II
VENISE
SA BEAUTE INTERIEURE, SA LOI QUI ME PENETRE
Heureux les yeux qui, fermes aux choses exterieures, ne contemplent plus que les interieures
Enfin, je connus Venise. Je possedais tous mes documents pour degager la loi de cette cite et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que stimulait encore l'air de la mer. (On est trop dispose a oublier que Venise, avec sa langueur et ses perpetuelles tasses de cafe, est legerement malsaine.) Les photographies inevitables des vitrines avaient fait banales les plus belles images des cloitres et des musees. Seule, la tristesse de mon restaurant solitaire m'emouvait encore pour la beaute de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel au coloris pali, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et si ce declin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilite anemique et la vigueur venitienne.
Des lors, je ne quittai plus mon appartement, ou, sans phrases, un enfant m'apportait des repas sommaires.
Vetu d'etoffes faciles, dedaigneux de tous soins de toilette, mais seulement poudre de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit parmi mes cigares, etendu sur mon vaste lit.
J'avais enfin divorce avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma chambre etait fraiche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des horloges obstinees, je m'occupai seulement a regarder en moi-meme, que venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que je m'etais donne a vivre en proie aux ciceroni, tete nue, parmi les edifices remarquables.
Mes souvenirs, rapidement deformes par mon instinct, me presenterent une Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cite offre a tous les passants, je substituai machinalement une beaute plus sure de me plaire, une beaute selon moi-meme. Ses splendeurs tangibles, je les poussai jusqu'a l'impalpable beaute des idees, car les formes les plus parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosite d'ideologue.
Et cette cite abstraite, batie pour mon usage personnel, se deroulait devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais necessaire comme une Loi; chaine d'idees dont le premier anneau est l'idee de Dieu. Cette synthese, dont j'etais l'artisan, me fit paraitre bien mesquine la Venise bornee ou se rejouissent les artistes et les touristes.
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Qu'on ne saurait gouter que Dieu seul, et qu'on le goute en toutes choses, quand on l'aime veritablement.
Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait guere m'interesser. Mon orgueil, ma plenitude, c'est de les concevoir sous la forme d'eternite. Mon etre m'enchante, quand je l'entrevois echelonne sur les siecles, se developpant a travers une longue suite de corps. Mais dans mes jours de secheresse, si je crois qu'il naquit il y a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente ans, je n'en ai que du degout.
Oui, une partie de mon ame, toute celle qui n'est pas attachee au monde exterieur, a vecu de longs siecles avant de s'etablir en moi. Autrement, serait-il possible qu'elle fut ornee comme je la vois! Elle a si peu progresse, depuis vingt-cinq ans que je peine a l'embellir! J'en conclus que, pour l'amener au degre ou je la trouvai des ma naissance, il a fallu une infinite de vies. L'ame qui habite aujourd'hui en moi est faite de parcelles qui survecurent a des milliers de morts; et cette somme, grossie du meilleur de moi-meme, me survivra en perdant mon souvenir.
Je ne suis qu'un instant d'un long developpement de mon Etre; de meme la Venise de cette epoque n'est qu'un instant de l'Ame venitienne. Mon Etre et l'Etre venitien sont illimites. Grace a ma clairvoyance, je puis reconstituer une partie de leurs developpements; mais mon horizon est borne par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait de contempler Dieu, de connaitre le Principe qui contient et qui necessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de ce qui parait etre, cela deja est bien beau.
Cette satisfaction me fut donnee, quand je contemplai dans l'ame de Venise, mon Etre agrandi et plus proche de Dieu.
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L'Etre de Venise.
Cette qualite d'emotion, qui est constante dans Venise et dont chacun des details de cette nation porte l'empreinte, seules la percoivent pleinement les ames douees d'une sensibilite parente. Ce caractere mysterieux, que je nomme l'ame de tout groupe d'humanite et qui varie avec chacun d'eux, on l'obtient en eliminant mille traits mesquins, ou s'embarrasse le vulgaire. Et cette elimination, cette abstraction se font sans reflexion, mecaniquement, par la repetition des memes impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous les aspects et toutes les epoques d'une civilisation.
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Mon Etre.
De meme, quand ma pensee se promene en moi, parmi mille banalites qui semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'a en etre frappee des traits a demi effaces; et bientot une image demeure fixee dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-meme, mais moi plus noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon Etre, non pas de ce que je parais en 89, mais de tout ce developpement a travers les generations dont je vis aujourd'hui un instant.
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Description de ce type qui reunit, en les resumant, les caracteres du developpement de mon Etre et de l'Etre de Venise.
Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir de notre separation a Saint-Germain: cette image de mon Etre et cette image de l'Etre de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction, concordent en de nombreux points.
En les superposant, par une sorte d'addition legerement confuse, j'obtins une image infiniment noble ou je me mirai avec delice dans ma chambre solitaire et fraiche. Fragment bien petit encore de l'Etre infini de Dieu! mais le plus beau resultat que j'eusse atteint depuis mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes emotions! Et non plus des emotions toujours inquietes et sans lien, mais systematisees, poussees jusqu'a la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de comprehension, de bonte, je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type.
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Durant quelques semaines, couche sur mon vaste lit des Fondamenta Bragadin, ou, plus reellement, vivant dans l'eternel, je fus ravi a tout ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux Barbares. Meme je ne les connaissais plus. Ayant ete au milieu d'eux l'esprit souffrant, puis a l'ecart l'esprit militant, par ma methode je devenais l'esprit triomphant.
Ici se refugierent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit dans le marasme. Venise est douce a toutes les imperiosites abattues. Par ce sentiment special qui fait que nous portons plus haut la tete sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre elances, elle console nos chagrins et releve notre jugement sur nous-memes. J'ai apporte a Venise tous les dieux trouves un a un dans les couches diverses de ma conscience. Ils etaient epars en moi, tels qu'au soir de mon abattement d'Haroue; je l'ai priee de les concilier et de leur donner du style. Et tandis que je contemplais sa beaute, j'ai senti ma force qui, sans s'accroitre d'elements nouveaux, prenait une merveilleuse intensite.
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Venise, me disais-je, fut batie sur les lagunes par un groupe d'hommes jaloux de leur independance; cette fierte d'etre libre, elle la conserva toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les etrangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir les Barbares, les etrangers; et le perpetuel ressort de ma vertu, c'est que je me veux homme libre.
Venise, pour avoir ete heroique contre les etrangers, amassa dans l'ame de ses citoyens les plus beaux desinteressements.--Ainsi, je fus toujours emu d'une sorte de generosite naturelle, je hais l'hypocrisie des austeres, l'etroitesse des fanatiques et toutes les banalites de la majorite. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en d'autres corps, jadis, mon Etre a du soutenir pour acquerir ces vertus.
Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision personnelle de l'univers que sous une legere atteinte de douceur mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naitre Jean Bellin.--De meme, c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances mortifiees, et par l'enseignement metaphysique d'outre-Rhin, que je fus eveille a me faire des choses une idee personnelle. A douze ans, dans la chapelle de mon college, je lisais avec acharnement les psaumes de la Penitence, pour tromper mon ecoeurement; et plus tard, dans l'intrigue de Paris, le soir, je me suis libere de moi-meme parmi les ivresses confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.
Si fievreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Etre et de l'Etre de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je suis inquiet sans treve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure ou le regret de cette serenite. Ma febrilite actuelle n'est sans doute qu'un secret instinct de mon Etre, qui se souvient d'avoir possede, entrevu ces heures fortes et paisibles marquees a Venise par Titien.
Rien au plus intime de moi ne repond au genie violent de Tintoret. Mon systeme n'en est pas deconcerte. Aussi bien, dans cette republique magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure a part, que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est a Venise un accident, un a cote. C'est avec Veronese, si noble, si aise, que la vraie Venise se developpait alors. Mon Etre se souvient sans effort d'avoir connu l'instant de dignite, de bonte et de puissance que Veronese signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la vie etait une fete; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.
Veronese cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maitre; je lui cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est Tiepolo.
_Tiepolo_
Celui-la, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame venitienne qui s'etait accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les Veronese s'arreta de creer; elle se contempla et se connut. Deja Veronese avait la fierte de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le detail de ses merites, il les etale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui, Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du tresor des vertus heritees de ses ancetres.
Je ne me suis dote d'aucune force nouvelle, mais a celles que mon Etre s'etait acquises dans des existences anterieures j'ai donne une intensite differente. De sensibilites instinctives, j'ai fait des sensibilites reflechies. Mes visions du monde m'ont ete amassees par mon Etre dans chacune de ses transformations; superposees dans ma conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis rien ajouter, du moins je sais que je les possede.
Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse. Ainsi s'explique la melancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi, ainsi que les siecles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une atmosphere convenable. L'energie de notre Etre, epuisee par les efforts de jadis, n'atteint qu'a donner a notre tristesse une sorte de fantaisie trop imprevue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui nous montrent l'ame de Gianbatista Tiepolo, quel tapage eclatant et melancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Veronese; il en fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fetes, soies et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le peuple des createurs de jadis, il le repete a satiete, l'embrouille, lui donne la fievre, le met en lambeaux, a force de frissons! mais il l'inonde de lumiere. C'est la son oeuvre, debordante de souvenirs fragmentaires, pele-mele de toutes les ecoles, heurtee, sans frein ni convenance, dites-vous, mais ou l'harmonie nait d'une incomparable vibration lumineuse.--Ainsi mon unite est faite de toute la clarte que je porte parmi tant de visions accumulees en moi.
Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute une race aboutit. Il ne cree pas la beaute, mais il fait voir infiniment d'esprit, d'ingeniosite; c'est la conscience la plus ornee qu'on puisse imaginer, et chez lui la force, depouillee de sa premiere energie, invente une grace ignoree des sectaires. Ah! ces airs de tete, ces attitudes, ces pretentions, cet elan charmant et qui sans cesse se brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumiere; il en inonde ses tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorees qui se penetrent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses emotions, et seule demeure, au fond de moi, ma sensibilite qui prend, selon ses hauts et ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres, livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est eraille, fripe, devore par sa fievre et par un torrent de lumiere, ainsi que sont mes images interieures que je m'enerve a eclairer durant mes longues solitudes.
Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa melancolie. Il etait trop sceptique pour pousser a l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude qui suit les grandes voluptes et que leur preferent les epicuriens delicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts heroiques de ses peres, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement formee par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont des recueils heroiques, ou toutes les ames de Venise sont reunies; mais tant de siecles se resumant en figures symboliques, ce sourire inavoue, cette melancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop delicat pour la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant parait enigmatique.
On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai grammaticalement, mais il appartient au poete de faire sentir ce qui ne peut etre compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de Tiepolo, je m'arrete; j'ai reconnu son ame, la mienne!
Ah! celui-la, comment s'etonner si je le prefere a tout autre?
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Apres Tiepolo, Venise n'avait plus qu'a dresser son catalogue. Aujourd'hui, elle est toute a se fouiller, a mettre en valeur chacune de ses epoques; ce sont des dispositions mortuaires.
Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replie sur moi-meme, ne sais plus que repandre la lumiere dans ma conscience, combiner les vertus que j'y trouve, et me mecaniser, j'approche de cette derniere periode. Quand ce corps ou je vis sera disparu, mon Etre dans une nouvelle etape ne vaudra que pour classer froidement toutes les emotions que le long des siecles il a creees. Moi fils par l'esprit des hommes de desirs, je n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothecaire. Celui-la dressera methodiquement le catalogue de mon developpement, que j'entrevois deja, mais ou je mele trop de sensibilite. Puis la serie sera terminee.
Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la journee de Jersey, je contemplai le detail et le developpement de cette suite d'idees qu'est mon Moi.
Admirables et fievreuses journees des Fondamenta Bragadin! Au contact de Venise delivre pour un instant de l'inquietude de mes sens, je pus me satisfaire du spectacle de tous mes caracteres divinises en un seul type de gloire! Grace a mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes instincts aboutissait a la pleine conscience de moi-meme, et qu'ainsi je deviendrais Dieu, si un temps infini etait donne a mon Etre, pour qu'il tentat toutes les experiences ou m'incitent mes melancolies.
Des lors que m'importe si les siecles et l'energie font defaut a cette tache! j'ai tout l'orgueil du succes quand j'en ai trace les lois. C'est posseder une chose que s'en faire une idee tres nette, tres precise.
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Vers cette epoque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune Anglais, jadis rencontre a Londres, vint s'asseoir a ma table. Je causai avec un peu de fievre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha tres vite de mes meditations familieres, et vers dix heures ce jeune homme me disait: "Je compte que j'ai lieu d'etre heureux: mon pere a beaucoup travaille; il m'a mis a Eton, ou je me suis fait des amis nombreux qui me seront utiles dans la vie."
Cette satisfaction ainsi motivee me fit toucher l'ecart qui grandit chaque jour entre moi et le commun des honnetes gens.
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