‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 1 sur 39 · Partie 1 · I

Partie 1 · I

J’étais, depuis un an environ, le troisième associé de la maison Veeley, Carr et Raymond, avocats-conseils à New-York lorsqu’un matin, pendant une absence temporaire de MM. Veeley et Carr, un jeune homme entra précipitamment dans nos bureaux. Il était dans un état d’agitation tel, que je me levai involontairement et allai à sa rencontre.

— Qu’y a-t-il, monsieur ? demandai-je. Vous n’apportez pas, je l’espère, de mauvaises nouvelles ?

— J’ai à parler à M. Veeley. Est-il à son étude ?

— Non. Il a été appelé ce matin même à Washington, et il ne sera de retour que demain au plus tôt ; mais si vous voulez bien me communiquer ce qui vous amène…

— À vous, monsieur ? fit-il en me regardant avec insistance.

Il parut satisfait de son examen et poursuivit :

— Au fait, il n’y a aucune raison pour ne pas vous faire part de cette affaire, qui n’est pas un secret. Je venais apprendre à votre associé que M. Leavenworth était mort.

— M. Leavenworth est mort ! m’écriai-je en reculant d’un pas.

M. Leavenworth était un ancien client de notre maison et, de plus, l’ami intime de M. Veeley.

— Oui, il a été assassiné. Un individu inconnu lui a tiré un coup de pistolet dans la tête pendant qu’il était assis devant son bureau dans la bibliothèque.

Un coup de pistolet ! Assassiné ! Je ne pouvais en croire mes oreilles. Quoi ! tué, cet honnête et excellent vieillard qui, il y a huit jours à peine, me plaisantait ici même au sujet de mon état de célibataire et qui m’avait invité à aller le voir ?

Et je regardai mon interlocuteur d’un air incrédule.

— Quand, comment cela est-il arrivé ? murmurai-je.

— Hier au soir ; du moins, nous le supposons, car on n’a découvert le crime que ce matin. Je suis le secrétaire particulier de M. Leavenworth, ajouta-t-il, et je demeure chez lui. Ah ! c’est un coup terrible, surtout pour ces dames.

— Oh ! oui. Terrible ! répétai-je. Veeley sera accablé en apprenant cette nouvelle.

— Ces dames sont toutes seules, continua-t-il d’une voix basse mais distincte qui était, je le sus plus tard, son ton habituel ; — je parle des demoiselles Leavenworth, les nièces de la victime. L’enquête va avoir lieu aujourd’hui même, à la maison, et il est à désirer qu’il y ait quelqu’un là pour les assister. C’est pour cela qu’elles m’ont envoyé chercher M. Veeley, qui était le meilleur ami de leur oncle ; mais, dites-vous ? il est absent ; je ne sais que faire.

— Je suis un étranger pour ces dames, répondis-je ; cependant, si je pouvais leur être de quelque utilité, mon respect pour leur oncle était tel, que…

L’attitude du secrétaire m’arrêta. Ses pupilles s’étaient dilatées à un tel point, qu’elles semblaient embrasser ma personne entière dans un seul regard.

— Je ne sais, dit-il enfin, en même temps qu’un léger froncement de sourcils témoignait qu’il n’était pas précisément satisfait de la tournure que prenait notre entretien. — Venez si cela vous plaît. Ces dames ne peuvent rester sans conseiller…

— Cela suffit ; j’irai.

Je m’assis et envoyai une dépêche pressante à M. Veeley. Puis, après avoir fait quelques préparatifs, je sortis avec le secrétaire.

— Maintenant, lui dis-je une fois que nous fûmes sortis, racontez-moi tout ce que vous savez sur cette épouvantable affaire.

— Tout ce que j’en sais ! Cela sera vite fait. Je l’ai quitté hier soir, alors que, suivant son habitude, il était assis devant son bureau à écrire, dans la bibliothèque ; et, ce matin, je l’ai trouvé assis au même endroit et presque dans la même position, mais avec une blessure à la tête, causée par une balle de revolver.

— Il était mort ?

— Oui.

— C’est horrible ! m’écriai-je. Puis, après un instant, j’ajoutai. — Serait-ce un suicide ?

— Non, car on n’a pas pu trouver le pistolet avec lequel le crime a été commis.

— Mais il faut un motif pour commettre un assassinat ! M. Leavenworth était trop bon et trop aimé pour avoir des ennemis. Si le vol avait été le mobile du crime…

— Il n’y a pas eu de vol. Rien n’a été emporté, interrompit-il. Tout cela est un mystère.

— Un mystère ?

— Absolument.

Je regardai mon compagnon avec curiosité.

L’habitant d’une maison où venait d’avoir lieu un assassinat mystérieux était par lui-même un objet assez intéressant. Mais son beau visage impassible n’offrait aucune prise même à l’imagination la plus ardente.

— Ces dames, observai-je, doivent être très-affligées ?

Il fit quelques pas avant de me répondre.

— Il serait singulier qu’elles ne le fussent pas, répliqua-t-il.

Je ne sais si ce fut l’expression de son visage, ou bien sa façon de parler, mais je sentis que je m’aventurais sur un terrain glissant en parlant de ces demoiselles à ce secrétaire calme et si peu intéressant.

Àce moment j’aperçus avec un certain soulagement une voiture de tramway qui devait nous conduire à destination.

— Nous reprendrons notre entretien plus tard, dis-je. Voici le tramway.

Une fois à l’intérieur, toute conversation sur un pareil sujet devenait impossible, et je passai le temps à me rappeler tout ce que je savais de M. Leavenworth. Cela se résumait, en somme, dans le simple fait que c’était un ancien commerçant fort riche qui jouissait d’une grande situation. Il n’avait pas d’enfants, mais deux nièces ; et il avait choisi l’une d’elles pour son héritière. M. Veeley m’avait parlé de ses excentricités ; il m’avait cité comme exemple le fait auquel je viens de faire allusion et qui consistait à laisser sa fortune à une de ses nièces au détriment complet de l’autre. Mais je ne reconnaissais que peu de choses des habitudes quotidiennes ou des relations mondaines du malheureux assassiné.

Quand nous arrivâmes, une foule considérable stationnait devant la maison ; je fus saisi et emporté par le mouvement des allants et venants jusqu’au bas du large perron de pierre. Ce ne fut qu’avec peine que je réussis à me dégager ; suivi par le secrétaire, je parvins cependant à gravir les marches et à tirer rapidement la sonnette. La porte fut ouverte immédiatement et j’aperçus dans l’entrebâillement un visage que je reconnus pour celui de l’un de nos meilleurs détectives.

— M. Gryce ! m’écriai-je.

— Moi-même, répliqua-t-il. Entrez, monsieur Raymond.

Et après nous avoir introduits dans la maison, il referma la porte en jetant un sourire ironique à la foule désappointée.

— J’espère que vous n’êtes pas précisément étonné de me voir ici, ajouta-t-il en me tendant la main et en regardant mon compagnon.

— Non, répondis-je.

J’eus alors l’idée que je devais lui présenter le jeune homme qui était avec moi.

— Voici monsieur… Monsieur…, excusez-moi, mais je ne sais pas votre nom, dis-je à ce dernier. Monsieur est le secrétaire particulier de M. Leavenworth.

— Ah ! le secrétaire, fit M. Gryce. Le coroner vous a déjà demandé, monsieur.

— Le coroner est ici ? demandai-je.

— Oui, et le jury d’enquête est monté voir le cadavre. Désirez-vous le suivre ?

— Non ; cela n’est point nécessaire. Je suis venu seulement dans l’espoir d’être utile à ces demoiselles, car M. Veeley est absent.

— Et vous n’avez pas voulu perdre une aussi bonne occasion, continua-t-il ; c’est naturel. Mais puisque vous voilà et que l’affaire menace de tourner à la cause célèbre, je vous conseille, en votre qualité de jeune avocat d’avenir, de vous mettre au courant de tous les détails du crime. Au reste, faites comme bon vous semblera.

Je fis un effort pour vaincre ma répugnance.

— J’irai, lui dis-je.

— Très-bien. Alors suivez-moi.

En ce moment le jury descendait. Je me retirai avec M. Gryce dans un enfoncement qui se trouvait entre le salon et le parloir.

— Le secrétaire, lui dis-je, affirme que l’assassinat n’a pas été commis par un malfaiteur venu du dehors.

— Vraiment ! répliqua-t-il en regardant fixement le bouton de la porte.

— Il déclare, en outre, que rien n’a été volé.

— Et que les verrous de la maison, mis hier soir ont été trouvés intacts ce matin. Cela est vrai.

— Il n’a pas ajouté cela. En ce cas, l’assassin a dû passer la nuit entière dans la maison.

M. Gryce sourit d’un air méchant au bouton de la porte.

— Cette affaire me paraît bien mystérieuse ! m’écriai-je.

M. Gryce fronça le sourcil, mais continua à contempler le bouton de la porte avec un air de profond intérêt.

L’honorable détective n’était en aucune façon un de ces individus au profil en lame de couteau dont les yeux perçants semblent fouiller jusqu’au plus profond de votre être afin de s’emparer à l’instant même de votre secret le plus intime ; c’était au contraire un homme gros et fort, d’apparence très-tranquille, qui ne vous regardait jamais en face ; ses yeux erraient toujours dans votre voisinage, sur un vase, un encrier, un livre, un bouton de porte ou n’importe quoi. Il semblait faire de ces objets ses confidents intimes, et, quant à vous personnellement, il avait l’air de s’apercevoir à peine que vous existiez.

M. Gryce était donc, en ce moment même, sur le pied de la plus grande confidence avec le bouton de la porte d’entrée.

— Cette affaire me paraît bien mystérieuse, hasardai-je de nouveau.

— Allons ! Venez, fit-il en guise de réponse ; le chemin est libre.

Il passa devant moi et s’arrêta au premier étage.

— Monsieur Raymond, dit-il, je n’ai guère l’habitude de causer beaucoup des secrets de mon métier ; mais dans le cas qui nous occupe, tout dépend de rencontrer la bonne piste dès le commencement. Comme il ne s’agit point ici d’un crime ordinaire, mais d’un coup de génie, un détail insignifiant en apparence peut frapper une personne qui n’est pas habituée à ces sortes d’affaires, tandis qu’elle passe inaperçue de l’homme de grande expérience. Si pareille chose vous arrivait, prévenez-moi, mais n’en parlez à âme qui vive et venez me trouver.

Rappelez-vous que ce crime sera une grosse, une bien grosse affaire. Maintenant, venez.

— Et ces dames ?

— Elles se sont retirées à l’étage supérieur, très-affligées naturellement, mais aussi très-calmes, à ce qu’on m’a assuré.

Il s’approcha d’une porte, l’ouvrit et me fit signe d’entrer.

Nous pénétrâmes dans une salle où régnait une demi-obscurité ; mais mes yeux s’y habituèrent bientôt, et je vis que nous étions dans la bibliothèque.

— C’est ici, à cet endroit même, qu’on a trouvé le cadavre, dit-il en s’avançant et en posant la main sur l’extrémité d’une grande table à écrire qui, avec quelques chaises, occupait le milieu de la chambre.

— Vous voyez vous-même que la table est juste en face de cette porte.

Il traversa la pièce et s’arrêta sur le seuil d’un étroit corridor communiquant avec une autre chambre.

— La victime a été trouvée assise sur cette chaise, et, par conséquent, tournant le dos au corridor ; donc, l’assassin a dû passer par la porte pour tirer le coup de pistolet, et, sans doute, il s’est arrêté ici.

Et M. Gryce plaça avec conviction le pied sur un dessin du tapis, éloigné d’un ou deux pas environ du seuil de la porte.

— Mais…, objectai-je.

— Il n’y a pas de mais, répliqua-t-il. Nous avons étudié la situation. Puis il se retourna sans daigner s’expliquer davantage, passa rapidement devant moi et me conduisit dans le corridor. — Voici l’armoire des vins, le placard des habits, le cabinet de toilette… etc. Il me désignait chaque objet avec la main. — Voici l’appartement particulier de M. Leavenworth, — et il ouvrit la porte d’une chambre meublée avec luxe.

J’avançai tristement vers le lit fermé par d’épais rideaux. M. Gryce les écarta, et je tressaillis malgré moi à la vue de ce visage froid et calme qui semblait encore presque vivant.

— La mort a été trop subite pour altérer les traits, dit le détective en soulevant la tête de côté de façon à me faire voir une blessure béante. — Un pareil trou tue un homme tout de suite, et le chirurgien démontrera que le suicide était impossible dans ces conditions. C’est évidemment un cas d’homicide prémédité.

Comme je reculai plein d’horreur, mon regard rencontra une porte située dans la partie du mur qui se trouvait en face de moi et longeait le vestibule. Elle paraissait être la seule issue de la chambre, à l’exception du corridor par lequel nous étions entrés, et je ne pouvais m’empêcher de me demander si c’était par cette porte que l’assassin avait pénétré dans la bibliothèque. M. Gryce ayant remarqué mon regard interrogateur, tout en ayant l’air d’examiner attentivement le lustre, me dit :

— On a trouvé cette porte fermée à l’intérieur, mais l’assassin a pu entrer par là, comme aussi par ailleurs ; nous n’en savons rien encore.

Je constatai que le lit n’avait pas été défait.

— Il ne s’était donc pas encore couché ? demandai-je.

— Non. Le drame a dû se passer il y a à peu près dix heures, c’est-à-dire, plus de temps qu’il n’en a fallu à l’assassin pour réfléchir à la situation et se préparer à tout événement.

— L’assassin ? Avez-vous des soupçons ?

Il regarda d’un air impassible la bague que j’avais au doigt.

— Je soupçonne tout le monde et personne ; au reste, ce n’est pas là mon affaire ; ce qui me regarde, c’est de découvrir le coupable.

Il laissa retomber les rideaux, et nous quittâmes la chambre.

L’enquête commençait, et comme je désirais beaucoup y assister je priai M. Gryce de prévenir ces demoiselles que, M. Veeley étant absent, j’avais l’honneur de me mettre à leur disposition. Puis je descendis au grand salon et je m’assis au milieu des nombreuses personnes qui y étaient déjà rassemblées.

1. Table à écrire. — 2. Chaise. — 3. Corridor. — 4. Lit. — 5. Table à toilette.

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