‹ Le culte du moi 2: Un homme libreChapitre 10 sur 20 · LIVRE TROISIEME - L'EGLISE TRIOMPHANTE - CHAPITRE VII

LIVRE TROISIEME - L'EGLISE TRIOMPHANTE - CHAPITRE VII

ACEDIA.----SEPARATION DANS LE MONASTERE

La brutalite du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des oreillers inaccoutumes et cette lourde nourriture me donnerent une fievre de fatigue. Au detour d'un chemin, la femme d'un cabaretier demandait a mon voiturier: "Est-ce qu'il ne va pas mourir?" C'est pour avoir eu le meme doute sur ma race que je paraissais epuise. La nuit, surtout je m'agitais infiniment. Des l'aube, sous le cloitre, je me promenais bien avant Simon, et la journee s'allongeait dans l'ennui. Toutes pensees m'etaient chetives et poussiereuses. L'horizon gardait la desolante mediocrite des choses deja vues. A chaque minute, je calculais quand viendrait le prochain repas, ou je m'asseyais sans appetit, et la viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une nouvelle bande de temps.

Je suis convaincu que, pour des etres sensibles et raisonneurs, les maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin a la voracite, fut pris d'un degout de nourriture; il etait humilie d'une constipation malsaine que coupent des coliques precipitees. Ecrases dans nos bas fauteuils, et pareils au _Pauvre Pecheur_ de Puvis de Chavannes, nous nous lamentions avec minutie. Nos levres et nos doigts, tout notre etre s'agitaient dans un desir maniaque de fumer, alors que notre estomac en avait horreur. Lentes apres-midi de janvier! la campagne eclatante de neige! notre bouche pateuse, nos dents serrees de malades, et la peau tiree de notre visage qui nous donnait un rictus degoute!

Or, nous etant regardes en face, nous eumes le courage de mepriser a haute voix l'edifice que nous avions entrepris. Cependant que je me reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une incroyable humiliation se repandit en moi comme un flot sale. J'etais reduit a un tel enfantillage que j'aurais aime pleurer. J'etais blesse que Simon abondat si brutalement dans mes blasphemes car j'avais une nouvelle demarche a lui proposer. Mais je sentis bien qu'il accueillerait avec defiance mes reflexions d'Haroue.

En vain essayames-nous, avec une excellente fine champagne, de nous relever. J'y gagnai le soir un sommeil epais, mais des l'aube c'etait une acuite, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le corps, des fourmillements.

Je fus obsede, a cette epoque, d'un sentiment intense, qui, sans raison apparente, se leve en moi a de longs intervalles: l'idee qu'un jour, ne fut-ce qu'a ma derniere nuit, sur mon oreiller froisse et brulant, je regretterai de n'avoir pas joui de moi-meme, comme toute la nature semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer a mon ame en irreflechi.

Persecute par cette idee fixe, je serrais mon front dans mes mains, et me rejetais en arriere avec une detresse incroyable. Je crois bien que je ne desire pas grand'chose, et les choses que je desire, il me serait possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur absence qui m'attriste, mais l'idee qu'il viendra un jour ou, si je les desirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilite que, dans la mort on ne regrette rien, peut attenuer ma tristesse. C'est un grand malheur que notre instinctive croyance a notre liberte, et puisque nous ne changeons rien a la marche des choses, il vaudrait mieux que la nature nous laissat aveugles au debat qu'elle mene en nous sur les diverses manieres d'agir egalement possibles. Malheureux spectateur, qui n'avons pas le droit de rien decider, mais seulement de tout regretter!

Parfois, dans ce desarroi de mon etre, d'etranges images montaient du fond de ma sensibilite que je ne systematisais plus.

Il etait six heures; depuis trente minutes peut-etre nous n'avions pas ouvert la bouche. Je me pris a rever tout haut dans cette chambre eclairee seulement par le foyer:

Peut-etre serait-ce le bonheur d'avoir une maitresse jeune et impure, vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, a la derniere minute, me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa derniere visite. Elle reviendrait, mais perpetuellement j'aurais vingt-quatre heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de massue de l'abandon suspendu sur ma tete. Meme il faudrait qu'elle arrivat un jour apres un long retard, et qu'elle prolongeat ainsi cette heure d'agonie ou je guette son pas dans le petit escalier. Peut-etre serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle tension des sentiments ferait l'unite. Ce serait une vie systematisee.

Ma maitresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une passion vigoureuse a laquelle parfois elle repondrait, tant est faible la chair, mais en tournant son ame desesperee vers moi. Et j'aurais un plaisir ineffable a lui expliquer avec des mots d'amertume et de tendresse les pures doctrines du quietisme: "Qu'importe ce que fait notre corps, si notre ame n'y consent pas!" Ah! Simon, combien j'aimerais etre ce malheureux consolateur-la.

Elle serait pieuse. Elle et moi, malgre nos peches, nous baiserions la robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment comprehensif, ou, mieux encore, comme elle ne connaitrait rien de l'homme que je puis paraitre au vulgaire, elle ne soupconnerait pas un instant ma bonne foi; en sorte que mon ame indecise pourrait etre, aux plis de sa robe, franchement religieuse.

Et comme Simon ne repondait pas, je repris, a cause de ce besoin naturel de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement:

Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une ligne franche et un sourire imprevu infiniment touchant de sensualite triste. Elle serait vetue d'etoffes souples, et un jour, a peine entree, je la vois qui me desole de sanglots sans cause, en cachant contre moi son fin visage.

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Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le delaisse. Deja une lassitude et degout nerveux m'avaient averti quand je me negligeais pour adorer des etrangers. J'avais compris que les Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs grossissants pour certains details de mon ame. Une fois encore mes nerfs me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai a l'extreme mon ecoeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il devint digne de moi-meme et me feconda.

Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre desarroi et je lui disais que la difficulte n'etait pas de trouver un bon systeme de vie, mais de l'appliquer:

--Il faudrait des necessites intelligentes me contraignant a faire le convenable pour que je sois heureux.

--Quoi! me repondait-il, un medecin dans un hopital? un pere superieur dans un monastere? Ou prendrais-tu l'energie de leur obeir? Et si tu la possedes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner a toi-meme.

--Je ne voudrais pas etre mene avec douceur, car je me mefie de mes defaillances. C'est peut-etre que mon ame s'effemine; mais elle voudrait etre rudoyee. Sous un cloitre, dans ma cellule, je serais heureux si je savais qu'un maitre terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de subir une discipline. Le reve de ma race est mal employe et je desespere qu'a moi seul je puisse l'amener a la vie.

Simon protesta:

--Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels. (On se fait des imaginations qui valent des verites: ainsi toi, pour qui chacun fut aimable, car tu es seduisant et detache, tu te figures avoir ete martyrise.) Jamais, fut-ce pour mon bonheur, je ne reconnaitrai la domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des etrangers, et la Lorraine precisement n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre a l'etranger.

Et moi aussi, j'avais resolu de ne plus me conformer a des hommes. Le soir d'Haroue, j'avais renie mes "intercesseurs". Simon partageait donc, pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrete, et pourtant je fus mecontent: c'est que, si nous arrivions a peu pres au meme point, c'etait par des raisonnements tres differents.

Je lui repliquai avec mauvaise humeur:

--Encore cet odieux sentiment de la dignite! cette morgue anglaise! cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-meme! En voila une fiction, la dignite des gens d'esprit! En toi, n'etes-vous pas vingt a vous humilier, a vous dedaigner, a vous commander?

Ici j'eus le tort de me lever. Le ton decourage de notre entretien me mettait mal a l'aise pour lui soumettre la nouvelle methode que j'entrevoyais, mais j'allais etre victime moi-meme de la dignite humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans ma chambre.

--Tout, au monde, lui dis-je avec desespoir, est mal fait, et ce grand desordre de l'univers me blesse.

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La nuit, exaltant mon indignation, me fut deplorable. Petite chose accroupie sur mon lit, dans l'obscurite et le silence, j'attendais que la douleur me lachat. Impuissant et desespere, j'eus le souvenir de saint Thomas d'Aquin disant a l'autel de Jesus: "Seigneur, ai-je bien parle devant vous?" Et devant moi-meme, qui ai methodiquement adore mon corps et mon esprit, je m'interrogeai: "Me suis-je cultive selon qu'il convenait?"

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Je me levai perdu de froid, tres tard, dans une matinee de degel. Rose, qui est trop honnete fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait dans ma chambre avec bonhomie, car c'etait son jour. Si elle avait profite des enseignements du catechisme, elle se fut plu (elle un peu gouailleuse) a me comparer au vieux roi David qui rechauffait sa vigueur pres de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baissat les stores a fleurs eclatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activat le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirat. Je me recouchai tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.

Et dans notre conference du soir, sans plus tarder, je dis a Simon:

--Singuliere physionomie de mon ame! La disgrace universelle me mecontente, au point que vous-meme me blessez, mon cher ami, mon frere, quand vous partagez mes facons de voir. Il ne me suffit plus qu'on m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que j'aime. Je vous dirai toute la verite: je ne puis plus supporter qu'on enonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'interesse uniquement a ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui poussent et comme la nature entiere, je me soucie seulement de mon Moi futur.

Alors Simon, avec cette facon glaciale que j'ai souvent goutee, mais qui me deplut a cette occasion, arreta le debat:

--Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous ne pouvons discuter que sur des points du passe. Comment nous faire en commun des idees claires sur ces obscures inquietudes et sur ces pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En consequence, je retournerai volontiers a Paris, d'autant que j'ai fait des economies, et que nous approchons de mai, saison qui egaye mon temperament.

Voila bien la separation que je desirais, mais ce me fut un desespoir que lui-meme me l'imposat.

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Je repris mon reve d'Haroue, en feuilletant des guides Baedeker sur mon oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties, Italie_, soudain emouvait un coin de mon etre. Desireux de m'assimiler ces sommes d'enthousiasmes, quel mepris ne ressentais-je pas pour tous ces maigres saints devant qui je m'etais agenouille et qui ne sont qu'un point imperceptible dans le long developpement poursuivi par l'ame du monde a travers toutes les formes!

Le lendemain je dis a Simon:

--Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai a vivre dans la contemplation de ses perfections pour les degager en moi et pour que j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne conge aux petits scribes passionnes et analystes, qui furent jusqu'alors nos intercesseurs. Ainsi que nous essayames en Lorraine, je veux me modeler sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous les caracteres dont mon etre a le pressentiment. Les individus, si parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du systeme plus complet qu'est la race, fragment elle-meme de Dieu. Echappant desormais a la sterile analyse de mon organisation, je travaillerai a realiser la tendance de mon etre. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me modelerai sur ceux que mon instinct elit comme analogues et superieurs a mon Etre. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en moyenne 13 deg.,38 en mars et 18 deg.,23 en mai. Puis la vie materielle y est extremement facile, ce qui convient a un contemplateur.

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Nous nous quittames en nous serrant la main. La crainte de m'eloigner sur une emotion un peu banale d'un local ou nous avions eu des frissons tres curieux m'empecha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je constatai que nous nous aimions beaucoup.

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