Partie 1 · V
Un fort coup de sonnette fit diversion à la tristesse qui s’était emparée de l’auditoire. Tous les yeux se tournèrent vers la porte, et l’agent de police, parti une heure auparavant sur l’ordre du coroner, entra, accompagné d’un jeune homme à l’air intelligent.
Il avança sans embarras, malgré la vive curiosité dont il était l’objet, salua le coroner et dit :
— Vous avez fait demander quelqu’un de chez Bohn et Cie, de Broadway ?
Un mouvement se fit dans la salle à ce nom, qui était celui d’un des plus célèbres armuriers de New-York.
— Oui, monsieur, répondit le coroner. Voici une balle que nous vous prions d’examiner. Vous connaissez, n’est-ce pas, le métier dans tous ses détails ?
Le jeune homme fit un signe affirmatif et prit négligemment la balle.
— Pouvez-vous dire à quelle sorte de revolver appartient ce projecteur ?
L’expert roula lentement l’objet entre le pouce et l’index, puis le replaça sur la table :
— C’est une balle de 52 et qui se vend ordinairement avec un petit revolver fabriqué par Smith et Wesson.
— Un petit revolver ! s’écria le maître d’hôtel en se levant brusquement. Mon maître en avait un dans le tiroir de sa table à toilette ; je l’ai vu souvent. Nous le connaissons tous.
La plus grande agitation se produisit dans l’assistance, notamment parmi les domestiques.
— C’est vrai, dit une voix profonde, que je reconnus être celle de la cuisinière ; je l’ai vu aussi, moi, un jour que monsieur était en train de le nettoyer.
— Il était dans le tiroir de sa table à toilette ? demanda le coroner.
— Oui, monsieur, près de la tête de son lit.
On envoya un agent faire une perquisition, et il revint presque aussitôt avec un petit revolver qu’il déposa sur la table du coroner.
— Voici l’arme, fit-il.
L’auditoire entier se leva. Le coroner passa le pistolet à l’expert et lui demanda s’il était de la fabrique qu’il avait indiquée. Il répondit sans hésiter :
— Oui ; la marque est celle de Smith et Wesson ; voyez vous-même.
Il procéda ensuite à un examen attentif.
— Où avez-vous trouvé ce revolver ? demanda le coroner à l’agent.
— Dans le petit tiroir de la table à toilette, à côté du lit de M. Leavenworth. Il était enfermé dans une boîte doublée de velours, avec une provision de cartouches. J’en ai apporté une comme échantillon, — et il la plaça sur la table.
— Le tiroir était-il fermé à clef ?
— Oui, monsieur ; mais la clef était à la serrure.
L’intérêt était arrivé à son plus haut degré, et on cria de toutes parts :
— Le revolver est-il chargé ?
Le magistrat jeta un regard sévère et digne sur l’assemblée et dit :
— J’étais moi-même sur le point de poser cette question, et je prie le public de vouloir bien garder le silence.
Cette remarque fut suivie d’un calme immédiat.
— Parlez, monsieur, poursuivit le coroner.
L’expert retira le cylindre et le fit voir aux assistants.
— Ce revolver, dit-il, a six chambres, et toutes sont chargées.
Un murmure de désappointement se fit entendre.
— Mais, continua-t-il tranquillement après une rapide inspection du cylindre, toutes ne sont pas chargées depuis longtemps. Un coup a été tiré récemment.
— Comment le savez-vous ? s’écria un des jurés.
— C’est bien simple, monsieur, répondit-il.
Et se retournant vers le coroner, il lui fit prendre l’arme.
— Veuillez examiner vous-même l’état de ce revolver. Regardez d’abord le canon ; vous verrez qu’il est très-reluisant et que l’on n’y découvre aucune trace du passage récent d’une balle ; cela tient à ce qu’il a été nettoyé. Observez maintenant l’extérieur du cylindre. Que voyez-vous là ?
— Je vois près d’une des chambres un tout petit trait noir.
— Ce petit trait noir sur le bord d’une des chambres révèle tout, messieurs. Une balle laisse toujours du noir derrière elle. Celui qui a fait feu se l’est rappelé ; il a nettoyé le canon, mais il a oublié le cylindre.
Cela dit, il salua et se croisa les bras.
— Seigneur ! fit une voix grave et un peu rude, voilà qui est merveilleux !
Cette exclamation avait échappé à un paysan resté bouche béante près de la porte.
Cette intervention fut un soulagement pour l’auditoire, qui respira plus à l’aise. Puis, lorsque l’ordre fut rétabli, on pria l’agent d’indiquer la position de la table à toilette et sa distance du bureau.
— La table à écrire est dans une pièce ; la table à toilette dans une autre. Pour arriver à la première, il faut traverser, en suivant une diagonale, la chambre à coucher de M. Leavenworth, passer par le corridor qui sépare les deux chambres et…
— Attendez un instant ! Quelle est la position de cette table relativement à la porte qui donne de la chambre à coucher sur le vestibule ?
— On a pu entrer par cette porte, arriver à la table à toilette en passant devant le pied du lit, y prendre le revolver et avancer jusqu’au milieu du corridor sans risquer d’être aperçu de quelqu’un qui aurait été assis ou serait resté debout dans la bibliothèque.
— Sainte Vierge ! s’écria la cuisinière épouvantée et en se couvrant la tête de son tablier comme pour se dérober à une horrible vision, Hannah aurait jamais eu le courage de faire une telle chose, jamais !
M. Gryce lui posa lourdement la main sur l’épaule et la força de se rasseoir, tout en la grondant et en la calmant à la fois de la façon la plus habile.
— Je vous demande pardon, messieurs, supplia-t-elle ; mais Hannah n’a jamais fait une chose pareille, jamais, jamais !
On remercia l’expert, et M. Harwell fut de nouveau appelé. Il s’approcha évidemment à contre-cœur. Ou bien, la déposition précédente avait détruit une de ses théories, ou bien elle avait confirmé un soupçon pénible.
— M. Harwell, fit le coroner, nous avons appris que M. Leavenworth possédait un revolver qui vient d’être trouvé dans sa chambre. Saviez-vous ce fait ?
— Je le savais.
— Ce fait était-il connu de toute la maison ?
— Il paraît que oui.
— Comment cela se fait-il ? Le laissait-il d’ordinaire à une place où on pouvait le voir ?
— Je n’en sais rien. Je ne puis que vous indiquer comment j’ai su que ce revolver existait.
— Expliquez-vous ?
— La conversation était tombée un jour sur les armes à feu, dont je suis grand amateur, et j’ai toujours eu le désir de posséder un pistolet de poche. Je dis quelques mots là-dessus à M. Leavenworth ; il se leva, prit celui-ci dans le tiroir de sa table à toilette et me le montra.
— Y a-t-il longtemps de cela ?
— Quelques mois seulement.
— Il y a donc un certain temps que ce revolver lui appartient ?
— Oui, monsieur.
— Est-ce la seule fois que vous l’ayez vu ?
Le secrétaire rougit.
— Non, monsieur, je l’ai revu une fois encore.
— Quand cela ?
— Il y a environ trois semaines.
— À quel propos ?
Il baissa la tête, son visage s’altéra sensiblement. Il décroisa les bras, joignit les mains et regarda le coroner d’un air presque suppliant.
— Messieurs, fit-il, je vous en prie, excusez-moi…
— C’est impossible, répliqua le magistrat.
M. Harwell blêmit de plus en plus et dit avec embarras :
— C’est que je vais être obligé de prononcer le nom d’une dame.
— Nous le regrettons ; mais…
Le jeune homme se retourna avec vivacité vers le coroner, et il avait vraiment grand air à ce moment :
— Je suis obligé de prononcer le nom de miss Eleonore Leavenworth, continua-t-il.
Ce nom fit tressaillir tout le monde, excepté M. Gryce, qui en ce moment était, selon toute apparence, en conversation intime avec le bout de ses doigts.
M. Harwell poursuivit d’une voix rapide :
— Certainement, messieurs, ce que vous me faites faire là est contre toutes les convenances, et c’est manquer de respect à cette demoiselle que de parler d’elle dans cette affaire.
Mais le coroner ne l’entendit pas ainsi. Force fut à M. Harwell de s’expliquer davantage. Son accent devint bas et saccadé.
— Voici, messieurs. Il y a trois semaines environ, j’entrai dans la bibliothèque une après-midi, à un moment où je n’y venais pas d’habitude. J’allais chercher un canif que j’y avais laissé le matin sur la cheminée, lorsque j’entendis du bruit dans la chambre à côté. J’entrai pour voir ce que c’était, car je savais que M. Leavenworth était sorti, et je croyais qu’il était accompagné de ses deux nièces. Quel fut mon étonnement d’apercevoir miss Eleonore, debout auprès du lit de son oncle et tenant ce revolver à la main ! Confus de mon indiscrétion, je voulus m’esquiver ; mais elle m’avait vu, elle m’appela et me pria de lui expliquer le mécanisme du revolver ; c’est ce que j’ai fait. Voilà, messieurs, la seule fois où j’ai eu l’occasion de voir de nouveau cette arme.
Il baissa la tête et attendit la question suivante avec agitation :
— Elle vous a demandé de lui expliquer le mécanisme ? Qu’entendez-vous par là ?
— J’entends que je lui ai montré comment on chargeait un revolver et la manière dont il fallait viser et tirer.
L’auditoire parut frappé subitement d’un trait de lumière, et l’émotion générale gagna le coroner lui-même, qui regarda avec une compassion mêlée d’étonnement le visage pâle du secrétaire qui se tenait anéanti devant lui. Ce regard impressionna non-seulement le jeune homme, mais tous les témoins de cette scène.
— M. Harwell, demanda-t-il enfin, avez-vous quelque chose à ajouter à la déposition que vous venez de faire ?
Le secrétaire secoua tristement la tête.
Je saisis M. Gryce par le bras et lui murmurai à l’oreille : — Dites-moi, je vous en supplie… Il ne me laissa pas achever.
— Le coroner va envoyer chercher ces demoiselles, dit-il. Tenez-vous prêt, si vous voulez remplir votre devoir vis-à-vis d’elles.
Remplir mon devoir ! Ces mots me firent reprendre mon sang-froid. À qui avais-je donc songé ? Étais-je fou ?
La scène qui venait de se passer, cette scène qui avait fait naître en moi un doute horrible, s’effaça comme par enchantement, et je ne pensai plus qu’aux deux belles cousines accablées par la douleur et pleurant celui qui leur avait servi de père. Lorsqu’on appela les noms de miss Mary et de miss Eleonore Leavenworth, je me levai lentement, puis j’avançai et déclarai être un ami de la famille, — j’espère que ce mensonge ne me sera pas imputé plus tard, — et je réclamai le privilège d’aller chercher ces dames.
Tous les regards se fixèrent aussitôt sur moi, à mon grand embarras. La permission sollicitée me fut accordée sur-le-champ et je me trouvai dans le vestibule sans trop savoir comment, car j’avais la tête en feu et mon cœur battait à se briser. M. Gryce me dit brièvement :
— C’est au troisième étage, la porte en face du palier. Ces demoiselles, sans doute, vous attendent.