‹ Le crime de l'Opéra Tome IChapitre 9 sur 10 · Chapitre 9

Chapitre 9

L’appartement de Nointel était élégant et commode, mais celui de Darcy le distançait de plusieurs longueurs. Darcy avait autant d’expérience et beaucoup plus d’argent que le capitaine. Aussi était-il merveilleusement installé dans son rez-de-chaussée de la rue Montaigne. Il avait de l’air, de l’espace, et chaque pièce était parfaitement appropriée à sa destination. Pas un solécisme d’ameublement, pas une nuance qui détonnât, pas de faux luxe, rien de criard dans cet intérieur confortable. Il y avait assez d’objets d’arts et il n’y en avait pas trop. Darcy n’était pas tombé dans ce ridicule qui consiste à faire de son logis un musée ou une boutique de marchand d’antiquités. Peu de livres et peu de tableaux, mais ce peu était très bien choisi. Plus de curiosités rapportées par lui-même de ses voyages que de « bibelots » acquis à l’hôtel des ventes, au hasard des enchères. Pas de mièvreries, non plus. Il y a des appartements de garçon qui ont l’air d’avoir été arrangés pour héberger une femme galante, et on pourrait presque dire que les mobiliers ont un sexe. Le mobilier de Darcy était du sexe masculin.

Et Darcy se plaisait fort dans ce milieu harmonieux. Il possédait le sens artistique, et une faute de goût le choquait comme une faute de langage choque un puriste. Aussi, après des excursions forcées à travers des mondes où on sacrifie tout à l’effet, se réfugiait-il avec bonheur dans le nid vaste et charmant qu’il s’était arrangé. Sa liaison avec madame d’Orcival l’en avait un peu éloigné ; son amour pour mademoiselle Lestérel, un amour malheureux, l’y ramenait.

Avec quel empressement il y était rentré, après ce souper si adroitement offert à la respectable ouvreuse, ce souper dont il remportait des lueurs d’espérance et de poignantes inquiétudes. Il savait gré à Nointel de ne pas avoir exigé qu’il continuât à le suivre dans ses caravanes nocturnes, car, en vérité, il ne se sentait pas en état de le seconder efficacement, non qu’il eût moins d’ardeur ou moins d’intelligence que son ami, mais son bonheur, son avenir dépendaient de cette chasse aux renseignements, tandis que le capitaine était personnellement désintéressé dans la question.

Le lundi matin, Gaston l’attendait déjà avec impatience, cet entreprenant capitaine, quoi qu’il fût à peine dix heures. Il l’attendait en procédant à sa toilette dans un cabinet qui pouvait passer pour un modèle du genre. Ce cabinet était spacieux, haut de plafond et tout plein d’ingénieux agencements. De grandes glaces y recouvraient de grands placards qui avaient chacun leur usage. Il y avait l’armoire aux habits de soirée, l’armoire aux costumes du matin, l’armoire aux vêtements de cheval, une réserve pour les chaussures et une pour les objets de toilette qui, par leur dimension, ne pouvaient pas trouver place sur les tablettes de marbre blanc de l’immense lavabo à l’anglaise. À première vue, on devinait que cette création, car c’en était une, était le résultat d’une entente parfaite de la vie élégante, et, à la réflexion, on admirait l’ordre qui régnait dans ce lieu où s’habillait deux ou trois fois par jour le moins ordonné des viveurs.

Darcy venait de se chausser, et, à demi couché sur un divan en marocain havane, il fumait distraitement un cigare, lorsque Nointel entra, le chapeau sur la tête et le sourire aux lèvres.

— Mon cher, dit-il en se frottant les mains, je n’ai pas encore trouvé le grand peut-être, mais je n’ai pas perdu tout à fait mon temps depuis que je t’ai quitté à la porte de ce restaurant où on apprend tant de choses, et où on en voit de si drôles. Cette Majoré est grande comme le monde. Et le cabotin de Montmartre ! Et les rastacouères qui arrivent du Brésil avec des gilets à boutons de diamant !

Darcy ne riait pas du tout au souvenir de ces tableaux réjouissants, et Nointel eut pitié de ses anxiétés.

— Je comprends, reprit-il ; tu ne tiens pas à ce que je te rappelle les incidents d’une fête qui t’a médiocrement amusé. Tu as soif de découvertes. Eh bien, je t’en apporte au moins une. Croirais-tu que cette ouvreuse avait deviné juste, et que l’initiale du prénom de Lolif se trouve être précisément un B ?

Darcy fit un mouvement de surprise, et sa figure exprima en même temps une satisfaction très vive.

— Oui, mon cher, et tu ne t’imagines pas quel est ce joli prénom. Le brillant Lolif s’appelle Baptiste. Il s’en cache, et dans le demi-monde il se fait passer pour un Ernest, un Arthur, un Émile… tout, excepté Baptiste. Mais j’ai fini par lui arracher des aveux. Je parierais qu’il s’est dit que je saurais la vérité en la demandant à ton oncle qui a reçu sa déposition hier. Ça ne se passe pas chez le juge d’instruction comme chez ces dames. On ne lui donne pas un prénom de fantaisie.

— Alors il est très possible que le bouton lui appartienne.

— Malheureusement, non, ce n’est pas possible.

— Pourquoi ?

— D’abord parce que le tempérament de Lolif ne le porte pas aux actions violentes ; ensuite parce qu’il n’avait aucune raison pour assassiner Julia, et enfin parce que j’ai fait sur lui une expérience décisive.

— Décisive ?… décisive, à ton avis.

— Tu vas être de cet avis, si tu veux m’écouter. Je l’avais attiré dans un coin pour le faire causer. Personne ne nous voyait. Ils étaient tous à un baccarat où, entre parenthèses, cet animal de Prébord s’est enfilé, m’a-t-on dit, dans les grands prix. C’est bien fait. Ça lui apprendra à calomnier les innocentes, après les avoir persécutées. Ne t’impatiente pas, je reviens à notre sujet. J’étais seul avec mon Lolif, je n’avais pas à craindre qu’un indiscret vînt se fourrer en tiers dans notre conversation. J’ai donc, en fouillant dans ma poche pour y chercher ma boîte à cigarettes, ramené, comme par hasard, la pièce à conviction, et je la lui ai montrée, en lui racontant que je venais de la trouver sur le trottoir du boulevard.

— Eh bien ?

— Mon cher, non seulement il n’a pas donné la plus petite marque d’émotion, mais il s’est mis à m’expliquer longuement ce qu’il fallait faire pour déposer l’objet à la Préfecture de police.

— Que prouve cela ? qu’il se possède très bien et qu’il sait se tirer d’un mauvais pas. Tu conviendras que si le bouton lui appartenait, il ne serait pas assez sot pour le dire, car il doit savoir où il l’a perdu.

— En effet, si le bouton était à lui, il saurait parfaitement qu’il l’a perdu dans la loge de Julia, et lorsque je lui ai dit que je l’avais trouvé sur le boulevard, il aurait deviné tout de suite que je lui tendais un piège. Il se serait troublé, et il ne m’aurait pas engagé à porter ma trouvaille à la Préfecture. Du reste, je m’embarque là dans des raisonnements superflus. Tu n’as jamais pu croire sérieusement que Lolif a tué madame d’Orcival. C’est une idée qui s’est logée dans la cervelle de la Majoré. Il faut l’y laisser et ne pas perdre notre temps à suivre des pistes fausses.

— Soit, mais où est la vraie ?

— Le bouton nous aidera à la trouver. Nous le tenons, ce précieux objet. La mère d’Ismérie a bien voulu me le confier. Tu as pu constater que je sais manier les ouvreuses.

— Pourvu que ses filles n’aillent pas raconter l’histoire au foyer de la danse !

— Ce serait très fâcheux, car les abonnés la sauraient, et il s’en rencontrerait bien un pour la rapporter à ton oncle, qui pourrait trouver mauvais que j’empiète sur ses attributions de magistrat ; mais nous n’avons pas cela à craindre. Madame Majoré non plus n’a pas envie d’être compromise, et elle recommandera à ces demoiselles de se taire. Et puis, je leur ai promis à chacune un médaillon. Je les médaillerai dès ce soir au théâtre, je leur dirai qu’une indiscrétion de leur part ferait beaucoup de tort à leur respectable maman, et je te réponds qu’elles se tairont. J’irai, s’il le faut, jusqu’à leur promettre des boucles d’oreilles pour récompenser leur silence.

» Et, pour ce qui est du bouton, je te déclare que je découvrirai à qui il appartient.

— Comment t’y prendras-tu ?

— Il y a plus d’une façon de procéder. La plus simple serait de le montrer aux bijoutiers et de leur demander s’ils le reconnaissent pour l’avoir vendu ; mais elle a quelques inconvénients. Le premier de tous, c’est qu’il y a beaucoup de bijoutiers à Paris, et que l’enquête prolongée à laquelle je serais obligé de me livrer arriverait forcément à la connaissance de la police. M. Roger Darcy me ferait appeler, m’inviterait à m’abstenir, et me reprendrait ma pièce à conviction. D’ailleurs, l’objet a peut-être été acheté à l’étranger. Je ne puis pas faire le tour du monde en exhibant un bouton de manchette. Je conclus qu’il faut renoncer à ce genre de recherches. Le hasard seul pourrait les faire aboutir à un résultat, et ce serait folie que de compter sur le hasard. Je suis décidé à employer d’autres moyens, et je viens te les soumettre. Mais d’abord, une question : À quelle heure attends-tu la femme de chambre de Julia ?

— Elle m’a promis qu’elle viendrait ce matin… elle n’a pas précisé l’heure.

— Mais elle viendra certainement, car elle s’attend à recevoir de toi une récompense honnête pour le service qu’elle t’a rendu, et pour ceux qu’elle te rendra encore. Je la verrai donc, et c’est tout ce que je demande. Mon cher, je compte beaucoup sur cette fille pour débrouiller la situation, qui est celle-ci : nous tenons un objet dont la propriétaire a tué Julia, c’est hors de doute. Je dis la propriétaire, parce que j’écarte absolument l’hypothèse d’un meurtre commis par un homme. Excepté ce mouton de Lolif, il n’est entré que des femmes dans la loge.

— Ou des hommes déguisés en femmes.

— Tiens ! cette supposition-là ne m’était pas encore venue. On peut s’y arrêter un instant, mais elle ne résiste pas à un examen sérieux. Un domino masculin se trahit toujours par la taille, par la démarche, par la tournure. Madame Majoré ne s’y serait pas trompée. Je persiste à partir de cette idée que le coup a été fait par une main féminine. Il s’agit de savoir quelles femmes connaissait Julia, et parmi ces femmes, quelles sont celles dont le nom commence par un B… le nom ou le prénom… car on porte indifféremment sur un bijou l’initiale du nom de famille ou l’autre… Je crois même que les femmes portent plus volontiers l’autre… surtout les femmes mariées… le nom de baptême leur rappelle généralement des souvenirs agréables, tandis que le nom du mari… mais je me perds dans les détails. Personne n’est mieux en mesure que la femme de chambre de madame d’Orcival de nous renseigner sur les amies de sa maîtresse. Nous allons les passer en revue avec elle, et quand nous aurons trié sur le volet toutes celles qui sont marquées au B, je me livrerai à un petit travail d’investigation sur chacune de ces personnes. Depuis combien de temps la camériste en question est-elle au service de Julia ?

— Oh ! depuis plusieurs années. Je l’ai toujours vue chez Julia.

— Alors, il est probable que madame d’Orcival n’avait pas de secrets pour elle.

— Mariette sait beaucoup de choses. Cependant elle n’était pas avec sa maîtresse sur un pied de familiarité. Les cocottes racontent leurs affaires à leurs bonnes et leur demandent conseil. Mais Julia n’était pas une cocotte, c’était une femme galante dans l’acception la plus élevée du mot. Elle avait eu, dès son entrée dans le monde où elle vivait, une situation exceptionnelle, et elle tenait ses domestiques à distance.

— Oh ! je pense bien qu’elle ne jouait pas au loto avec eux ; mais chez Julia, comme chez toutes ses pareilles, après quelques semestres de bons et loyaux services, une femme de chambre adroite avait dû être promue au grade de confidente. Il y a le train-train des amants, le manège des entrées et des sorties, la correspondance intime à remettre et à recevoir. L’intervention de la soubrette est forcée. C’est pourquoi je parierais bien mille francs contre cinq louis que Mariette a été au courant de tous les incidents qui ont marqué la liaison de madame d’Orcival avec Golymine.

— C’est probable, mais cela ne nous importe guère, dit tristement Darcy.

— Cela nous importe beaucoup, car, à mon sens, c’est là qu’est le nœud de l’affaire, répliqua Nointel. En causant avec cette fille, je pousserai de vigoureuses reconnaissances du côté de la Pologne. Mais avant tout je lui demanderai la liste de toutes les amies et connaissances de Julia. En attendant, nous avons déjà deux femmes au B.

— Lesquelles ?

— Mais, d’abord… il y a mademoiselle Lestérel qui s’appelle Berthe. Ne te hérisse pas, je t’en prie. Je n’ai pas l’intention de t’affliger, tu le sais bien, et je suis obligé d’examiner froidement toutes les possibilités, même les plus invraisemblables. Or, puisque le prénom de mademoiselle Lestérel est Berthe, il est possible que le bouton appartienne à mademoiselle Lestérel. Ton oncle ne raisonnerait pas autrement, et c’est de peur de lui fournir un indice de plus que j’ai empêché la Majoré d’aller lui remettre l’objet.

— Mademoiselle Lestérel n’a pas de bijoux. Elle est trop pauvre pour en acheter.

— D’accord, mais sa pauvreté ne prouve rien. On a pu lui faire un cadeau. Son beau-frère lui en a bien fait un, et il a eu là une malencontreuse idée. Mais je me hâte d’ajouter que, selon moi, elle n’a jamais porté ni possédé ce bouton en or massif. Je l’ai examiné avec soin, et je suis sûr qu’il est de fabrication ancienne. C’est un bijou de famille et de famille riche. Il a dû être transmis par héritage. Or, si je ne me trompe, le père de mademoiselle Lestérel était pauvre et n’a rien laissé à ses filles.

— Absolument rien. C’est un argument à faire valoir.

— Je n’y manquerai pas, si, après avoir parachevé notre enquête, nous nous décidons à déposer entre les mains de qui de droit la pièce à conviction que nous conservons provisoirement. Mais ne penses-tu pas comme moi qu’il y a de par le monde une femme qui a fort bien pu attacher ses manchettes avec ce bouton… une femme dont le nom commence aussi par un B ?

— Madame de Barancos ! s’écria Darcy. Ce ne peut être qu’elle.

— Je ne suis pas si affirmatif que toi. Il me reste des doutes. Je me demande, par exemple, pourquoi le bijou n’est pas timbré d’une couronne de marquise. Elle les fourre partout, ses couronnes, cette noble Havanaise. Ce soir, elle en portait une en guise d’agrafe, diamants et rubis, une vraie constellation. Mais, enfin, elle a pu, une fois par hasard, se contenter d’une initiale.

— Et, d’ailleurs, quand on va commettre un crime, on ne se charge pas d’objets qui vous feraient reconnaître.

— C’est juste. N’oublions pas cependant que si la Barancos est entrée dans la loge de Julia, c’est sans doute que Julia lui avait donné rendez-vous au bal de l’Opéra. Elle n’avait donc pas besoin de garder l’incognito vis-à-vis de Julia. Mais, tout bien considéré, bien pesé, ma conclusion est que la coupable, c’est notre marquise. Seulement ne nous pressons pas. Attendons qu’elle se livre par une imprudence, et en attendant, renseignons-nous, tant que nous pourrons. Plus de lumière ! plus de lumière ! Il faut que ton oncle y voie clair. Ce ne sera pas une petite affaire que de l’amener à envoyer madame de Barancos là où il a envoyé mademoiselle Lestérel.

Aussi me tarde-t-il de causer avec cette femme de chambre. Je suis sûr que c’est elle qui va nous dire le dernier mot.

Quand on parle des soubrettes, il arrive qu’on voie leur museau. Au moment où Nointel achevait sa phrase, le valet de chambre vint annoncer que la camériste de madame d’Orcival était là.

On imagine bien que Darcy ne la fit pas attendre.

Mariette entra d’un pas discret dans le cabinet de toilette et parut un peu étonnée d’y trouver le capitaine, mais elle n’était pas fille à se déconcerter pour si peu. Elle portait le deuil de madame d’Orcival, un deuil plus élégant que sévère. Bien des bourgeoises auraient envié sa toilette de satin et velours frappé noir, robe et chapeau pareils. Elle était chaussée et gantée d’une façon irréprochable, à ce point que Nointel, qui ne l’avait jamais vue, se mit à l’examiner en connaisseur. On ne pouvait pas dire qu’elle fût jolie ; on ne pouvait pas dire non plus qu’elle fût laide. Ses cheveux étaient d’une nuance indécise, ses yeux d’une couleur intermédiaire, et sa figure n’avait pas d’âge. Un provincial aurait trouvé qu’elle avait l’air distingué ; un collégien en serait devenu amoureux. Mais Nointel connaissait cette variété de l’espèce féminine, une variété qu’on ne rencontre guère qu’à Paris et qui semble avoir été créée tout exprès pour le manège ordinaire de la galanterie. Mariette était née femme de chambre, comme Julie Berthier était née courtisane. Au vrai, elle était rousse et elle avait trente-quatre ans, peu de scrupules, beaucoup d’ambition, quelques vices, un caractère très souple et un esprit très délié.

Le capitaine sut lire tout cela sur sa figure, et il pensa aussitôt qu’on tirerait bon parti d’une personne si intelligente et si maniable. Seulement, il craignait que Darcy ne s’y prît mal dès le début, et il s’empressa d’entamer l’entretien.

— Assieds-toi, mon enfant, dit-il. Ici, tu n’es plus de service, et tu vaux bien que M. Darcy te fasse les honneurs d’un de ses fauteuils.

Et, devinant que son ami s’ébahissait de cette familiarité de langage, il ajouta en s’adressant à lui :

— Mon cher, quand on a été hussard, on tutoie toujours les femmes de chambre… et de préférence celles qui sont gentilles. Parions que Mariette trouve tout naturel que je lui dise : tu.

— Certainement, mon capitaine, répondit en souriant Mariette. D’ailleurs, ça se fait dans les comédies de Molière.

— Bon ! tu as de la littérature. Tant mieux ; ça t’aidera à comprendre la situation.

— Oh ! je la comprends, monsieur Nointel.

— Tiens ! tu me connais. Je ne suis pourtant jamais venu chez madame d’Orcival.

— Non ; mais vous alliez souvent autrefois chez une amie de madame… chez madame Rissler.

— C’est, ma foi, vrai ! J’avais oublié cette histoire ancienne. C’était… voyons… oui, c’était deux ans après la guerre. Depuis ce temps-là, j’ai changé mon fusil d’épaule… et, finalement, je me suis rangé. Comment va-t-elle, cette bonne Claudine ? Je la rencontre par-ci par-là, mais elle ne me salue plus.

— Madame Rissler va bien, mon capitaine. Elle a même beaucoup de chance. Elle est avec un Russe qu’elle a connu l’année dernière à l’Exposition. Et si elle avait un peu plus de conduite, elle serait aujourd’hui aussi riche que l’était madame.

— Oui, mais pas de conduite. Je m’en suis aperçu. Et aucune notion de la hiérarchie. Elle me préférait un fourrier de mon ancien régiment.

— Ça ne m’étonne pas ; elle a la toquade des militaires ; ça la perdra. Ah ! monsieur, cette pauvre madame ne donnait pas dans ces bêtises-là ; elle était sérieuse. M. Darcy le sait bien. Je peux lui jurer sur les cendres de ma mère que madame ne lui a pas fait de traits pendant tout le temps qu’il a été avec elle… Oh ! mais là, pas un seul.

— Je vous crois, Mariette, dit Gaston que les bavardages de Nointel impatientaient, et qui avait hâte d’aborder un sujet plus intéressant que les frasques d’une amie de Julia ; je vous crois d’autant mieux que je sais dans quels termes vous viviez avec madame d’Orcival. Vous étiez moins sa femme de chambre que sa confidente. Elle ne vous cachait rien.

— C’est vrai. Madame avait confiance en moi. Elle avait raison, car pour elle je me serais mise au feu, et pour un million je n’aurais pas dit ce qu’elle m’avait défendu de dire. Monsieur en a eu la preuve. Madame m’avait recommandé de ne pas dire qu’il était chez elle quand le comte s’est pendu. Et le commissaire a eu beau me tourner et me retourner, il n’en a rien su.

— Vous me rappelez que je suis votre obligé, ma chère Mariette ; il s’est passé tant d’événements depuis ce jour-là, que je n’ai pas eu le temps de faire pour vous ce que je me propose de faire ; mais je vais réparer ma négligence aujourd’hui même… après que nous aurons causé.

— Monsieur est trop bon… et j’espérais bien que monsieur ne m’abandonnerait pas après un malheur pareil… car c’est mon avenir que j’ai perdu en perdant madame… elle m’avait promis qu’elle me laisserait une rente ou une somme… à mon choix… j’aurais préféré le capital, parce que je ne tiens pas à rester au service… je voudrais m’établir. Mais madame n’a pas dû penser à faire son testament… c’est tout naturel… à son âge, elle ne prévoyait pas qu’elle allait mourir si vite… et de quelle mort !… ah ! la scélérate qui l’a assassinée n’aura pas volé l’échafaud.

— Et toi, fine mouche, pensa le capitaine, tu ne veux pas être volée en la dénonçant pour rien, et tu poses tes conditions. Si je ne m’en mêle pas, Darcy va s’enferrer.

— Comptez sur moi, Mariette, s’écria l’amoureux Gaston. Le service que vous m’avez rendu n’est rien en comparaison de celui que vous allez me rendre, en m’aidant à venger Julia, et je ne vous récompenserai jamais assez. Apprenez-moi donc…

— Monsieur me comble. Et je m’enhardis à parler à monsieur d’un fonds de lingerie qui est à vendre dans la rue Scribe… quarante mille francs.

— À deux pas de l’Opéra. C’est pour rien, dit Nointel avant que son ami eût le temps de répondre : c’est fait. Tu as là une bonne idée, petite. Darcy est au-dessus de quarante mille francs, et si ta maîtresse t’a dotée, comme elle te l’avait promis, te voilà devenue un bon parti. Tu pourras épouser un officier en retraite. Pourquoi madame d’Orcival n’aurait-elle pas fait de testament ? C’était une femme d’ordre. Elle ne pensait pas à la mort, je le crois, mais elle a bien pu mettre ses affaires en règle.

— On ne saura rien tant que les scellés ne seront pas levés.

— Ah ! oui, c’est vrai ; elle ne laisse pas d’héritiers, m’a-t-on dit.

— Non, monsieur. Madame était enfant de l’amour. Elle n’avait pas de parents. Si elle n’a disposé de rien par écrit, on prétend que c’est le gouvernement qui aura tout. Une drôle de loi tout de même. Ah ! monsieur, ce n’est pas par intérêt, puisque M. Darcy ne me laissera pas dans la peine, mais je vous jure que ça me crèvera le cœur quand on vendra le mobilier, et les tableaux, et les porcelaines, et tout. Les tableaux, surtout. Elle les aimait tant. Tenez ! le Fortuny, elle se levait des fois la nuit pour le regarder. Elle disait que ça lui remettait les yeux quand elle avait vu des gens laids dans la journée. C’est comme quand on a rapporté son corps, tout à l’heure, ça m’a donné un coup. Croiriez-vous qu’il l’avait charrié à la Morgue et qu’ils l’ont gardé vingt-quatre heures, pour l’ouvrir… des horreurs, quoi ! J’en ai la chair de poule quand j’y pense. Et le commissaire n’a pas voulu qu’on la mît sur son lit, ma pauvre maîtresse. Elle est sur un matelas dans la bibliothèque. Claudine Rissler va venir aujourd’hui pour l’ensevelir. Moi, je n’aurais pas le courage d’y toucher. Elle a du cœur tout de même, madame Rissler.

— Quand a lieu l’enterrement ? demanda le capitaine pour couper court à ce débordement de lamentations inutiles.

— Demain matin à onze heures. J’ai peur qu’il n’y ait pas beaucoup de monde, et si M. Darcy voulait venir…

— Nous irons, ma fille, dit vivement Nointel, et peut-être ne serons-nous pas les seuls de notre monde à y aller. Ta maîtresse avait beaucoup d’amis.

— Mais non, monsieur. Depuis qu’elle connaissait M. Darcy, elle avait cessé toutes ses anciennes relations. Elle ne recevait plus que des femmes. Le soir où le comte Golymine s’est pendu dans l’hôtel, il était entré malgré moi ; M. Darcy peut vous le dire, puisqu’il était chez madame. Depuis la mort du comte, il n’est venu que deux messieurs ; et si madame les a reçus, c’est qu’elle croyait qu’ils venaient de la part de M. Darcy, et l’un d’eux, en effet, a été envoyé par M. Darcy.

— Par moi ! s’écria Gaston. Vous vous trompez. Je n’ai envoyé personne chez Julia.

— Cependant, ce docteur a assuré à madame que…

— Quel docteur ? demanda Nointel.

— Le docteur Saint-Galmier… un médecin étranger qui soigne les maladies des nerfs.

— Ah ! ah ! Et l’autre visiteur, qui était-ce ?

— Un étranger aussi. Un général Simancas. Celui-là venait demander à madame des renseignements sur le comte Golymine qu’il a beaucoup connu dans le temps. Madame l’a mis à la porte.

— Et le docteur ? comment l’a-t-elle reçu ?

— Mieux que le général, parce qu’elle le prenait pour un ami de M. Darcy. Il devait même revenir le lendemain apporter des nouvelles de monsieur, mais on ne l’a pas revu.

— C’est le comble de l’impudence ! murmura Gaston.

— Dis-moi, Mariette, reprit le capitaine, ces deux messieurs se sont présentés le même jour ?

— Oui, et presque à la même heure. Le général n’était pas parti depuis vingt minutes, quand le docteur est arrivé. C’était mardi, dans l’après-midi. Madame m’avait envoyée le matin à l’administration de l’Opéra retirer son coupon de loge pour le bal. Ah ! monsieur, si j’avais su…

— Le fait est que ta maîtresse a eu là une malheureuse idée. Que veux-tu ! il était écrit là-haut qu’elle mourrait de la main d’une femme. Elle avait congédié ses amis et gardé ses amies. Il aurait mieux valu qu’elle fît tout le contraire.

— Ses amies, mon capitaine ? Mais elle en avait très peu. Madame Rissler que vous connaissez, Delphine de Raincy, Jeanne Norbert, Cora Darling. Et encore elle ne les voyait pas souvent. Monsieur ne les aimait pas, et ça suffisait pour que madame les tînt à distance. Et pourtant… si elle n’avait jamais connu qu’elles, le malheur ne serait pas arrivé.

Darcy écoutait avec une attention émue cette énumération de noms dont aucun ne commençait par un B ; et il allait passer à des questions plus directes, mais Nointel prit les devants.

— Je crois en effet, dit-il, que ces dames sont incapables de commettre un crime. Il n’en est pas moins vrai que c’est une femme qui a tué Julia. Pourquoi l’a-t-elle tuée ? Du diable si je m’en doute !

— Moi, je le sais, riposta la femme de chambre. Elle l’a tuée pour l’empêcher de parler. Madame savait que la coquine avait eu un amant. Madame n’avait qu’un mot à dire pour la perdre. Et c’est bien ce que j’aurais fait, si j’avais été à la place de madame. Mais madame était cent fois trop bonne. Elle avait entre les mains des preuves, des lettres écrites à un homme par cette bégueule. Elle lui a donné rendez-vous au bal de l’Opéra pour les lui rendre, au lieu de la forcer à venir les chercher boulevard Malesherbes. Et elle les lui a rendues, puisqu’on ne les a pas trouvées sur son pauvre corps. Alors, l’autre s’est dit : Je les ai, mais madame d’Orcival a connu mon amant, et elle pourra toujours dire que moi, qui pose pour la femme honnête, je ne suis qu’une drôlesse. Je vais la tuer. C’est plus sûr. Et elle l’a tuée, la gueuse.

— Comment sais-tu que madame d’Orcival avait des lettres sur elle quand elle est allée au bal ? demanda le capitaine en lançant un coup d’œil à Darcy pour le prier de le laisser mener l’interrogatoire jusqu’à la fin.

— Je les ai vues, monsieur. Pensez donc que c’est moi qui ai habillé madame pour le bal. Quand elle a été prête, elle a ouvert devant moi le meuble en bois de rose où elle serrait ses correspondances, elle y a pris les lettres dans un tiroir… il y en avait un gros paquet… si gros qu’elle n’a pas pu le fourrer dans son corsage et qu’elle l’a mis dans la poche de sa robe. Et elle m’a dit en riant : Sont-elles bêtes, ces femmes du monde, d’écrire si souvent !

— En effet, c’est assez clair. Tu ne sais pas de qui elle les tenait, les lettres ?

— Non, madame ne disait que ce qu’elle voulait dire, et elle n’aimait pas qu’on lui fît des questions. Ça ne m’empêchait pas de deviner bien des choses. Ainsi, tenez, le jour où elle a écrit à cette créature, elle ne m’a pas fait de confidences, et pourtant j’ai compris tout de suite de quoi il retournait. Tenez ! c’était justement le mardi, le lendemain de la mort du comte Golymine, le jour où les deux étrangers sont venus. Madame attendait monsieur… elle espérait toujours que monsieur n’était pas fâché pour tout de bon et qu’il reviendrait… et même c’est bien malheureux que monsieur ne soit pas revenu, car elle aurait certainement changé d’idée… elle ne serait pas allée au bal de l’Opéra, si elle avait été encore avec monsieur.

Darcy tressaillit. Il sentait bien qu’il y avait du vrai dans ce qu’avançait la soubrette, et qu’il avait peut-être dépendu de lui d’empêcher le crime que Berthe Lestérel était accusée d’avoir commis.

— Oui, soupira Nointel, c’est une fatalité. Tu disais donc qu’elle a écrit le mardi…

— Sur le coup de cinq heures, quand elle a commencé à désespérer de voir monsieur. Le général et le docteur étaient partis. Madame m’a sonnée, et quand je suis entrée dans son boudoir, elle achevait de mettre l’adresse sur la lettre. Elle en avait écrit d’autres qui étaient sur son buvard, et elle avait le coupon de la loge devant elle. Alors, elle m’a dit : Habille-toi. Tu vas porter ce billet. Et tu ne le remettras qu’à la personne elle-même. Si on fait des difficultés pour te laisser monter chez elle, tu insisteras ; tu diras que tu viens de la part d’une de ses amies, d’une personne de sa famille… tout ce qui te passera par la tête… l’important, c’est que tu la voies elle-même. Du reste, je suis certaine qu’elle finira par te recevoir. Tu lui remettras la lettre, et tu regarderas bien la figure qu’elle fera en la lisant. Quand elle aura fini, tu lui demanderas une réponse. Je ne crois pas qu’elle te la donne par écrit. Elle est trop fière pour écrire à une femme comme moi.

— Ah ! s’écria Darcy, radieux, c’est bien elle… c’est la marquise !

— Et que t’a répondu cette princesse ? demanda Nointel, presque aussi content que son ami. Car tu l’as vue, n’est-ce pas ?

— Oui, je l’ai vue, et elle m’a répondu : « C’est bien, dites à madame d’Orcival que j’irai. » Vous avez raison. Une princesse n’aurait pas fait plus de manières. Elle ne l’est pas pourtant, ni marquise non plus, cette coureuse de cachets.

Darcy tomba brusquement du haut de ses illusions. Il avait cru que Mariette parlait de la marquise. La chute était rude.

Nointel n’était pas moins désagréablement surpris, car il avait espéré que le nom de Barancos allait arriver au bout du récit entamé par la femme de chambre.

Quant à Mariette, elle ne comprenait rien à l’air déconfit qu’avaient ces messieurs, car elle était persuadée qu’ils savaient fort bien de qui elle parlait. Darcy était le neveu du juge d’instruction ; Darcy ne pouvait pas ignorer ce qui se passait, et lorsqu’elle lui avait dit la veille, à la porte du Palais de Justice, qu’elle connaissait la coupable, c’était Berthe Lestérel qu’elle lui aurait nommée, si l’agent de la sûreté ne fût pas venu interrompre la conversation.

Le capitaine pensa qu’il fallait lui laisser le temps de comprendre, et qu’on pouvait encore tirer d’elle des renseignements intéressants. Il sentait bien que la partie tournait mal, mais il voulait la jouer jusqu’au bout.

— Quelle coureuse de cachets ? demanda-t-il tranquillement.

— La chanteuse, parbleu ! répondit la soubrette, la Lestérel. Heureusement, le juge ne s’est pas trompé. Il l’a fait coffrer, séance tenante. Elle est à Saint-Lazare, la gueuse ! Et j’espère qu’elle n’en sortira que pour aller à la Roquette.

Darcy se tenait à quatre pour ne pas étrangler cette misérable femme de chambre qui injuriait Berthe et qui la vouait au supplice. Il était pâle, il serrait les poings et il se serait peut-être porté à quelque extrémité, si Nointel ne lui eût adressé un regard expressif.

Ce regard voulait dire clairement : Si tu éclates, nous ne saurons rien. Tiens-toi en repos, et laisse-moi faire. Tout n’est peut-être pas perdu encore.

— C’est vrai, reprit-il, du ton le plus naturel du monde, on a arrêté une jeune fille qui chante dans les concerts. Tous les journaux le racontent. Mais ils n’affirment pas qu’elle soit coupable. Ils assurent même qu’il y a des doutes en sa faveur.

— Des doutes ! s’écria la femme de chambre. Vous ne savez donc pas que le couteau qu’on a trouvé enfoncé dans le cou de ma pauvre maîtresse appartenait à cette coquine ? Des doutes ! après ce que je viens de vous dire, quand je peux prouver que madame lui avait donné rendez-vous au bal de l’Opéra.

— Tu as donc décacheté la lettre, petite ?

— Moi ! pour qui me prenez-vous, mon capitaine ? Non, je ne me suis pas permis une chose pareille. Mais je me rappelle ce que m’a dit madame, quand elle m’a donné la commission, et puis, je l’ai portée, la lettre ; j’étais là quand cette créature l’a lue, et sa figure de papier mâché disait assez ce qu’elle éprouvait en la lisant. Elle est devenue verte, et j’ai cru qu’elle allait s’évanouir. Et quand elle m’a répondu : « J’irai », je n’ai pas eu besoin de lui demander où. Je savais bien qu’il s’agissait du bal de l’Opéra. Ah ! elle est rouée, allez ! et hypocrite, et geigneuse. Fallait la voir dans le cabinet du juge quand on l’a amenée pour que je la reconnaisse. Elle pleurait comme une fontaine… et des grimaces et des gestes comme au théâtre… elle se tordait les mains… il ne lui manquait plus que de s’arracher les cheveux.

Darcy laissa échapper un cri de colère, et fit un mouvement pour se lever.

— Tu souffres, lui dit Nointel avec calme ; tu penses à cette pauvre Julia. Du courage, mon cher. Écoute Mariette qui nous aidera à la venger.

» Et toi, petite, raconte-nous un peu comment la confrontation a fini. La demoiselle a-t-elle avoué que tu étais venue chez elle et que tu lui avais remis une lettre de madame d’Orcival ?

— Avouer ! ah ! on voit bien que vous ne la connaissez pas. Elle n’a seulement pas voulu répondre au juge. Il a eu beau la questionner de toutes les façons, il n’a pas pu en tirer un mot. C’est son système de faire la muette. Mais le juge ne s’y est pas laissé prendre, pas plus qu’à ses pleurnicheries. Ah ! c’est un fameux magistrat que l’oncle de M. Darcy. On ne le met pas dedans comme ça. Il est doux, il est poli, il parlait à cette créature comme si la conversation s’était passée dans un salon ; mais il n’a pas bronché pour la coller en prison. Et elle y est, Dieu merci !

— Il me semble, ma chère Mariette, que tu peux te flatter de n’avoir pas peu contribué à l’y envoyer.

Si la femme de chambre avait pu savoir ce qui se passait dans le cœur de Darcy, elle n’aurait probablement pas répondu avec tant de netteté à l’insinuation du capitaine ; mais sa finesse n’allait pas jusqu’à deviner que l’action dont elle se vantait allait lui faire un ennemi du dernier amant de madame d’Orcival, et elle s’écria :

— Je vous crois que j’y ai contribué. C’est-à-dire que sans moi le juge ne se serait peut-être pas décidé si vite. Mais j’ai tant appuyé sur mes conversations avec madame, je lui en ai tant raconté sur les relations qu’elle avait eues avec cette bégueule, que j’ai enlevé la chose. Ah ! M. Darcy doit être content.

Darcy ne répondit que par un rugissement étouffé. Nointel pensait :

— Mariette, ma fille, tu n’auras pas ton fond de lingerie. Tu viens de mettre le feu à ton magasin. C’est toujours autant de gagné pour mon ami, car il aurait été assez bête pour lâcher les quarante mille.

Et comme il ne perdait jamais la tête, il dit tout haut :

— Tu as fort bien manœuvré, à ce que je vois, et il est très heureux que madame d’Orcival t’ait chargée de l’invitation qu’elle a adressée à cette Lestérel. Maintenant, l’affaire me paraît claire. Mais où diable s’étaient-elles connues ?

— En pension, mon capitaine. Madame avait été très bien élevée. La Lestérel aussi.

— Est-ce qu’elles avaient continué à se voir ?

— Non. Cette pimbêche posait pour la vertu, et elle ne voulait pas fréquenter madame, qui valait cent fois mieux qu’elle. Elle est pourtant venue une fois à l’hôtel.

— Quand ?

— Oh ! il y a du temps… deux ans au moins… Madame lui avait écrit pour lui demander un renseignement sur une de leurs amies de pension. Vous croyez qu’elle lui a répondu ? Pas si bête ! Mademoiselle avait peur de laisser traîner sa signature chez une cocotte. Elle a préféré venir en personne. C’est moi qui l’ai reçue. Si vous aviez vu comme elle s’était arrangée… avec sa voilette épaisse et son waterproof en forme de sac : son amant ne l’aurait pas reconnue à deux pas. Ah ! elle sait se déguiser, celle-là. Et ses manières de sainte nitouche avec madame qui la recevait à la bonne franquette ! Tenez ! j’ai dit à madame dès ce jour-là ce que je pensais d’une poseuse pareille.

— Le fait est que lorsque l’on va chez les gens, on n’a pas le droit de leur faire froide mine. Cette jeune personne est prudente, mais elle manque de logique. As-tu quelque idée de l’amant qu’elle s’était offert… celui qui avait reçu d’elle des lettres compromettantes, si compromettantes que, pour les ravoir, elle a tué son ancienne camarade du pensionnat ?

— Son amant ? ça doit être un pianiste, ou un ténor… quelque meurt-de-faim d’artiste. Un homme comme il faut ne se serait pas embarrassé d’une créature qui n’a ni toilette, ni chic, ni rien pour elle que la beauté du diable.

Darcy ne disait mot, mais il marchait furieusement à travers le cabinet de toilette, et chaque fois qu’il passait devant le capitaine, ses yeux lui demandaient d’abréger l’entretien.

Nointel avait ses raisons pour continuer, et il ne tint aucun compte de la prière que son ami lui adressait.

— Tu exagères un peu, Mariette, reprit-il. Des gens qui s’y connaissent m’ont affirmé que la demoiselle était fort jolie. Mais enfin, elle chantait pour de l’argent dans les concerts, elle donnait des leçons. Elle a bien pu en effet nouer une liaison avec un musicien quelconque. Seulement… si l’amant est un artiste, un meurt-de-faim, comme tu dis, madame d’Orcival ne devait pas le connaître.

— Oh ! il n’y a pas de danger. Madame avait horreur de ce monde-là. Elle ne recevait que des messieurs bien posés. Jamais un cabotin n’a mis les pieds chez elle.

— Alors, comment se fait-il qu’elle eût les lettres de cette Lestérel !

— Ça, monsieur, je n’en sais rien du tout ; madame ne me contait pas toutes ses affaires.

— Je le crois, mais enfin quelle est ton idée sur celle-là ?

— Mon Dieu !… je n’en ai pas.

— Eh bien, moi, j’en ai une. Julia avait été la maîtresse de ce Golymine…

— Avant de se mettre avec M. Darcy, oui, c’est la vérité. Mais, depuis, je peux bien jurer qu’entre elle et le comte, il n’y a jamais eu ça, riposta vivement la soubrette en faisant craquer son ongle sous ses dents blanches.

— Bon, mais ils se voyaient quelquefois.

— Jamais. Le comte n’est entré dans l’hôtel que le soir où il s’est tué.

— Soit ! il avait peut-être ce soir-là les lettres de mademoiselle Lestérel dans sa poche ; Julia a pu les y prendre, s’il ne les lui a pas remises.

Mariette réfléchit un instant. Madame d’Orcival prenant des lettres dans la poche de Golymine mort : évidemment, cette idée n’était jamais entrée dans sa cervelle de femme de chambre.

— Non, dit-elle, non, c’est impossible. Le comte n’est pas resté un quart d’heure avec madame, et ils se sont querellés tout le temps. M. Darcy le sait bien. Il était dans le boudoir. Et après le malheur, c’est moi qui ai trouvé le comte pendu. Madame n’a seulement pas vu le corps. Elle n’a jamais voulu entrer dans la bibliothèque, et le commissaire est arrivé tout de suite.

— Alors, reprit le capitaine, je n’y comprends plus rien, et, ma foi, je renonce à comprendre. Quelle drôle d’histoire ! Ces lettres qui se trouvent dans un des tiroirs de madame d’Orcival sans qu’on sache comment elles y sont venues ! Dans tous les cas, elles ne devaient pas y être depuis longtemps. Julia ne les aurait pas gardées, puisqu’elle voulait les rendre. Tu les as vues, m’as-tu dit ?

— Oui, au moment où madame allait partir pour le bal.

— Et il y en avait beaucoup ?

— Une masse… et bien en ordre… elles étaient divisées en paquets et attachées avec des faveurs roses.

— Il faut que cette demoiselle Lestérel ait une fameuse rage d’écrire pour avoir noirci tant de papier.

— Ça n’a rien d’étonnant. Les filles qui ont reçu de l’éducation sont toutes comme ça. Elles veulent montrer à leurs amants qu’elles ont du style, et il leur en cuit. Madame en avait aussi, du style, et elle écrivait le moins possible.

— Oh ! Julia était très forte. Mais tu as raison, les femmes du monde ont la rage d’écrivasser. On m’en citait une qui use une rame de papier à lettres par mois. Il est vrai que cette marquise de Barancos se croit obligée d’exagérer tout.

— La marquise de Barancos ! madame ne l’aimait guère.

— Bah ! Est-ce qu’elle la connaissait ?

— Pour la rencontrer au Bois et au théâtre, voilà tout. Seulement, madame ne pouvait pas souffrir les étrangères. Elle trouvait que cette marquise avait l’air insolent.

— Julia n’avait pas tort.

— Et puis, il y avait une autre raison… je peux bien vous la dire maintenant que ma pauvre maîtresse est morte. Madame s’était figuré que M. Darcy faisait la cour à madame de Barancos, et même, quand M. Darcy a quitté madame, elle a cru que c’était pour épouser cette Espagnole. Pensez donc si elle devait la détester !

Depuis que Nointel avait prononcé le nom de la marquise, Darcy s’était arrêté court au milieu de sa promenade furibonde, et il écoutait avec une très vive attention les réponses de la soubrette.

— C’est vrai, dit-il en cherchant à prendre un air dégagé pour cacher son émotion ; le jour de notre séparation, Julia m’a fait une scène de jalousie à propos de madame de Barancos. Elle vous en avait donc parlé ?

— Quelques mots seulement, répondit Mariette. Madame disait qu’elle se vengerait si monsieur se mariait avec la marquise.

— Elle ne disait pas comment elle se vengerait ?

— Oh ! ce n’était pas sérieux. Madame ne pouvait rien contre une personne du grand monde.

— Elle ne vous a jamais envoyée chez madame de Barancos ?

— Mais non, monsieur. Pour quoi faire ? répondit très naturellement la femme de chambre.

— Dis donc, Mariette, reprit le capitaine en riant, tu prétendais que madame d’Orcival n’écrivait jamais. Ai-je rêvé que tu nous as raconté tout à l’heure que, le jour où elle t’a envoyée chez mademoiselle Lestérel, elle avait devant elle un tas de lettres qu’elle venait de cacheter ? Il me semble que, cette fois-là, elle ne se privait pas d’écrire.

— Un tas, non, mon capitaine, répondit gaiement la soubrette. Il y en avait deux ou trois, pas plus, j’en suis sûre. Je me souviens même que j’ai demandé à madame si elle voulait me charger de les porter en allant rue de Ponthieu, et qu’elle m’a répondu : Non, c’est inutile, je dîne chez madame Rissler qui demeure à deux pas. Je vais y aller à pied. J’ai besoin de prendre l’air. Je jetterai moi-même les lettres à la boîte.

À ce moment, le valet de chambre de Darcy entra pour annoncer le déjeuner, et Darcy allait le renvoyer en lui disant de ne pas servir, car il commençait à prendre goût aux discours de Mariette depuis qu’elle avait parlé de la haine de madame d’Orcival pour la marquise, et il voulait l’interroger lui-même. Mais Nointel, tout au rebours de son ami, jugeait que l’interrogatoire de la soubrette avait donné tout ce qu’il pouvait donner, et qu’il serait maladroit d’insister.

— Mon cher, dit-il en prenant le bras de Darcy, je déteste les côtelettes brûlées autant que cette pauvre Julia détestait la marquise. Remercie Mariette, qui t’a rendu un vrai service et qui t’en rendra encore. Dis-lui qu’elle te trouvera toujours chez toi le matin, et… allons déjeuner.

La soubrette s’était levée et faisait mine de partir, mais elle regardait Darcy en dessous, et il ne fallait pas être sorcier pour deviner qu’elle se demandait s’il allait la laisser partir sans récompenser ses mérites.

— Lâche cinquante louis, cent louis, si tu veux, souffla le capitaine à son ami. Nous pourrons encore avoir besoin d’elle.

Darcy avait la somme dans la poche de son veston. Il s’exécuta, quoiqu’il n’eût pas à se féliciter de ce que Mariette venait de lui apprendre. Mais il avait à payer sa discrétion dans l’affaire du suicide, et il pensait d’ailleurs qu’il valait mieux ne pas se brouiller avec elle.

La femme de chambre empocha les deux billets de mille francs d’un air médiocrement satisfait. On vit fort bien qu’elle attendait mieux, et qu’elle comptait toujours sur les futures générosités de Darcy pour s’établir lingère. Elle partit, en souriant au capitaine qui avait fait sa conquête, et en lui promettant qu’elle reviendrait.

— J’en sais assez maintenant, dit Nointel, et nous allons causer sérieusement.

Darcy ne demandait pas mieux, car il lui tardait de savoir ce que pensait son ami des déclarations de la soubrette.

Avant d’aborder ce sujet palpitant, il lui fallut pourtant souffrir que son valet de chambre servît les deux plats classiques d’un déjeuner de garçon, les côtelettes panées et les œufs au beurre noir. C’est le supplice des riches que la présence obligée des domestiques à certains moments de la journée. Mais Darcy s’astreignait le moins possible à ces règles intérieures de la vie élégante, et dès que lui et son convive n’eurent plus affaire qu’à un pâté de perdreaux truffés du Périgord, il renvoya François.

— Mon cher, dit-il tristement lorsqu’il se trouva en tête-à-tête avec Nointel, je commence à ne plus rien espérer.

— Tu as tort, répondit le capitaine. La situation est évidemment plus mauvaise que nous ne le supposions avant d’avoir vu Mariette, mais je ne crois pas qu’elle soit perdue sans ressource. Me permets-tu de te dire franchement comment je l’envisage ?

— Quelle question !

— Je te préviens que je vais t’affliger. Je vais être dur… dur et salutaire comme l’outil du dentiste qui vous extirpe une molaire. C’est une illusion que je vais essayer de t’arracher. Peut-être n’y réussirai-je pas, mais je suis malheureusement sûr de te faire souffrir. Ainsi, tâte-toi. Si tu préfères éviter l’opération, je me tairai et je n’en agirai pas moins.

— Au point où j’en suis, peu m’importe une douleur de plus ou de moins. Parle.

— Eh bien, je te déclare que, selon moi, il n’est plus possible de douter de la présence de mademoiselle Lestérel dans la loge de Julia, pendant la nuit du bal.

— Alors, mademoiselle Lestérel est coupable… mon oncle a eu raison de la faire arrêter… les jurés auront raison de la condamner.

— Pardon ! je n’ai pas dit cela. J’ai dit que mademoiselle Lestérel est allée au rendez-vous que son ancienne amie de pension lui a donné par écrit ; et je n’ai tiré de ce fait aucune conclusion.

— Mais la conclusion se tire d’elle-même. Si Berthe y est allée, c’est Berthe qui a tué Julia.

— Il est possible que ce soit elle. Cela n’est pas certain, je vais te le démontrer tout à l’heure. En attendant, je reviens à mon point de départ. Admets-tu comme je l’admets, que cette femme de chambre a porté à mademoiselle Lestérel une lettre de madame d’Orcival ; que cette lettre contenait une invitation pressante, une assignation à comparaître, comme disent les gens de justice, et que mademoiselle Lestérel a répondu : J’irai ? En un mot, admets-tu que Mariette a dit la vérité à ton oncle et à nous ?

— Je n’en sais rien, balbutia Darcy qui cherchait à se tromper lui-même.

— C’est l’évidence même, reprit l’impitoyable Nointel. Cette fille n’a aucun intérêt à mentir. J’ai même été frappé de cette circonstance : qu’elle ne cherche pas à se faire passer pour mieux informée qu’elle ne l’est en réalité. Ainsi, elle ne prétend pas que sa maîtresse lui a confié ce qu’elle écrivait à mademoiselle Lestérel. Preuve de sincérité. D’autres auraient enjolivé l’histoire. Elle raconte simplement ce qu’elle a vu, elle répète uniquement ce qu’elle a entendu : mademoiselle Lestérel se troublant pendant qu’elle lisait le billet de madame d’Orcival, et disant : J’irai. Madame d’Orcival, habillée pour le bal, bourrant ses poches de lettres. Tu conviendras que si on approche tout cela de la découverte du poignard japonais qui est resté dans la blessure, on est logiquement amené à croire que mademoiselle Lestérel est entrée dans la loge.

— Et qu’elle a assassiné Julia, dit amèrement Darcy. L’un est la conséquence de l’autre.

— Pas du tout, et voici pourquoi. Mademoiselle Lestérel y est entrée, c’est clair ; une autre femme a pu y entrer aussi.

— Oui… j’ai déjà pensé à cela, mais… sur quoi fondes-tu cette supposition ?

— Sur certaines observations que j’ai faites, des remarques de détail qui ne sont presque rien, prises isolément, mais qui, réunies, acquièrent une grande valeur, car elles concordent toutes.

— Explique-toi. Tu me fais mourir d’impatience avec tes déductions.

— Mon cher, ce n’est pas ma faute, je suis né méthodique. J’arrive aux faits. Tu étais au bal, n’est-ce pas ? Tu t’es assis dans la loge du Cercle, et de là, tu as vu une femme en domino entrer chez Julia.

— Oui.

— Quelle heure était-il à peu près ?

— Minuit et demi… peut-être un peu plus.

— Et le crime a été commis à trois heures, c’est parfaitement établi. Il n’est pas probable qu’une entrevue entre Julia et la personne qui venait reprendre des lettres compromettantes ait duré deux heures et demie. Aussi est-il prouvé qu’il y a eu plusieurs entrevues. La Majoré déclare qu’elle a ouvert trois ou quatre fois.

— C’est vrai.

— Bien. Maintenant, il est hors de doute que Julia a été assassinée pendant la dernière visite. Elle a fait jusqu’à trois heures des apparitions intermittentes sur le devant de la loge. Vers trois heures, elle s’est retirée dans le petit salon du fond, et on ne l’a plus revue. Est-ce exact ?

— Parfaitement.

— Eh bien, est-il croyable que la visiteuse de minuit et demi soit revenue à deux heures, à deux heures et demie, et finalement à trois heures ? Examinons cette hypothèse. Je parle comme parlait mon professeur de spéciales quand je potassais pour Saint-Cyr ; mais c’est forcé. Voilà donc une femme du monde qui arrive tout émue au rendez-vous à elle assigné par une femme galante qui détient sa correspondance. Elle entre, elle s’abouche avec la demi-mondaine, qui lui rend ses lettres ou qui ne les lui rend pas. Dans les deux cas, la femme du monde doit avoir hâte de quitter le bal, n’est-ce pas ? Elle y est venue dans le plus grand secret ; elle a eu mille peines à sortir de chez elle incognito, elle aura plus de peine encore à y rentrer sans être vue. Au milieu de cette foule, elle tremble que quelqu’un ne la reconnaisse. Il lui tarde de fuir. Eh bien, pas du tout. Cette femme s’éternise à l’Opéra. Elle sort de la loge, elle y rentre, elle en sort encore, puis elle y revient. Où va-t-elle pendant ces sorties ? Au foyer, pour intriguer des provinciaux sans doute ! Et, après tous ces tours, elle se décide enfin à égorger madame d’Orcival. Avoue que c’est étonnant.

— C’est absurde… c’est impossible.

— Complètement impossible, mon ami. Mais si, au contraire, on admet qu’il est venu deux femmes, tout se comprend, tout s’explique. La première arrive à minuit et demi, termine ses négociations avec Julia et se sauve avec ses lettres. L’autre vient sur le coup de deux heures et demie. Julia a eu soin d’espacer ses rendez-vous. Avec cet autre, l’entrevue est orageuse. On ne parvient pas à s’entendre. Elle sort sans emporter sa correspondance. Elle est désespérée, exaspérée. Elle ne se possède plus. Il lui faut à tout prix ces billets doux qui peuvent la perdre. Elle retourne à la loge. Julia y est encore. L’entretien recommence. Julia refuse toujours parce que ses conditions ne sont pas acceptées. La femme du monde frappe, s’empare des lettres et part pour ne plus revenir. Voilà, cher ami. Que dis-tu de mon roman ?

— Ce n’est pas un roman, s’écria Darcy, les choses ont dû se passer ainsi… je le crois… et pourtant ne trouves-tu pas singulier que Julia possédât tant de secrets ? Par quel étrange hasard était-elle dépositaire des lettres de deux femmes du monde ?

— Mon cher, sur ce point, j’ai une idée fixe. Je suis convaincu que les secrets de madame d’Orcival étaient les secrets de Golymine. C’est le seul héritage qu’il lui ait laissé. Comment et quand le lui a-t-il transmis, je l’ignore, et cela nous importe peu, mais je suis à peu près sûr du fait. Julia aura voulu liquider cette succession d’un seul coup. Or, ledit Golymine avait eu plus d’une maîtresse. Et je ne serais pas surpris que Julia eût fait venir au bal de l’Opéra une demi-douzaine de femmes. Deux, c’est un minimum.

— Mariette, cependant, n’a porté qu’une lettre.

— Oui, mais elle t’a dit que, le même jour, à la même heure, Julia en avait écrit plus d’une. Elle t’a dit aussi que le paquet accusateur qu’elle a emporté au bal était si gros qu’elle n’a pas pu le mettre dans son corsage. Or, si écrivassière que soit une femme, elle ne rédige pas un volume pendant la durée d’une liaison. Donc, cette liasse était l’œuvre de plusieurs victimes de Golymine. Mariette a remarqué d’ailleurs que la susdite liasse était divisée en fractions attachées par des faveurs roses ou bleues. Et elle se souvient, cette bonne Mariette, que Julia s’est écriée au moment de partir : Sont-elles bêtes, ces femmes du monde ! As-tu fait attention à ce pluriel ?

— Non, je n’avais pas la tête à moi. Cette fille parlait de mademoiselle Lestérel dans des termes qui m’irritaient.

— Elle était persuadée qu’elle te causait un plaisir extrême, car fort heureusement elle ne soupçonne pas que tu aimes la personne qu’on accuse d’avoir tué madame d’Orcival. Et tu aurais tort de lui en vouloir, car son témoignage nous sera fort utile pour prouver que la prévenue ne peut pas être coupable.

— Reste le poignard japonais.

— Le poignard japonais ne m’embarrasse pas du tout. Mademoiselle Lestérel a pu l’oublier dans la loge, ou, ce qui est plus probable, Julia a pu le lui demander, et la pauvre enfant n’a guère pu le lui refuser. Elle était trop heureuse d’en être quitte à si bon marché. Donc, le poignard est resté à madame d’Orcival. Qui sait si, quand la discussion s’est envenimée avec l’autre femme, elle ne l’a pas tiré de sa gaine pour montrer qu’elle avait de quoi se défendre ? Tu vois d’ici la scène. La femme le lui arrache brusquement des mains, le lui plante dans la gorge et l’y laisse. Elle ne l’y aurait certes pas laissé, s’il lui eût appartenu.

— En effet, c’est encore une preuve en faveur de mademoiselle Lestérel. Et maintenant, ne penses-tu pas que je serais fondé à aller trouver mon oncle, avec toi, si tu veux, à faire valoir devant lui tes raisonnements si serrés…

— Mon cher Darcy, dit avec un peu d’embarras le capitaine, je crois que la démarche serait prématurée et que tu ne songes pas à un danger que je vais te signaler. Elle serait prématurée, parce que nous ne pouvons pas encore accuser la marquise.

— Mais il me semble qu’il y a contre elle des indices qui équivalent presque à des certitudes. La marquise a très probablement eu Golymine pour amant. Simancas le sait, Simancas l’a reconnue dans la loge de Julia. C’est pour cela qu’elle le reçoit. Le bouton de manchettes porte l’initiale de son nom de Barancos…

— Et du prénom de mademoiselle Lestérel, cher ami. Ce bouton est une arme à deux tranchants.

— Soit ! mais Mariette vient de nous dire que sa maîtresse détestait la marquise. Et je pourrais l’attester. Julia m’a fait dix fois des scènes à propos de cette étrangère. Elle s’imaginait que je voulais l’épouser.

— D’où il suit que si la Barancos avait été assassinée, on serait fondé à accuser madame d’Orcival. Or, c’est tout le contraire qui est arrivé, et la Barancos n’avait pas de motifs de haine contre Julia.

— Tu oublies que Julia lui avait pris Golymine.

— À moins que ce ne soit elle qui ait pris Golymine à Julia. C’est un point à éclaircir avec beaucoup d’autres. Mais passons à un autre côté de la question, un côté plus délicat. Et ici je te prie de faire provision de courage, car je vais enfoncer le bistouri dans la plaie.

— Que veux-tu dire ?

— Écoute-moi. Ma supposition, que tu viens d’adopter, est celle-ci : Mademoiselle Lestérel est allée au bal de l’Opéra, où madame d’Orcival lui avait donné rendez-vous. Elle est entrée dans la loge n∘ 27, mais elle n’y est restée qu’un quart d’heure. En partant, elle y a oublié son poignard-éventail. Une autre femme, disons, si tu veux, madame de Barancos, une autre femme est venue plus tard, a trouvé l’arme et s’en est servie pour tuer madame d’Orcival. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

— Parfaitement.

— Bon ! mais qu’allait faire mademoiselle Lestérel à l’Opéra ? chercher des lettres compromettantes que madame d’Orcival devait lui rendre, avec ou sans conditions. Ces lettres, mademoiselle Lestérel les avait écrites… à qui ?… à un amant.

— Nointel ! s’écria Darcy.

— Mon cher, je t’ai averti que je serais forcé d’être cruel. Si tu veux que je n’aille pas plus loin, je vais me taire. Mais si tu tiens à ma collaboration, tu feras bien de me laisser raisonner comme je l’entends, dit froidement le capitaine.

— Soit ! continue, je te répondrai ensuite.

— Tant que tu voudras. Je te disais donc que si nous parvenons à démontrer que les choses se sont passées comme nous le supposons, nous démontrerons en même temps que mademoiselle Lestérel a un amant. Tout ce que je sais d’elle semble prouver au contraire qu’elle a toujours mené une vie irréprochable. Mais sa visite dans la loge de Julia suffit pour détruire les présomptions favorables à sa vertu. Pourquoi aurait-elle risqué sa réputation en s’aventurant au bal de l’Opéra ? pourquoi se serait-elle rendue à l’invitation de madame d’Orcival ? Tu ne prétendras pas que c’est pour sauver l’honneur d’une autre femme ?

— Si ! je le prétends, répondit Darcy d’un ton ferme.

Sa figure s’était éclairée, ses yeux brillaient, et Nointel, très frappé de ce changement subit, lui dit :

— Tu as, sans doute, à me donner de bonnes raisons à l’appui de ton opinion. Je serai ravi de les entendre et de m’y rallier, si elles me paraissent concluantes.

— Viens dans mon cabinet de toilette, reprit brusquement Darcy. François nous y servira le café. Il faut que je m’habille pour sortir.

Nointel, qui avait fini de déjeuner tout en causant, suivit son ami.

— Pauvre garçon, pensait-il, je crois qu’il est bien empêché de m’expliquer la conduite de son adorée. Si ma logique le guérit d’une passion insensée, je ne regretterai pas de l’avoir blessé.

Dès qu’ils eurent passé la porte du cabinet, Darcy se campa en face du capitaine et lui dit :

— Tu as oublié que mademoiselle Lestérel a une sœur.

— Pas du tout. Je me rappelle fort bien que tu m’as raconté ta visite, rue Caumartin, l’arrivée du mari et la scène qui s’en est suivie. Tu n’as omis dans ton récit qu’une seule chose. Tu ne m’as pas dit le nom de ce furieux baleinier qui voulait tuer sa femme.

— Il s’appelle Crozon…

— Crozon… un capitaine au long cours… je le connais.

— Comment ! tu connais le beau-frère de mademoiselle Lestérel ?

— Parfaitement. Cela t’étonne, et en vérité il y a de quoi. Je vais t’expliquer en deux mots ce mystère. En sortant de Saint-Cyr, il y a du temps de cela, je fus expédié au Mexique en qualité de sous-lieutenant de chasseurs à cheval. On me casa, moi, mes hommes et mes bêtes, sur un bâtiment du commerce qui était bien le plus mauvais sabot de la marine française. Cette patache avait pour second un certain Crozon, qui doit être ton homme. J’ai su depuis qu’il est devenu capitaine, qu’il s’est marié et qu’il commande un navire baleinier pour un armateur du Havre. Continue.

— Mademoiselle Lestérel a une sœur, te disais-je. Cette sœur a trompé son mari. Je n’en doutais presque pas après la scène à laquelle j’ai assisté. Maintenant, je n’en doute plus du tout. Pourquoi ne l’aurait-elle pas trompé avec Golymine ?

— Je vois où tu veux en venir. Alors, tu supposes que les lettres possédées par Julia étaient de madame Crozon. C’est possible, et cela changerait fort la thèse. Mais permets-moi de te dire que c’est peu vraisemblable.

— Où sont les invraisemblances ?

— Il y en a trois ou quatre. D’abord, où diable veux-tu que ce Golymine ait rencontré et séduit une petite bourgeoise comme madame Crozon ? Les bourgeoises, ce n’était pas sa partie. Et à moins que celle-là ne fût extraordinairement belle…

— Elle ne l’est plus, mais elle a dû l’être. Elle ressemble trait pour trait à sa jeune sœur.

— Qui est charmante, je le sais. Reste à expliquer comment cette liaison a pu se former. Golymine menait une vie enragée, et cette jeune femme n’allait guère, je suppose, dans les endroits qu’il fréquentait. D’un autre côté, qui l’aurait présenté à elle ? Pas mademoiselle Berthe assurément.

— Non. Mais tu sais qu’à Paris tout arrive.

— Ma foi ! c’est bien vrai. J’ai vu en ce genre des choses prodigieuses.

— D’ailleurs, madame Crozon était seule depuis deux ans. Son mari courait les mers.

— Et elle courait les théâtres, les promenades. C’est tout naturel. Je m’étonne seulement que mademoiselle Lestérel n’ait pas cessé de voir une sœur si compromettante.

— Elle ignorait sans doute sa conduite… et puis, cette sœur lui a servi de mère. Elle l’aime avec passion, elle m’a dit qu’elle était prête à se sacrifier pour elle. Que voulais-tu qu’elle fît ? Fallait-il qu’elle l’abandonnât dans le malheur ?

— Non. Mais à quelle époque, d’après toi, Golymine serait-il entré en relation avec madame Crozon ?

— L’année dernière, je suppose. Ce mari furibond accusait sa femme d’être accouchée clandestinement, il y a un mois.

— L’année dernière, Golymine n’était plus ni l’amant de madame d’Orcival, ni l’amant de madame de Barancos, si tant est que la marquise ait eu une faiblesse pour ce Polonais, et, pour ma part, j’en suis convaincu. L’année dernière, on ne lui connaissait pas de maîtresse attitrée. Donc, il a pu cacher ses amours et se consoler de ses disgrâces dans le grand monde et dans le demi-monde en séduisant une personne modeste et jolie. Mais, dis-moi, est-ce le suicide du soi-disant comte qui a mis fin à l’intrigue ?

— Elle avait cessé avant le suicide ; du moins, c’est ce que le mari a dit pendant que j’étais caché dans le cabinet. Il criait à tue-tête : Je sais à quel moment et pourquoi votre amant vous a quittée. Votre amant est parti. Mais il reviendra, et je le tuerai.

— Eh ! eh ! il me semble que le bruit courait cet hiver que Golymine venait de passer en Angleterre pour fuir ses créanciers. Tout cela concorde assez, et je commence à croire que ta supposition est admissible… en ce point seulement que madame Crozon a pu être la maîtresse du Polonais, car pour le reste… voyons, si les lettres étaient de la femme du baleinier, pourquoi madame d’Orcival n’aurait-elle pas écrit à cette femme, au lieu de s’en prendre à la sœur ?

— Parce que madame d’Orcival tenait à humilier mademoiselle Lestérel. Tu n’as donc pas entendu ce que Mariette a raconté ? Julia ne pardonnait pas à son ancienne amie de pension d’avoir suivi un autre chemin qu’elle, et de repousser ses avances. Peut-être aussi savait-elle que madame Crozon était trop souffrante pour venir au bal.

— Et tu crois que mademoiselle Lestérel n’a pas hésité à tenter l’aventure ?

— Refuser, c’eût été tuer sa sœur. Madame d’Orcival aurait envoyé les lettres au mari.

— Et ce mari, j’en conviens, est très capable de tordre le cou à sa femme, s’il lisait cette correspondance. Je l’ai beaucoup pratiqué pendant notre traversée de Saint-Nazaire à Vera-Cruz. C’est un assez bon diable au fond, brave, honnête, serviable même, mais violent à faire sauter son bâtiment dans un accès de colère, et fort comme un Hercule de foire. Je l’ai vu, une fois, empoigner par la ceinture un matelot qui lui avait mal répondu et l’envoyer par-dessus bord. Il est vrai qu’il s’est jeté à la mer pour le repêcher.

— Alors, tu dois comprendre que mademoiselle Lestérel se soit dévouée.

— Oui. Puisque nous nous promenons dans le vaste champ des conjectures, celle-là en vaut une autre. Examinons-la ensemble. Je serais ravi qu’elle se vérifiât, car, je l’avoue, l’autre me répugnait. Il m’était dur de croire qu’une jeune fille que tu as résolu d’épouser…

— Je t’ai laissé parler, j’ai supporté sans me plaindre ce que tu appelais une opération salutaire. L’opération est faite. Je t’en prie, Nointel, ne ravive pas la blessure. J’accepte tes idées. Je pense comme toi que mademoiselle Lestérel est allée au bal, qu’elle y a vu Julia, qu’elle est partie aussitôt, et que le coupable c’est madame de Barancos. Pourquoi n’exposerais-je pas toutes nos raisons à mon oncle ? Crois-tu qu’il ne comprendrait pas maintenant la cause qui a empêché mademoiselle Lestérel de dire la vérité ?

— Je n’en sais rien ; mais je te réponds qu’alors il tiendrait à interroger madame Crozon. S’il l’interroge, le mari se doutera de ce qui se passe, et il tuera sa femme. Et puis, je parierais que mademoiselle Lestérel, redoutant cette funeste conséquence d’un aveu, persistera à soutenir qu’elle n’est pas allée au bal. Si elle persiste, que vaudront nos hypothèses, quelque ingénieuses qu’elles soient ? Rien du tout. Le juge te tiendra à peu près ce langage : Vous prétendez que la prévenue est entrée dans la loge à minuit et demi, et qu’elle n’y est restée que dix minutes. Très bien. Faites-moi donc le plaisir de me dire où elle est allée ensuite. Elle est rentrée rue de Ponthieu à quatre heures du matin. Que répondras-tu ? Rien, parce que, même en admettant notre système, cette éclipse totale est inexplicable. Et le juge l’expliquera en disant : Il est possible qu’elle soit sortie de la loge ; mais elle y est revenue : elle y était encore à trois heures, et c’est elle qui a frappé.

Darcy baissait la tête et cherchait des arguments qu’il ne trouvait pas.

— Ah ! reprit Nointel, ce serait tout différent, si nous pouvions démontrer que madame de Barancos aussi a fait une visite à Julia, et que cette visite a été beaucoup plus tardive que celle de mademoiselle Lestérel. Alors, nous serions bien forts, et nous atteindrions rapidement le but. Mais si nous renversons l’ordre des facteurs, nous ne ferons rien de bon. Commençons par trouver la coupable. Quand nous la tiendrons, le reste ira tout seul. Jusqu’à ce que nous soyons arrivés à ce résultat, la plus extrême prudence est de rigueur.

— Alors, tu veux que nous nous abstenions d’agir. Autant vaudrait abandonner la partie.

— Qui te parle de t’abstenir ? Nous allons, au contraire, travailler activement. Je me suis chargé de la marquise. Toi, tu vas tâcher, en attendant mieux, de confesser ton oncle.

— Si tu crois que c’est facile ! s’écria Darcy. Mon oncle m’a signifié qu’il ne me dirait plus un seul mot de la marche de l’instruction.

— Bah ! en le voyant souvent, tu recueilleras bien quelques échos des interrogatoires. Tiens ! veux-tu que je te donne un moyen de te tenir toujours au courant ? Vois souvent madame Cambry. Elle s’intéresse beaucoup à mademoiselle Lestérel, et ton oncle est décidé à l’épouser. Il faudrait qu’elle fût bien maladroite, si elle n’obtenait pas de lui des confidences. Les magistrats sont des hommes, mon cher. Et M. Roger Darcy ne peut pas trouver mauvais que tu te montres assidu auprès d’une femme qui sera bientôt ta tante. Il te saura même gré de tes visites, car elles lui montreront que tu ne lui gardes pas rancune de son mariage. Et tu as quelque mérite à prendre gaiement la chose, puisque tu y perdras quatre-vingt mille francs de rente.

— J’ai eu la même idée que toi, dit Darcy, sans relever l’allusion à l’héritage manqué. C’est pour aller faire une visite à madame Cambry que je m’habille en ce moment.

— Parfait. Tu commences à entrer dans la bonne voie. Pas de faiblesse, mon garçon. Pas de sentimentalité hors de propos. Fais comme si tu n’avais jamais vu mademoiselle Lestérel. On ne gagne pas les batailles quand on manque de sang-froid. Et maintenant que nous allons opérer séparément, permets-moi de t’indiquer le point d’attaque. Ton oncle a entendu Mariette ; il sait que la prévenue a reçu une lettre de madame d’Orcival et qu’elle est allée au rendez-vous. Peut-être en sait-il davantage. Si, par exemple, on avait trouvé chez mademoiselle Lestérel cette lettre de Julia, il saurait à quelle heure était ce rendez-vous. Pour lui, qui ne songe probablement pas à l’hypothèse des deux femmes, l’heure n’a pas une grande importance ; pour nous, elle en a une énorme. S’il était prouvé que ton amie est entrée dans la loge entre minuit et une heure, je répondrais de l’innocenter à bref délai. Voilà le renseignement qu’il faut arracher à M. Roger Darcy. La belle veuve de l’avenue d’Eylau y réussira, j’en suis convaincu. Arrange-toi pour obtenir sa coopération.

— Elle me l’a promise, et elle tiendra sa promesse ; car elle a pour mademoiselle Lestérel une amitié vraiment extraordinaire. Elle avait deviné que j’aimais mademoiselle Lestérel, que je voulais l’épouser, et elle conseillait à mon oncle de ne pas s’opposer à ce mariage.

— Elle a pu changer d’avis depuis les derniers événements ; mais il suffit qu’elle ne soit pas hostile à l’accusée. Donc, il est entendu que tu vas, de ce pas, te concerter avec elle. Moi, je ne lâche plus la marquise. Elle m’a engagé à aller chez elle. J’irai. Et je me réserve aussi de mener une enquête accessoire. Il faut que je sache à quoi m’en tenir sur la conduite de madame Crozon. A-t-elle été, oui ou non, la maîtresse de Golymine ou d’un autre ? C’est intéressant à éclaircir, et je veux en avoir le cœur net.

— J’espère bien que tu ne vas pas te jeter à travers le ménage de ce baleinier, sous prétexte de t’informer. Ce serait exposer la femme aux vengeances du mari, sans utilité pour personne.

— Pas si sot. Je ne m’adresserai qu’au mari. Je t’ai dit que je l’avais connu autrefois. Nous étions alors les meilleurs amis du monde, et je n’aurai aucune peine à renouer avec lui. Seulement, je ne peux pas aller chez lui. Je voudrais le rencontrer, comme par hasard ; pour ce faire, il n’y a qu’un moyen, c’est de découvrir le café qu’il fréquente, son café. Il ne serait pas baleinier, s’il n’avait pas un café. Je le trouverai, j’en suis sûr.

» Maintenant, parlons d’autre chose. Mariette nous a appris qu’on enterre demain madame d’Orcival. Viendras-tu à la cérémonie ?

— Je n’en sais rien, et je te consulte. Que penses-tu que je doive faire ?

— Ma foi ! le cas est assez embarrassant. Il y a le pour et le contre. Si tu n’y viens pas, on dira dans un certain monde que tu oublies bien vite tes meilleures amies. Si tu y viens, ces dames et les amis qu’elles amèneront te regarderont comme une bête curieuse, et ton attitude sera commentée par des gens médiocrement bienveillants. Ma foi ! à ta place, je m’abstiendrais. Après tout, madame d’Orcival n’était plus ta maîtresse, et je puis croire que ton oncle te saura gré de ne pas te montrer à ce convoi. D’ailleurs, quel rôle y jouerais-tu ? Conduirais-tu le deuil ? Non, n’est-ce pas ? Nous ne savons même pas aux frais de qui se font les obsèques, puisque Julia ne laisse pas de parenté.

— Tu as raison. Je n’irai pas.

— Et tu feras bien. J’irai, moi. Personne ne me remarquera, et je rapporterai peut-être des observations intéressantes. Mariette y sera. Lolif y sera. Toutes les amies de Julia y seront. Je causerai, je m’informerai, et je parierais que je ne perdrai pas mon temps.

» Mais te voilà prêt, si je ne me trompe. Quelle heure est-il ? Oh ! près de deux heures. Et moi qui voulais monter à cheval à midi et demi. C’est égal, il me semble qu’il est un peu tôt pour faire une visite à madame Cambry.

— Elle ne m’en voudra pas de mon empressement. Je suis même persuadé qu’elle m’attend.

— Comment y vas-tu ?

— Dans mon duc. Il fait beau.

— Bon ! tu vas me jeter au bout de l’avenue des Champs-Élysées. J’entrerai un instant au Tattersall, et je reviendrai chez moi à pied. Il faut que je m’habille pour aller chez la marquise avant le dîner.

Le valet de chambre entrait justement pour annoncer que le duc était attelé. Darcy achevait sa toilette, une tenue de circonstance, correcte et sévère, presque un demi-deuil. Le capitaine se versa un dernier verre de vieille eau-de-vie de Martell, pour faire suite à une tasse d’excellent café qu’il avait dégustée en connaisseur.

— Allons, dit-il, notre plan est arrêté. Le conseil est levé. À l’action maintenant.

Le duc attendait à la porte, un duc construit d’après les indications de Darcy qui s’y connaissait : caisse et train noirs, doublure en maroquin noir, harnais imperceptible. Le cheval, un alezan brûlé de hautes allures, était tenu en main par un groom de seize ans, en livrée sobre.

Les deux amis montèrent, le groom grimpa lestement sur le petit siège perché derrière la caisse. Darcy prit les rênes et rendit la main à l’alezan qui ne demandait qu’à courir.

Le rond-point était à deux pas, et l’avenue regorgeait de promeneurs. Un beau soleil d’hiver avait attiré aux Champs-Élysées le tout-Paris élégant.

— Tiens ! s’écria Nointel, Saint-Galmier en victoria ! Il a donc une voiture à lui, maintenant ?

— Oh ! dit Darcy, une victoria de louage. Le cocher a l’air d’un figurant de l’Assommoir, et le cheval a un éparvin.

— C’est égal. Ce luxe est à noter. Il est l’associé de Simancas, ce bon docteur, et, depuis le bal de l’Opéra, les affaires de Simancas vont fort bien, à ce qu’il me paraît.

» Deux hommes à surveiller, mon cher.

» Ah ! voici Prébord qui flâne sur sa jument baie. Parions qu’il guette la marquise.

Le capitaine avait deviné. À cent pas du rond-point, le duc de Darcy fut dépassé par une calèche qui allait un train d’enfer, une calèche de grand style, à huit ressorts, cocher poudré, en livrée amarante et or, valets de pied taillés comme des horse-guards, chevaux anglo-normands à hautes actions, armoiries sur les portières, harnais armoriés.

Sur les coussins de satin bleu de cet équipage princier, trônait madame de Barancos en grande toilette de promenade, velours et martre zibeline. Elle n’y trônait pas seule. À sa gauche, se prélassait un monsieur couvert de fourrures comme un boyard, un monsieur qui saluait beaucoup et de très loin les gens de sa connaissance, un monsieur dont les deux amis n’eurent pas le temps de voir le visage, car la calèche passa comme un éclair.

Nointel le reconnut à son encolure et à une certaine forme de chapeau qui rappelait la coiffure de l’illustre Bolivar, libérateur du centre-Amérique.

— Dieu me pardonne, c’est Simancas ; Simancas, allant au bois avec la marquise. Pour le coup, voilà qui est significatif. Parions que Saint-Galmier va les rejoindre à Madrid, dans sa victoria jaune. Au train dont marche sa rosse, il y sera dans une heure et demie. Mais les deux coquins tiennent la Barancos, et ils ne la lâcheront pas… à moins que je ne la débarrasse d’eux. Ah ! Prébord manœuvre pour aborder la calèche. Je suis curieux de voir comment il va être reçu. C’est cela… il met sa jument au petit galop, et il commence à caracoler auprès de la portière. C’est ce qui s’appelle attendre une marquise au coin d’un bois… Mais voilà madame de Barancos qui se fait un paravent de son ombrelle… elle en joue comme elle joue de l’éventail… Oui, galope, mon bonhomme… tu n’apercevras pas seulement le bout du nez de ta marquise… ah ! il y renonce… il éperonne son hack qui rue comme un cheval de fiacre, et il tourne bride… Réglé définitivement le compte du beau Prébord… je ne suis pas fâché de ce qui lui arrive… et je soupçonne que Simancas n’est pas étranger à l’événement… tant mieux… il vont s’entre-détester, et ils finiront peut-être par s’entre-détruire.

— Il a l’air furieux, dit Darcy.

— Il se doute peut-être que nous avons assisté à la scène de l’ombrelle, car il vient de nous apercevoir… Bon ! il nous croise sans nous dire bonjour. C’est l’ouverture des hostilités. Ça me va. Le drôle veut la guerre. On la fera… un peu plus tard. En ce moment, nous avons d’autres affaires. Nous voici à l’Arc de triomphe. Je vais te quitter. N’oublie pas mes instructions, et ne perds pas courage. Quelque chose me dit que nous réussirons.

— Quand te verrai-je ?

— Dès que j’aurai du nouveau à te raconter, répondit le capitaine en mettant pied à terre.

Darcy lança son cheval, car il lui tardait de rencontrer madame Cambry. Avec elle, il allait enfin pouvoir parler de Berthe sur un ton conforme à ses pensées. Nointel était le plus dévoué des amis, le plus actif et le plus intelligent des auxiliaires ; mais Nointel ne croyait pas à l’innocence de mademoiselle Lestérel. Il en doutait tout au moins, et ses doutes perçaient dans ses discours. Darcy, qui rendait justice à ses intentions, souffrait de l’entendre. Les amoureux ont la foi, et le langage des incrédules les choque. Madame Cambry ne doutait pas, elle. Madame Cambry aimait Berthe comme une sœur ; elle l’avait dit la veille à Gaston ; elle lui avait promis de la défendre, de plaider sa cause auprès de M. Roger Darcy, et elle s’était écriée en partant : Je suis certaine que nous la sauverons.

L’hôtel de cette belle et généreuse veuve était situé au milieu de l’avenue d’Eylau, et il avait très grand air. Une grille monumentale, une cour seigneuriale précédant un grand corps de logis flanqué de deux ailes en retour, et au-delà des constructions, un vaste jardin plein d’arbres demi-séculaires, ce qui est un âge respectable pour des arbres parisiens.

Darcy arrêta son alezan devant la petite porte contiguë à la loge du portier, et envoya son groom demander si madame Cambry était chez elle.

Il y avait devant la grille un fiacre, et ce fiacre venait d’arriver ; le cocher était encore occupé à passer au cou de son cheval la musette pleine d’avoine. Darcy en conclut que madame Cambry recevait, et il ne se trompait pas, car le groom rapporta une réponse affirmative. Il crut même reconnaître à la façon dont le portier le saluait que madame Cambry avait donné l’ordre de le laisser entrer, s’il se présentait. Il n’était pas assez familier dans la maison pour se permettre de demander qui le fiacre avait amené, quoiqu’il fût intéressé à le savoir, afin de ne pas se rencontrer avec un personnage gênant. Il s’abstint donc, et il traversa la cour au bruit du coup de cloche qui annonçait un visiteur.

Un valet de pied, à mine discrète, en livrée brune, parut sur le perron et introduisit Darcy dans un vestibule spacieux qui ressemblait un peu à la salle d’attente d’un ministre. Point d’inutilités à la mode, point de fleurs ; rien que des banquettes recouvertes en moleskine, la table avec l’indispensable coupe destinée à recevoir les cartes de visite, et les supports d’acajou pour accrocher les chapeaux. C’était correct, froid et un peu nu. Dès le premier pas qu’on faisait dans ce bel hôtel, on voyait que madame Cambry ne donnait pas dans les raffinements modernes.

Les appartements de réception occupaient le rez-de-chaussée, un rez-de-chaussée surélevé, avec les cuisines et les offices dans le soubassement ; et quand elle recevait, madame Cambry s’y tenait de préférence dans un salon donnant sur le jardin. C’était là que Darcy avait dit à mademoiselle Lestérel qu’il l’aimait, et il lui en aurait coûté de revoir ce piano sur lequel il l’avait accompagnée pendant qu’elle chantait cet air dont il croyait encore entendre les paroles prophétiques : « Chagrins d’amour durent toute la vie. » Mais ce jour-là, par exception, madame Cambry n’avait pas quitté le premier étage. Darcy la bénit de lui épargner l’amertume d’un triste souvenir, et, conduit par le valet de pied, il monta le grand escalier, un escalier solennel, sans tentures et sans tableaux.

Une surprise l’attendait dans le boudoir assez simplement meublé où elle le reçut. Son oncle était là, assis sur un fauteuil, tout près de la chaise longue où siégeait la belle veuve ; son oncle en toilette du matin, un négligé relatif, le négligé d’un magistrat qui vient d’instruire ; son oncle, grave, soucieux et préoccupé comme un homme qui apporte de mauvaises nouvelles. Madame Cambry l’écoutait avec une attention inquiète, et Gaston fut frappé de l’altération de ses traits. Elle était très pâle, et on voyait que ses beaux yeux avaient pleuré. Il remarqua aussi qu’elle était vêtue de noir, comme si elle eût porté le deuil de sa protégée.

Madame Cambry accueillit fort bien Darcy, et après les politesses obligées, elle engagea la conversation par ces mots qui lui semblèrent de bon augure :

— Soyez le bienvenu, monsieur. Vous allez m’aider à défendre notre amie.

Darcy ne demandait pas mieux, mais le mot : défendre prouvait assez que le juge persistait à accuser Berthe, et Darcy doutait qu’il voulût bien lui permettre de plaider pour elle.

Avant de répondre à madame Cambry, il le regarda et il vit se dessiner sur ses lèvres un bon sourire qui le rassura. L’oncle Roger lui tendit affectueusement la main et lui dit :

— Je t’avais déclaré que je ne te parlerais plus de cette triste affaire ; mais au point où elle en est, je n’ai plus rien à te cacher, car l’instruction est à peu près terminée. Tu peux donc entendre ce que je venais d’apprendre à madame Cambry qui s’intéresse vivement, tu le sais, à cette malheureuse jeune fille.

— Comment ne m’y intéresserais-je pas ? s’écria madame Cambry. Je suis sûre qu’elle est innocente.

— Chère madame, reprit le magistrat après un silence, vous devriez bien me dispenser de vous exposer les raisons sur lesquelles je fonde une certitude tout opposée à la vôtre. Je voudrais partager vos idées, mais la suite vous prouvera qu’il ne reste plus même l’apparence d’un doute sur la culpabilité de la prévenue. Hier, je pouvais encore croire à une erreur fondée sur des apparences trompeuses. Aujourd’hui, je ne le puis plus. J’ai des preuves matérielles.

— Lesquelles ? Ce poignard japonais ?

— D’autres, beaucoup plus concluantes. Mais je vous en prie, chère madame, ne m’interrompez pas. Vous m’avez écrit pour me témoigner le désir de me voir et de connaître le résultat d’une épreuve décisive à laquelle mademoiselle Lestérel vient d’être soumise ; je n’ai rien à vous refuser, et je suis venu vous dire que cette épreuve lui a été complètement défavorable. Je vous serai très reconnaissant de ne pas m’en demander davantage.

Madame Cambry hésita un instant, mais elle répondit d’un ton ferme :

— Pardonnez-moi d’insister. Je tiens à tout savoir.

— Soit ! chère madame. Je pourrais arguer de mon devoir professionnel pour motiver mon silence, et si je croyais y manquer en vous apprenant ce que j’ai découvert, certes, je me tairais, quelque désir que j’aie de vous être agréable. Mais je ne vois aucun inconvénient à vous dire ce qui s’est passé ce matin. Nous vivons dans un temps où le secret de l’instruction n’est plus qu’un vain mot, et les journaux imprimeront demain tout au long ce que je vais vous raconter, puisque vous le voulez absolument.

» Hier, j’ai interrogé la femme de chambre de Julia d’Orcival. Cette fille m’a déclaré tout d’abord que, mardi dernier, elle était allée porter à mademoiselle Lestérel une lettre de sa maîtresse, que mademoiselle Lestérel avait paru très troublée en lisant cette lettre, et qu’elle avait répondu : Dites à madame d’Orcival que j’irai. Où ? Elle n’a pas précisé, mais il était bien naturel de supposer qu’il s’agissait du bal de l’Opéra. Pourquoi ce rendez-vous ? Sur ce point, la femme de chambre a été très explicite.

» Et ici, mon cher Gaston, ajouta M. Darcy en regardant son neveu, je suis obligé de t’avertir que tu vas apprendre des choses qui t’affligeront. Rien ne te force à les écouter, et, si tu ne te sens pas le courage de les entendre, madame Cambry te permettra certainement de prendre congé d’elle.

— Je vous remercie de votre bienveillance, mon oncle ; mais je prie au contraire madame Cambry de m’autoriser à rester, répondit Gaston.

— Très bien. Je t’ai prévenu. Tant pis pour toi, si je te blesse dans tes sentiments intimes. Madame Cambry me pardonnera d’entrer dans des détails qui l’amèneront, je le crains, à changer d’opinion sur mademoiselle Lestérel.

» Donc, la femme de chambre s’est expliquée très nettement. Elle affirme que sa maîtresse avait entre les mains des lettres adressées par mademoiselle Lestérel à un… à un homme… des lettres qui ne laissaient aucun doute sur la nature des relations qui ont existé entre cet homme et cette jeune fille.

— La femme de chambre ment, s’écria madame Cambry. Berthe a toujours vécu honnêtement. Jamais sa conduite n’a donné prise au moindre soupçon.

Au grand étonnement de M. Roger Darcy, Gaston ne s’associa point à cette protestation véhémente. Gaston avait ses raisons pour se taire. Gaston se disait :

— Mon oncle est encore aux affirmations de Mariette. Il les prend pour des preuves. Quand nous lui démontrerons que ces prétendues preuves ne signifient rien, que mademoiselle Lestérel, si elle est allée à l’Opéra, y est allée pour retirer les lettres de sa sœur, qu’une autre femme est entrée dans la loge, et que c’est cette autre femme qui a frappé Julia, mon oncle changera d’avis. En attendant, je puis le laisser parler sans le contredire. Tout va bien.

— Ma première impression a été la même que la vôtre, chère madame, reprit le magistrat. J’ai pensé que la soubrette affirmait à la légère. Elle a eu beau m’assurer qu’elle avait vu madame d’Orcival, au moment de partir pour le bal, mettre dans sa poche un gros paquet de lettres, je n’ai accepté son témoignage que sous bénéfice de vérification ultérieure, et c’est à cette vérification que j’ai procédé ce matin.

— Comment cela ? demanda vivement madame Cambry.

— J’ai dirigé moi-même la perquisition qui vient d’être faite dans l’appartement de mademoiselle Lestérel.

— Eh bien ?

— Eh bien, je dois dire que j’ai été d’abord très favorablement impressionné. Il est rare que la tenue d’un logement, les objets qui le garnissent, n’indiquent pas assez exactement le caractère, les habitudes, les mœurs de la personne qui l’habite. Les meubles ont une physionomie. Dans l’exercice de mes fonctions, il m’est arrivé de sentir le crime, en entrant dans la chambre d’un assassin. En entrant chez mademoiselle Lestérel, il me semblait que j’entrais dans la cellule d’une sœur converse. Une couchette d’enfant garnie de rideaux de mousseline blanche, des chaises de paille, une commode en noyer, des images de première communion, des rameaux de buis bénit à la glace de la cheminée, une photographie du commandant Lestérel en uniforme, un portrait de femme qui doit être celui de la sœur aînée. Le seul meuble profane est un piano, chargé de partitions. Pas d’autres livres que des livres de prix du pensionnat et des livres de piété.

— J’en étais sûre, murmura madame Cambry.

— Les tiroirs ont été ouverts, les papiers examinés minutieusement. Mon devoir m’y obligeait. Nous n’avons trouvé que des lettres de son père.

— Que disiez-vous donc ?

Veuillez, chère madame, m’écouter jusqu’au bout. Tout semblait innocenter mademoiselle Lestérel. Une garde-robe des plus modestes, du linge de jeune fille. Pas trace de domino, de loup, ni des autres accessoires indispensables pour aller au bal masqué. Il est vrai qu’elle a pu les louer et les rendre dans la même nuit. J’ai ordonné des recherches chez les costumiers et chez les marchandes à la toilette.

Je commençais à croire que je m’étais laissé prendre à des apparences accusatrices, lorsqu’une malheureuse trouvaille a tout gâté. L’appartement se compose de cinq petites pièces, une antichambre, une cuisine, une salle à manger, un cabinet de toilette et une chambre à coucher. Il y avait eu du feu dans la chambre, mais on voyait qu’on n’en n’avait jamais fait dans la cheminée du cabinet. Pas de tisons, ni de cendre dans l’âtre. Rien qu’un tas de papiers brûlés tout récemment… les lettres rendues par madame d’Orcival, c’est évident.

— Pourquoi évident ? demanda Gaston.

— Très probable, du moins. Il est facile de s’imaginer la scène. Mademoiselle Lestérel revient du bal. Elle tient les lettres, et il lui tarde de les anéantir. Son feu est éteint. Elle passe dans son cabinet de toilette pour se déshabiller. Elle allume une bougie, elle jette le paquet dans le foyer, elle y met le feu, et elle surveille avec beaucoup de soin l’incinération, car pas une bribe de papier n’a échappé à la flamme. Si elle eût été arrêtée quelques heures plus tard, nous n’aurions trouvé aucun vestige de cet auto-da-fé ; mais elle venait de se lever quand le commissaire s’est présenté de ma part, et le ménage n’était pas encore fait.

— Et c’est sur des débris impalpables, sur des cendres oubliées au fond d’une cheminée qu’on prétendrait baser une certitude !

— Pas du tout. Cette découverte constitue une présomption, et rien de plus. Mais on en a fait une autre. En visitant avec soin la cheminée de la chambre à coucher, un agent a trouvé une lettre, ou plutôt un fragment de lettre, qui était allé se loger sous le manteau, où il était resté incrusté dans un interstice de briques. La combustion rapide a de ces hasards. Après le départ de la femme de chambre, mademoiselle Lestérel a voulu brûler tout de suite l’invitation de madame d’Orcival. Le feu flambait, elle y a jeté la lettre que la flamme a saisie et que le courant d’air du tuyau a emportée. Le papier était du papier à la mode du jour, très épais et, partant, très peu combustible.

Madame Cambry suivait ce récit avec une attention impatiente, et ne paraissait pas y croire beaucoup. Gaston y croyait, lui, car il ne doutait pas que Mariette n’eût dit la vérité ; mais il n’était pas trop effrayé, et même il entrevoyait presque une lueur d’espérance. Il pensait :

— Julia a dû écrire que les lettres compromettantes étaient de madame Crozon. Si elle a écrit cela sur le fragment de billet qui a échappé au feu, Berthe sera du moins justifiée d’un soupçon infâme, justifiée malgré elle, justifiée aux dépens de sa sœur, mais qu’importe ?

— Malheureusement, reprit M. Roger Darcy, il ne restait de la lettre que les dernières lignes, mais elles sont assez claires.

— Que disent-elles donc ? demanda madame Cambry très émue.

— D’abord, elles sont signées : Julie Berthier, le véritable nom de madame d’Orcival, et cette signature est précédée de cette qualification presque amicale : Ton ancienne camarade. Donc, pas de doute possible sur l’auteur de la lettre, ni sur la personne à laquelle cette lettre était adressée.

— Mais ce n’est pas tout, je suppose, dit Gaston qui était sur des charbons ardents.

— Non. Il y a aussi cette phrase que j’ai retenue mot pour mot : « Je compte que tu prendras la peine de te déranger. Tu peux bien aventurer ta précieuse personne au bal de l’Opéra pour avoir les jolis billets doux que je consens à te rendre par pure bonté d’âme, car je n’ai guère à me louer de toi. Si tu poussais la pruderie jusqu’à refuser de venir les chercher, je t’avertis que je ne me croirais plus tenue à aucun ménagement. » Est-ce assez significatif, chère madame ? demanda M. Darcy qui eut la délicatesse de ne pas adresser à l’amoureux de Berthe cette terrible question.

Madame Cambry était trop troublée pour y répondre catégoriquement. Elle ne put que murmurer :

— C’est étrange !… bien étrange…

— Hélas ! non, se disait tristement Gaston, ce n’est pas assez significatif, car il est impossible de savoir si les lettres sont de mademoiselle Lestérel ou de sa sœur.

— Viennent ensuite, avant la formule finale, l’indication du numéro de la loge et de l’heure du rendez-vous, reprit l’oncle.

— Et quelle est l’heure indiquée ? demanda le neveu avec une anxiété inexprimable.

— Deux heures et demie, répondit le magistrat. Or, le crime a été commis vers trois heures.

Il serait difficile de dire lequel, de Gaston Darcy ou de madame Cambry, fut le plus consterné par cette déclaration précise.

Gaston s’était attaché à l’idée suggérée par Nointel comme un homme qui se noie se cramponne à une perche qu’on lui tend du rivage. La perche cassait, et l’amoureux sombrait dans les profondeurs de la désespérance. Il courba la tête, et il prit son front dans ses deux mains.

Moins accablée, mais plus agitée, la belle veuve regardait M. Darcy avec des yeux qui semblaient chercher à lire, sur la figure sévère du magistrat qu’elle avait choisi pour mari, l’arrêt dont la justice humaine devait infailliblement frapper la coupable.

Il y était écrit, cet arrêt effrayant, et cependant madame Cambry ne renonça pas à défendre Berthe Lestérel.

— À deux heures et demie, s’écria madame Cambry, mais c’est impossible. Berthe a quitté mon salon avant minuit. Elle l’a quitté en toute hâte. Pourquoi se serait-elle pressée de partir, si le rendez-vous donné par madame d’Orcival eût été fixé à deux heures et demie ?

— Vous oubliez, chère madame, qu’une femme est venue la chercher, une femme qui prétendait être au service de madame Crozon.

— Mais qui n’était certainement pas au service de madame d’Orcival. C’est une preuve de plus que mademoiselle Lestérel n’est pas allée au bal.

— Non, c’est un fait inexpliqué, pas autre chose. Cette femme jusqu’à présent n’a pas été retrouvée. On la cherche et on la découvrira, je n’en doute pas. Si la prévenue a refusé de la désigner, c’est évidemment parce qu’elle redoute son témoignage.

— Ainsi, s’écria douloureusement madame Cambry, vous croyez que cette malheureuse enfant est perdue ?

— Perdue de réputation, hélas ! oui, elle l’est déjà. Condamnée, elle le sera. Mais, je l’ai déjà dit à Gaston, je suis certain que le jury et la Cour auront pitié d’elle.

— Cela signifie sans doute que sa tête ne tombera pas… qu’elle sera condamnée à vivre détenue. Quelle affreuse consolation ! La mort ne vaut-elle pas mieux que le bagne à perpétuité… et c’est au bagne que l’enverrait l’indulgence de ses juges !

M. Roger Darcy, visiblement affecté, eut quelque peine à se décider à répondre :

— Elle serait placée dans une des maisons de réclusion destinées aux femmes, et probablement pas pour toujours… pour vingt ans… pour dix ans peut-être, si la Cour consent à abaisser la pénalité de deux degrés. La loi le lui permet.

— Dix ans, répétait madame Cambry, dix ans de tortures épouvantables. On m’a dit que les femmes enfermées dans ces enfers n’y résistaient pas… que celles qui survivaient devenaient folles.

Cette fois, le juge ne répondit pas du tout.

— Vous vous taisez, s’écria-t-elle ; c’est donc vrai : on y meurt, on y perd la raison… et ce serait là le sort réservé à une innocente ! car Berthe est innocente, je vous le jure. Ah ! c’est effroyable à penser ! Dites-moi au moins, dites-moi, je vous en supplie, qu’elle serait graciée promptement.

M. Darcy secoua la tête et dit avec une émotion profonde :

— Vous auriez tort, madame, d’espérer cela. Mademoiselle Lestérel, après sa condamnation, paraîtra encore digne d’intérêt. Mais son procès aura un retentissement énorme. Par son éducation, par ses relations, elle appartient aux classes élevées de la société. Une commutation de peine immédiate heurterait l’opinion publique. Les journaux crieraient à l’injustice. Le chef de l’État peut gracier une ouvrière, sans qu’on l’accuse de partialité. Il est presque forcé de se montrer impitoyable pour une femme du monde.

C’en était trop pour Gaston. Il se leva, serra silencieusement la main de madame Cambry, et s’enfuit, laissant son oncle en tête-à-tête avec la généreuse veuve qui pleurait à chaudes larmes.

— Non, murmurait-il en se précipitant dans l’escalier, non, Berthe n’ira pas mourir dans une de ces infâmes prisons. Qu’importent ces lettres, ces coïncidences d’heures ! Elle n’est pas coupable, je le vois, je le sens… et je le prouverai… ou sinon, c’est moi qui mourrai… je me brûlerai la cervelle.

Son duc l’attendait. Il s’y jeta, et ce fut un grand miracle s’il n’écrasa personne en rentrant chez lui, car il descendit l’avenue des Champs-Élysées avec la rapidité d’un train express.

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