Chapitre 9 Les pas sur la neige
Les jours et les semaines se passent pour Maurice dans les mêmes continuelles tortures suivies des mêmes réconforts puisés dans les grands yeux toujours calmes de Germaine.
Pourtant, l’infortuné mari, loin de sa femme, sent croître constamment le malaise qu’ont fait naître en son âme les obstinées calomnies de sa mère.
Un soir, la vieille femme l’appelle près de la berceuse où elle est affaissée, et, avec de grands gestes énervés, lui parle longuement à voix basse.
Maurice pâlit affreusement.
Cette fois l’erreur est impossible. N’a-t-il pas eu connaissance lui-même, d’ailleurs, de ce fait que lui rapporte sa mère ? Et est-ce que cela ne vient pas confirmer à l’évidence les accusations que celle-ci porte d’une manière si précise et avec une telle assurance ?
Il se lève, le visage hagard, et se précipite dans la chambre de son épouse. Celle-ci fait réciter à son enfant sa prière du soir avant de le mettre au lit.
Le poing levé, il bondit sur Germaine.
Tranquillement, la jeune femme, au bruit que fait Maurice en entrant, se retourne.
Elle pâlit en voyant son mari dans cette attitude.
L’étonnement la rend muette.
Elle ne bouge pas.
Elle voit le geste menaçant de Maurice, mais ne fait pas un mouvement, tant elle demeure sur le coup interdite et stupéfaite.
Ses grands yeux bleus rencontrent le regard troublé du jeune homme.
Celui-ci soudain s’arrête.
Son bras levé retombe comme inanimé à son côté.
Ses traits subitement changent d’expression. Il tombe à genoux aux pieds de sa femme et, d’une voix coupée par les sanglots qui lui soulèvent les épaules :
— Pardonne… pardonne… oh pardonne-moi !…
L’enfant, effrayé par cette scène inaccoutumée, se réfugie en pleurant dans les bras de sa mère.
— Je ne puis rien te dire… Pas ce soir, une autre fois… je ne peux pas… je ne peux rien te dire… a répondu Maurice à sa femme, qui lui demandait des explications.
Puis, saisissant son chapeau, il s’est élancé au dehors, laissant Germaine consternée bercer dans ses bras pour le rassurer son enfant épouvanté.
Mais Émile, qui n’a jamais vu son père, son père toujours si doux, si tendre et si bon, dans un état pareil, Émile est inconsolable.
Maurice a voulu s’isoler pour réfléchir froidement à sa situation, loin des regards haineux de sa mère et loin des yeux charmeurs de sa femme.
Il marche longtemps, seul, par les rues froides. L’air vif du soir tempère un peu l’ardeur qui lui brûle le sang dans les veines.
C’est un crime, pense-t-il, de douter de son épouse toujours si bonne et dévouée, qui tant de fois déjà s’est sacrifiée pour lui. Pourtant, les choses dont sa mère a parlé ont tellement les apparences de la vérité ! Raisonnablement, il ne peut passer outre sans s’en occuper davantage. Mais le moyen de savoir la vérité ? Vingt fois déjà, la rage dans l’âme, ne sachant s’il devait haïr sa femme ou se prosterner à ses genoux pour lui demander pardon de ses doutes, il a essayé de connaître la vérité. Et, après tout ça, il n’est pas encore sorti de son incertitude.
Pendant que Maurice se livrait à ces réflexions, la mère Gauthier, furieuse de n’avoir pu provoquer une scène plus violente, avait recours, pour se dédommager de ses insuccès, à un moyen suprême.
— Cette fois, se disait-elle, il faudra bien que Maurice se fâche pour tout de bon, s’il lui reste un peu de cœur !
Elle s’assura d’abord que Germaine, dans sa chambre, ne pouvait la voir, puis elle se leva péniblement de sa chaise, en s’appuyant sur sa canne.
Se traînant de peine et de misère sur ses vieilles jambes percluses, elle pénétra lentement dans la pièce de la maison qui servait à la fois de cuisine, de salle à manger et de salon. Après avoir cherché quelques instants, elle trouva dans un coin une paire de grandes bottes de caoutchouc, qu’elle emporta dans sa chambre. Elle enleva les vieilles pantoufles trouées qu’elle portait, et, après beaucoup d’efforts, parvint à chausser les grandes bottes de Maurice.
Alors elle se leva, écouta si rien ne bougeait dans la maison, et, se traînant toujours lamentablement, se dirigea vers la porte, qu’elle entrouvrit. Elle marcha ensuite jusqu’à la rue, après quoi, se forçant pour faire de grands pas, comme un homme, elle s’approcha de la fenêtre de la chambre occupée par Germaine. Enfin, marchant dans les traces qu’elle avait imprimées sur la neige en venant, elle retourna à la rue et, de là, dans la maison. Soigneusement, elle alla remettre les bottes à la même place. Avant de rentrer dans sa chambre elle se rendit à la porte, qu’elle ferma avec le loquet, et enveloppa de linge la sonnette.
Ayant accompli ces exploits, la vieille alla se remettre au lit, bien tranquillement, avec le calme qui sied à une bonne conscience.
— Comme ça, se dit-elle, Maurice, après s’être étonné, quand il arrivera, de trouver la porte fermée, aura beau se pendre à la sonnette… Madame ne répondra pas. Alors, il sera bien obligé, pour réveiller sa bonne-à-rien, d’aller frapper à la fenêtre. Aura-t-il le cœur de se fâcher, à la fin, en voyant, sur la neige, des pas, – les traces de l’homme !… de l’amant !
La mère Gauthier s’endormit sur ces pensées.
Quand Maurice rentra, très tard, un peu calmé par sa longue promenade à pied dans le froid du soir, il n’eut pas la peine de sonner : Germaine, très inquiète de son absence prolongée à la suite de la scène, encore mystérieuse pour elle, de tout à l’heure, attendait son mari debout près de la porte…
Émile, enfin, s’était endormi.
Maurice n’expliqua rien encore, et Germaine n’osa trop insister pour savoir.
Seulement, cette nuit-là, elle ne dormit pas. Une ombre plus épaisse que l’obscurité de la nuit pesait sur son âme.
Qu’est-ce que Maurice avait donc ?
Et quels noirs événements se préparaient sans qu’elle en sût rien ?
Maurice comme au soir lointain de l’explosion du canal était épouvanté d’un sentiment confus et douloureux, qui lui serrait le cœur.
C’était le Pressentiment, le bruit avant-coureur du Destin formidable qui s’avance et dont on ne sait rien – rien… sinon qu’il s’en vient et que sa marche est nécessaire et qu’il est terrible…
q