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I--CULTE DU MOI

a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI

M'etant propose de mettre en roman la conception que peuvent se faire de l'univers les gens de notre epoque decides a penser par eux-memes et non pas a repeter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir commencer par une etude du Moi. Mes raisons, je les ai exposees dans une conference de decembre 1890, au theatre d'application, et quoique cette dissertation n'ait pas ete publiee, il me parait superflu de la reprendre ici dans son detail. Notre morale, notre religion, notre sentiment des nationalites sont choses ecroulees, constatais-je, auxquelles nous ne pouvons emprunter de regles de vie, et, en attendant que nos maitres nous aient refait des certitudes, il convient que nous nous en tenions a la seule realite, au Moi. C'est la conclusion du premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de Sous l'oeil des Barbares.

On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fecond, vu qu'on la trouve partout. A cela, s'il faut repondre, je reponds qu'une idee prend toute son importance et sa signification de l'ordre ou nous la placons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a recu un caractere preponderant dans l'exposition de mes idees, en meme temps que j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.

Egoisme, egotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur desarroi moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'eleva des recriminations, les sempiternelles declamations contre l'egoisme. Cette clameur fait sourire. Il est facheux qu'on soit encore oblige d'en revenir a des notions qui, une fois pour toutes, devraient etre acquises aux esprits un peu defriches. "Les moralistes, disait avec une haute clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils defendent a l'homme l'egoisme et approuvent le patriotisme, car le patriotisme n'est pas autre chose que l'egoisme national, et cet egoisme fait commettre de nation a nation les memes injustices que l'egoisme personnel entre les individus." En realite, avec Saint-Simon, tous les penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organises tient a l'egoisme. Le mieux ou l'on peut pretendre, c'est a combiner les interets des hommes de telle facon que l'interet particulier et l'interet general soient dans une commune direction. Et de meme que la premiere generation de l'humanite est celle ou il y eut le plus d'egoisme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs interets, de meme des jeunes gens sinceres, ne trouvant pas, a leur entree dans la vie, un maitre, "axiome, religion ou prince des hommes," qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront assez forts et possesseurs de leur ame, qu'ils regardent alors l'humanite et cherchent une voie commune ou s'harmoniser. C'est le souci qui nous emouvait aux jours d'amour du Jardin de Berenice.

Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites suites, nous allons toucher, surement et sans trainer, leur essentiel et leur ordonnance.

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b.--THESE DE "SOUS L'OEIL DES BARBARES"

Grave erreur de preter a ce mot de barbares la signification de "philistins" ou de "bourgeois". Quelques-uns s'y meprirent tout d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposee a nos preoccupations. Par quelle grossiere obsession professionnelle separerais-je l'humanite en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre "sous l'oeil des barbares", ce n'est pas qu'il se sente opprime par des hommes sans culture ou par des negociants; son chagrin c'est de vivre parmi des etres qui de la vie possedent un reve oppose a celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par ailleurs de fins lettres, ils sont pour lui des etrangers et des adversaires.

Dans le meme sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie grecque. Au contact des etrangers, et quel que fut d'ailleurs le degre de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture eprouvait un froissement analogue a celui que ressent un jeune homme contraint par la vie a frequenter des etres qui ne sont pas de sa patrie psychique.

Ah! que m'importe la qualite d'ame de qui contredit une sensibilite! Ces etrangers qui entravent ou devoient le developpement de tel Moi delicat, hesitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un jeune homme faillira a sa destinee et ne trouvera pas sa joie de vivre, je les hais.

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Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux termes Barbares et Moi. Notre Moi, c'est la maniere dont notre organisme reagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des Barbares.

Par une innovation qui, peut-etre, ne demeurera pas infeconde, j'ai tenu compte de cette opposition dans l'agencement du livre. Les concordances sont le recit des faits tels qu'ils peuvent etre releves du dehors, puis, dans une contre-partie, je donne le meme fait, tel qu'il est senti au dedans. Ici, la vision que les Barbares se font d'un etat de notre ame, la le meme etat tel que nous en prenons conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier a leur image.

Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le defendre chaque jour et chaque jour le creer. Voila la double verite sur quoi sont batis ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette ethique, ou nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance, reclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se fait par elaguements et par accroissements: nous avons d'abord a epurer notre Moi de toutes les parcelles etrangeres que la vie continuellement y introduit, et puis a lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle a lui quand il se livre sans reaction aux forces de son instinct.

"Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'etait tout ce que je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'etait bon a quelque chose; non-moi etait tout ce qui pouvait nuire ou resister a moi." Pour tout etre passionne qu'emporte son jeune instinct, c'est bien avec cette simplicite que le monde se dessine. Proudhon, petit villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de Fichte dans nos chambres etroites, ouvertes sur le grand Paris, nous autres jeunes bourgeois palis, affames de tous les bonheurs. Appliquez a l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous avez l'etat de Philippe dans Sous l'oeil des Barbares. Les Barbares, voila le non-moi, c'est-a-dire tout ce qui peut nuire ou resister au Moi.

Cette definition, qui s'illuminera dans l'Homme libre et le Jardin de Berenice, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se derobe a notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambigue du symbole. Ces premiers chapitres des "Barbares", le Bonhomme Systeme, education desolee qu'avant toute experience nous recumes de nos maitres, Premieres Tendresses, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis Athene, assaillie dans une facon de tour d'ivoire par les Barbares, sont la description sincere des couches profondes de ma sensibilite.... Attendez! voici qu'a Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa haute education; voici que les Barbares, vus avec une plus large comprehension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise. Ce sera l'Homme libre, ce sera Berenice. Quant a ce premier volume, je le repete, point de depart et assise de la serie, il se limite a decrire l'eveil d'un jeune homme a la vie consciente, au milieu de ses livres d'abord, puis parmi les premieres brutalites de Paris.

Je le verifiai a leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans qui s'acharnent a conquerir et a proteger leur Moi, sous toute l'ecume dont l'education l'a recouvert et qu'y rejette la vie a chaque heure. Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de celebrer la sensibilite qu'ils ont d'eux-memes, je leur proposai de la cultiver, d'etre des "hommes libres", des hommes se possedant en main.

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c.--THESE D'"UN HOMME LIBRE"

Ce Moi, qui tout a l'heure ne savait meme pas s'il pouvait exister, voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le detail des experiences que Philippe institua et de la religion qu'il pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'etre ardent et clairvoyant.

Pour parvenir deliberement a l'enthousiasme, je me felicite d'avoir restaure la puissante methode de Loyola. Ah! que cette mecanique morale, completee par une bonne connaissance des rapports du physique et du moral (ou j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos hypnotiseurs), saurait rendre de services a un amateur des mouvements de l'ame! Livre tout de volonte et d'aspect desseche comme un recueil de formules, mais si reellement noble! J'y fortifie d'une methode reflechie un dessein que j'avais forme d'instinct, et en meme temps je l'eleve. A Milan, devant le Vinci, Philippe epure sa conception des Barbares; en Lorraine, sa conception du Moi.

Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur Venise, qui m'est peut-etre le plus precieux du volume. Ils decrivent les moments ou Philippe se comprit comme un instant d'une chose immortelle. Avec une piete sincere, il retrouvait ses origines et il entrevoyait ses possibilites futures. A interroger son Moi dans son accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'apercut comme l'effort de l'instinct pour se realiser. Il comprit aussi qu'il souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passe et tout consacre a une oeuvre viagere.

Ainsi, a force de s'etendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non pas y disparaitre, mais s'agrandir des forces inepuisables de l'humanite, de la vie universelle. De la ce troisieme volume, le Jardin de Berenice, une theorie de l'amour, ou les producteurs francais qui tapageaient contre Schopenhauer et ne savaient pas reconnaitre en lui l'esprit de notre dix- huitieme siecle, pourront varier leurs developpements, s'ils distinguent qu'ici l'on a mis Hartmann en action.

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d.--THESE DU "JARDIN DE BERENICE"

Mais peut-etre n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de l'intrigue est aussi serree que la succession des idees....

A la fin de Sous l'oeil des Barbares, Philippe, decourage du contact avec les hommes, aspirait a trouver un ami qui le guidat. Il faut toujours en rabattre de nos reves: du moins trouva-t-il un camarade qui partagea ses reflexions et ses sensations dans une retraite methodique et feconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lasse pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant d'experiences menues, aux dernieres pages d'Un Homme libre, Philippe est pret pour l'action. Le Jardin de Berenice raconte une campagne electorale.

Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Berenice qui ne font qu'un, je n'ai pas a le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre leurs developpements. Une vive allure et d'elegants raccourcis toujours me plurent trop pour que je les gate de commentaires superflus". Qu'il me suffise de renvoyer a une phrase des Barbares, fort essentielle, quelques-uns qui se troublent, disant: "Berenice est-elle une petite-fille, ou l'ame populaire, ou l'Inconscient?"

Aux premiers feuillets, leur repondais-je, on voit une jeune femme autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame avec ses deux elements, feminin et male? Ou encore, a cote du Moi qui se garde, veut se connaitre et s'affirmer, la fantaisie, le gout du plaisir, le vagabondage, si vif chez un etre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquete logique sur la transformation de la sensibilite; je restitue sans retouche des visions ou des emotions profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poemes, dans la Vita nuova, la Beatrice est-elle une amoureuse, l'Eglise ou la Theologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y aboutit, parce qu'a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation nerveuse qu'il nommait, selon les heures, desir de savoir, desir d'aimer, desir sans nom,--et qu'il rendit immortelle par des procedes heureux.

A-t-on remarque que la femme est la meme a travers ces trois volumes, accommodee simplement au milieu? L'ombre elegante et tres raisonneuse des premiers chapitres des Barbares, c'est deja celle qui sera Berenice; elle est vraiment designee avec exactitude au chapitre Aventures d'amour, dans l'Homme libre, quand Philippe l'appelle l'"Objet". Voila bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects, au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivee, la part sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment n'etait-il pas temps qu'un conteur accueillit ce principe, admis par tous les analystes et verifie par chacun de nous jusqu'au plus profond desenchantement, a savoir que l'amour consiste a vetir la premiere venue qui s'y prete un peu des qualites que nous recherchons cette saison-la?

"C'est nous qui creons l'univers," telle est la verite qui impregne chaque page de cette petite oeuvre. De la leurs conclusions: le Moi decouvre une harmonie universelle a mesure qu'il prend du monde une conscience plus large et plus sincere. Cela se concoit, il cree conformement a lui-meme; il suffit qu'il existe reellement, qu'il ne soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que l'ensemble de ses pensees regnera la belle ordonnance selon laquelle s'adaptent necessairement les unes aux autres les conceptions d'un cerveau lucide.

Cette harmonie, cette securite, c'est la revelation qu'on trouve au Jardin de Berenice, et en verite y a-t-il contradiction entre cette derniere etape et l'inquietude du depart Sous l'oeil des Barbares? Nullement, c'etait acheminement. Avant que le Moi creat l'univers, il lui fallait exister: ses duretes, ses negations, c'etait effort pour briser la coquille, pour etre.

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