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CHAPITRE X

MON TRIOMPHE DE VENISE

Sur la ligne de Milan a Venise, je ne cessai de mediter les enseignements de ma veillee d'Italie, la sagesse du Vinci. J'etais pret a m'aimer, a me comprendre jusque dans mes tenebres. Pour me guider, je comptais sur Venise et sur la race que m'a designee une intuition de mon coeur.

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Et pourtant j'hesitais encore devant ce nouvel effort, quand je descendis a Padoue, desireux de visiter, dans un jardin silencieux, l'eglise Santa Maria dell' Arena, ou Giotto raconte en fresques nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ.

Aux cloitres florentins, jadis, combien n'ai-je pas celebre les primitifs! J'avais pour la societe des hommes une haine timide, j'enviais la vie retenue des cellules. Meme a Saint-Germain, la gaucherie de ces ames peintes, leurs gestes simplifies, leurs physionomies trop precises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur si seche, si compliquee. Mais la soiree d'Haroue et le Vinci m'ont transforme: le plus venerable des primitifs a Padoue ne m'inspire qu'une sorte de pitie complaisante, qui est tout le contraire de l'amour.

Voila bien, sur ces figures, la mefiance delicate que je ressens moi-meme devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par soi. S'ils gardent, a l'egard de la vie, une reserve analogue a la mienne, c'est pour des raisons si differentes! Je les medite, et je songe a la religion des petites soeurs, qui, malgre mon gout tres vif pour toutes les formes de la devotion, ne peut guere me satisfaire. Sur ces physionomies le sentiment, maladif, sterile, met une lueur; mais aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se developper. Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent a s'emouvoir devant des legendes imposees; or, moi, je m'enorgueillis a cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque soir....

Ces ames naives de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en paraissant communier avec elles. J'eus parfois le meme scrupule sous mon cloitre de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y precederent. C'est par coquetterie, et grace a des jeux de mots, que je grossis nos legers points de contact. Dans un siecle hostile et vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles eparpillees et presque detruites se plaisent a resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que voila une parente bien lointaine. Pour un cote de moi qui peut-etre satisferait le Giotto, combien qui l'etonneraient extremement! Dans sa chapelle, en meme temps que je baille un peu, ma loyaute est a la gene.

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Trois heures apres, a Venise, j'etudiais les Veronese; leur force me rafraichissait. Ils m'attiraient, m'elevaient vers eux, mais m'intimidaient. La encore je me sens un etranger; mes hesitations, toute ma subtilite mesquine doivent les remplir de piete. Pas plus qu'avec les Giotto, je n'ai merite de vivre avec les Veronese. Dans le siecle et dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet etat exprime par les Botticelli: tristesse tortueuse, mecontentement, toute la bouderie des faibles et des plus distingues en face de la vie. Mais d'etre tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu a Venise pour m'accroitre et pour me creer heureux. Voici cet instant arrive.

Ce soir-la, quand, tonifie de grand air et restaure par un parfait chocolat, j'atteignis l'heure ou le soleil couchant met au loin, sur la mer, une limpidite merveilleuse, ma puissance de sentir s'elargit. Des instincts tres vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon Etre, se systematiserent. Chaque parcelle de mon ame fut fortifiee, transformee.

Une tache immense et pale couvrait l'univers devant moi, brillantee sur la mer, rosee sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au couchant jusqu'a la rougeur enorme du soleil decline. Et toute cette teinte lavee semblait s'etre adoucie, pour que je passe aisement aborder la beaute instructive de Venise et que rien ne m'en blessat: mousse sucree du champagne qu'on fait boire aux anemiques.

La seule image d'effort que j'y vis, c'etait sur l'eau un gondelier se detachant en noir avec une nettete extreme, presque risible. D'un rythme lent, tres precis, il faisait son travail, qui est simplement de deplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort.

Et devant ce bonheur orne, je sentis bien que j'etais vaincu par Venise. Au contact de la loi que sa beaute revele, la loi que je servais faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systematique fit place a une sympathie aisee, facile, pour tout ce qui est moi-meme. Hier je compliquais ma misere, je reprouvais des parties de mon etre: j'entretenais sur mes levres le sourire dedaigneux des Botticelli, et chaque jour, par mes subtilites, je me dessechais. Desormais convaincu que Venise a tire de soi une vision de l'univers analogue et superieure a celle que j'edifiais si peniblement, je pretends me guider sur le developpement de Venise.

Au lieu de replier ma sensibilite et de lamenter ce qui me deplait en moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautes de Venise un reve de vie heureuse pour le contempler et m'y conformer.

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