‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 12 sur 39 · Partie 1 · XII

Partie 1 · XII

Ce fut Molly qui vint m’ouvrir.

— Miss Eleonore, me dit-elle, est au salon.

Je me hâtai de m’y rendre. Jamais je n’avais été aussi vivement frappé par le luxe du magnifique vestibule avec son parquet de vieux chêne bruni par le temps, ses boiseries sculptées et ses ornements de bronze. Jamais je n’avais senti avec autant de force la moquerie des choses ! Arrivé à la porte du salon, j’écoutai. Tout était silencieux. J’écartai doucement les lourdes portières de satin — et j’aperçus Eleonore !

Le somptueux appartement, où se voyaient à profusion les plus riches étoffes et des marbres sans prix, était éclairé par une seule lampe à gaz. Assise sous son rayon lumineux, elle était aussi pâle, aussi immobile presque que la blanche statue de Psyché placée derrière elle ; les mains croisées sur les genoux, insensible en apparence à tout bruit extérieur, elle semblait la personnification du désespoir en face d’une destinée implacable.

Je n’osai bouger ; mais après quelques secondes d’attente, ses yeux se tournèrent de mon côté ; elle jeta un cri de satisfaction, se leva vivement et vint à ma rencontre.

— Miss Eleonore ! lui dis-je, étonné du son étrange de ma voix en ce moment.

Elle se couvrit le visage de ses mains et parut écrasée par un monde de souvenirs qui s’étaient éveillés à ma vue.

— Qu’y a-t-il donc ? demandai-je.

Avec un air désolé, elle laissa tomber ses bras le long de son corps.

— Vous ne le savez donc pas ? fit-elle avec angoisse. Ils prétendent que c’est moi… Regardez cela… et elle me montra un journal étendu par terre.

Je le ramassai ; c’était le Evening Telegram ; on lisait, écrit, en grosses lettres :

Derniers détails sur cet assassinat mystérieux

UNE PERSONNE DE LA FAMILLE FORTEMENT SOUPÇONNÉE D’AVOIR COMMIS LE CRIME

La plus jolie femme de New-York sous un nuage

Biographie de miss Eleonore Leavenworth

Quoique j’y fusse préparé, je me sentis écrasé à cette horrible lecture, et, malgré mon désir, je n’osais regarder Eleonore.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? murmura-t-elle… Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout le monde devient-il fou ?

Je ne savais que répondre.

Elle continua, en se frappant la poitrine de son poing fermé :

— M’accuser, moi ! Moi, qui adorais jusqu’à la terre sur laquelle il marchait ! Moi, qui me serais jetée entre lui et la balle, si j’avais eu connaissance du danger qui le menaçait ! Ces gens-là ne me calomnient pas seulement ; ils m’enfoncent un poignard dans le cœur.

L’émotion m’étouffait, mais je ne voulais lui témoigner ma compassion qu’après avoir acquis la conviction de son innocence, et je lui dis, après une pause :

— Cette accusation vous surprend beaucoup, miss Eleonore. Vous n’aviez donc pas pensé à quoi vous exposaient vos réticences sur certains points ?

Connaissez-vous si peu la nature humaine pour supposer que, étant donnée votre situation, vous pouviez taire ou dénaturer des faits relatifs au crime, sans éveiller immédiatement les sentiments malveillants de la foule, pour ne pas parler des soupçons de la police ?

— Mais… mais…

Je fis un signe de la main et poursuivis avec effort : — Quand vous avez jeté au coroner le défi de trouver un papier compromettant en votre possession, quand vous avez refusé nettement de dire à M. Gryce comment il se faisait que la clef était…

Elle recula, terrifiée par mes paroles.

— Taisez-vous ! s’écria-t-elle glacée d’épouvante, taisez-vous ! Il me semble parfois que les murs, que les ombres même, ont des oreilles, et écoutent.

— Ah ! repris-je. Vous espérez alors cacher ce qui a été découvert par les détectives ?

Elle demeura silencieuse.

— Je crains, miss Eleonore, continuai-je, que vous ne compreniez pas bien votre position. Qu’en penseriez-vous, si vous n’êtes pas intéressée à l’affaire ? Réfléchissez un instant, et vous verrez vous-même qu’il est indispensable d’expliquer…

— Mais je ne puis rien expliquer, dit-elle douloureusement.

— Vous ne pouvez rien expliquer !

Je ne sais si ce fut l’intonation de ma voix, mais ces quelques mots eurent l’air de lui faire l’effet d’un coup de fouet qui l’aurait atteinte au visage.

— Ah ! s’écria-t-elle. Il n’est pas possible que vous aussi vous doutiez de moi ! Je pensais que vous, au moins, vous… — Elle s’arrêta, bouleversée — Elle s’arrêta, bouleversée — Mais non ! je vois à présent que vous aussi vous m’avez soupçonnée dès le commencement ; au fait, les apparences contre moi sont si fortes ! Ah ! c’est bien à présent que je suis tout à fait abandonnée !

Elle retomba sur le canapé, écrasée par la honte et l’humiliation.

Mon cœur se serra, je me précipitai vers elle :

— Je ne puis vous voir dans cet état, miss Eleonore ; tenez, je ne suis qu’un homme : dites-moi que vous êtes innocente, et je vous croirai, quelles que soient les apparences.

Elle bondit sur ses pieds, se redressa et, me considérant de toute sa hauteur :

— Peut-on, s’écria-t-elle, me regarder en face et me croire coupable ?

Je fis tristement un signe affirmatif.

— Il vous faut encore des preuves ! poursuivit-elle avec un regard plein d’une sombre résolution.

— Alors ! venez, venez avec moi !

Elle s’élança à travers le vestibule et monta rapidement l’escalier. Je la suivais avec peine, secoué par une vague épouvante dont je ne me rendais pas compte. Elle s’arrêta, droite et fière, à la porte de la chambre à coucher de son oncle.

— Venez ! me dit-elle encore, mais d’une voix calme et pleine de respect. Elle ouvrit la porte et entra doucement.

La chambre mortuaire était sombre ; mais, peu à peu, je m’habituai à ce défaut de lumière et je la vis s’agenouiller auprès de la forme rigide étendue là, recouverte d’un linceul ; elle pencha sa tête sur celle du pauvre mort et lui posa la main sur la poitrine.

Puis elle se retourna vers moi :

— Vous m’avez dit que vous croiriez à mon innocence si je vous l’affirmais, me dit-elle… Voyez !

Elle posa ses lèvres sur les lèvres pâles et froides de son bienfaiteur ; elle l’embrassa à plusieurs reprises, d’abord doucement, puis avec une sorte de frénésie, au milieu d’un paroxysme de douleur. Elle se calma ensuite, se releva et me dit d’une voix basse mais frémissante :

— Pourrais-je agir ainsi si j’étais coupable ? Vous, le fils d’un père adoré et respecté, pouvez-vous me croire une femme souillée par le crime, alors que j’ose l’embrasser ainsi ?

Elle se jeta encore à genoux, entoura le corps inanimé de ses bras, le couvrit de ses baisers et de ses larmes.

— On disait jadis — poursuivit-elle — qu’un cadavre saignait à l’approche de l’assassin. Que ferait celui-ci, si moi sa fille chérie, celle qu’il a comblée de ses bienfaits, gâtée par ses caresses, si moi j’avais commis le crime dont on m’accuse ? Mais son corps outragé s’échapperait de son linceul en ce moment et me repousserait !

Je ne pouvais prononcer une seule parole en présence d’une semblable scène.

— Oh ! s’il y a un Dieu au ciel qui aime la justice et hait le mal, qu’il m’entende à cette heure ! Si jamais, par pensée, par action, avec ou sans intention, j’ai été la cause de la mort de cet être bienaimé, si même l’ombre d’un crime se trouve dans mon cœur ou sur mes mains, que sa colère m’atteigne ici et me fasse mourir à l’instant sur le corps de celui qui n’est plus !

Cette invocation fut suivie d’un silence profond. Il me semblait que le monde entier s’était arrêté pour entendre ces serments. Un soupir de soulagement intense s’échappa de ma poitrine. Mon cœur se laissa envahir par une immense joie ; la pitié, l’espoir, la tendresse, s’emparèrent de mon âme. Me penchant vers la pauvre enfant, je lui pris les deux mains.

— Vous ne me croyez plus souillée par un crime, n’est-ce pas ? me dit-elle avec un sourire d’enfant, un sourire de paix et d’innocence.

— Un crime ! ce mot échappa de mes lèvres malgré moi — un crime !

— Non, reprit-elle avec calme. Il n’existe pas un homme qui puisse m’accuser de crime ici.

Sans répondre, je lui pris la main et la posai sur la poitrine du mort.

Elle inclina lentement la tête avec douceur et reconnaissance.

— À présent, les instants de lutte peuvent venir, murmura-t-elle tout bas. — Il y aura du moins quelqu’un qui, malgré toutes les apparences, aura foi dans mon honneur et ma loyauté.

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