‹ Le crime de LachineChapitre 18 sur 31 · Chapitre 10 Le meurtre

Chapitre 10 Le meurtre

Le lendemain soir.
Maurice arrive de l’usine.
La vieille paralytique, d’un air très naturel, s’approche de la porte vitrée et regardant au dehors, en s’appuyant sur sa canne pour ne pas tomber :

— Dis donc, Maurice, as-tu été obligé de passer par la fenêtre, hier soir, pour rentrer dans la maison ?

— Hein ! que dites-vous !… Qu’est-ce que ça veut dire !…

— Rien : je vois qu’hier soir tu as rentré par la fenêtre en arrivant…

— Expliquez-vous, interrompt Maurice, qui, pour la première fois de sa vie, se permet de parler fort en présence de sa mère, mais expliquez-vous, pour l’amour du bon Dieu !

La mère, comme pour prolonger le supplice du malheureux, ne répond pas tout de suite. Puis, tranquillement :

— Mais, ne t’excite donc pas pour si peu. Tu vois ces pas, sur la neige, qui s’en vont de la rue à la fenêtre – ou de la fenêtre à la rue…

Maurice reste d’abord stupide, les yeux rivés aux traces qu’il voit sur la neige. Une idée – une seule idée : sa femme le trompe. Il en a la preuve, maintenant.

Et lui qui, depuis quatre ans, se tue pour elle dans les travaux meurtriers de l’usine, lui qui, pour elle, a tout sacrifié, lui dont elle fut toujours l’unique pensée, la seule idole ; lui qui depuis des années et des années n’a rêvé que d’elle ; lui qui, brûlé par la fonte en ébullition dans les rouges fourneaux des manufactures ou éreinté par des fardeaux invraisemblables, n’a jamais eu pour le consoler, pour le raffermir, que le souvenir adoré de ses traits ; lui dont les nuits noires, passées pendant des années à penser à elle, n’ont eu d’autre flambeau que le souvenir de ses deux grands yeux bleus ; lui qui toujours sans compter, dépensa ses forces pour lui en faire un peu d’or, – de quoi vivre un peu – lui qui aurait donné pour elle jusqu’au sang de ses veines, – lui, le malheureux, il est trompé ! trompé ! trompé ! ! !

Était-elle hypocrite, un peu, la misérable !

Mais il a été insensé !

Ça prenait lui, aussi, un être de malheur, un être de fatalité, après qui le malheur s’acharne, depuis son enfance, constamment, sauvagement…

Qu’est-ce que sa vie a été, jusqu’ici ?

Dès ses premières années, ses parents sont pour lui des bourreaux : il est un rebut, un objet méprisable, sans utilité, qui existe on ne sait pourquoi, qui est moins au foyer paternel qu’un chien. Plus tard, les travaux épuisants du canal. Puis, l’odieuse usine, où l’on meurt. Sa mère l’a suivie, plus tyrannique, plus cruelle, féroce plus que jamais. De l’argent qu’il gagne, il ne voit jamais la couleur. Il ne peut s’habiller comme les autres, il est plus fort que la plupart de ses camarades et aussi intelligent, il se sent pourtant inférieur à tous. Il a honte de paraître au milieu de ses compagnons, en dehors des heures d’ouvrage… Dans ces ténèbres de souffrance, d’horreur, – une seule lueur – un amour… un amour où il a mis tout ce qu’en lui se trouve de capacité d’émotion, tout ce qu’il y a dans son âme, tout ce qu’il se trouve concentré dans son cœur, de tendresse, de sensibilité, de sève, d’ardente affection, de besoin d’épanchement… Un amour… Germaine !…

Oh ! ce qu’il l’aimât ! ce qu’il l’aimât ! ce qu’il l’aimât ! C’est le départ du village, par un matin sombre et froid de décembre. – C’est, dans Lachine, la nostalgie exaspérée de l’aimée. – C’est… c’est… ce sont… toutes ses douleurs, tous ses deuils… ses supplices de chaque jour, – de chaque heure.

Enfin, il était marié, – et il croyait, le naïf ! que le Malheur lui avait pardonné à ce compte, s’estimant quitte avec lui ! Comme il a été sot, d’espérer qu’il pourrait, un jour, être heureux ! – Il aurait dû savoir, il eut tort de ne pas comprendre qu’il y a des êtres faits pour être la proie du malheur, toute leur vie ! toute leur vie !

Comme il y en a qui sont nés pour être riches, pour être heureux, pour être grands ! – Lui, dès sa naissance, avait été marqué d’un signe fatal. Il appartenait au Malheur. Il n’avait pas le droit d’essayer – d’y échapper. Et il s’en apercevait, aujourd’hui ! Au moment où il semblait qu’enfin la vie allait lui être clémente et bonne, pour un temps, du moins, comme les autres…

Germaine ! Germaine !

Comme elle fut méchante !

Elle le trompait !

Elle !

Elle !… sa Germaine !…

Non ! – Il rêve. – C’est un rêve tout ça. – Non : sa femme ne le trompe pas ; non, ça n’est pas à Lachine qu’il est. – Et il n’est pas marié. – C’est un rêve. – Il n’est pas à Lachine : il est encore à Saint-Emmanuel. – C’est, avant la première communion, la classe de catéchisme. Il ne lui a jamais parlé, à l’enfant blonde aux grands yeux bleus qu’il aima dès qu’il la vit… C’est la nuit dans les champs… En son misérable sofa, le petit Maurice, éveillé dans les ténèbres, songe à la douce enfant qu’il reverra demain… – C’est le vieux fort où l’on s’attarde, dans la nuit parfumée, sous les étoiles, tandis que, tout près, là-bas, sonne une cloche, dont la rumeur s’élargit… Comme ils sont bien, au bras l’un de l’autre !… C’est le petit salon, grand comme la main, où l’on restait de longues heures à se regarder sans parler, tout à l’enchantement de se sentir ensemble…

Un tramway, avec grand fracas, passe.

Ah non ! ça n’est pas un rêve : c’est bien Lachine… et dans cette chambre, là ! est Germaine, la femme infidèle, la femme parjure. – Pourtant, elle ne fut pas toujours si méchante. Avait-elle su recevoir Monsieur Marcheterre, un peu, dans le temps ! – Et puis, si elle avait quitté sa famille, c’était pour lui, après tout, pour Maurice. Et c’était un sacrifice, il n’y avait pas à dire.

Germaine !

Germaine l’a trompé !

Comme elle paraissait bonne !

Elle jouait son rôle comme une actrice de théâtre.

Et ses yeux – ses deux grands yeux bleus si calmes ! Et ses protestations d’amour, après quatre ans de ménage, et ses caresses !…

Ah ! la comédie de ses baisers ! ah ! le mensonge de ces yeux, de ces grands yeux bleus !

Toutes ces pensées, très vite, avec une précision terrible, tous ces souvenirs, très nets, lui viennent à la fois à l’esprit.

Soudain, il s’est retourné. L’abattement a fait place chez lui à une exaltation indescriptible.

…Ces yeux, ces yeux menteurs, il devrait les lui arracher de la tête ! ! !

La misérable ! ! !

Un couteau de cuisine, dont on se sert pour trancher la viande parce que sa lame est forte et bien aiguisée, est devant lui, sur la table. Soudain, son regard s’arrête sur cet objet. La lueur froide de l’acier l’hypnotise, on dirait.

Maurice a l’air d’un fou.

Il est épouvantable à voir.

Hagard, la face bouleversée, il saisit le couteau et, s’avançant brusquement vers sa femme, qui lui tourne le dos, occupée à des ouvrages de couture, dans la même pièce, – par deux fois il lui enfonce entre les épaules, de toutes ses forces, la lame meurtrière.

La jeune femme n’a pas poussé un cri et elle s’affaisse sur le plancher, dans des flots de sang, tandis que Maurice Gauthier, saisi d’épouvante, se précipite au dehors, pour s’enfuir – s’enfuir, il ne sait où, loin de ce cadavre qu’il ne veut pas voir, et qui saigne, qui saigne…

q

Page 1