‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 39 sur 39 · Partie 4 · VI

Partie 4 · VI

— Ô Eleonore ! m’écriai-je en me précipitant tout joyeux chez la jeune fille, êtes-vous prête à apprendre de bonnes nouvelles, des nouvelles qui vont rendre leurs couleurs à ces joues pâles, leur éclat à ces yeux tristes, et qui vous rappelleront à la vie heureuse et douce d’autrefois ? Répondez !

Et je me penchai vers le fauteuil dans lequel elle paraissait sur le point de s’évanouir.

— Je ne sais, murmura-t-elle. J’ai peur que ce qui pourrait être de bonnes nouvelles pour vous n’en soit pas pour moi. Rien ne saurait être bon pour moi, excepté…

— Excepté quoi ? interrompis-je en prenant ses deux mains entre les miennes avec un sourire de bonheur si profond qu’il devait la rassurer, excepté quoi ? Dites et ne craignez rien.

Mais malgré tout, elle avait peur. Le terrible fardeau qu’elle portait depuis si longtemps avait fini par faire partie de son être. Comment aurait-elle pu se persuader qu’elle avait commis une erreur et qu’elle n’avait plus rien à redouter du passé, du présent et de l’avenir ?

Mais lorsqu’elle apprit la vérité et lorsque avec toutes les précautions, tout le tact dont j’étais capable, je lui eus démontré que ses soupçons étaient sans fondement, que le crime était l’œuvre de Trueman Harwell, et non pas de Mary, elle me supplia aussitôt de la conduire auprès de sa cousine.

— Menez-moi près d’elle, je vous en prie ! Je ne pourrai plus ni respirer ni penser avant de lui avoir demandé pardon à genoux. Ah ! combien mon accusation était injuste !

Je compris que, dans l’état d’agitation extrême où elle était, il fallait me conformer à ses désirs, et je la conduisis immédiatement en voiture chez Mary.

Pendant le trajet, elle me dit avec désespoir :

— Ne va-t-elle pas me repousser ? Consentira-t-elle à me voir ? Oh ! elle aurait raison de refuser, car un pareil outrage ne peut se pardonner. Mais Dieu m’est témoin que je croyais mes soupçons justifiés ! Si vous saviez…

— Je sais tout, interrompis-je. Mary convient que l’évidence apparente des faits amassés contre elle était tellement écrasante qu’elle en a été elle-même stupéfaite, et elle se demandait comment, malgré tant de preuves accusatrices, elle pouvait être innocente. Mais…

— Attendez ! Ah ! attendez ! Mary a-t-elle vraiment dit cela ?

— Oui.

— Aujourd’hui ?

— Oui, aujourd’hui.

— Alors, il faut qu’elle soit bien changée.

Je gardai le silence, voulant qu’elle vît par elle-même jusqu’à quel point, en effet, les sentiments de sa cousine s’étaient transformés. Lorsque, quelques instants plus tard, la voiture s’arrêta et que je la fis entrer dans la maison qui avait été la spectatrice muette de tant d’angoisses, je ne m’attendais pas au changement subit qui s’opéra sur le visage d’Eleonore. Elle avait les yeux brillants, les joues colorées, les traits reposés et détendus, si rapidement se fond la glace du désespoir lorsque l’espérance l’éclaire de ses rayons.

Thomas, le maître d’hôtel, ouvrit la porte et témoigna d’un plaisir contenu en apercevant sa maîtresse.

— Miss Mary Leavenworth est au salon, fit-il.

Eleonore se soutenait à peine ; je lui demandai si elle voulait entrer immédiatement, ou attendre un peu afin de se remettre.

— Je veux la voir tout de suite ! s’écria-t-elle.

Quittant mon bras, elle traversa le vestibule ; elle allait soulever la portière du salon, lorsque celle-ci s’écarta vivement et Mary apparut.

— Mary !

— Eleonore !

Leur accent disait tout.

Eleonore se précipita aux pieds de sa cousine qui s’empressa de la relever.

— Mon péché est trop grand et vous ne me pardonnerez jamais ! soupira Eleonore.

— Mon remords et ma honte sont assez grands pour m’obliger à être indulgente, répondit Mary à voix basse.

Et je compris que le désaccord qui avait existé entre elles avait disparu pour toujours et que l’avenir leur réservait bien des jours de confiance et de sympathie mutuelle.

Une demi-heure plus tard, la porte du grand salon, où je m’étais réfugié, s’ouvrit doucement ; je levai la tête ; sur le seuil était Mary ; son visage brillait d’une telle lumière de véritable humilité que je fus surpris du profond adoucissement de sa beauté altière.

— Bénie soit la honte qui purifie ! murmurai-je.

Et, m’approchant d’elle, je lui tendis la main avec un sentiment d’affection respectueuse que je ne me serais jamais cru capable d’éprouver pour elle.

Mon attitude parut la toucher et une vive rougeur colora ses joues.

— Merci, dit-elle. J’ai contracté vis-à-vis de vous une grosse dette de reconnaissance, mais je n’en puis parler en ce moment. Je viens vous prier de venir au petit salon, afin de m’aider à amener Eleonore à accepter cette fortune de mes mains. C’est à elle, vous le savez, d’après le testament ; du moins il en aurait été ainsi, si…

— Permettez, fis-je, vivement ému. — Avez-vous bien réfléchi ? Êtes-vous complètement décidée à abandonner votre fortune à votre cousine ?

— Ah ! comment pouvez-vous faire une pareille question ? répondit-elle douloureusement.

Nous entrâmes au salon ; M. Clavering, qui était assis à côté d’Eleonore, se leva immédiatement et vint à ma rencontre.

— Monsieur Raymond, fit-il, avant de parler d’autre chose, laissez-moi vous offrir toutes mes excuses. Vous avez en votre possession un document que je vous ai forcé, en quelque sorte, de prendre ; je vous ai fait une insulte que je regrette amèrement. Si, au nom des tortures morales que j’endurais à cette époque, vous voulez bien me pardonner, je vous en serai éternellement reconnaissant, sinon…

— N’achevez pas, monsieur Clavering, je vous en supplie, répondis-je. Les événements d’alors appartiennent à un passé que je désire, pour ma part, oublier le plus tôt possible, et d’ailleurs l’avenir se montre trop riche en promesses pour qu’il faille songer encore à ces malheureux jours.

Après nous être serré la main en véritables amis, nous allâmes nous asseoir auprès des deux cousines.

Je dirai seulement ici quel fut le résultat de notre conversation.

Eleonore refusant nettement d’accepter une fortune qui avait été souillée par un crime, il fut décidé qu’on l’emploierait à l’établissement et à l’entretien d’une institution destinée à recueillir les pauvres de New-York. Puis, une fois ce point réglé, nous songeâmes à nos amis, et notamment à M. Veeley.

— Il faut tout lui raconter, fit Mary, car il a ressenti pour nous un chagrin paternel.

Et, humble et repentante, elle voulait se charger de la pénible tâche de lui dire la vérité.

Mais Eleonore, avec sa générosité habituelle, s’y opposa formellement.

— Non, Mary, répliqua-t-elle, vous avez souffert. C’est à M. Raymond et à moi qu’un soin pareil incombe.

Nous laissâmes Mary et Henry Clavering ensemble ; ils étaient radieux de leur bonheur naissant et pleins de confiance l’un dans l’autre.

Quant à moi, à partir de ce jour, je suis entré dans un rêve dont je ne me réveillerai jamais, quoique le rayonnement des beaux yeux d’Eleonore, ma bien-aimée, soit devenu, depuis bien des mois de bonheur et d’amour infinis, l’étoile dirigeante de ma vie entière.

FIN.

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