‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 4 sur 39 · Partie 1 · IV

Partie 1 · IV

On appela la cuisinière. C’était une femme fort en couleur, d’apparence plantureuse et bonne enfant. Elle avança précipitamment, avec une expression à la fois d’anxiété et d’ardeur qui provoqua plus d’un sourire autour d’elle, ce qui ne lui échappa point ; et comme elle était femme aussi bien que cuisinière, elle fit une petite révérence et s’apprêta à parler ; mais le coroner l’arrêta court et fit, d’un ton sévère :

— Votre nom ?

— Katherine Malone, monsieur.

— Eh bien, Katherine, depuis combien de temps êtes-vous au service de M. Leavenworth ?

— Mais il y a un peu plus d’un an, monsieur. Je suis venue ici avec une recommandation de Mme Wilson, et…

— Peu nous importe. Dites-nous pourquoi vous avez quitté cette Mme Wilson ?

— C’est elle qui m’a quittée, pour sûr, lorsqu’elle est partie pour la vieille Irlande, le jour même où je suis venue avec son certificat…

— Bon, bon ! Laissez cela. Vous êtes ici depuis un an ?

— Oui, monsieur.

— Vous étiez contente de votre place ? M. Leavenworth était-il un bon maître ?

— Ah ! monsieur, je n’en ai jamais vu un meilleur : que le diable emporte le misérable qui l’a tué ! Il était si bon, si généreux, monsieur, que bien des fois j’ai dit à Hannah…

Elle s’arrêta subitement en faisant un geste de terreur comique et jeta un regard oblique du côté des autres domestiques, en personne désolée d’avoir laissé échapper, sans le vouloir, un aveu imprudent ?

Le coroner, qui ne la perdait pas de vue, lui demanda brusquement :

— Hannah ? Qui est Hannah ?

La cuisinière se redressa, fit un effort pour paraître indifférente et s’écria bravement :

— Hannah, monsieur ? C’est seulement la femme de chambre.

— Mais je ne vois personne ici qui semble être investie de ces fonctions. Vous ne m’avez pas parlé d’une domestique de la maison du nom de Hannah ? observa-t-il en se retournant vers le maître d’hôtel.

— Non, monsieur, répliqua celui-ci en saluant et en regardant de travers la jeune femme aux joues rouges qui était à côté de lui. Vous m’avez demandé à qui se trouvait dans la maison au moment de la découverte du crime, et je vous l’ai dit.

— Ah ! s’écria le coroner ironiquement, vous êtes un habitué des audiences des tribunaux de police, paraît-il.

Puis il s’adressa de nouveau à la cuisinière, dont les yeux exprimaient une vague frayeur, et il lui demanda :

— Et où est-elle, cette Hannah ?

— Mais elle est partie, monsieur, pour sûr.

— Depuis quand ?

— Depuis hier soir, répondit-elle en tremblant.

— À quelle heure ?

— Mais monsieur, je n’en sais rien. Je ne sais rien du tout.

— Est-ce qu’on l’avait renvoyée ?

— Je ne crois pas. Ses effets sont ici.

— Ah ! ses effets sont ici ! À quelle heure vous êtes-vous aperçu de son absence ?

— Je ne me suis pas aperçu du tout de son absence. Elle était ici hier au soir, et elle n’y est pas ce matin ; c’est pourquoi je dis qu’elle est partie.

— Hum ! dit le coroner en regardant lentement autour de la salle. Où couchait cette fille ?

La cuisinière, évidemment mal à l’aise, tortilla son tablier et répondit :

— Nous couchons toutes dans les mansardes, monsieur.

— Dans la même chambre ?

— Oui, monsieur, fit-elle lentement.

— Est-elle montée hier soir avec vous ?

— Oui, monsieur.

— À quelle heure ?

— Pour sûr, c’était vers les dix heures.

— Avez-vous remarqué quelque chose d’anormal chez Hannah ?

— Elle avait mal aux dents, monsieur.

— Ah ! Après, qu’a-t-elle fait ?

La cuisinière fondit en larmes.

— Elle n’a rien fait, monsieur, pour sûr, sanglota-t-elle. Ce n’est pas elle, monsieur, qui serait capable de faire quelque chose de mal. Hannah est une bonne et honnête fille, monsieur, et je suis prête à jurer sur l’Évangile que ce n’est pas elle qui est entrée dans la bibliothèque. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Elle est allée simplement chez miss Eleonore chercher quelques gouttes d’élixir pour guérir son mal, car elle souffrait horriblement, et monsieur…

— Là ! là ! interrompit le coroner. Je vous demande seulement ce qu’elle a fait après être montée dans votre chambre. Elle est redescendue, dites-vous ? À quelle heure ?

— Vraiment, je n’en sais rien, monsieur. Molly dit…

— Laissez Molly tranquille. Vous, ne l’avez-vous pas vue descendre ?

— Non, monsieur.

— Ni revenir ?

— Non, monsieur,

— Vous ne l’avez pas vue ce matin ?

— Non, monsieur. Comment aurais-je pu la voir, puisqu’elle était partie ?

— Mais vous l’avez vue hier au soir en proie à une rage de dents ?

— Oui, monsieur.

— C’est bien. Racontez-nous maintenant comment vous avez appris la mort de M. Leavenworth.

Les réponses très-diffuses de la cuisinière confirmèrent à peu près les détails déjà donnés par les premiers témoins. Le coroner allait la renvoyer, lorsque le petit juré, se souvenant qu’elle avait déclaré avoir vu miss Eleonore sortir de la bibliothèque quelques instants après le transport du cadavre dans la chambre à coucher, lui demanda si sa maîtresse tenait quelque chose à la main en ce moment.

— Je n’en sais rien, monsieur. Cependant, s’écria-t-elle tout à coup, je crois qu’elle tenait un morceau de papier. Oui, j’en suis sûre à présent, et elle l’a mis dans sa poche.

Le témoin suivant était Molly, la fille de chambre.

Elle s’appelait Molly O’Flanagan. C’était une jolie brune de dix-huit ans environ, à l’œil vif, aux joues roses, et très-avenante à tous les égards. Dans des circonstances ordinaires, elle eût certainement répondu avec intelligence et vivacité ; mais, en ce moment, la peur la faisait trembler et pâlir, et son émotion était trop réelle pour qu’il lui fût possible de la dissimuler. Il suffira de donner un simple résumé de sa déposition, qui porta principalement sur Hannah et son départ mystérieux.

— Hannah, dit-elle, était d’origine irlandaise. Elle n’avait reçu aucune instruction et était arrivée de son pays pour servir comme femme de chambre et couturière chez les demoiselles Leavenworth. Elle était entrée dans la famille un certain temps avant elle, Molly ; c’était une fille très-aimée de toute la maison, mais qui se tenait sur une certaine réserve sur tout ce qui la concernait, elle et sa vie antérieure. Elle était de nature mélancolique et romanesque, et se relevait fréquemment pendant la nuit afin de pouvoir penser tout à son aise — comme si elle eût été une vraie dame — s’écria Molly.

Cette habitude était irrégulière pour une fille de sa condition, et on cherchait à obtenir d’autres détails ; mais Molly secoua la tête et s’en tint à ces paroles : « Hannah se levait la nuit et allait s’asseoir près de la fenêtre ». Voilà tout ce qu’elle savait. Elle raconta, en outre, que Hannah souffrait d’une fluxion depuis deux jours ; que, la veille, la douleur était devenue telle, qu’elle fut obligée de se lever et de s’habiller. Ici, les questions posées furent très-serrées. Elle déclara que Hannah s’était habillée complètement, qu’elle avait même mis un col et une cravate, qu’elle avait allumé une bougie et dit qu’elle descendait demander de l’élixir à miss Eleonore.

— Pourquoi à miss Eleonore ? interrogea un juré.

— Parce que c’est elle qui distribue les remèdes aux domestiques.

Pressée de continuer, Molly affirma que c’était tout ce qu’elle savait de l’affaire, Hannah n’était pas remontée, et, le lendemain, au moment du déjeuner, on ne l’avait trouvée nulle part.

— Vous dites qu’elle a emporté une bougie ? Avait-elle aussi un bougeoir ? demanda le coroner.

— Non, monsieur, une bougie seulement.

— Pourquoi l’a-t-elle prise ? Le gaz n’est-il pas habituellement allumé dans l’escalier et le vestibule ?

— Si, monsieur ; mais nous avions éteint le gaz en montant chez nous, et Hannah a peur de l’obscurité.

— Cette bougie doit se retrouver quelque part. Personne ne l’a-t-il vue ?

— Pas que je sache, monsieur.

— Est-ce ceci ? fit une voix par-dessus mon épaule.

C’était M. Gryce, tenant à la main une bougie à moitié brûlée.

— Oui, monsieur ; mais où l’avez-vous trouvée ?

— Sur la pelouse de la cour, à moitié chemin de la porte de la cuisine à la rue, répondit-il tranquillement.

Ces paroles causèrent une immense sensation. Enfin, on avait trouvé une piste, un lien entre le monde extérieur et le crime ténébreux ! La porte de service devint immédiatement le point de mire de l’intérêt général. La bougie trouvée dans la cour tendait à prouver que Hannah avait quitté la maison peu de temps après être descendue de sa chambre et qu’elle était partie par la porte de la cuisine, éloignée de quelques pas de la grille qui donnait sur une ruelle. On rappela Thomas ; mais le maître d’hôtel ne put que répéter de nouveau qu’il avait trouvé non-seulement cette porte, mais la maison entière fermée et verrouillée comme d’habitude quand il était allé tout ouvrir à six heures du matin. La conclusion forcée de ce fait était que quelqu’un avait repoussé les verrous après le départ de la jeune fille. Mais qui était-ce ? Hélas ! c’était là précisément une question de la plus grave et de la plus haute importance.

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