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Chapitre 1 Le petit Maurice

A l’époque où commence notre récit, Maurice Gauthier a vingt ans. Poussé en plein soleil, dans l’air sain de la campagne, c’est un grand jeune homme bien planté, de carrure solide, et qui n’a pas son pareil comme bon ouvrier dans Coteau-du-Lac.

Coteau-du-Lac est un joli petit village situé à trente et quelques milles de Montréal, sur la ligne du Grand-Tronc, et formé d’une centaine de modestes habitations bâties entre le fleuve Saint-Laurent et le canal Soulanges.

Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, Maurice avait vécu dans les champs. Son père cultivait à ferme 1 une terre de maigre revenu, dans le rang de Saint-Emmanuel, lorsque commencèrent les travaux de construction du canal Soulanges. On avait lu dans les journaux que le gouvernement dépenserait là une dizaine de millions, dont une bonne partie irait aux cultivateurs.

Grand sujet de conversation pour le père Gauthier et ses voisins. Allait-on en faire de l’argent, enfin ! La misère allait donc cesser, pour les pauvres gens du comté ! L’agriculture, par ces temps, tomba en grand mépris chez une certaine partie de la population.

Le père Gauthier, qui n’avait d’ailleurs pas à se louer de ses succès en culture, décida d’abandonner sa terre pour s’en aller demeurer au village de Coteau-du-Lac. Ses deux garçons travailleraient à la journée avec lui. De son côté, la femme gagnerait ce qu’elle pourrait en prenant des pensionnaires, car il allait sans doute arriver, des localités plus ou moins éloignées, une foule de journaliers qui ne sauraient trop où se loger. Il considérait cela comme un excellent calcul. La mère, qui ne détestait vraiment pas un changement dans son existence et pour qui du nouveau ne semblait pouvoir être que du beau, approuva fortement le projet. Georges, qui avait toujours été l’enfant gâté de la famille, aux dépens de son jeune frère, acquiesça d’abord mollement. Puis, quand il eut réfléchi à tous les avantages qu’il y aurait pour lui à demeurer au village, loin de la terre où il s’ennuyait à mourir, il s’enthousiasma presque. Son rêve avait toujours été de s’en aller à Montréal, – « à la ville », comme il disait. Ses parents l’en avaient constamment détourné, au prix des plus pénibles efforts. Mais il conservait au fond de son cœur ce désir, bien décidé à le satisfaire dès que la première occasion se présenterait.

Tout jeune, ses parents en avaient fait leur idole. Son jeune frère avait tous les coups ; lui, toutes les caresses. S’il y avait une bonne bouchée à la maison, c’était pour Georges ; s’il se présentait une corvée, une besogne repoussante, le petit Maurice était tout désigné pour l’accomplir.

Les parents reconnaissaient à Georges tous les dons de l’esprit et toutes les qualités du cœur. Jamais on ne parlait de Maurice, sauf pour lui reprocher brutalement des méfaits imaginaires ou des peccadilles dont on faisait des forfaits. On lui meurtrissait le corps à propos de tout et à propos de rien.

On parlait toujours de Georges dans les termes les plus exagérément élogieux. Il n’était pas plus question de Maurice, dans la maison, quand il avait la chance d’échapper aux reproches, que du chien ou du chat. On avait même souvent pour ces animaux des attentions ou des caresses que « le petit » n’avait jamais connues.

Le soir, dans un grand lit moelleux où on l’avait bordé tendrement, Georges ne fermait jamais l’œil sans s’être entendu prodiguer les meilleures paroles. On ne cessait de lui demander :

— As-tu besoin de quelque chose, Georges ?

Maurice, lui, s’endormait dans son misérable sofa sans que personne lui adressât jamais un mot, à moins que ce ne fût pour lui recommander :

— Debout à trois heures et demie, demain matin, là, tu sais… si tu veux pas attraper des coups de bâton !…

— Ce pauvre Georges ! disaient quelquefois les parents.

Le « pauvre Georges » avait tous les jours des « douceurs » que sa mère savait lui ménager. Il ne s’occupait qu’aux travaux les moins pénibles et la plupart du temps ne faisait rien du tout.

Maurice n’était pas heureux. Cependant, Georges, malgré toutes les attentions dont il était l’objet, l’était moins encore. On n’imagine pas caractère plus aigre, plus ombrageux, moins conciliant. Il avait toujours à se plaindre de quelqu’un ou de quelque chose, et très fréquemment il éclatait en reproches à l’adresse de ses parents. Ceux-ci, après s’être arraché pour lui les yeux de la tête, restaient consternés en présence des scènes qu’il leur faisait, et l’écoutaient en courbant la tête.

Maurice était triste, mais comme le chien que l’on bat. Il semblait trouver tout à fait dans l’ordre qu’on le maltraitât et son frère aîné lui paraissait naturellement son supérieur. Il l’acceptait comme son maître, n’essayant jamais une rébellion, se résignant à être un esclave.

Il ne se plaignait jamais. À peine s’il pleurait quand on le battait trop cruellement. Mais souvent, le soir, quand tout le monde à la maison dormait depuis longtemps, il s’asseyait dans son pauvre sofa pour sangloter à son aise. Le froid, transperçant ses minces haillons, le faisait grelotter. Au souper, il n’avait pris qu’un morceau de pain sec avec de l’eau ou du lait de beurre, tandis que son frère se gavait de bonne viande fraîche ou de confitures.

Le petit Maurice, pourtant, n’était pas envieux. Mais il murmurait tout bas, entre les sanglots silencieux qui lui soulevaient les épaules :

— Je suis donc bien laid, et bien bête… qu’ils me haïssent tant, moi…

Le poêle était mort. Le vent sifflait lugubrement dans la cheminée. Le froid gelait l’eau dans la maison. Le grand frère Georges dormait dans son lit bien moelleux et bien chaud.

Et le petit Maurice, sur sa misérable couche, sanglotait… sanglotait…

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