‹ Le crime des richesChapitre 8 sur 15 · II

II

LA VESTALE

--Nous venons de voir la villa de la mère. Etes-vous curieux de connaître celle de la veuve? Nous y voici.»

Maxence m'arrêtait devant une grille enguirlandée de chèvrefeuille sous de lourdes retombées de bougainvillias en fleurs. Une allée sablée menait, ocreuse et droite entre deux rangs de palmiers, à une villa toute blanche, plus devinée qu'entrevue derrière un grand rideau de fusains et de bambous.

--La villa des Cyprès s'impose aux passants de la route. Celle de la veuve se dissimule et dérobe aux regards.

--Celle de la veuve?

--Oui; c'est un nouveau chapitre à ajouter au précédent. Lady Faringhers ne serait pas lady Faringhers, si elle n'avait pas trouvé le moyen de contraindre au regret une autre créature, et d'enfermer ici une autre âme dans son deuil.

Le veuvage et la tristesse voulus et imposés par elle lui coûtent près de soixante mille francs par an; mais qu'importe l'argent à cette femme pétrifiée dans une idée fixe, celle d'éterniser le souvenir d'un mort.

L'existence de la jeune femme vouée à la solitude de ce jardin de palmiers, salariée du désespoir en perpétuelle surveillance sous l'œil implacable de l'autre, la mère soupçonneuse et vigilante; la vie de cette pleureuse à gages dans l'atmosphère opprimante d'une tyrannie invisible et guetteuse, qui peut s'en imaginer les affres, les angoisses et les révoltes sourdes, car la Veuve est en pleine jeunesse: trente-deux ans à peine. C'est une fille de ce pays et que doivent tourmenter l'ardeur de ce climat et la chaleur d'un beau sang; et la première des conditions de la rente servie est la chasteté absolue de la vestale. Vestale, en effet, cette jeune femme chargée d'entretenir le feu sacré du souvenir; et c'est là qu'apparaît toute l'âme despotique et tenace de la race. Une Anglaise seule pouvait concevoir la férocité froide de ce monstrueux marché, la fidélité et l'abstinence, presque la réclusion acceptées et subies par une malheureuse, une condamnée à prix d'or à regretter un mort.

--De plus en plus une _Diabolique_. Cette aventure-là eût fait hennir de joie Barbey d'Aurevilly.

--En effet, c'est l'atmosphère de ses contes. Mais simplifions; voilà l'histoire:

La mort de lord Herald, si mystérieusement décédé à bord du _Traveller_, consternait en Riviera une autre femme que sa mère. Pendant ses brefs séjours sur la Côte, le jeune homme habitait surtout Menton. Il se dérobait ainsi à la vie mondaine de Cannes et aux réceptions de la demeure, où il aurait dû sa présence. Entre tant de résidences essaimées de Saint-Raphaël au cap Martin par le caprice de lord Faringhers, le fils préférait, entre toutes, cette villa des Cyprès où tant d'ombre semble s'amasser, descendue des cimes.

Étrange pressentiment peut-être d'un être prédestiné, c'est parmi ces cyprès et le décor un peu lugubre de ces parterres d'iris et de violettes, qu'aimait à s'isoler ce jeune homme guetté par la mort. Cannes possédait la mère, Menton gardait le fils, et ces quelques lieues de golfes et de promontoires, mises entre elle et lui, étaient plus dures à supporter à lady Faringhers que les plus lointaines croisières de son adoré Herald. Et c'est là peut-être une des revanches obscures de la nature, la nature ennemie de tout accaparement et de tout empiètement d'individualité sur les êtres et les choses, que ce jaloux et tyrannique amour maternel déçu dans ses aspirations pourtant si légitimes par l'indépendance oublieuse d'un fils. La vie sportive de lord Herald à Menton, si encombrée qu'elle fût de parties de golf, de tennis et de matches en automobile, ne l'empêchait pas d'y nouer une intrigue. Cette aventure, l'atroce nouvelle télégraphiée de Corfou en anéantissait les rêves et en brisait l'ambition, en admettant toutefois que la maîtresse de lord Herald eût jamais visé le mariage.

Le fils de lady Faringhers était assez beau pour inspirer même aux plus hautaines une folle passion. Si à ce physique triomphant vous ajoutez le prestige des millions, vous conviendrez facilement que le jeune lord anglais devait trouver peu de cruelles; les cœurs sont bien prêts à se rendre, quand l'assaillant marche dans la triple auréole de la fortune, de la jeunesse et de la beauté. Lord Herald était un des plus beaux partis de l'Angleterre, et, dans les salons de Cannes comme dans les grands hôtels de Monte-Carlo, il n'y avait pas un cœur de mère qui ne battît en songeant à lui. Ce millionnaire anglais troublait les mères comme les filles.

En fait de maîtresse, le jeune homme avait fait à Menton un excellent choix; aucune étrangère ne l'avait fixé. Ce n'était ni une de ces Anglaises phtisiques qui, accablées de millions et de tares héréditaires, promènent de Cannes à San-Remo des langueurs apprises aux Ufizzi de Florence, et, moulées dans des _tea gones_ à la Botticelli, viennent mourir en beauté sous le ciel provençal. Ce n'était pas non plus une de ces jeunes Yankees qui, riches d'un sang jeune et des récents milliards des trusts paternels, s'enfièvrent de polo, de boston et de cake-walk, assaisonnés de flirts hardis avec la jeunesse musclée des grands hôtels. Ce n'était pas davantage une de ces Slaves assoiffées d'inconnu et de sensations rares: princesse nihiliste ou baronne théosophe, qui conquièrent à la bonne cause les sous-lieutenants d'artillerie alpine entre une _sonate_ de Chopin et un sandwich au caviar. Herald était beaucoup trop averti par la vie pour donner dans les embûches des belles joueuses de Monte-Carlo, ces enjôleuses et captivantes créatures, qui, le corsage en offrande et les yeux prometteurs, enchantent de leurs attitudes le spleen congestionné des pontes échoués sur la Riviera. De dix-huit à vingt ans, le jeune lord s'était pris, lui aussi, à l'appeau de leurs chairs veloutées par la douche et le fard; mais le bon sens saxon l'avait vite édifié sur la cote et le taux de leurs caresses. Il savait où ces demoiselles trouvent la dorure de leurs cheveux et dans quelle eau grasse elles pêchent leurs perles. Lord Herald était trop le fils de sa mère pour s'attarder longtemps dans la glu des amours factices et, en homme pratique, il avait pris comme maîtresse la fille d'un horticulteur de Menton. Isabelle Verani était peut-être la plus jolie fille du pays. De race évidemment sicilienne, elle en avait à la fois la langueur sarrasine et la pureté grecque. C'étaient, dans un visage étroit au teint mat, les lèvres ciselées, le nez frémissant, les narines vibrantes, le menton modelé comme sous un coup de pouce volontaire, ce type, on dirait primordial, qu'on trouve aux statuettes d'Egine, tête de rêve et de précision, auquel le parallélisme de la bouche et des yeux donne un étrange caractère de divinité.

Une eau verdâtre, l'eau d'un bassin de bronze, dormait dans les prunelles de ses yeux. Cette dolente émeraude bleuissait doucement dans l'ombre et se pailletait d'or au soleil. La jeune fille était silencieuse et grave, et, un soir, au tournant d'un chemin, un helléniste allemand saisi de la ressemblance avait dit en la voyant: «Cléopâtre!»

Je hais le mouvement qui déplace les lignes. Et jamais je ne pleure, et jamais je ne ris.

Le père de cette enivrante créature employait à l'année quinze à vingt tâcherons jardiniers à une exploitation de narcisses, de giroflées, de roses et d'œillets. Cette culture faisait vivre toute la famille Verani. Grandie au milieu des fleurs, Isabelle en avait le charme éclatant et muet. Elle avait à peine dix-sept ans, quand lord Herald la connut; l'Anglais la désira et la voulut de suite. Ce type qu'il avait vainement cherché pendant des années sur toutes les côtes de la Méditerranée, il le découvrait dans un petit port de la Riviera.

Elevée sévèrement et gardée de près par trois frères, pendant six mois la jeune fille se refusa; elle aimait pourtant ce bel Anglo-Saxon et ses audaces de pirate. Puis la fortune du soupirant finit par éblouir la famille. Je ne peux pas dire que les siens la poussèrent à la faute, mais du moins, fermèrent-ils les yeux. La sauvagerie des Verani mâles s'adoucit au frottement des millions des Faringhers. Tout Menton s'intéressa à l'idylle des deux jeunes gens; la colonie étrangère fut elle-même indulgente:

--Ils sont si beaux! gloussaient en roulant un œil automatique les vieilles ladies allumées de porto.

Et l'on ignora presque le scandale, quand Isabelle Verani quitta la maison paternelle pour aller s'installer avec son amant à la villa des Cyprès.

Si épris que fût lord Herald, il était trop Anglais pour s'embarrasser d'une femme à bord. Tous les ans, fin mai, il quittait sa maîtresse et la retrouvait au retour. La Mentonnaise l'attendait, éprise et fidèle, telle une Grecque au gynécée attendait autrefois l'Argonaute voyageur.

C'est cette idylle que venait briser la mort de Herald. C'est un télégramme de Cannes qui annonçait la nouvelle à la jeune femme; la mère, au courant de la liaison de son fils, croyait devoir cette prévenance à la femme qu'il avait aimée. Mais presque en même temps une lettre de l'intendant de lady Faringhers priait la misérable enfant (Isabelle venait d'avoir vingt ans) d'avoir à quitter la villa des Cyprès et de vouloir bien attendre Milady à l'hôtel Manchester, où elle serait défrayée de tous ses frais; et la lettre priait aussi la jeune femme d'avertir son père et ses frères et de leur demander d'assister à l'entrevue qui lui serait fixée par lettre au même hôtel. L'entrevue eut lieu trois jours avant l'arrivée du _Traveller_ à Cannes.

Que fut cette entrevue? Quelle pression y fut exercée sur une malheureuse enfant anéantie de douleur, et comment furent stipulées les clauses du contrat, de l'odieux contrat, qui tient encore aujourd'hui recluse l'inconsciente qui l'a signé? Là-dessus, toutes les hypothèses sont permises, mais encore ne peut-on émettre que des présomptions, quel rôle y joua la famille? Cette _gens_ des Verani, qui, après avoir poussé la triste enfant à la faute, la décidèrent à enchaîner son avenir?

Toujours est-il qu'un mois après les obsèques, la villa des Cyprès envahie par les ouvriers, le lendemain même du départ de la jeune femme, voyait s'installer entre ses quatre murs la douleur enténébrée de crêpes de lady Faringhers.

Isabelle Verani, elle, se retirait dans la petite villa que nous venons d'entrevoir. Elle vit là, entre deux servantes anglaises choisies par la terrible mère; elle n'en sort, et toujours accompagnée, que pour aller au cimetière, là-haut, sur la colline où lady Faringhers a fait inhumer son fils. Isabelle Verani ne reçoit personne que sa famille; Isabelle Verani porte toujours le deuil et voilà quinze ans que cela dure.

Jamais la jeune femme ne prend le chemin de la villa des Cyprès, la victime ne voit jamais son bourreau. On prétend dans le pays que lady Faringhers sert peut-être plus à tous les Verani qu'à la pauvre recluse une pension annuelle de deux mille livres; aussi, songez si cette engeance la surveille. Je vous assure que tous les frères sont devenus singulièrement jaloux d'un honneur qui les nourrit, et voilà le drame de passion intime et d'ardeur intense, qui depuis quinze années se joue entre ces deux villas.

Que dites-vous de cette existence d'une jeune et belle créature, sacrifiée au despotique égoïsme d'une mère, de ce veuvage imposé à une enfant de vingt ans par une vieille femme jalouse d'éterniser son désespoir? Ah! ce souvenir d'un mort prolongé au delà du néant et toute cette jeunesse et cette santé sacrifiées et clouées vivantes à un cadavre, n'est-ce pas affreux et digne des chroniques de l'Inquisition, cette villa qui souffre à côté de cette villa qui guette? Songez quelle femme eût été jadis, au moyen âge ou sous la Renaissance, cette lady Faringhers, qui salarie la désespérance, s'acharne à la maternité emmurée dans une tombe et trouve le moyen d'être une belle-mère au delà de la mort?»

Je me retournai une dernière fois vers la villa des Cyprès. L'ombre de la montagne devenue plus dense la baignait toute; les cônes noirs de ses arbres en faisaient comme un cimetière, et, songeant au deuil tyrannique embusqué là, dans ce pli de ravin, je ne trouvais à répondre à Maxence que ces quelques mots:

--Malheur à qui s'attarde dans le souvenir. Le passé est une charogne qui corrompt le présent et empoisonne l'avenir.

COUR D'ESPAGNE