Partie 1 · X
J’étais anéanti par cette terrible découverte. C’était donc vrai ? La belle, la sympathique Eleonore… Je ne pouvais même achever ma pensée.
— Vous paraissez surpris, me dit M. Gryce. Moi, je ne le suis pas. Une femme, — surtout une femme comme miss Eleonore — ne se livre pas à des équivoques, ne se trouble pas, ne s’évanouit pas sans cause.
— Une femme coupable d’un crime semblable serait la dernière à faire ce que vous dites-là, répondis-je. Donnez-moi cette clef ; je voudrais la voir.
Il me la donna.
— C’est celle que nous cherchions ; aucun doute n’est possible.
— Si elle affirme son innocence, repris-je, je croirai qu’elle dit la vérité.
Il me considéra avec stupéfaction.
— Vous avez une grande confiance dans les femmes, fit-il en ricanant. Je souhaite, au reste, sincèrement que vous n’ayez jamais l’occasion de changer d’avis.
Je ne trouvai rien à répondre. Après un silence de courte durée, M. Gryce s’adressa à l’agent :
— Fobbs, allez demander à miss Eleonore de vouloir bien descendre au salon. Ne l’effrayez pas, mais faites en sorte qu’elle vienne.
En attendant cette présence si désirée et si redoutée, je retournai auprès de Mary pour la prier d’excuser mon absence.
— Qu’y a-t-il ? interrogea-t-elle d’une voix émue.
— Pas grand’chose ; ne vous alarmez pas ; — mais mon air désolé me trahit.
— Il y a quelque chose ? s’écria-t-elle.
— Votre cousine va descendre.
— Ici ? dit-elle avec une visible répugnance.
— Non ; au salon.
— Je n’y comprends rien. C’est affreux, et on ne veut rien me confier !
— Priez Dieu, miss Mary, qu’il n’y ait rien à confier à personne. Vous avez foi en votre cousine ; vous me l’avez affirmé tout à l’heure. Calmez-vous. S’il survient quelque chose qu’il importe que vous sachiez, je vous en ferai part.
Je la quittai afin d’aller rejoindre M. Gryce, et au même moment miss Eleonore parut.
Elle était évidemment plongée dans une prostration profonde ; elle avança lentement et fièrement et me fit une légère inclinaison de tête en m’apercevant.
— Un agent, que je sais être un des vôtres, m’a invitée à descendre, fit-elle à M. Gryce. Ayez donc l’obligeance de me dire tout de suite ce que vous me voulez, car je suis exténuée et j’ai grand besoin de repos.
— Je regrette de vous déranger, mademoiselle, répliqua M. Gryce en se frottant les mains et en regardant le bouton de la porte d’un air absolument paternel, mais je voudrais vous demander…
Elle l’arrêta.
— Vous voudriez me parler de ce que votre agent vous a dit m’avoir vu jeter dans la grille ?
— Précisément, mademoiselle.
— Je refuse de répondre à toute question sur ce sujet. Je n’ai rien à dire, sauf ceci : c’est qu’il est vrai que la clef était cachée sur moi et que je voulais la dissimuler dans les cendres.
— Mais, mademoiselle…
Elle était déjà près de la porte.
— Je vous prie de m’excuser ; ma volonté est immuable ; vous ne feriez que perdre votre temps.
Et elle quitta tranquillement la chambre après m’avoir lancé un coup d’œil de supplication.
M. Gryce la suivit des yeux avec un air de vit intérêt, salua jusqu’à terre et s’empressa de sortir derrière elle.
L’étonnement me clouait sur la place ; bientôt un pas léger se fit entendre, et Mary, les joues en feu, entra et s’approcha de moi.
— Qu’y a-t-il ? fit-elle fièvreusement. Qu’a dit Eleonore ?
— Rien, hélas ! répondis-je. C’est de son déplorable mutisme que vient tout le mal. Pourtant, elle devrait comprendre qu’en agissant de la sorte elle…
— Elle… quoi donc ? interrompit-elle avec une anxiété croissante.
— Elle ne pourra éviter les suites que provoqueront son attitude.
Elle me regarda avec une expression d’horreur et d’incrédulité, puis elle se laissa tomber dans un fauteuil en couvrant son visage de ses mains.
— Ah ! pourquoi sommes-nous venues au monde ? sanglotait-elle… Pourquoi nous a-t-on laissé vivre ? Pourquoi ne sommes-nous pas mortes plutôt avec nos parents ?
Cette douleur me fit mal.
— Chère miss Mary, m’écriai-je ; ne vous désespérez pas ainsi. Si l’avenir est sombre, il n’est pas perdu ; votre cousine, revenant à la raison, expliquera…
Elle ne m’écouta pas, mais me dit d’une voix pleine d’angoisse :
— Il y a des femmes qui, si elles étaient d’un caractère tel que le mien, deviendraient folles !
Je ne saisis pas exactement ce qu’elle voulait dire, et je fis tous mes efforts pour la calmer ; mais ce fut en vain. Voyant l’inefficacité de mes tentatives, je voulus enfin prendre congé d’elle.
— Je suis désespéré de vous laisser ainsi sans consolation, lui-dis-je, et je voudrais bien vous être utile. N’avez-vous ni amis ni parents que vous voudriez voir au-près de vous ? Il est triste de rester seule dans une maison où un tel malheur est arrivé.
— Est-ce que vous avez pu croire, dit-elle, que j’allais rester ici ? Mais j’en mourrais ! Rester ici cette nuit !
Elle frémit des pieds à la tête.
Une voix douce se fit entendre.
— Il n’est pas du tout nécessaire, miss Leavenworth, que vous restiez ici.
Je me retournai, fort surpris. M. Gryce était là, tranquillement installé dans un fauteuil.
— Nous aurons soin de tout, et vous pouvez partir sans inquiétude.
Loin de lui en vouloir de son interruption, miss Mary eut l’air d’en éprouver une certaine satisfaction.
Elle me prit à l’écart et me dit à voix basse :
— Vous croyez ce M. Gryce fort habile, n’est-ce pas ?
— Il doit l’être, vu la position qu’il occupe. Les autorités lui témoignent la plus grande confiance.
Elle alla alors se placer devant M. Gryce et le regarda d’un air suppliant.
— Monsieur, dit-elle, on m’a parlé de votre grand talent ; on m’a dit que vous saviez découvrir le vrai coupable, quelque profondes que soient les ténèbres qui l’entourent, et que rien n’échappe à votre pénétration. S’il en est ainsi, ayez pitié, je vous en supplie, de deux orphelines, et découvrez, avec votre habileté habituelle, l’assassin de mon oncle. Il est inutile de ne pas reconnaître que ma cousine, par son étrange attitude, a donné prise aux soupçons ; mais je vous jure ici que je la crois aussi innocente que moi-même. En vous priant de chercher ailleurs le coupable, je désire éclairer la justice et non l’égarer. Le criminel doit être un voleur, un vulgaire assassin. Cherchez-le ! N’est-ce pas que vous le chercherez ?
Elle était si touchante de paroles et de gestes, que M. Gryce eût peine à réprimer son émotion, tandis qu’il contemplait une théière avec curiosité.
— Il faut tout d’abord découvrir Hannah ; il le faut, poursuivit-elle. Cherchez-la ; explorez le monde entier ; faites tout ce que vous voudrez ; ma fortune est à votre disposition, et j’offre une grosse récompense pour la découverte du misérable qui a commis le crime.
M. Gryce se leva lentement. Cet homme impassible était vraiment ému !
— Je n’avais pas besoin, mademoiselle, répondit-il, de cet émouvant appel de votre part pour stimuler mon zèle et mon dévouement. L’amour-propre personnel et professionnel y suffisait ; mais puisque vous me faites l’honneur de vous adresser à moi, je vous promets que, dès ce moment, j’apporterai une ardeur plus grande à éclaircir ce mystère. Tout ce qui pourra humainement se faire, je le ferai ; et si dans un mois à partir d’aujourd’hui je ne viens pas vous réclamer ma prime, c’est qu’Ebenezer Gryce n’est pas l’homme qu’il avait toujours imaginé être.
— Et Eleonore ?
— Ne nommons personne, répliqua-t-il avec douceur.
Quelques heures plus tard, miss Mary quittait la maison et, à sa prière, je l’accompagnai en voiture chez Mme Gilbert, une de ses amies qui lui offrait l’hospitalité. Elle parut d’abord éprouver un remords de n’avoir pas dit adieu à sa cousine, puis elle devint inquiète et agitée comme si elle semblait craindre une rencontre qui lui aurait été désagréable. Pendant la route, elle regarda à droite et à gauche, tressaillit à la vue des passants, et elle ne parut respirer à l’aise que lorsque nous quittâmes l’avenue pour entrer dans la Trente-Septième rue. Elle me demanda alors d’une voix caressante de lui donner un crayon et un morceau de papier, ce que je m’empressai de faire. Elle écrivit aussitôt deux ou trois lignes, tandis que je me demandais avec une certaine curiosité pourquoi elle faisait cela en voiture et à un pareil moment.
— Je voudrais faire partir ce billet, dit-elle ; auriez-vous l’obligeance de dire au cocher d’arrêter une seconde pour que je puisse écrire l’adresse lisiblement ?
J’obéis. Elle plia la feuille que j’avais arrachée de mon calepin, mit l’adresse et la cacheta avec un timbre-poste qu’elle avait dans son porte-monnaie.
— Ce billet a un air singulier, murmura-t-elle en le posant sur ses genoux, mais en ayant soin de ne pas laisser voir l’adresse.
— Pourquoi ne pas attendre votre arrivée à destination ? hasardai-je. Vous pourriez alors l’écrire et l’envoyer tout à loisir ?
— Non, je suis pressée ; il faut que ceci parte immédiatement. Tenez, voilà une boîte aux lettres ; dites au cocher de s’arrêter un instant.
— Voulez-vous me donner ce billet ? fis-je en tendant la main.
Elle répondit négativement, ouvrit la portière avec précipitation et sauta à terre ; puis, elle regarda timidement autour d’elle avant de le jeter dans la boîte ; mais, ceci fait, elle se rasséréna visiblement. Arrivés chez son amie, elle me dit adieu presque gaiement et me pria de venir la voir le lendemain, afin de lui faire connaître les suites de l’enquête.
Je passai toute ma soirée à résumer les dépositions des témoins devant le jury, et je m’efforçai d’écarter toute idée de la culpabilité d’Eleonore ; mais je ne pouvais me rattacher à aucune autre théorie, et je mis sur papier les principales raisons sur lesquelles les soupçons reposaient :
I. — La froideur qui existait depuis quelque temps entre Eleonore et son oncle, d’après le témoignage de M. Harwell.
II. — Le départ mystérieux de Hannah.
III. — L’accusation portée par miss Mary contre sa cousine, accusation qui avait été seulement entendue par M. Gryce et par moi.
IV. — Les réponses évasives d’Eleonore au sujet du mouchoir trouvé dans la bibliothèque taché avec de la graisse de cartouche de revolver.
V. — Le refus de la même personne de répondre aux questions concernant un certain papier qui avait été enlevé sur la table de M. Leavenworth.
VI. — La découverte en sa possession de la clef de la bibliothèque.
— Ce sont là des faits bien graves, me dis-je involontairement en relisant ce que je venais d’écrire.
Je serrai ensuite ce memento dans mon portefeuille, et j’ouvris un journal du soir, l’Express. Mes yeux aussitôt tombèrent sur ces lignes :
HORRIBLE ASSASSINAT :
le célèbre millionnaire leavenworth assassiné chez lui
COUPABLE INCONNU
crime commis avec un revolver
DÉTAILS EXTRAORDINAIRES
— Dieu merci ! son nom à elle n’est pas prononcé. Mais demain en serait-il ainsi encore ?
Elle est innocente ; il faut qu’elle soit innocente ! répétai-je sans cesse. Puis je me demandai sur quoi je basais ma soi-disant conclusion ? Sur son visage, sur son beau visage seulement !
Le découragement me gagnait tout à fait, lorsqu’on m’apporta une dépêche que je crus être de M. Veeley ; mais elle venait du propriétaire de l’hôtel où était descendu mon associé et était conçu dans les termes que voici :
« Washington,
» M. Everett Raymond, New-York.
» M. Veeley est chez moi, très-malade. Ne lui ai pas communiqué dépêche, craignant suites. Le ferai aussitôt que possible.
» Thomas Loworthy. »
Pourquoi ce sentiment subit de soulagement ? Était-il possible que j’eusse peur du retour de M. Veeley ? Cependant, qui connaissait aussi bien que lui les affaires de la famille Leavenworth ? qui mieux que lui pourrait aider à éclaircir le terrible mystère ? Est-ce que moi, Everett Raymond, je me sentais porté à désirer de ne pas apprendre la vérité ? Non ; cela ne serait pas. Je m’assis devant ma table ; je relus les notes que je venais de rédiger, et j’écrivis en grosses lettres, en marge du paragraphe 6, le mot suspect. Après cela, il n’y aurait plus moyen de prétendre que je m’étais laissé fasciner et aveugler par la beauté de celle contre laquelle s’amoncelaient tant de témoignages !
Et cependant, malgré tout je continuai à répéter tout bas les paroles que j’avais jetées à M. Gryce : « Si elle affirme son innocence, je la croirai. »
Ah ! malgré tout, nous sommes bien les esclaves de nos pensées !