‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 2 sur 39 · Partie 1 · II

Partie 1 · II

Je fus tout d’abord étourdi par la lumière du jour qui entrait à flots par les fenêtres. C’était une pièce somptueusement meublée ; le satin, le velours, le bronze, le marbre, tout y avait été employé avec profusion ; le piano — souvenir joyeux de la vie d’hier, et qui contrastait péniblement avec la gravité de la scène qui allait avoir lieu — était resté ouvert. Tout autour de moi s’agitaient divers groupes impatients de voir commencer la séance. Sur la muraille en face de moi, on voyait le portrait d’une jeune femme blonde, aux yeux d’azur, qui portait le costume du premier empire ; malgré le velouté de son regard et ses lèvres d’enfant, il régnait un air de hauteur dans cette physionomie, et il me vint l’idée étrange qu’une des nièces de M. Leavenworth, les deux peut-être, me contemplaient avec les yeux de cette personne séduisante et imposante à la fois. Ensuite j’aperçus, comme dans un rêve, le coroner, un homme sévère, de grande intelligence ; les jurés, gens communs et insignifiants pour la plupart ; les domestiques, tremblants et agités, groupés dans un coin ; et enfin un reporter, pâle et râpé, assis à une petite table, prenant des notes avec une avidité de vampire. Toute cette scène est restée gravée dans ma mémoire d’une façon indélébile.

J’ai parlé du coroner ; heureusement, il ne m’était pas inconnu : j’avais eu l’occasion de m’entretenir souvent avec lui. Il s’appelait Mammoud, jouissait d’une grande réputation, et il était parfaitement capable de mener une enquête importante avec talent et habileté. Je me félicitai particulièrement de le trouver là, à cause du grand intérêt que je portais à l’affaire.

Le jury ressemblait à la plupart des jurys. Il était composé d’hommes choisis au hasard dans les rues telles que la Cinquième ou la Sixième avenue, et tous ces messieurs paraissaient être doués d’une intelligence et d’une éducation ordinaires. Je n’en remarquai qu’un seul parmi eux qui prît intérêt à l’enquête pour l’enquête elle-même ; quant aux autres, ils semblaient remplir leurs fonctions sous l’impulsion d’un sentiment à la fois de pitié et d’indignation.

Le premier témoin cité fut le docteur Magnard, le célèbre chirurgien, qui habitait la Trente-sixième rue. Sa déposition porta surtout sur la nature de la blessure faite à la tête de la victime, et je la résumerai en répétant certains des faits dont il parla et qui peuvent avoir de l’intérêt pour ce qui va suivre.

Il raconta qu’un des gens de la maison était venu le chercher en toute hâte ; qu’à son arrivée il avait trouvé le cadavre étendu sur un lit dans une chambre du deuxième étage, où il avait été transporté évidemment quelques heures après la mort. Il déclara qu’il n’existait qu’une seule blessure, qu’il l’avait sondée et en avait extrait la balle qu’il faisait voir au jury ; cette balle s’était logée dans le cerveau après avoir pénétré jusqu’à la base du crâne qu’elle avait traversé obliquement, qu’elle avait touché la moelle allongée et avait produit une mort instantanée. L’illustre praticien insista sur le point que, la balle ayant pénétré dans le cerveau, avait nécessairement déterminé non-seulement une mort foudroyante, mais que la victime n’avait dû faire aucun mouvement. En outre, ajouta-t-il, d’après la direction du trou et le chemin parcouru par le projectile, un suicide était chose matériellement impossible.

Le coup de feu avait été tiré par derrière, à une distance de trois ou quatre pas, et il démontra d’après d’autres consultations mathématiques, que la victime était non-seulement assise au moment de l’assassinat, mais aussi qu’elle était occupée à quelque travail qui l’obligeait à se pencher en avant.

Le docteur, ayant été interrogé sur la santé de M. Leavenworth, répondit qu’il lui paraissait être en parfait état au moment de sa mort, mais que cependant n’étant pas son médecin ordinaire, il ne pouvait rien affirmer avant de s’être livré à un examen plus attentif du cadavre ; enfin, répondant à un juré, il observa qu’il n’avait vu nulle part dans la chambre, soit un pistolet, soit une arme quelconque.

Àen juger d’après la situation respective de la table, de la chaise et de la porte qui se trouvait derrière celle-ci, le témoin ajouta que l’assassin avait dû se tenir sur le seuil du corridor. Quant à l’arme, elle était de petit calibre, et tout faisait supposer que la victime n’avait ni levé ni tourné la tête à l’approche de son assassin. De tout cela résultait la terrible conclusion que l’auteur du crime était quelqu’un de connu dont l’arrivée était attendue ou tout au moins habituelle.

C’est ainsi que se termina la déposition du médecin. Le coroner, prenant la balle posée sur la table, l’examina pendant quelques instants ; puis, il tira un crayon de sa poche, écrivit deux ou trois lignes sur un bout de papier, fit signe à un agent de police et lui donna des ordres à voix basse. L’agent prit le papier, salua et sortit. Aussitôt qu’il parut sur le perron, il fut accueilli par les cris de la foule qui se trouvait dans la rue. De la fenêtre près de laquelle j’étais assis, je vis l’agent sauter dans une voiture et disparaître rapidement dans la direction de Broadway.

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