‹ Le culte du moi 2: Un homme libreChapitre 11 sur 20 · CHAPITRE VIII

CHAPITRE VIII

A LUCERNE, MARIE B...

Dans une gare, sur le trajet de Bayon a Lucerne, Milan et Venise, j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._ Rien qu'a la couverture, je compris que cet ouvrage etait pour me plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.

Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se garda toujours ardente et fiere. Quoiqu'elle n'ait pas nettement distingue qu'elle etait mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait l'independance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleuree par des sentiments grossiers: elle desira la gloire et elle mourut de la poitrine. Voila deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle corrigee de la premiere. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise a lui donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.

· · ·

Je m'arretai tout un dimanche a Lucerne. Les cloches sonnant sans treve, la neige epandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des grogs dans de vastes hotels solitaires, et, songeant a Simon absent, a l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soiree, une crise de decouragement me prit et me laissat sans sommeil dans mon lit de passage.

Un concert annoncait _le Paradis et la Peri_ de Schumann. Il me parut que sous ce titre je pourrais rever avec profit. Et tandis qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je me demandais: "A quoi pensait Marie? Quel monde crea-t-elle pour s'y refugier contre la grossierete de la vie?"

Les chanteurs, la musique disaient:

_L'eclat des larmes que l'esprit repand_...

Les pleurs verses par de tels yeux ont un pouvoir mysterieux, Marie cherchait la volupte dans l'imprevu; elle fut trompee par les grands mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la tenta. "La gloire!" disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie le contact avec les etrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis la mepriser. Chez elle, cette indigne preoccupation ne fut pas bassesse naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait a la caresse grossiere des jeunes gens, cherchait ailleurs des satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de sa sensibilite, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi que le resultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un desir d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites mains a Bottom. _L'eclat des larmes que l'esprit repand_ transfigure l'univers qu'il contemple.

Les chanteurs, la musique disaient:

... _Ah laisse-moi puiser la fievre_...

Marie s'egara dans sa tentative pour systematiser sa vie. Un prix au Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant a tous ces desirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du moins, elle desira l'enthousiasme. Et meme cette fievre put grandir en elle avec plus de violence que chez personne, car elle etait un objet delicat, nullement embarrassee de ces grossiers instincts qui ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes frissons, et mon sang brulera d'une ardeur plus vive aupres d'un tel corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fievre_ a m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflee que pour des choses abstraites.

Les chanteurs, la musique disaient:

_Dors, noble enfant, repose a jamais_...

Quoi qu'on me dise un jour, quelque degout qui me vienne a te relire, je te promets de continuer a te voir, selon la legende qu'aujourd'hui je me fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entieres avec cet artisan? a moins peut-etre qu'emu par ta divine complaisance, ce petit peintre grossier n'ait ete tres bon et tres naturel, ce qui est un grand charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'a croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, meme quand la date de ton dernier soupir se precisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie sans avoir realise aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais connu que deception a chercher ta part de femme, mais c'eut ete une faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose a jamais_ dans ma memoire, seule comme il faut qu'un etre libre vive.

Les chanteurs, la musique disaient:

_Au bord du lac, tranquille abri_...

Et moi, rentre au silencieux desert de mon hotel, regrettant presque la retraite etroite, la demi-securite de Saint-Germain, mal soutenu par l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que, d'un instant a l'autre, ma fatigue ne se changeat en aveu d'impuissance, je me plus a m'imaginer qu'a Simon j'avais substitue Marie, et que cette voyageuse m'allait etre un compagnon ideal, dans un _tranquille abri, au bord d'un lac_, qui est l'univers entier ou je veux me contempler.

· · ·