Chapitre 2 Amours de douze ans
C’est au village de Coteau-du-Lac qu’à ce deuxième chapitre de notre narration vous retrouverez, patient lecteur, les quatre personnages dont nous venons de vous entretenir.
La famille Gauthier s’est installée, à deux arpents du fleuve, dans une maison de grandeur moyenne pour la campagne.
Les trois hommes travaillent au canal avec leur père, tandis que la mère prépare pour le soir les chambres des pensionnaires. Dans une seule pièce on a installé trois lits. On est très mal, là-dedans. N’importe, plutôt que de vivre comme les immigrants italiens, dans des masures en terre glaise édifiées à la hâte sur le bord des chantiers, on accepte l’hospitalité des gens du village. On n’est pas très bien, chez les Gauthier ; mais ailleurs, c’est encore pire. Les pensionnaires s’engouffrent donc dans leur logis. Ils font des affaires d’or, car, à eux trois, Georges, Maurice et leur père gagnent chaque jour plus de quatre dollars.
M. et Mme Gauthier jubilent.
Quant à Georges, il est d’une mauvaise humeur irréductible.
Maurice, au contraire, semble maintenant heureux. Sa situation s’est transformée pour le mieux. On n’est pas beaucoup plus aimable pour lui, mais ses parents gagnent maintenant tant d’argent !… Tandis qu’ils dissertent sur cet intéressant sujet et qu’ils tirent des plans d’avenir, ils oublient d’accabler le « petit ». D’ailleurs, on n’a plus les mêmes occasions de lui faire des reproches : les circonstances ont tellement changé. On ne le voit guère que le matin et le soir. On n’a plus de corvées à lui imposer comme autrefois. Il prend ses repas avec les pensionnaires, et il est presque bien.
Malheureusement, la maman est trop occupée à servir son monde pour choyer son aîné comme du temps que l’on demeurait à Saint-Emmanuel. Et puis, Georges travaille beaucoup plus dur qu’autrefois, et il n’a pas trouvé au village les jouissances qu’il en attendait.
Et il maigrit de façon alarmante : sa santé, évidemment, faiblit. Ses parents l’empêcheraient bien de travailler, si l’amour du gain n’était aussi fort chez eux. On aime bien son « plus vieux », mais on préfère encore l’argent. Ça n’est pas drôle de perdre $1.40 tous les jours !
Maurice est aujourd’hui un gaillard qui promet joliment. Malgré la misère et les privations, les travaux aux champs ont développé ses muscles et affermi sa constitution naturellement vigoureuse. À dix-huit ans, il en paraît vingt, – autant que son frère, qui est moins fort et beaucoup moins bien bâti.
Au travail, Georges ne s’accorde avec personne. – Il n’a pas d’humeur, disent ses compagnons.
Il passe son temps à bouder, tantôt contre celui-ci, tantôt contre celui-là, et se querelle fréquemment.
Son jeune frère, qui fait déjà l’ouvrage de deux hommes ordinaires, est aimé de tous ses camarades. On le sait toujours de bonne humeur, prêt à rendre service.
— Quel gentil garçon ! c’est ce que tout le monde dit de lui.
— Avez-vous jamais vu une pareille différence entre deux frères ! remarquent beaucoup de leurs camarades.
Maurice semble maintenant heureux, avons-nous dit.
Il l’est en effet.
Son existence, jusqu’ici sans but, a pris enfin une orientation. Maurice n’est plus l’être malheureux que nous avons connu, subissant sans se plaindre le lamentable destin qui lui rivait au pied le boulet le plus noir des esclavages, et n’ayant rien, rien pour se consoler de son infortune.
Maurice a maintenant pris conscience de sa personnalité. Il est plus, maintenant, qu’un être passif.
Maurice a un but dans la vie.
Maurice sait pourquoi il existe.
Il sait où il va.
Maurice aime !
Il aime profondément, tendrement, de toute la puissance de son âme affectueuse et bonne, de toute l’ardeur de son cœur jeune et naïf.
Depuis quand Maurice Gauthier aime-t-il Germaine Beaudoin ?
Lui-même ne saurait le dire.
Il croit (du moins la chose lui semble ainsi) qu’il l’a toujours aimée.
Lorsque, le soir, il ferme les yeux pour revivre les rares moments de son passé douloureux où apparaissent comme des points étoilés les joyeux souvenirs, il voit, dans un infini de rêve, à travers une brume lumineuse et fantastique, – des choses, aux contours imprécis, fuyants, des choses mystérieuses et divines…
C’était aux jours lointains – déjà lointains ! – où il allait à la classe de catéchisme, – les seuls jours qui aient éclairé son enfance de petit paria, de petit supplicié, à l’âge où les autres enfants rêvent de merveilles et de douceurs, d’avenirs aux teintes roses et de destins magnifiques et fous, dans l’imprécision de leurs cerveaux de huit, ou dix, ou douze ans, dont les parents, par leurs discours fantaisistes, leurs contes et leurs histoires de tous les jours, excitent les invraisemblables imaginations, – lui n’avait connu que les souvenirs cuisants des coups de « rondin » de la veille et les appréhensions des tortures du lendemain. Qui l’aurait fait penser, lui, aux visites du petit enfant Jésus, ou du vieillard à barbe blanche, Santa Claus ? Qui lui aurait fait espérer, pour plus tard, de grandes choses éclatantes et douces à penser ? Dans son grabat, jamais aucune de ces idées ne lui était venue. Il avait souvent sangloté, en la tristesse de ses froides nuits blanches, mais jamais il n’avait espéré… jamais il n’avait pensé à toutes ces choses insensées et charmeuses dont rêvent les enfants…
Pourtant, une tache claire apparaît parmi les ténèbres de son enfance. Au temps de sa première communion – Maurice avait douze ans – il lui était arrivé un grand bonheur dont il n’avait jamais parlé à personne.
À qui, d’ailleurs, en aurait-il pu parler ?
Dès la première fois qu’au catéchisme il avait aperçu Germaine, charmante enfant de son âge, aux cheveux plus blonds que les blés en août, aux grands yeux où semblait se mirer l’azur, au teint plus blanc qu’en mai les étamines neigeant des pommiers en fleurs, aux allures gracieuses, aériennes, rappelant la légèreté des fauvettes du printemps, aux intonations évocatrices des sources gazouillant leur chanson parmi les herbes des prés, le petit Gauthier s’était senti pénétré d’une admiration profonde, indicible. Il la revit, et des sentiments nouveaux, étranges, d’une inexprimable douceur, portèrent en son cœur d’enfant une jouissance et un trouble intenses.
Maurice aimait Germaine.
Il en rêvait, la nuit, dans son lit misérable, et il pensait au lendemain, à la classe de catéchisme, où il la reverrait.
Jamais il n’aurait osé lui parler, comme à la plupart des autres petites.
Il se cachait d’elle. Pour rien au monde, il n’eût voulu être remarqué de Germaine.
Et souvent, seul, il pleurait d’être en haillons, de n’être pas vêtu comme les autres enfants, de famille à l’aise.
Le soir, il s’en revenait de la sacristie, où se faisait la classe, évitant la compagnie de ses camarades, se plaisant à être seul, pour penser plus librement à elle.
Par la route poussiéreuse, dont le soleil, au milieu des champs pleins de verdure, paraissait faire un grand ruban d’or, Maurice marchait seul, songeant à son existence lamentable, dont le nouvel espoir éclos en son cœur maintenant faisait presque un éden enchanté.
Rendu chez lui, après un repas au pain sec, où, des fois, on lui abandonnait quelques restes du dîner de son frère, et après toutes les corvées d’usage, accompagnées de coups et d’ignobles reproches, Maurice pouvait enfin songer librement, dans son sofa, à l’enfant qu’il aimait.
Ce fut un grand deuil pour lui quand les classes de catéchisme furent terminées. Pour lui, au contraire des autres enfants, le jour de la première communion en fut un bien triste : hélas ! il ne la reverrait plus…
Il ne pouvait parler d’aller à la messe. C’était toujours au tour de Georges.
Et puis il n’était pas assez bien habillé. Il ne pouvait se couvrir que des vieux habits, déformés et salis, de son frère aîné.
Mais il conserva, au profond de son cœur, de ces heures de catéchisme, un souvenir persistant et doux infiniment. Il en garda une tendresse, un éblouissement, une obsession qui le poursuivirent durant de longs mois encore…
Combien de fois, durant ses nuits, repassa devant ses yeux la vision blanche, et blonde, et lumineuse, de la petite fille de douze ans, assise en face de lui, dans la sacristie, tandis que lui, le petit misérable, le petit pauvre, se dérobait, derrière des compagnons mieux vêtus, pour voir sans être vu !
Les premiers jours qui suivirent la première communion, ce fut presque une torture pour Maurice que d’être privé de la vue de l’enfant qu’il aimait…
Pourtant, après des mois et des mois encore, il oublia, peu à peu.
Une brume noya les anciens souvenirs…
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