‹ Le crime des richesChapitre 9 sur 15 · I

I

LA PRINCESSE ZÉNOBIE

Viens, Poupoule, viens!... La chanteuse légère faisait la quête autour des tables, elle s'y arrêtait, complaisante, la gélatine poudrérizée de sa poitrine poussée sous le nez des consommateurs. Les hommes, avant de déposer leur obole dans la sébile, s'attardaient à des explorations lentes et tous accueillaient la fille du refrain populaire: Viens, Poupoule, viens!

Maintenant, un faux Polin pleurnichait sur l'estrade. Etranglé dans une veste de dragon, le mouchoir à carreaux sortant du pantalon à basanes, la trogne enluminée et geignarde, il s'efforçait aux gestes courts et aux dandinements sur place du créateur du genre; les gaucheries du Jocrisse de caserne désopilaient jusqu'au fou rire le public d'alpins et de matelots de ce petit café-concert. L'endroit empestait l'absinthe, le drap mouillé, le tabac et le fard. Nous nous étions échoués là, chassés par la pluie, en attendant l'heure du train. Venus à Antibes pour y voir le Carnaval, nous avions assisté à la débandade des masques dispersés par l'averse, un grouillement d'oripeaux lamentables pataugeant dans la boue, espèce de Retraite de Russie dessinée par un Robida.

Rien de plus triste que ces pays du Midi sous l'ondée. Celle de ce dimanche de mars s'aggravait de rafales. La mer démontée et hurlante battait sans relâche les vieux remparts de la ville, et l'écume y voletait par les rues comme dans un port de l'Ouest.

Nous avions accueilli le petit beuglant et sa devanture lumineuse comme un refuge et comme un havre.

Et, malgré ses relents de tabagie, nous nous reprenions au bien-être de cette salle bien close et à l'atmosphère de polissonnerie créée là par les cabots du lieu. Un mouvement se produisait tout à coup dans le public: des matelots se levaient, un petit alpin montait sur une table pour mieux voir. Une nouvelle artiste venait d'entrer en scène, mais de taille si exiguë, qu'il nous était impossible de la découvrir par-dessus les épaules d'une assistance mise tout à coup debout.

--Assis! assis! réclamait-on de toutes parts.

--Mince qu'elle est gironde! tonnait une poitrine robuste.

Et, le silence s'étant enfin rétabli, un débit de crécelle, une voix chevrottante et falote, un grincement de girouette, un gargouillis de phonographe attaquait en mesure.

Qu'elle est belle et qu'elle a de grâce, La comtesse de Palada!

Une salve d'applaudissements couvrait cette inoubliable diction. Voix d'automate et de ventriloque, c'était aussi un hiement de poulie, tant ce soprano aigu s'enrouait par moments et d'aigreurs et de trous. Une naine à face de petite vieille, un affreux avorton aux grêles bras trop courts, aux petites mains recroquevillées comme des serres d'oiseau; quelque chose de malingre, de flétri et d'innommable évoluait sur la petite scène en somptueuse robe de bal. Plastronné de strass et plâtré de céruse, le pitoyable petit être faisait des mines, jouait de l'éventail et, le cou tendu hors des épaules pointues, faisait songer à quelque marionnette macabre, poupée à tête de tortue ou momie d'enfant affublée d'une défroque de carnaval, et l'étrange gazouillis de perruche aphone continuait:

Quelle est belle et qu'elle a de grâce!

La naine s'efforçait à la grivoiserie.

Et rien n'était plus effarant dans cette face souffreteuse et friponne, que la lenteur torpide du regard terne et mort. Et matelots et alpins acclamaient cet être de cauchemar.

--Quelle horreur! qu'est-ce que c'est que ça?

--Une célébrité de la rampe, un numéro sensationnel de cirque ou de music-hall, une des reines les plus applaudies de nos pistes. Elle a fait courir tout Paris chez Franconi. Vous ne reconnaissez pas la princesse Zénobie, la plus petite femme du monde?

--Elle est hallucinante!

--Ce qui ne l'empêche pas d'avoir été aimée... Ne vous récriez pas. Ce monstrillon a inspiré des passions.

--Des aberrations plutôt!

--Cela, je vous l'accorde. Il y a un mois encore, elle était entretenue comme une fille d'Opéra. Elle avait son petit hôtel, un hôtel de Lilliput construit sur mesure, à sa taille, une petite servante à ses ordres, la plus petite qu'on ait pu trouver dans le pays, un petit mobilier de poupée commandé chez Massini, un petit attelage, victoria et coupé, traîné par des chiens, ses petites écuries particulières et sa petite remise, le tout installé et bâti dans le parc d'une des plus belles villas de San-Remo.

--Que me dites-vous là?

--Rien que la vérité. Elle était alors la poupée favorite, le hochet quotidien de Bartholomeo Guiçardi, le vieux banquier de Palerme.

--Non!

--Comme je vous le dis. Par quelle disgrâce la princesse Zénobie est-elle tombée dans ce beuglant de garnison, et par quel concours de circonstances retrouvons-nous la naine aimée du vieux banquier aussi cruellement déchue? C'est toute une histoire, dont je ne sais que des bribes, mais qui établit une fois de plus l'égoïste férocité des vieillards. Vous connaissez Marcus, le chanteur de la Scala, que ses dernières créations ont tant mis en vedette: la Ronde des Pantes, Si tu veux, ma Nine, et le Printemps s'en va!

--Parfaitement, Marcus, l'heureux rival de Mayol.

--Il était, il y a trois mois, à Nice, à la «Jetée Promenade». Un jour, parmi son courrier il trouvait une lettre de San Remo. L'intendant de Bartolomeo Guiçardi lui proposait et lui assurait un cachet de deux cent cinquante francs par soirée, pour chanter durant une semaine à la villa du banquier. La bagatelle de deux mille francs pour amuser, huit jours durant, des joyeusetés de son répertoire l'ennui du vieillard. Bartolomeo Guiçardi et ses fantaisies de millionnaire sont célèbres dans le monde du café-concert et du music-hall. Marcus acceptait. Il était en plus indemnisé de ses frais de déplacement et de séjour. Le soir même de son arrivée à San Remo, une voiture venait le prendre à son hôtel et le conduisait à la villa des Palombes. Deux valets poudrés le cueillaient à la portière et, à travers de vastes couloirs de marbre, l'emmenaient dans un immense salon éclairé à giorno. Marcus y trouvait toute une troupe de music-hall déjà réunie: un duetto italien de gommeux excentriques, l'homme et la femme; un homme-serpent, une chanteuse tyrolienne, un quadrille nègre et un jongleur indou.

Tous et toutes revêtus de leurs costumes attendaient, sagement assis sur un rang de chaises, le bon plaisir du maître des céans. Un grand rideau de satin cerise coupait le salon en deux, les laquais invitaient Marcus à s'asseoir et, un orchestre invisible ayant attaqué une valse, le rideau s'ouvrait. Et Marcus effaré avait un mouvement de recul.

Installée dans un immense fauteuil de velours cramoisi surélevé de trois marches, une masse informe trônait et se prélassait, engoncée de plaids et de fourrures malgré la chaleur étouffante de la pièce. Une couverture de zibeline remontée jusqu'à mi-corps, les mains gourdes aux doigts boudinés posées à plat sur les genoux, c'était une sorte de Bouddha obèse, une face à bajoues sérieuse et barbue, à la pâleur jaune de vieil ivoire. Une calotte de velours à gland faisait bouffer aux tempes de longs cheveux crépus. C'était une laideur d'Extrême-Orient, la vieillesse adipeuse et bouffie d'un vieux pirate et d'une idole. Deux petits yeux obliques luisaient, comme deux veilleuses, sous des paupières plissées. Deux laquais en culottes courtes se tenaient debout, derrière, aux ordres de l'homme monstrueux: c'était Bartolomeo Guiçardi.

Tous les artistes s'étaient levés. Le vieillard promenait sur eux un regard atone:

--La princesse Zénobie n'est pas encore là? interrogeait une voix rauque.

--Me voici, me voici.

Et sur une stridence de phonographe l'hallucinant avorton, que vous voyez, se précipitait à petits pas, trébuchait empêtrée dans le satin de sa robe, car la malheureuse boite. Décolleté à outrance, étincelant de joyaux, le petit être traversait en sautelant toute la salle; il grimpait péniblement les degrés de l'estrade:

--Excusez-moi, mon cer, ma femme de chambre n'en finissait plus.»

Et la voix d'automate se trouait par saccades.

Un des laquais l'avait saisie par la taille et la posait sur les genoux du vieil homme; la naine s'y tenait debout dans les plis de sa traîne, et, tout en tapotant d'un minuscule éventail les bajoues du vieux bonze:

--Mais commençons, mon cer, je suis prête.

Et preste et leste à la fois, elle se tournait vers la troupe.

--Pas de ça, pas celle-là, pas de femmes!

Et du bout de son éventail elle désignait les duettistes italiens, les négresses du quadrille et la chanteuse tyrolienne:

--Je suis jalouse, Bartolomeo!...

Les yeux du banquier s'étaient allumés. Il avait pris dans ses grosses mains la petite patte sèche du monstre et lui baisotait le bout des doigts.

Et la représentation commença: ce furent les ellipses de boules d'or et des poignards du jongleur, les contorsions brillantées de l'homme-serpent et le cake-walk des danseurs nègres; les négresses avaient quitté la place.

Debout sur les genoux du Palermitain, tel un grand perroquet familier, la princesse Zénobie, virait, voletait, ne tenait pas en place, attardant ses petites mains dans la barbe de son maître, lui chatouillant la nuque avec des rires aigus de petite fille hystérique, tandis que lui, les yeux lubrifiés de désirs, promenait lentement sa main des cheveux aux talons de la minuscule Altesse, en insistant à la taille et aux reins, comme sur le dos d'un ara préféré. O le flirt de clins d'yeux et de menus attouchements de ce vieux forban de la banque cosmopolite et de ce phénomène-réclame de cirque forain!

La naine et son vieil amoureux écoutaient maintenant le répertoire de Marcus. Le chanteur avait toutes les peines à ne pas pouffer de rire en regardant à la dérobée les mines et les contremines de cette Altesse de Lilliput.

L'œil émerillonné, le banquier suivait avec intérêt les polissonneries et les sous-entendus des chansons de Marcus, il les lui redemandait chacune deux fois. Comme l'artiste, qui n'avait emporté que cinq de ses créations, hésitait pour recommencer la troisième fois son répertoire:

--Chantez-lui des cochonneries, crépitait la voix rouillée de la naine. Il aime bien mieux ça. N'est-ce pas, céri? Des chansons où on dise des gros mots, y a que ça qui l'amuse.»

Et le monstre clignait des petits yeux lubriques.

Et comme Marcus objectait qu'il n'avait pas ça sur lui.

--Eh bien! apportez-en demain, télégraphiez à Gênes ou à Nice.»

Et telle fut la première entrevue du banquier Guiçardi, de la princesse Zénobie et du chanteur Marcus.

--Mais nous allons manquer le train. Si vous voulez rentrer par celui de neuf heures trente à Nice, nous n'avons que le temps.

Nous nous levions, Maxence et moi.

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