‹ Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbaresChapitre 3 sur 11 · II.--PRETENDU SCEPTICISME

II.--PRETENDU SCEPTICISME

Et maintenant au lecteur informe de reviser ce jugement de scepticisme qu'on porta sur notre oeuvre.

Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que, a notre entree dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informes de toutes les facons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne l'eusse eprouve en moi-meme. L'opinion publique fletrit a bon droit l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession a l'opinion elle-meme, et parfois, quand elle est l'habilete d'un Spinoza ou d'un Renan sacrifiant pour leur securite aux dieux de l'empire, bien qu'elle demeure une defaillance du caractere, elle devient excusable pour les qualites de clairvoyance qui la deciderent. Mais de ce point de vue intellectuel meme, comment excuser des deguises sans le savoir, qui marchent vetus de facons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils introduisent le plus grand desordre dans l'humanite; ils contredisent l'inconscient, en se derobant a jouer le personnage pour lequel de toute eternite ils furent faconnes.

Ecoeure de cette mascarade et de ces melanges impurs, nous avons eu la passion d'etre sincere et conforme a nos instincts. Nous servons en sectaire la part essentielle de nous-meme qui compose notre Moi, nous haissons ces etrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrode. Et cet acte de foi, dont recurent la formule, par mes soins, tant de levres qui ne savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dit sceptique! J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mepris sur l'ironie, procede litteraire qui nous est familier.

Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un mardi-gras perpetuel, sous des formules louees chez le costumier a la mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur des mollets de bureaucrates, mais, disgrace plus grave, sur des ames indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui tres certainement n'etaient pas hereditaires!... Ah! laissez-m'en sourire, tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'heroisme que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de societe et meme accepter l'etrange dictionnaire ou vous avez defini, selon votre interet, le juste et l'injuste, les devoirs et les merites; mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, educateurs, pour distraire les simples de l'epouvante ou vous les mettez, laissez qu'on leur demasque sous vos durs raisonnements l'imbecillite de la plupart d'entre vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants a degager notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant pas, detestables compagnons, que nous prenions au serieux ces devoirs que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coute une larme.

Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athene dans son Serapis, pour ma tendre Berenice humiliee, pour les pauvres animaux? Nul ne peut me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jesus portant sa croix, ce rire qui nous glace dans Parsifal. Seulement, a Gundry non plus je ne jetterai pas la reprobation, parce que, si nerveuse, elle-meme est bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui etaient miserables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller jusqu'aux pauvres et aux desherites, je crois que je plairai a tous ceux qui se trouvent dans un etat facheux au milieu de l'ordre du monde, a tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.

Je leur dis, et d'un ton fort assure: "Il n'y a qu'une chose que nous connaissions et qui existe reellement parmi toutes les fausses religions qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on pretend te rebatir l'idee de patrie, te communiquer le souci social et t'indiquer une direction morale. Cette seule realite tangible, c'est le Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.

"Attachons-nous a notre Moi, protegeons-le contre les etrangers, contre les Barbares.

"Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le cultiver, agir sur lui mecaniquement (etude, curiosite, voyages).

"S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire, politique, industrie, finances).

"Et s'il sent trop de secheresse, rentre dans l'instinct, aime les humbles, les miserables, ceux qui font effort pour croitre. Au soleil incline d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras meme de notre maitresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous desoler de la mysterieuse angoisse que temoignent dans leur vasque ces betes au coeur si doux, les freres des chiens et les notres."

Un tel repliement sur soi-meme est dessechant, m'a-t-on dit. Nul d'entre vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme a la methode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de genie, qu'il s'ameliore par son oeuvre, est egalement vrai de tout analyste du Moi. C'est de manquer d'energie et de ne savoir ou s'interesser que souffre le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigne sur toutes les facons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne a se connaitre, il distinguera ou sont ses curiosites sinceres, la direction de son instinct, sa verite. Au sortir de cette etude obstinee de son Moi, a laquelle il ne retournera pas plus qu'on ne retourne a sa vingtieme annee, je lui vois une admirable force de sentir, plus d'energie, de la jeunesse enfin et moins de puissance de souffrir. Incomparables benefices! Il les doit a la science du mecanisme de son Moi qui lui permet de varier a sa volonte le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental sensible.

J'entends que l'on va me parler de solidarite. Le premier point c'etait d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et veritablement possesseurs de votre ame, regardez l'humanite et cherchez une voie commune ou vous harmoniser.

Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez vous tenir jusqu'a ce qu'une personne energique vous ait reconstruit une religion. Sur ce terrain a batir, nous camperons, non pas tels qu'on puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons conscience d'un probleme serieux,--mais tout a la fois religieux et sceptiques.

En effet, nous serions enchante que quelqu'un survint qui nous fournit des convictions.... Et, d'autre part, nous ne meprisons pas le scepticisme, nous ne dedaignons pas l'ironie.... Pour les personnes d'une vie interieure un peu intense, qui parfois sont tentees d'accueillir des solutions mal verifiees, le sens de l'ironie est une forte garantie de liberte.

· · ·

Au terme de cet examen, ou j'ai resserre l'idee qui anime ces petits traites, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout froisses, je crains que le ton demonstratif de ce commentaire ne donne le change sur nos preoccupations d'art. En verite, si notre oeuvre n'avait que l'interet precis que nous expliquons ici et n'y joignait pas des qualites moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le reve, je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et toute de clarte n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide theorie parcellaire et voudrais me jouer dans l'abondante erudition du dictionnaire des sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublat telle page des manuels ecrits par des maitres de conferences sur l'ordinaire de qui j'eusse paru empieter! Nul qui s'y meprenne: dans ces volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de donner en tableaux emouvants une description sincere de certaines facons de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.

De meme qu'a la salle d'armes nous preferons le jeu utile de l'epee aux finesses du fleuret, de meme, si nous aimons la philosophie, c'est pour les services que nous en attendons. Nous lui demandons de preter de la profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en effet, a elles seules, n'eveillent que le baillement. Je ne m'interesse a mes actes que s'ils sont meles d'ideologie, en sorte qu'ils prennent devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionne. Des pensees pures, des actes sans plus, sont egalement insuffisants. J'envoyai chacun de mes reves brouter de la realite dans le champ illimite du monde, en sorte qu'ils devinssent des betes vivantes, non plus d'insaisissables chimeres, mais des etres qui desirent et qui souffrent. Ces idees ou du sang circule, je les livre non a mes aines, non a ceux qui viendront plus tard, mais a plusieurs de mes contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et clairvoyante ou nous sommes quelques-uns a nous plaire.

En suivant ainsi mon instinct, je me conformais a l'esthetique ou excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, preoccupes d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en matiere artistique la chose a demontrer.

Or, si j'y avais reussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter tout l'honneur a l'Italie, ou je compris les formes.

Reflechissant parfois a ce que j'avais le plus aime au monde, j'ai pense que ce n'etait pas meme un homme qui me flatte, pas meme une femme qui pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fievre que j'y prenais m'etait tres chere, car elle elargit la clairvoyance au point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se melaient pour m'etre un immense reservoir de jouissance. Et je suivais avec une telle acuite mes sentiments encore les plus confus que j'y lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai decide toute ma vie, c'est de Venise egalement que je pourrais dater ces ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'etre fait une idee assez exacte de ces delires lucides que les anciens eprouvaient aux bords de certains etangs.

· · ·

SOUS L'OEIL DES BARBARES

· · ·

Voici une courte monographie realiste. La realite varie avec chacun de nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et de raisonner. Je decris un etre jeune et sensible dont la vision de l'univers se transforme frequemment et qui garde une memoire fort nette de six ou sept realites differentes. Tout en soignant la liaison des idees et l'agrement du vocabulaire, je me suis surtout applique a copier exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposes dans une conscience. C'est ici l'histoire des annees d'apprentissage d'un Moi, ame ou esprit.

· · ·

Un soir de secheresse, dont j'ai decrit le malaise a la page 277 [voir: AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, tres souvent,...M.D.] celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses reves et ses casuistiques, parmi tous ces systemes qu'il avait successivement vetus et rejetes. Il proceda avec methode, et de frissons en frissons il se retrouva: depuis l'eveil de sa pensee, la-bas dans un de ces lits de dortoir, ou presse par les miseres presentes, trop soumis a ses premieres lectures, il essayait deja d'individualiser son humeur indocile et hautaine,--jusqu'a cette fievre de se connaitre qui veut ici laisser sa trace.

Dans ce roman de la vie interieure, la suite des jours avec leur pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fut transforme en reve ou emotion, car tout y est annonce d'une conscience qui se souvient et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels speciaux de raconter ou jette sa gourme un jeune homme, sa bibliotheque, son installation a Paris, son entree aux Affaires etrangeres et toute son intrigue: nous leur avons emprunte leur langage pour etablir les concordances, mais le but precis que je me suis pose, c'est de mettre en valeur les modifications qu'a subies, de ces passes banales, une ame infiniment sensible.

Celui de qui je decris les apprentissages evoquerait peut-etre dans une causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait a mesure. Certaines sensibilites toujours en emoi vibrent si violemment que la poussiere exterieure glisse sur elles sans les penetrer.

J'ai repousse ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire l'apaisement de notre maturite, nous affectons souvent au sujet de "nos illusions de jeunesse"; mais je me defiai aussi de preter l'acrete, ou il atteignit sur la fin, a ma description de ses premieres annees, si belles de confiance, de tendresse, d'heroisme sentimental.

· · ·

Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermediaires et son atmosphere, se resumant en un episode caracteristique;

les scenes premieres, vagues et un peu abstraites pour respecter l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorite defiante et qui poussa tout au reve;

de petits traits choisis, plus abondants a mesure qu'on approche de l'instant ou nous ecrivons;

enfin dans une soiree minutieuse, cet analyste s'abandonnant a la boheme de son esprit et de son coeur:

Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisit exactement les cinq annees d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui apparaissent a lui-meme depuis cette page 277 et derniere ou nous le surprenons exigeant et lasse qui contemple le tableau de sa vie.

Voila ce que je projetais, le curieux livret metaphysique, precis et succinct, que j'aurais fait prendre en amitie par quelques dandies misanthropes, revant dans un jour d'hiver derriere des vitres gresillees.

· · ·

Du moins ai-je decrit sans malice d'art, en bonne lumiere et sobrement. Je me suis decide a manquer d'eloquence litteraire; je n'avais pas l'onction, ni l'autorite des ecclesiastiques qui parlerent en termes fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une education, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une facon assez rare de catalogue sentimental.

· · ·

Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse! Pourquoi les mots, cette precision grossiere et qui maltraite nos complications!

Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame avec ses deux elements, feminin et male? ou encore, a cote du Moi qui se garde, veut se connaitre et s'affirmer, la fantaisie, le gout du plaisir, le vagabondage, si vif chez un etre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquete logique sur la transformation de la sensibilite; je restitue sans retouche des visions ou emotions, profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poemes, dans la Vita nuova, la Beatrice est-elle une amoureuse, l'Eglise ou la Theologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y aboutit, parce qu'a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire commun devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il nommait, selon les heures, desir de savoir, desir d'aimer, desir sans nom--et qu'il rendit immortelle par des procedes heureux.

Avec sa secheresse, cette monographie, ecrite malgre tout a deux pas de l'Eden ou je flanai tant de soirs, est aussi une partie d'un livre de memoires.

· · ·

On pourra juger que ma probite de copiste va parfois jusqu'a la candeur. J'avoue que de simples femmes, agreables et gaies, mais soumises a la vision coutumiere de l'univers qu'elles relevent d'une ironie facile, me firent plus d'un soir renier a part moi mes poupees de derriere la tete. Mais quoi! de la fatigue, une deception, de la musique, et je revenais a mes nuances.

Saint Bonaventure, avec un grand sens litteraire, ecrit qu'il faut lire en aimant. Ceux qui feuillettent ce breviaire d'egotisme y trouveront moins a railler la sensibilite de l'auteur s'ils veulent bien reflechir sur eux-memes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa legende. Nous servons notre ame comme notre idole; les idees assimilees, les hommes penetres, toutes nos experiences nous servent a l'embellir et a nous tromper. C'est en ecoutant les legendes des autres que nous commencons a limiter notre ame; nous soupconnons qu'elle n'occupe pas la place que nous croyons dans l'univers.

Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur de ne s'emouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent sans douceur, rien ne lui etait. Ainsi le voulut une sensibilite tres jeune unie a une intelligence assez mure.

Desireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination, j'ai redige des concordances, ou je marque la clairvoyance qu'il conservait sur soi-meme dans ses troubles les plus indociles. J'y ai joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans le monde exterieur. Je souhaite avoir complete ainsi l'atmosphere ou ce Moi se developpait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus souvent, ou, apres des semaines de vision banale, soudain reveille a la vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaine de ses emotions et disait a son passe, renie parfois aux instants gais et de bonne sante: "Petit garcon, si timide, tu n'avais pas tort."

· · ·

Page 1