CHAPITRE IX
VEILLEE D'ITALIE
_(Enseignement du Vinci)_
Nous avions passe le theatral Saint-Gothard et ses precipices. Un doux plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive trempee de grace fut effleuree par le train de Milan. Au soir, nous accentuames la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant a sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre derriere moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenetres du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tete: "Soldats, vous etes pauvres, vous allez trouver l'abondance!" Et je me disais avec hate: "Est-ce que je sens quelque chose?"
Cette quinzaine est une des periodes les plus honorables de mon existence; j'ai su conquerir l'emotion que je me proposais. Oui, j'allais trouver l'abondance. Et deja, j'etais rempli de bonte. Je m'occupai du poitrinaire, je lui promis la sante, les femmes, le vin, tout ce que j'imaginais lui plaire. Meme, pour qu'il sourit, je lui dis que j'etais Parisien, et je l'aidai a descendre du train dans la gare de Milan.
Decide aux plus grands sacrifices pour etre enthousiasme, des le soir je sortis de l'hotel et me rendis autour de la cathedrale, m'interpellant et m'exclamant (bien qu'elle me plut mediocrement) en formules admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guere de produire le sentiment qui leur correspond.
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Seul avec le concierge qui simule un rhume, a l'Ambrosienne, ce matin d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon ame.
C'etait encore ma sensibilite du cloitre, le sentiment qui me fit demander a ma bibliotheque qu'elle me revelat a moi-meme. Invincible egotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derriere elles je saisis leurs ames pour les mesurer a la mienne et m'attrister de ce qui me manque. L'univers est un blason, que je dechiffre pour connaitre le rang de mes freres, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.
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A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosite! un portrait d'Ignace de Loyola. Son genie logique crea une methode, dont il obtint, sur les ames les plus superbes, de prodigieux resultats, et que j'essaye de m'appliquer. Sa tete est une grosse boule avec une calvitie, une forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid, sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c etait par une sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple desespere de seduire celui-la.
Quand je contemple cette physionomie imperieuse, mes lenteurs me donnent a rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-meme! Du moins j'ai visite soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon Etre; des lors, me perfectionnant chaque jour dans le mecanisme de Loyola, je dirigerai mes emotions, je les ferai reapparaitre a volonte; je serai sans treve agite des enthousiasmes les plus interessants et tels que je les aurai choisis.
Sur le meme mur, une gravure d'apres un jeune homme de Rembrandt: la bouche entr'ouverte, la levre superieure un peu relevee, les yeux superbes, mais eteints, toute la figure degoutee, aneantie. Je lui disais: "O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste accablement, car je veux loyalement faire cette tentative."
Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais a tort, attribue au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une ame un peu ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.
--L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour gagner sa confiance, car je pensais: voila quelque poete.)
--Je l'ignore, me repondit-il.
--Il y a parfois des ressemblances emouvantes. (Sa vive emotion, ses pleurs me permettaient ces familiarites.)
--Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille a celle-ci.
--Eh bien! repris-je.
--Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main la.
Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge lui-meme sait que le tableau n'est pas de Leonard. Puis la jeune fille, delicate, n'a aucune imperiosite. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal renseigne, est pourtant tres proche de Dieu; son ame chargee d'ardeur, pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingenieux la caresse. C'est l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la premiere occasion de grouper les emotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas d'avoir du bon sens, mais le plus d'elan possible. Je tiens meme le bon sens pour un odieux defaut. _L'Imitation de Notre-Seigneur Jesus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginee les delicats, l'a tres bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et aime, sont ceux qui approchent le plus de leur ideal, c'est-a-dire de Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes desirs, en me verifiant jusqu'a m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le bonheur.
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Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _Tete du Christ_, par le Vinci (l'etude au crayon rouge pour le Christ de _la Cene_), ne me laissait rien voir d'autre....
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Cette journee fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me confirme dans la methode que j'entrevoyais depuis Haroue.
Plus jeune, par une matinee seche d'hiver florentin, ralentissant ma promenade sur le Lung'Arno, en face des collines delicates et presque nerveuses, j'ai suivi le meme ordre de reflexions. Je sortais de voir au Pitti la Simonetta, maitresse fameuse du Magnifique, peinte par Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour gouter sa beaute malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins a l'aimer; au premier regard, elle ne me donnait que de la curiosite. Il en advint ainsi de moi-meme devant moi-meme. Jusqu'a cette heure, je fus simplement curieux de mon ame. Je considerais mes divers sentiments, qui ont la physionomie rechignee et malingre des enfants difficilement eleves, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour representer le plus comprehensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air degoute qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans vouloir rien modifier. Il accepte sa destinee et meme la bassesse de ses amis: c'est qu'il donne a toutes choses leur pleine signification. Au lieu d'etriquer la vie, il epanouit devant son intelligence la part de beaute qui sommeille dans le mediocre.
Aujourd'hui, dans cette veillee d'Italie, je vois qu'il n'y a pas comprehension complete sans bonte. Je cesse de hair. Je pardonnerai a tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se developpant encore, ils aboutiront a satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.
Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, etant accoude sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son crayon traca a le sourire qui pardonne a tous les Judas de la vie, elle a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des levres qu'aucune amertume n'etonne plus.
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Etant descendu avec ces pensees, je rejoignis ma voiture, et tandis qu'une triste humidite tombait sur la ville, enveloppe dans un grand manteau de voyage, je me pris a songer.
Je vis nettement qu'un second probleme se greffait sur le premier:
1 deg. Dans ma cellule, j'avais fait une enquete sur moi-meme, j'etais arrive a embrasser le developpement de mon etre; mais j'avais ete preoccupe de mon imperfection avant tout.
2 deg. Il s'agit maintenant de preter a l'homme, que je suis, la beaute que je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possede de toute cette lumiere que je pressens; le programme, c'est d'escompter en quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection a laquelle mon Etre arrivera le long des siecles, si, comme ma raison le suppose, il y a progres a l'infini.
En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon reve fait de tous les soupcons de beaute qui me troublent parfois jusqu'a me faire aimer la mort, parce qu'elle hate le futur. Je suis un point dans le developpement de mon Etre; or, jusqu'a cette heure, j'ai regarde derriere moi, desormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la mere dote son fils de tous les merites qu'elle imagine confusement, je cree mon ideal de tous les soupirs dont m'emplit la banalite de la vie.
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J'etais fort enerve; il me fallut passer a la poste, ou l'on me demanda un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colere, molestai de paroles les commis. Puis aussitot je me pris a rire, comme un malade, en songeant a mes beaux plans d'indulgence universelle....
Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon indulgence, faite de comprehension, doit s'etendre jusqu'a ma propre faiblesse. Se detacher de soi-meme, chose belle et necessaire! D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas; ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine que j'embellis methodiquement a l'aide de tous mes pressentiments de la beaute; c'est un reve plus certain que la realite, et je m'y refugie a mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familieres.
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