darcy qui s’occupait beaucoup plus de la mère que des filles. Il suivait son récit sans avoir l’air de l’écouter, et il l’aurait volontiers embrassée.
— Et qu’est-ce qu’il a fait, l’homme aux quarante francs, quand vous avez refusé de lui ouvrir ? demanda Nointel.
— Vous allez voir. Le général et le docteur venaient de sortir du 29. Il m’a dit qu’il était de leurs amis, qu’il avait loué la loge avec eux. Hein ! faut-il qu’il ait du vice ! Et il m’a demandé de lui ouvrir le 29. Moi, comme une bête, je lui ai ouvert, et il est entré. Maintenant, vous savez le reste… ou vous le devinez.
— Je ne devine rien du tout.
— Comment ! vous ne devinez pas que ce scélérat…
— Maman ! maman ! s’écria Paméla. Caroline Roquillon en page ! regarde donc. Elle vient de l’Élysée, pour sûr. Elle est avec une femme en laitière et trois messieurs.
— Jolie société. Où a-t-elle volé ce travesti-là ? Au magasin, parbleu ! Elle a des manigances avec les costumiers. Je le dirai à M. Halanzier, grommela madame Majoré.
— Dis donc, reprit Ismérie, les voilà qui vont se mettre à côté de nous. Ah ! mon Dieu, mais ce grand qui est avec elle, c’est Paul Guimbal, le jeune premier du Théâtre-Montmartre.
— V’là le restant de nos écus, c’est le cas de le dire. Ne vous avisez pas de lui parler, à cette drôlesse… ni de regarder son cabotin… ou je vous emmène coucher, et vous n’aurez pas d’écrevisses.
— Eh bien, madame Majoré, reprit le capitaine, nous disions donc que ce scélérat…
— Eh bien, monsieur Nointel, il s’est installé dans le 29 aussi tranquillement que s’il y avait payé sa place, le gueux. Qu’est-ce qu’il y a fait ? Je n’en sais rien, vu que j’étais à mon service et que je n’ai pas bougé du couloir. On m’a conté qu’il avait enjambé la séparation, et qu’il était entré dans le 27, au vu de toute la salle. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’un quart d’heure, vingt minutes après, il a ouvert la porte en criant : À l’assassin ! J’ai accouru… vous pensez ! et j’ai vu la pauvre dame couchée sur la banquette du petit salon… le couteau était encore enfoncé dans sa gorge… et du sang, fallait voir. On aurait dit qu’elle avait renversé un pot de raisiné sur son domino blanc. Et il en avait encore après les mains, le brigand !
— Pardon, madame Majoré, mais j’ai entendu parler de ce que vous racontez là. Il est très connu à Paris, ce monsieur, et rien ne prouve que ce soit lui qui…
— Puisque je vous dis que ses mains étaient pleines de sang. Tenez ! il me rappelait Frédérick Lemaître dans le dernier acte de Trente Ans de la vie d’un joueur… vous savez… quand Frédérick voulait embrasser sa petite fille et qu’elle lui disait… mais non, vous ne savez pas… vous êtes trop jeune pour avoir vu ça… un drame comme on n’en fait plus, monsieur Nointel.
— Un drame superbe, madame Majoré. Mais, quand à votre monsieur du 29, je le connais et…
— Eh bien, si vous le connaissez, vous avez remarqué sa figure… une figure qu’on n’aimerait pas rencontrer au coin d’un bois.
— Ma foi ! je l’ai souvent rencontrée sur le pavé de Paris, et je suis obligé de déclarer qu’elle ne m’a pas parue effrayante. D’ailleurs, il me semble que personne n’a songé à l’accuser.
— Tout le monde, au contraire, et moi la première. Le commissaire du théâtre l’a arrêté. On l’a conduit au violon. Là, il paraît qu’il les a entortillés si bien qu’on l’a lâché… parce qu’il était bien mis, parce que c’est un gommeux… tous ces gens de la police sont pour les riches. C’est dégoûtant. Tenez ! M. Majoré me le disait encore hier : l’égalité n’est qu’un vain mot.
La figure du capitaine s’allongeait à vue d’œil. Rêver la découverte du grand secret, et aboutir à entendre une accusation insensée contre l’inoffensif Lolif, c’était dur, et d’autres que Nointel auraient renoncé à tirer quoi que ce soit de cette stupide ouvreuse. Mais il n’était pas homme à se décourager pour si peu.
Darcy faisait moins bonne contenance que son ami. Il n’avait pas perdu un mot de l’explication, car, pour mieux entendre, il s’était accoudé sur la table, sans se soucier de surveiller la fringante Ismérie, qui profitait de la position pour échanger, derrière le dos de son voisin, des signes variés avec le jeune premier du Théâtre-Montmartre.
— Cette femme est folle, pensait-il. Nous ne saurons rien par elle. Et Nointel est encore plus fou de m’avoir entraîné ici. S’il persiste à rester, je vais partir.
— Ma foi ! madame, reprit le capitaine, vous seule avez vu clair, et je commence à croire que nos magistrats ne sont pas forts. Comment ont-ils pu mettre en liberté un individu qui avait les mains ensanglantées ? Il aura dit probablement que ses mains avaient touché le corps de madame d’Orcival, mais c’est une mauvaise raison. Pourtant, j’entrevois d’autres objections. Le poignard qui a servi au meurtre est japonais ; il a la forme d’un éventail. Les hommes ne portent pas d’éventail. Si ce coquin en avait eu un, vous l’auriez remarqué, quand il s’est présenté pour entrer.
— Mais, non. Il l’avait dans sa poche, le lâche. C’est ce que je lui ai dit devant le juge d’instruction… car je l’ai revu aujourd’hui, le misérable… ils m’ont… comment appellent-ils ça… frontée… non… confrontée avec lui. Et j’ai manqué de me trouver mal.
— Je conçois cela ; seulement… dites-moi… qu’est-ce qu’il a raconté pour se défendre ?
— Qu’il n’en voulait pas à madame d’Orcival, qu’il la connaissait à peine, et qu’il n’avait pas d’intérêt à se débarrasser d’elle, qu’il avait vingt-cinq mille francs de rente ; que personne n’avait jamais rien eu à dire contre lui… un tas de bêtises, quoi ? Et ce bonhomme de juge a avalé ça. Mais ça n’est pas fini, c’est moi qui vous le dis. Je les laisse bien s’enferrer, et quand je croirai qu’il est temps de parler, je leur en montrerai une, de preuve. Elle se voit, elle se pèse, celle-là.
Le capitaine était tout oreilles, car les propos de l’ouvreuse redevenaient instructifs ; mais elle s’arrêta au moment le plus intéressant.
— Ah ! je t’y prends, grande drogue, cria-t-elle à sa fille aînée. Tu viens d’envoyer un baiser à ce cabotin de malheur. Attends un peu.
— Mais non, maman, je vous assure ; j’ai mis ma main sur ma bouche, parce que j’avais envie de bâiller.
— Tu mens. C’est quand tu es dans la maison de ton père que tu bâilles. Ici, tu n’as pas sommeil, parce qu’il y a des truffes. Mais je n’entends pas que tu t’affiches devant cette Roquillon, et je vais mettre ordre à tes frasques. Allons, mesdemoiselles, allons faire dodo ; vous mangerez des écrevisses quand j’en pêcherai dans la Seine.
— Mais, maman, moi, je n’ai rien fait, dit en pleurnichant la petite Paméla.
Nointel vint au secours de cette innocente. Il avait ses raisons pour retenir madame Majoré, et il plaida si bien la cause de ces demoiselles, que leur mère se calma. Les écrevisses bordelaises furent pour quelque chose dans ce succès. On venait de les servir, et madame Majoré les aimait à la folie.
— Dites-moi, chère madame, reprit-il, nous parlions tout à l’heure d’éventails. Les femmes qui sont entrées en avaient, je suppose.
— Peut-être bien. C’est même probable. Mais je n’ai pas remarqué. Elles n’ont pas traîné dans le couloir, vous pensez. Elles avaient l’air d’être pressées.
— Et madame d’Orcival en avait un aussi, sans doute ?
— Oui, et un beau, avec des peintures. On l’a ramassé par terre, sur le tapis. Mais tout ça ne signifie rien, et la vraie preuve, c’est moi qui l’ai trouvée, ce soir, avant la représentation, en balayant la loge.
Le capitaine se reprit à espérer, et Darcy, qui ne se possédait plus, se leva tout doucement pour venir s’asseoir à côté de son ami ; manœuvre fâcheuse, car elle allait laisser le champ libre à mademoiselle Ismérie et à son galant de banlieue.
Madame Majoré n’y prit pas garde tout d’abord. Elle était trop occupée à se ménager un effet.
— Oui, disait-elle avec animation, j’ai dans ma poche de quoi le faire condamner à la guillotine, le bandit. Eh bien, savez-vous ce que le juge y aura gagné à me dire que mes inventions n’avaient pas le sens commun, et que je calomniais un honnête homme ? Il y gagnera que je resterai bouche close jusqu’au jour du jugement. Et quand la pauvre demoiselle qu’on accuse sera sur le banc, je demanderai à parler aux jurés, et il faudra bien qu’ils m’entendent. Et je leur montrerai ce que j’ai trouvé dans le sang ; oui, monsieur, dans le sang… et je leur dirai : Est-ce que c’est à elle, ça ? Est-ce qu’une jeune fille a jamais porté des boutons de manchettes pareils à celui-ci ? ça fera un coup de théâtre. On parlera de moi dans les journaux… et dans cette affaire-là, mes filles auront peut-être de l’augmentation… Pensez donc que mon Ismérie ne touche que cent cinquante pauvres francs par mois… c’est même pour ça qu’elle est si maigre… pensez donc que Paméla…
— C’est une injustice. Mais ce bouton de manchettes… qui vous fait croire qu’il appartient…
— À un homme ? Pardi ! ça crève les yeux. Il est large comme un bouton de livrée… et lourd, il faut voir… Au clou, on prêterait au moins cinquante francs dessus.
— Mais, madame, s’écria Darcy, votre devoir est de le remettre sur-le-champ au juge d’instruction.
— Ah ! mais non ! ah ! mais non ! Je veux le faire aller, moi, ce beau juge. Et j’espère bien que vous n’irez pas lui raconter ce que je vous confie là. D’abord, si on m’ostinait pour avoir l’objet, je le jetterais dans la Seine et je dirais que je l’ai perdu. Je tiens à mon effet en cour d’assises.
— Vous oubliez, madame, qu’une innocente souffre, qu’elle est en prison, et qu’il dépend de vous de l’en faire sortir.
— Comme vous me dites ça, monsieur Darcy ! Vous vous y intéressez donc, à cette demoiselle La Bernelle ? Eh bien, tenez. J’ai du cœur, moi, et, pour vous faire plaisir, je porterai le bouton à votre magistrat. Oui. Je le porterai… dès que je saurai une chose…
— Quoi donc ? demanda vivement Nointel.
— Dès que je saurai le petit nom du gredin qui est entré dans la loge.
— Son petit nom ?
— Oui, il y a une lettre gravée sur le bouton de manchette.
— Une initiale ! s’écria Darcy. Laquelle ?
— Si c’est l’initiale de ce monsieur, dit tranquillement le capitaine, ce doit être un L. Il s’appelle Lolif.
— Je n’en ignore pas, riposta l’ouvreuse ; mais c’est justement ce qui me chiffonne, et pourquoi je voudrais savoir son petit nom.
— La lettre n’est donc pas un L ?
— Non. Il doit y avoir un L sur l’autre bouton, celui qui est resté à l’autre manchette. Ça se porte beaucoup, deux lettres. À preuve que, l’autre jour, à la répétition du nouveau ballet, le comte de Lambézelec prenait le menton à Paméla. Je ne dis rien quand il lui prend le menton, vu qu’il n’est pas dangereux. Il a soixante ans et beaucoup de mois de nourrice avec. Seulement, je regardais ses mains parce que, vous savez, le menton, passe, mais… bref, il y avait un L sur un de ses boutons et un R sur l’autre, et une couronne de comte sur les deux. Je ne me gêne pas avec lui. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a dit que son nom de baptême était Roger. Vous voyez bien que c’est la mode, car il la suit de près, ce vieux-là.
— Et ça fait que maintenant je me dis : Faut que je sache si ce Lolif est Pierre, Paul, Jacques, ou Philippe, ou Thomas, ou Polycarpe.
— C’est déjà un grand point que l’initiale ne soit pas un L, murmura Darcy qui ne pensait qu’à mademoiselle Lestérel.
— Oh ! pour être un L, non, ça n’est pas un L.
— Eh bien, ma chère madame Majoré, reprit le capitaine, je suis en mesure de vous renseigner, car je connais M. Lolif.
— Bon ! alors vous allez me dire…
— Ce soir, rien. Je ne me suis jamais inquiété de son prénom, car ce personnage m’intéresse fort peu. Mais il est de mon cercle, et rien ne m’empêche de lui demander comment les femmes l’appellent dans l’intimité.
— Vous m’apprendrez ça demain, au théâtre. Et après, je ne ferai pas languir M. Darcy ; mais avant… je ne veux pas me risquer, parce que si la lettre ne se rapportait pas au petit nom de ce gueux-là, le juge se moquerait encore de moi. C’est bien assez d’une fois.
— Et la démarche pourrait produire tout le contraire de ce que nous espérons, ajouta le prudent capitaine. J’approuve votre sagesse, madame Majoré, et je vous promets que, dès demain, vous aurez les renseignements que vous désirez. En attendant, il me semble que rien ne s’oppose à ce que vous nous appreniez, à Darcy et à moi, quelle est la lettre accusatrice.
— Oh ! rien du tout. C’est un…
Il était écrit que les angoisses de Gaston ne prendraient pas fin. Madame Majoré, au lieu d’achever, se leva, passa impétueusement entre la table où elle était assise et celle où deux citoyens de la libre Amérique consolidaient leur ivresse avec du whiskey, tourna autour de Nointel et de son ami, et vint s’abattre comme une trombe sur la banquette où Darcy était assis tout à l’heure.
Son œil de mère venait de surprendre tout à coup les manœuvres sournoises auxquelles Ismérie et le comédien se livraient pour se rapprocher, depuis qu’ils n’étaient plus séparés par un obstacle vivant.
Les mains surtout avaient fait du chemin, grâce à des poses penchées qu’avaient prises peu à peu la Chloé de l’Opéra et le Daphnis de Montmartre ; elles allaient se rencontrer, et le jeune premier tenait entre le pouce et l’index un billet microscopique.
Le message clandestin n’arriva point à son adresse, et peu s’en fallut que la vigilante et alerte Majoré ne le confisquât.
— À bas les pattes ! cria-t-elle. Qu’est-ce que c’est que ce genre-là ? Des correspondances à mon nez et à ma barbe ! Vous me prenez donc pour un portant de coulisse. Heureusement que j’y vois encore sans lunettes. Vous, mademoiselle, poussez-vous du côté de Paméla, et rappelez-vous que tout à l’heure, à la maison, vous aurez affaire à moi.
» Et toi, mon petit, ajouta la matrone en se tournant vers M. Paul, je te conseille de te tenir tranquille. Je n’ai pas élevé ma fille pour te la jeter à la tête, entends-tu, Buridan d’occasion ? Quand il lui plaira d’aller devant M. le maire, elle en trouvera de plus huppés que toi, pour l’y mener. Et elle ne cascadera pas pour tes beaux yeux. D’abord, qu’est-ce que tu fais ici avec tes deux cents francs par mois et tes cent sous de feux ? Est-ce que c’est un endroit pour les pannés de ton espèce ? Va donc apprendre tes rôles, mon bonhomme. Tu repasseras quand tu auras remplacé M. Mélingue à la Porte Saint-Martin.
Le malheureux jeune premier courbait la tête sous cette avalanche d’objurgations et n’osait pas souffler mot. Peut-être craignait-il, en ripostant, d’attirer une correction manuelle et immédiate à la grande Ismérie.
Enhardie par son costume de page, Caroline Roquillon essaya bien d’entamer un dialogue dans la langue de madame Angot ; mais, pour lui fermer la bouche, l’ouvreuse n’eut qu’à l’apostropher en ces termes cinglants :
— Tais-toi, rat de magasin ; tu devrais au moins les faire garnir au mollet, les maillots que tu voles au costumier… ils sèchent sur des queues de billard.
La laitière intimidée ne vint point au secours du page, et les chevaliers de ces demoiselles comprirent qu’ils n’auraient pas beau jeu contre madame Majoré. L’un d’eux appela le garçon pour faire transporter à l’autre bout de la salle le consommé aux œufs pochés et le poulet froid qu’on venait de leur servir, et le quatuor déguerpit sans tambours ni trompettes.
Madame Majoré resta maîtresse du champ de bataille. Elle triomphait, elle exultait. Ismérie faisait la moue, et Paméla riait sous cape. Le capitaine avait envie de rire aussi, mais il se retenait par égard pour son ami, qui ne goûtait pas du tout le côté comique de la situation. Le pauvre Darcy souffrait de se donner ainsi en spectacle aux gens qui soupaient dans les environs, et il se serait sauvé volontiers. Mais il était cloué à sa place par le poignant désir de savoir ce qu’il y avait sur le bouton de manchette ramassé par l’ouvreuse.
— Vous avez été superbe, madame Majoré, dit Nointel, et je vous jure que mademoiselle votre fille n’a rien à se reprocher. Elle ne peut pas empêcher ce jeune homme de la trouver jolie.
— Oh ! j’ai vu ce que j’ai vu, et si ce cabotin de malheur recommence jamais ses manèges, M. Majoré lui touchera deux mots… je ne vous dis que ça. En voilà assez là-dessus. Excusez-moi de m’être emportée devant le monde. Ç’a été plus fort que moi.
— Nous vous excusons, chère madame, et l’opinion du monde qui nous entoure doit vous être indifférente. Voulez-vous que nous revenions à l’intéressant récit que vous nous faisiez tout à l’heure ?
— De tout mon cœur, capitaine. Un verre de champagne, sans vous commander. Ils réussissent les écrevisses ici, mais leur sauce vous pèle la langue. Qu’est-ce que je vous disais donc quand cet olibrius s’est émancipé ?
— Vous alliez nous dire à quelle initiale est marqué le fameux bouton…
— Il est marqué d’un B, mon cher monsieur, et si ce vilain oiseau s’appelle de son petit nom Bertrand, ou Benoît, j’irai demain matin porter le bijou chez le juge d’instruction, car je serai sûre que c’est lui qui a fait le coup.
— Un B, murmura Darcy qui avait pâli.
Le prénom de mademoiselle Lestérel commençait par un B. La découverte de l’ouvreuse se retournait contre la pauvre accusée.
— Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir ; mais je suis d’avis que vous ne vous pressiez pas d’aller trouver le juge, dit vivement Nointel, qui apercevait le danger.
— Me presser ! Ah ! ma foi non. Si je m’écoutais, je garderais l’objet pour la cour d’assises, et si je vais au Palais de justice, ça sera bien pour vous faire plaisir.
— Il sera toujours temps d’y aller. Vous l’avez sur vous, le bouton ?
— Dans mon porte-monnaie. Voulez-vous le voir ?
— Très volontiers. C’est une pièce curieuse.
La dame fouilla dans sa poche et en tira une énorme bourse de cuir, gonflée par le produit des petits bancs. Elle y puisa, parmi les monnaies blanches et les gros sous, un bijou qu’elle posa sur la nappe.
— Tiens ! c’est gentil, ça, cria Ismérie. Tu devrais me le donner pour m’en faire un médaillon.
— Bête ! il y a un B dessus, dit la petite sœur.
— Eh ben, après ? J’en serai quitte pour dire aux messieurs que je m’appelle Berthe.
Darcy sentit son cœur se serrer.
— Voulez-vous bien vous taire ! riposta madame Majoré. Apprenez, mesdemoiselles, que votre mère n’est pas une malhonnête. Le soir de la reprise d’Hamlet, j’ai trouvé une broche en diamants dans le 25, et je l’ai portée à l’administration. Même que la pingre d’Anglaise à qui elle appartenait m’a offert vingt francs de récompense, et que je n’en ai pas voulu. Vingt francs pour une broche qui en valait au moins six mille ! Si ça ne fait pas pitié !
Les deux amis n’écoutaient pas, on peut le croire, les protestations de probité et les doléances de l’ouvreuse. Nointel tenait la pièce à conviction et l’examinait avec soin.
C’était un bouton en or massif, plus large et plus épais qu’il n’est d’usage d’en porter. L’initiale se détachait en relief, un relief très accusé. C’était bien un B, de forme gothique. Le bijou n’avait pas le brillant des bijoux neufs et devait avoir été exécuté sur commande, car le modèle n’était pas de ceux qu’on voit habituellement à l’étalage des bijoutiers.
— Cela ne peut appartenir qu’à un homme, s’écria Darcy qui se reprenait à espérer.
— Le fait est que c’est un peu gros pour une femme, dit le capitaine. Cependant, il y a des femmes qui ne font rien comme les autres.
— J’en connais une, et celle-là justement…
— Ce qu’il y a de sûr, interrompit Nointel, c’est que le ou la propriétaire de ce bouton ne regarde pas à la dépense. La paire doit valoir une douzaine de louis.
— C’est bien ce que je disais, appuya madame Majoré. Et quand je pense qu’un homme qui a de quoi se payer des brimborions de douze louis assassine, ni plus ni moins qu’un forçat libéré ! Oh ! les riches ! les classes dirigeantes, comme les appelle M. Majoré. À propos de mon pauvre Alfred, quelle heure avez-vous donc, messieurs ? Je voudrais pourtant être à la maison quand il rentrera.
— Pas encore deux heures, chère madame. Oh ! vous avez le temps. Mais, Dieu me pardonne, je crois qu’il y a du sang sur cet or.
— Parbleu ! ça se comprend. C’est le bouton de la manche droite… la main qui tenait le couteau… elle en était couverte, je l’ai bien vu quand le brigand qui a fait le coup est sorti de la loge, et si le commissaire y avait regardé de plus près, il se serait aperçu que le bouton avait été arraché… c’est la pauvre madame d’Orcival qui l’a arraché en se défendant.
— Cela me paraît très probable, dit le capitaine après réflexion, et ce bijou aura dans cette affaire une importance capitale. Je commence à croire que vous avez raison de vouloir le garder. Si vous le portiez au juge, il serait capable d’embrouiller encore l’affaire. Qui sait si le petit nom de cette demoiselle qu’on a arrêtée ne commence pas par un B ? Lesurques a été exécuté pour moins que ça.
— C’est vrai. J’ai vu le Courrier de Lyon… avec Paulin Ménier. En voilà un qui a du talent !
— Savez-vous ce que je ferais à votre place, chère madame ? Ma foi ! je ferais tout bonnement une enquête. J’irais chez tous les bijoutiers de Paris, et je leur demanderais s’ils connaissent l’objet. Vous finiriez bien par trouver celui qui l’a vendu. Et voilà ce qui vous poserait si vous arriviez un beau matin chez le juge pour lui nommer le coupable. Les journaux parleraient de vous.
— Oui, oui… et Alfred serait fier de son épouse. Malheureusement, ça ne se peut pas. J’ai mes filles à surveiller, mon cher monsieur, et je suis mère avant tout. Ah ! si quelqu’un voulait se charger de courir les boutiques pour moi…
— Mon Dieu ! madame Majoré, s’il vous plaisait de me confier cette mission, je l’accepterais pour vous êtes agréable.
— Je le crois bien que ça me plairait, mais j’ai peur d’être indiscrète.
— Pourquoi donc ? Je n’ai rien à faire depuis que j’ai donné ma démission. Je serai charmé de rendre service à vous, et à mon ami Darcy, qui donnerait gros pour que le meurtre de madame d’Orcival ne reste pas impuni.
— Oh bien, alors, gardez le bijou, mon capitaine. Je m’en rapporte à vous pour en tirer parti… et pour empêcher que je sois compromise, si on venait à savoir…
— Ne craignez rien, madame Majoré ; quand le moment sera venu, Darcy racontera tout au juge, qui est son parent. Il lui dira comment les choses se sont passées, et je vous réponds que le juge vous félicitera. En attendant, vous me permettrez d’offrir à chacune de vos filles un joli médaillon, en souvenir de l’aimable soirée qu’elles nous ont fait passer.
— À la bonne heure ! vous êtes gentil, vous ! dit Ismérie.
— C’est Zélie Crochet qui va rager ! reprit Paméla en battant des mains.
— Vous les gâtez, mon capitaine, s’écria la mère. Mais j’accepte… à condition que vous permettrez à M. Majoré de vous écrire pour vous remercier. Vous verrez comme il tourne une lettre. Il a une manière de dire les choses… un tact.
— Je serai très flatté, chère madame. Ainsi, c’est convenu. Vous me confiez le bouton. Je vous en rendrai bon compte, et j’espère que vous aurez la gloire de sauver une innocente. Maintenant, si vous le voulez bien, nous allons parler d’autre chose. Ces demoiselles ne doivent pas nous trouver aimables, et il est temps que nous nous occupions d’elles.
Ces demoiselles ne demandaient pas mieux que de jacasser, car elles n’avaient plus faim, et les conversations sur le crime de l’Opéra ne les amusaient pas du tout. Nointel, qui en était venu à ses fins avec la mère, se mit à l’œuvre pour récréer les filles, et il s’y prit si bien que le souper s’acheva le plus gaiement du monde. Darcy lui-même ne fit pas trop mauvaise figure à cette fête forcée. Depuis l’incident du bouton de manchette, il était partagé entre la crainte et l’espérance, mais il avait foi en son ami, et il se reprochait de ne pas l’avoir assez secondé.
La famille Majoré mit à sec deux bouteilles de rœderer, carte blanche, et un flacon de crème de cacao de madame Amphoux. Mais à trois heures, l’ouvreuse déclara qu’elle voulait partir pour ne pas s’exposer aux reproches de son époux, et le capitaine n’insista pas trop pour la retenir.
Le jeune premier du Théâtre-Montmartre et sa jolie société avaient quitté le restaurant, et aucune figure connue des deux amis ne s’y était montrée.
À trois heures un quart, après les politesses d’usage, madame Majoré montait en voiture avec ses deux filles. Nointel lui proposa de la reconduire ; mais elle refusa, sous prétexte qu’elle pourrait rencontrer à la porte de son domicile M. Majoré, rentrant au logis après l’agape fraternelle.
— Maintenant, mon cher, dit le capitaine à Darcy, quand ils se retrouvèrent seuls sur le boulevard, nous allons nous séparer. Tu dois avoir envie d’aller te coucher, et je n’ai plus besoin de toi.
— Où vas-tu donc ? demanda Gaston un peu étonné.
— Au cercle, et peut-être ailleurs. Je vais à la recherche de l’autre bouton de manchette. Il me faut la paire. Bonsoir. Tu me gênerais. Je serai chez toi demain avant midi.
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