‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 13 sur 39 · Partie 1 · XIII

Partie 1 · XIII

Lorsque nous redescendîmes, Mary, dure et hautaine, drapée dans son long manteau de deuil, se tenait debout au milieu du salon. Elle était arrivée pendant notre absence et elle nous attendait. Jugeant, d’après l’expression de son visage, combien serait pénible l’entrevue de ces deux femmes, je voulus me retirer ; mais un je ne sais quoi dans l’attitude de miss Mary m’obligea à rester, et je résolus de profiter de l’occasion pour les réconcilier. Je m’inclinai devant Mary et dis :

— Votre cousine vient de me convaincre de son entière innocence, et je suis prêt à me joindre, corps et âme, à M. Gryce afin de découvrir le coupable.

— Il me semble qu’il aurait dû suffire de regarder Eleonore Leavenworth bien en face pour être convaincu de son innocence, répondit dédaigneusement miss Mary.

Le sang me monta aux tempes ; mais, avant que j’eusse le temps de répliquer, elle continua, plus froidement encore :

— Il est pénible pour une jeune fille délicate, élevée dans le plus grand luxe, habituée au respect de tous, d’être obligée d’assurer à tout le monde qu’elle n’a pas commis un crime. Eleonore a toute ma sympathie.

Elle rejeta son manteau et, pour la première fois, regarda sa cousine.

Eleonore fit un pas en avant, et je compris, sans savoir pourquoi, que ce moment était pour elles deux d’une suprême importance. Elles se contemplèrent pendant quelques instants avec une expression de haine à laquelle se mêlaient d’autres émotions puissantes et insondables. Ce fut Eleonore qui recouvra son sang-froid la première ; elle se redressa et s’écria avec fierté :

— Il y a quelque chose qui vaut mieux que la sympathie, c’est la justice. Venez au grand salon, monsieur Raymond ; je pourrai y causer avec vous.

Elle s’achemina vers la porte, mais Mary s’élança et la retint avec un violent effort.

— Non. Restez, cria-t-elle. J’ai quelque chose à vous dire, Eleonore Leavenworth.

Je me retirai après les avoir regardées une dernière fois ; ma place n’était plus là. Pendant dix longues minutes j’arpentai fiévreusement le grand salon, me livrant à mille doutes et à mille suppositions. Quel était le secret de cette famille ? Quelle était la cause de l’inimitié des deux cousines, entre lesquelles aurait dû régner la plus grande cordialité ? Cette inimitié ne datait ni d’aujourd’hui ni d’hier. La haine dont je venais d’être le témoin involontaire ne provenait pas d’un dissentiment survenu quelques jours auparavant, et sa cause était sans doute bien antérieure à l’assassinat.

Je ne pouvais saisir qu’un murmure de voix à travers la porte, qui s’ouvrit bientôt brusquement ; au moment où la portière fut soulevée, j’entendis Mary prononcer distinctement ces mots :

— Après ce qui vient de se passer, nous ne pouvons plus jamais habiter ensemble sous le même toit. Demain, soit vous, soit moi, nous chercherons une autre demeure.

Puis, rouge et haletante, elle passa dans le vestibule et se dirigea de mon côté. Nos regards se croisèrent ; tout son orgueil l’abandonna ; elle se voila la figure de ses mains et monta rapidement l’escalier en fondant en sanglots.

Cette pénible scène m’avait profondément ému ; je ne savais à quoi me résoudre lorsque Eleonore entra et vint s’asseoir auprès de moi. Elle était calme ; une grande pâleur trahissait seule les fatigues du combat qu’elle venait de soutenir. Ce n’était plus la même femme désespérée qui m’avait reçu à mon arrivée. Était-ce la certitude qu’elle avait maintenant qu’il existait au moins un être qui avait en elle une confiance absolue ? Était-ce dans la scène qui s’était passée près du lit de son oncle assassiné qu’elle avait puisé la patience et la force nécessaires pour endurer toutes les avanies ? Je ne sais, mais une autre femme se trouvait devant moi : une femme grave, pleine d’abnégation, résignée à subir toutes les hontes, mais aussi résolue cependant à montrer que si des circonstances malheureuses semblaient l’accuser, rien ne saurait, quoi qu’il arrive, atteindre ni ternir la pureté de son âme. Elle ressemblait à cette grande reine, vaincue par un conquérant barbare, qui tendait ses mains aux chaînes et ne se sentait ni moins grande ni moins haute parce que les liens d’un brutal vainqueur lui meurtrissaient les chairs.

Elle soutint bravement mon regard et demanda :

— Dites-moi où j’en suis ; dites-moi la vérité, quelque cruelle qu’elle soit, car je crains de n’avoir pas bien compris quelle était ma situation.

Heureux de l’entendre parler ainsi, je me hâtai de lui faire connaître tous les détails de cette mystérieuse affaire ; je lui expliquai comment certains faits donnaient lieu à de fâcheux soupçons sur son compte ; — mais j’étais sûr, ajoutai-je, qu’elle pourrait facilement les dissiper, — et je la suppliai, en dernier lieu, de vouloir bien avoir toute connaissance en moi.

— Je vous croyais convaincu de ma non-culpabilité ? répliqua-t-elle timidement.

— Oui ; moi, je le suis. Mais je ne suis qu’une unité, et il faut que le monde entier partage mon opinion.

— Cela n’arrivera jamais, je le crains, répondit-elle avec tristesse. Les soupçons m’ont atteinte, ils me poursuivront toujours, et mon nom est déshonoré à tout jamais.

— Et vous supporteriez cela, alors qu’une seule parole…

— Je crois qu’aujourd’hui toute parole de ma part ne servirait pas à grand’chose, murmura-t-elle.

Le souvenir de M. Fobbs en observation dans la maison d’en face me revint douloureusement à l’esprit.

Elle reprit :

— D’après ce que vous m’assurez, l’affaire a pris une tournure très-fâcheuse. Il n’est guère probable que M. Gryce tienne à des explications de ma part.

— Il serait, au contraire, enchanté d’apprendre où vous aviez pris la clef de la bibliothèque, car cela lui permettrait de diriger ses recherches du bon côté.

Comme elle se taisait, mon cœur se serra de nouveau.

— Il serait d’autant plus désirable que vous lui expliquiez le fait, dis-je encore, qu’il est possible que vous compromettiez une personne que vous souhaitez défendre…

Elle se leva, les yeux étincelants :

— Je ne révèlerai jamais à qui que ce soit, s’écria-t-elle, comment cette clef est entrée en ma possession.

Elle se rassit et croisa ses mains dans une attitude d’inébranlable détermination.

Je me levai à mon tour et me promenai de long en large, tandis que les soupçons me mordaient de nouveau cruellement le cœur.

— Quoi qu’il puisse en résulter pour moi, alors même que tous ceux qui me portent de l’affection se mettraient à deux genoux devant moi, je ne parlerais pas.

— Vous désirez donc égarer la justice ? demandai-je dans le but d’apprendre, s’il était possible, les motifs de son silence.

Elle resta muette et immobile.

— Votre résolution de défendre une autre personne aux dépens de votre nom et de votre honneur, miss Eleonore, est sans contredit des plus généreuses ; mais vos amis et ceux qui aiment la vérité ne sauraient accepter un pareil sacrifice.

— Monsieur ! interrompit-elle avec hauteur.

Je continuai résolument :

— Si vous ne voulez pas nous aider, eh bien, nous agirons sans vous. Il m’aurait suffi de vous savoir la fille adoptive du meilleur ami de M. Veeley pour vous offrir tout mon dévouement et m’efforcer à diviser les ombres qui vous enveloppent. Mais après la scène à laquelle j’ai assisté là-haut, après les affirmations véhémentes de votre innocence, après votre horreur manifeste du crime et de ses suites, je serais le dernier des hommes si, même au risque d’encourir votre mécontentement, je ne consacrais dorénavant tous mes efforts et tout mon temps à défendre votre cause et à vous venger de ces atroces calomnies.

Elle gardait encore un silence mortel.

— Que voulez-vous faire ? demanda-t-elle enfin.

Elle me plaçai debout devant elle.

— Je veux vous affranchir d’une façon éclatante de tout soupçon. Je veux découvrir et dénoncer le véritable coupable.

Je m’attendais à une émotion quelconque de sa part, car, en ce qui me touchait, j’étais moralement convaincu que je connaissais le coupable. Mais, après avoir croisé les mains encore plus fortement, elle répondit :

— Je doute que cela vous soit possible, monsieur Raymond.

— Vous doutez que je puisse découvrir et faire arrêter ce criminel ?

— Je doute, fit-elle avec effort, que n’importe qui sache jamais quel est l’assassin.

— Cependant, il y a quelqu’un qui le sait, répliquai-je à dessein.

— Qui cela ?

— Hannah sait sans aucun doute à quoi s’en tenir, et trouver cette fille serait en quelque sorte trouver l’assassin.

— Ce sont là de simples suppositions, répliqua-t-elle.

Je vis cependant que le coup avait porté.

— Votre cousine a offert une grosse récompense à celui qui retrouverait cette Hannah. Tout le pays la cherche. Avant huit jours elle sera ici, c’est plus que probable.

— Hannah ne pourra rien pour moi, fit-elle d’un air étrange.

— Existe-t-il quelqu’un, y a-t-il quelque chose qui puisse vous être utile ? demandai-je de plus en plus intrigué.

Elle détourna la tête.

— Écoutez-moi, miss Eleonore, implorai-je. Vous n’avez ni mère ni frère pour vous guider et vous conseiller. C’est pour cela que je vous supplie à leur place d’avoir assez confiance en moi pour me confier une seule chose.

— Laquelle ?

— Avez-vous pris un papier quelconque sur la table de votre oncle, ainsi que l’on vous en accuse ?

Elle hésita, puis répondit :

— Oui, j’ai pris un papier, je vous l’avoue confidentiellement.

Je laissai échapper un soupir de désespoir.

— Je ne vous demande pas quel était ce papier, mais existe-t-il toujours ?

Elle me regarda fixement.

— Non, répondit-elle.

J’eus de la peine à dissimuler mon désappointement.

— Je vous en prie, miss Eleonore, ne m’en veuillez pas de vous faire des questions qui peuvent vous paraître cruelles, — car c’est l’extrême gravité du péril qui vous menace qui seule me pousse à vous les adresser. Dites-moi encore une chose, je vous en conjure. Le soir de l’assassinat, lorsque vous étiez dans votre chambre, qu’avez-vous entendu après que M. Harwell fût monté chez lui et avant la fermeture de la bibliothèque ? Vous avez déjà parlé de cela à l’enquête.

Je vis immédiatement que j’étais allé trop loin.

— Je n’ai pas voulu être ingrate, monsieur, et c’est pour ce motif que j’ai répondu à l’une de vos questions ; mais je ne puis en dire davantage. Ne me demandez plus rien, je vous en prie.

Ce reproche me fit de la peine ; je lui déclarai avec tristesse que ses désirs seraient respectés.

— Pourtant, ajoutai-je, et quoi qu’il arrive, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir afin de parvenir à découvrir l’auteur du crime. C’est là, pour moi, un devoir sacré ; mais, ainsi que vous le souhaitez, je ne vous demanderai plus rien, et si j’ai le bonheur de réussir je ne vous réclamerai, comme unique récompense, que de reconnaître alors la pureté de mes intentions et le désintéressement de mes actes.

— Je suis prête à reconnaître cela aujourd’hui même, fit-elle très ému. Mais, monsieur Raymond, ne pourriez-vous pas, ne voudriez-vous pas laisser les choses telles qu’elles sont ? Je ne demande pas que l’on m’aide, et j’aimerais mieux…

— La générosité d’une personne innocente ne doit pas profiter au coupable, interrompis-je, et je ne veux pas que l’honneur et le bonheur d’une noble femme soient perdus afin de sauver un lâche assassin. Soyez-en certaine, je ferai mon devoir, miss Eleonore.

En descendant l’avenue, il me semblait que j’étais un intrépide voyageur aventuré sur une planche étroite suspendue au-dessus d’un abîme insondable.

Comment combattre, en effet, les préjugés de M. Gryce ? Quelles preuves lui apporter de la non-culpabilité d’Eleonore ? Comment établir qu’elle défendait quelque autre personne à ses propres dépens, en se laissant accuser ? Comment enfin découvrir le véritable assassin de M. Leavenworth et parvenir à délivrer cette femme innocente des soupçons qui malheureusement s’étaient accumulés sur elle ?

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

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