‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 9 sur 39 · Partie 1 · IX

Partie 1 · IX

Miss Mary, apparemment désireuse d’éviter tout le monde, se retira dans un coin et s’abandonna à sa douleur. Je reportai mon attention sur M. Gryce ; il était fort occupé à compter le nombre de ses doigts ; mais sa physionomie avait une expression de troublé assez marquée. Il laissa retomber ses mains à mon approche et m’accueillit avec un léger sourire qui me fut désagréable.

— Je ne veux rien vous reprocher, lui dis-je ; vous aviez le droit d’agir comme vous l’avez fait ; mais comment avez-vous eu le cœur de vous conduire ainsi ? N’était-elle pas suffisamment compromise déjà, sans ce malheureux mouchoir ? Et, après tout, cela ne prouve pas qu’elle soit mêlée à l’assassinat.

— Je suis chargé de cette affaire comme détective, monsieur Raymond, et je me propose de faire mon devoir jusqu’au bout.

— Sans doute, m’empressai-je de répondre. Mais pouvez-vous vraiment penser que cette jeune fille si frêle, si tendre, puisse avoir trempé dans un crime aussi monstrueux ? Les simples soupçons d’une autre femme ne doivent pas…

M. Gryce m’arrêta.

— Cette autre femme, ainsi que vous désignez le plus bel ornement de la société de New-York, est en larmes. Allez donc la consoler.

Malgré l’étonnement que me causèrent ces paroles, j’allai m’asseoir près de miss Eleonore. Elle pleurait presque inconsciemment, comme si la terreur avait vaincu le chagrin. La terreur était trop évidente et le chagrin trop naturel pour que je pusse douter un seul instant de la véracité de son émotion.

— Toute consolation, mademoiselle, lui dis-je, de la part d’un étranger peut vous paraître déplacée ; mais, cependant, je vous supplie de ne pas vous affliger ainsi ; pensez que l’évidence apparente des faits n’est pas toujours une preuve absolue.

Elle me regarda avec une douceur infinie.

— Je le sais, fit-elle à voix basse ; mais Eleonore ne le sait pas. Elle est si véhémente, si extrême, qu’elle ne se rend pas bien compte des choses. Elle s’est laissé prendre dans un piège. Dites-moi, court-elle un véritable danger ? Serait-elle…

Elle ne put achever la phrase.

Je l’avertis par un signe de la présence du détective.

— Que voulez-vous dire ? Je ne vous comprends pas quand vous dites qu’elle s’est laissé prendre dans un piège.

— Je veux dire ceci, répéta-t-elle avec fermeté : Eleonore, volontairement ou non, a répondu de telle sorte aux questions du coroner que tous ceux qui l’ont entendu doivent s’imaginer qu’elle est plus au courant des circonstances du crime qu’elle ne devrait l’être.

Elle baissa encore la voix ; mais elle parlait avec une netteté telle, que chaque mot pouvait s’entendre dans tous les coins de la pièce.

— Elle a l’air de cacher quelque chose, poursuivit-elle ; cela n’est pas, j’en suis convaincue. Eleonore et moi, nous ne nous entendons pas très-bien, mais je suis sûre qu’elle ne connait pas plus du crime que moi. Il faudrait la prévenir qu’elle a tort d’agir ainsi et qu’elle éveille les soupçons. Vous, vous pouvez lui dire cela, n’est-ce pas ? Et répétez-lui en mon nom, — ajouta-t-elle d’une voix à peine perceptible, — l’opinion dont vous venez de me faire part : que l’évidence apparente des faits n’est pas toujours une preuve absolue.

Je la contemplai avec stupeur. Quelle actrice que cette femme !

— Ne vaudrait-il pas mieux lui parler vous-même ?

— Non, il n’existe aucune intimité entre nous.

— Tout cela me paraît incompréhensible. C’est fort malheureux, observai-je. On aurait dû lui faire comprendre que la meilleure voie à suivre est celle de la franchise.

Mary se reprit à pleurer.

— Oh ! pourquoi ce malheur me frappe-t-il, moi, qui ai toujours été si heureuse ?

— Peut-être pour cette raison même.

— N’était-ce pas assez de la mort horrible de mon oncle ? Et penser qu’elle, ma propre cousine, a dû…

Je lui touchai le bras ; elle s’arrêta et se mordit les lèvres.

— Il faut espérer que tout s’arrangera pour le mieux, mademoiselle. Je crois vraiment que vous vous alarmez trop et, s’il ne surgit rien d’autre, votre cousine ne courra pas de risque sérieux.

J’avais prononcé ces paroles dans l’intention de savoir si elle conservait quelque crainte de l’avenir.

— S’il ne surgit rien d’autre ? Que pourrait-il surgir encore, alors qu’elle est parfaitement innocente ?

Une pensée subite la frappa ; elle approcha son siège du mien et sa robe parfumée me frôla le genou.

— Pourquoi le coroner ne m’a-t-il pas interrogée davantage, monsieur ? J’aurais pu lui dire qu’Eleonore n’avait pas quitté sa chambre hier au soir.

— Vous auriez pu dire cela ?

Encore une fois, quelle opinion fallait-il avoir de cette femme ?

— Mais oui. Ma chambre est plus près de l’escalier que la sienne. Pour descendre, il lui aurait fallu passer devant ma porte, et je l’aurais entendue, vous comprenez ?

— Cela n’est pas une raison, lui dis-je tristement. Vous n’en avez pas d’autres ?

— Je dirais tout ce qu’il faudrait dire, me fit-elle à l’oreille.

Je bondis. Oui, cette femme mentirait à présent pour sauver sa cousine comme elle avait menti à l’enquête ! Je lui en avais su gré alors ; mais à présent, elle me faisait horreur.

— Rien ne saurait justifier, mademoiselle, un tel manque de conscience, même pour sauver quelqu’un que vous n’aimez guère.

— Vraiment ?

Elle soupira et détourna lentement la tête.

J’aurais été un homme perdu dès ce moment, si la beauté sympathique d’Eleonore ne m’eût rendu à tout jamais son esclave.

— N’ayez pas trop mauvaise opinion de moi, dit-elle. Je ne voulais pas faire quelque chose de mal.

La porte s’ouvrit et un homme entra. C’était l’homme qui tout à l’heure avait suivi Eleonore quand elle avait quitté la salle d’enquête.

— Monsieur Gryce, fit-il, je voudrais vous dire un mot, s’il vous plaît.

Le détective l’accompagna dans le vestibule, et il nous fut impossible d’entendre leur conversation. Mary pâlit :

— Vient-il de la chambre d’Eleonore ?

— Je le crois, mais je ne sais pas. Pensez-vous que votre cousine ait vraiment quelque chose en sa possession qu’elle désire cacher ?

— Vous croyez donc qu’elle veut cacher quelque chose ?

— Je ne dis pas cela. Mais on a beaucoup parlé d’un certain papier, et…

— On ne trouvera ni papier ni autre chose chez Eleonore. D’abord, il n’y avait pas de documents assez importants pour chercher à les faire disparaître. — (M. Gryce, de retour, parut avoir été changé en statue.) — Est-ce que je ne le saurais pas ? N’étais-je pas la confidente de mon oncle ?

— Mais, peut-être, insinuai-je, votre cousine a-t-elle pu apprendre quelque chose…

Elle recula avec une froideur marquée :

— Il n’y avait rien à apprendre, monsieur. Nous menions la vie la plus simple, la plus tranquille. Pour ma part, je ne comprends rien à toutes ces suppositions ; il est clair, pour moi, que mon oncle a été tué par un voleur qui s’est introduit furtivement dans la maison. Qu’est-ce que cela prouve que rien n’ait été emporté ? Quant aux portes et aux fenêtres trouvées intactes, je ne crois pas que les affirmations d’un domestique irlandais soient infaillibles. Selon moi, l’assassin fait partie d’une bande de malfaiteurs. Je vous en prie, tâchez de croire à cette explication, sinon pour l’honneur de la famille, du moins pour moi, supplia-t-elle d’un air tendre.

Àce moment, M. Gryce se retourna brusquement.

— Auriez-vous la bonté de passer dans la pièce à côté, monsieur Raymond ? J’aurais quelque chose à vous dire.

Je me hâtai d’obéir, ravi d’être délivré d’un entretien dangereux et embarrassant.

— Qu’y a-t-il ? demandai-je au détective.

— Nous avons des communications confidentielles à vous faire, répliqua M. Gryce avec désinvolture. Permettez-moi d’abord de vous présenter M. Fobbs, un de mes agents… M. Raymond.

Je saluai et j’attendis avec une répugnance inquiète les révélations d’un homme dont le métier était d’être espion.

— Il s’agit de choses importantes, continua M. Gryce. Point n’est besoin, n’est-ce pas ? de vous rappeler encore qu’elles sont confidentielles.

— Non, certes.

— Veuillez nous faire part de ce que vous savez, monsieur Fobbs.

Celui-ci prit un air de suprême importance, posa la main sur son cœur et commença :

— M. Gryce m’avait donné l’ordre de surveiller miss Eleonore et, après l’enquête, je l’ai suivie, elle et les deux domestiques ; elles ont monté l’escalier qui conduit à son appartement. Une fois là…

— Là ? Où ? interrompit M. Gryce.

— Dans sa chambre, monsieur.

— Où est-elle située ?

— En face de l’escalier.

— Ce n’est pas sa chambre à elle. Continuez.

— Ce n’est pas sa chambre ? Alors c’était bien le feu qui la préoccupait, s’écria-t-il en se frappant les genoux.

— Le feu ?

— Excusez-moi, monsieur ; laissez-moi raconter les choses dans l’ordre voulu. Elle ne me remarqua point quoique je fusse tout près d’elle, et ce n’est qu’en pénétrant dans cette chambre — qui n’est pas la sienne — qu’elle a congédié ses domestiques et s’est doutée de ma surveillance. D’un air digne et patient, elle entra, laissant la porte ouverte avec une courtoisie que je ne saurais assez louer. Ne pouvant faire autrement, je la suivis et m’assis à l’écart. Elle rougit, puis se promena avec agitation ; c’est un symptôme avec lequel mon métier ne rend assez familier. Elle s’arrêta tout à coup et s’écria :

— Un verre d’eau ! Je vais encore me trouver mal ! Vite ! Là, sur la table dans le coin ! — Pour atteindre ce verre d’eau, il me fallait passer derrière une psyché qui arrivait jusqu’au plafond ; cela me fit hésiter. Elle se tourna vers moi et me regarda… Ma foi ! messieurs, il me semble que vous aussi, vous auriez succombé à la tentation.

— Mais continuez donc ! fit M. Gryce avec impatience.

— Je continue, monsieur. Je la perdis donc de vue un instant. Ce fut assez pour ce qu’elle voulait, paraît-il, car, lorsque je m’approchai d’elle avec le verre d’eau demandé, elle était à genoux devant la cheminée, et elle fouillait dans le corsage de sa robe de telle façon que je fus persuadé qu’elle cherchait à détruire quelque chose. Je la regardai de près en lui présentant le verre, mais elle n’y fit aucune attention et elle contemplait la grille avec une expression que je n’ai jamais vue sur aucun visage humain. Puis, elle but quelques gouttes à peine et rapporta ses mains du feu.

— J’ai froid, murmura-t-elle. Mon Dieu ! que j’ai froid ! — C’était la vérité, car ses dents claquaient. Le feu était presque éteint ; je la vis plonger de nouveau la main dans son corsage. Cette fois, ma méfiance s’éveilla complètement ; je me penchai et je la vis jeter dans la grille un objet qui sonna en tombant. J’eus un soupçon de la vérité ; je me précipitai, mais elle bondit sur ses pieds, saisit le seau à charbon à côté d’elle, et versa le contenu entier sur les cendres chaudes.

— Je veux faire du feu, me cria-t-elle.

— Ce n’est guère le moyen de vous y prendre, répondis-je. Je repêchai alors un à un les morceaux de charbon et les remis dans le seau jusqu’à ce que…

— Jusqu’à ce que… quoi ? demandai-je en voyant M. Gryce et lui échanger un regard furtif.

— Jusqu’à ce que j’eusse trouvé ceci, répliqua-t-il.

Il ouvrit sa large main et montra une clef dont l’anneau était brisé.

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