CHAPITRE XII
MES CONCLUSIONS
_La regle de ma vie_
Aujourd'hui j'habite un reve fait d'elegance morale et de clairvoyance. La vulgarite meme ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi par des airs varies, que mon ame me fournit a volonte.
J'ai renonce a la solitude; je me suis decide a batir au milieu du siecle, parce qu'il y a un certain nombre d'appetits qui ne peuvent se satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon etre, mecontente de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-meme. Parmi les hommes je lui ai trouve des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix.
Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des emanations de lui-meme, desertaient son paradis pour aimer les filles des hommes. J'ai trouve un joint qui me permet de supporter sans amertume que des parties de moi-meme inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis morcele en un grand nombre d'ames. Aucune n'est une ame de defiance; elles se donnent a tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont a l'eglise, les autres au mauvais lieu. Je ne deteste pas que des parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique a contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne d'atteindre; puis un esprit vraiment orne ne doit pas se distraire de ses preoccupations pour peser les vilenies qu'il commet au meme moment. J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses ames ne se connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que ma clairvoyance qui les crea, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une d'elles compromette la securite du groupe et par ses exces risque d'entrainer la somme de mes ames, toutes se ruent sur la refractaire. Apres une courte lutte, elles l'ont vite maitrisee; c'est ce qu'on a pu voir dans l'anecdote d'amour.
Vraiment, quand j'etais tres jeune, sous l'oeil des Barbares et encore a Jersey, je me mefiais avec exces du monde exterieur. Il est repoussant, mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut maitriser les hommes en les empoignant par leur vanite. Avec un peu d'alcool et des viandes saignantes a ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans le monde interieur, la sterilite et l'emballement! Aujourd'hui, ma grande preoccupation est d'eviter l'une et l'autre de ces maladresses. On connait ma methode: je tiens en main mon ame pour qu'elle ne butte pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingenie a lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que j'excelle a la ramener des qu'elle se derobe. Parfois je m'interromps pour m'adresser une priere:
O moi, univers dont je possede une vision, chaque jour plus claire, peuple qui m'obeit au doigt et a l'oeil ne crois pas que je te delaisse si je cesse desormais de noter les observations que ton developpement m'inspire; mais l'interessant, c'est de creer la methode et de la verifier dans ses premieres applications. Somme sans cesse croissante d'ames ardentes et methodiques, je ne decrirai plus tes efforts; je me contenterai de faire connaitre quelques-uns des reves de bonheur les plus elegants que tu imagineras. Continuons toutefois a embellir et a agrandir notre etre intime, tandis que nous roulerons parmi les traces exterieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car ils ne signifient nullement l'ame qui les a ordonnes et ne valent que par l'interpretation qu'elle leur donne.
· · ·
_Lettre a Simon_
J'ai ecrit dernierement a Simon:
"Avec vous, lui dis-je, j'avais vecu dans l'Eglise Militante, faite de toutes les miseres de l'Esprit moleste par la vie. Demeure seul, j'ai projete devant moi, par un effort considerable, ce pressentiment du meilleur que nous portions en nous; j'ai realise cette Eglise Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai participe de ses joies. Rien de plus delicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel. Mes passions ont cabale pour la vie.... Aussitot mon ame me signalait leur insurrection, et, toute coalisee, les reduisait. Cependant j'avais glisse plus bas que jamais nous ne fumes. Il faut que je remonte la serie d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher ami.
"C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il y a des methodes, il n'y a pas de resultats. Les emotions que nous connumes hier, deja ne nous appartiennent plus. Les desirs, les ardeurs, les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidere de croire que j'etais arrive quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos curieuses experiences.
"Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens de conscience, les excursions que nous fimes botte a botte hors du reel et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne veux pas me risquer a rien inventer; je veux m'en tenir a des emotions que j'aurai pesees a l'avance. Rien de plus dangereux que nos appetits naturels et notre instinct. Je les etoufferai sous les enthousiasmes artificiels se succedant sans intervalle.
"Ce systeme excellent pour l'individu serait, a la verite, deplorable pour l'espece. Les voluptueux de mon ordre demeurent steriles. Mais je ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.
"Vous le savez bien, Simon, s'il m'eut plu, j'etais un merveilleux instrument pour produire des phenomenes rares. Je penche quelquefois a me developper dans le sens de l'enervement; nevropathe et delicat, j'aurais enregistre les plus menues disgraces de la vie. Je pouvais aussi pretendre a la comprehension; j'ai un gout vif des passions les plus contradictoires. Enfin je suis doue pour la bonte; je me plais a plaire, je souris; en perseverant, j'aurais atteint a cette vertu royale, la charite. Mais decidement je ne m'enfermerai dans aucune specialite; je me refuse a mes instincts, je derangerai les projets de la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin ferme, une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entrainent dans l'imprevu, et, pour des buts caches, nous font participer a tous les chagrins vulgaires.
"Je vais jusqu'a penser que ce serait un bon systeme de vie de n'avoir pas de domicile, d'habiter n'importe ou dans le monde. Un chez soi est comme un prolongement du passe; les emotions d'hier le tapissent. Mais, coupant sans cesse derriere moi, je veux que chaque matin la vie m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un debut.
"Mon cher ami, vous etes entre dans une carriere reguliere: vous utiliserez notre dedain, qui nous conduisit a Jersey, pour en faire de la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues meditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre misanthropie, qui nous separa, une distinction et une froideur justement estimees de ce monde sans declamation ou vous etes appele a reussir. Nul doute que vous n'arriviez a proscrire pour des raisons superieures ce que le vulgaire proscrit, et a approuver ce qu'il sert. Certaines natures avec leur fine ironie s'accomodent a merveille, quoique pour des raisons tres differentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin au developpement de ma carriere, si vous la voyez tourner a mille choses faciles que j'etais ne pour mepriser toujours, ne vous etonnez pas. Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais pousse a un tel point que les attitudes memes que nous estimions jadis, je les dedaigne: car vis-a-vis des reves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins, c'est bien indifferent. Et ces reves eux-memes n'ont pas grande importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sur que dans cette courte vie elle-meme mon ideal d'aujourd'hui soit demain mon ideal, enfin parce que je sais n'avoir une idee claire qu'a de rares intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes periodes.--En consequence, j'ai adopte cinq ou six doutes tres vifs sur l'importance des parties les meilleures de mon Moi.
"L'evidente insignifiance de toutes les postures que prend l'elite au travers de l'ordre immuable des evenements m'obsede. Je ne vois partout que gymnastique. Quoi que je fasse desormais, mon ami, jugez-moi d'apres ce parti pris qui domine mes moindres actes.
Il est impossible que nous cessions de nous interesser l'un a l'autre; il est probable cependant que nous cesserons de nous ecrire. Cela ne vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en realite, nous sommes freres, de lits differents, ajouterai-je, pour justifier certaines differences de nos ames; nous avons une partie de notre Moi qui nous est commune a l'un et a l'autre; eh bien! c'est parce que je veux etre etranger meme a moi que je veux m'eloigner de vous. _Alienus!_ Etranger au monde exterieur, etranger meme a mon passe, etranger a mes instincts, connaissant seulement des emotions rapides que j'aurai choisies: veritablement Homme libre!"
· · ·
Cette lettre ecrite, je reflechis que ce desir d'etre compris, ce besoin de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien etait encore une sujetion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis tenir a Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la boucle de la premiere periode de ma vie.
Avril 1887.
· · ·
APPENDICE
NOTE DE LA PAGE VI
· · ·
REPONSE A M. RENE DOUMIC
_PAS DE VEAU GRAS_!
Dans un article de la _Revue des Deux Mondes_, M. Rene Doumic dresse le "Bilan d'une generation", et voici comment il le resume: "Les beaux jours du dilettantisme sont definitivement passes. Le livre que M. Seailles consacrait naguere a Ernest Renan temoigne assez de cette espece de colere contre l'idole de la veille. Les representants les plus attitres du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjure leurs erreurs avec solennite. C'est M. Paul Bourget, de qui nous enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi. C'est M. Jules Lemaitre, si habile jadis a ces balancements d'une pensee incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage. C'est M. Barres, si empresse dans ses premiers livres a jeter le defi au bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait a relever tous les autels qu'il avait brises."
M. Doumic me permettra de lui presenter ma protestation: je ne releve aucun autel que j'aie brise et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un developpement; je crois qu'elle est vivifiee, sinon par la seche logique de l'ecole, du moins par cette logique superieure d'un arbre cherchant la lumiere et cedant a sa necessite interieure.
Je m'explique la-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul a me faire une reception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des eloges dont s'embarrasse mon indignite. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en faut bien que je les "abjure", solennellement ou non: elles demeurent, toujours fecondes, a la racine de toutes mes verites.
Si c'est mon illusion, elle est autorisee par tant de jeunes esprits qui m'ont garde leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime a croire que je suis un ecrivain plutot ennuyeux qu'amusant; on est prie d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais a se connaitre! Sans doute, mon petit monde cree par douze ans de propagande, par Simon, par Berenice et par le chien velu, a ete decime par l'affaire Dreyfus. Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre premiere entente m'apparait comme un malentendu; nous n'etions pas de meme physiologie. Seuls les purs, apres cette epreuve, sont demeures. C'est pour le mieux. Ils reconnaissent que je n'ai jamais ecrit qu'un livre: _Un Homme libre_, et qu'a vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai developpe depuis, ne faisant dans _les Deracines_, dans _la Terre et les Morts_, et dans cette _Vallee de la Moselle_ (ou j'ai peut-etre mis le meilleur de moi-meme), que donner plus de complexite aux motifs de mes premieres et constantes opinions. Ils peuvent temoigner que, dans _la Cocarde_, en 1894, nous avons trace avec une singuliere vivacite, dont s'effrayaient peut-etre tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du "nationalisme" que, depuis longtemps, nous appelions par son nom.
Ce n'est pas nous qui avons change, c'est l'"Affaire" qui a place bien des esprits a un nouveau point de vue. "Tiens, disent-ils, Barres a cesse de nous deplaire." J'en suis profondement heureux, mais je ne fis que suivre mon chemin, et chaque annee je portais la meme couronne, les memes pensees sur une tombe en exil[1].
Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la verite comme une fleche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour s'elever etagent leurs ramures, toute pensee procede par etapes. On ne m'a point trouve comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre deux ecailles d'huitre. Comme j'y aspirais dans _Sous l'oeil des Barbares_ et dans _Un Homme libre_, je me fis une discipline en gardant mon independance. _Un Homme libre_, pauvre petit livre ou ma jeunesse se vantait de son isolement! J'echappais a l'etouffement du college, je me liberais, me delivrais l'ame, je prenais conscience de ma volonte. Ceux qui connaissent la jeune litterature francaise declareront que ce livre eut des suites. Je me suis etendu, mais il demeure mon expression centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du meme point que je regarde. Et si l'_Homme libre_ incita bien des jeunes gens a se differencier des _Barbares_ (c'est-a-dire des etrangers), a reconnaitre leur veritable nature, a faire de leur "ame" le meilleur emploi, c'est encore la meme methode que je leur propose quand je leur dis: "Constatez que vous etes faits pour sentir en Lorrains, en Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs."
Penser solitairement, c'est s'acheminer a penser solidairement[2]. Par nous, les deracines se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un probleme social, de savoir si l'Etat leur fera les conditions necessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se _nourrissent_ selon leurs affinites.
Au fond le travail de mes idees se ramene a avoir reconnu que le moi individuel etait tout supporte et alimente par la societe. Idee banale, capable cependant de feconder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-la, mais j'ai passe par les diverses etapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai vecu les divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les diverses phases d'un developpement si facile, si logique, irresistible. Ce n'est qu'une lumiere plus forte a mesure que le matin cede au midi.
On juge vite a Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'apres quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne controle. J'ai publie trois volumes sous ce titre: "Le culte du Moi", ou, comme je disais encore: "La culture du Moi", et qui n'etaient au demeurant que des petits traites d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'epargnera et s'epargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur l'egoisme, sur la contemplation de soi-meme, dont j'ai ete encombre pendant une dizaine d'annees. J'etais un fameux individualiste et j'en disais, sans gene, les raisons. J'ai "applique a mes propres emotions la dialectique morale enseignee par les grands religieux, par les Francois de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genese de l'_Homme libre_" (Bourget); j'ai preche le developpement de la personnalite par une certaine discipline de meditations et d'analyses. Mon sentiment chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaitre comment la societe le supporte. Un Napoleon lui-meme, qu'est-ce donc, sinon un groupe innombrable d'evenements et d'hommes? Et mon grand-pere, soldat obscur de la Grande Armee, je sais bien qu'il est une partie constitutive de Napoleon, empereur et roi. Ayant longuement creuse l'idee du "Moi" avec la seule methode des poetes et des mystiques, par l'observation interieure, je descendis parmi des sables sans resistance jusqu'a trouver au fond et pour support la collectivite. Les etapes de cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici l'ecole ne m'aida point. Je dois tout a cette logique superieure d'un arbre cherchant la lumiere et cedant avec une sincerite parfaite a sa necessite interieure. Donc, je le proclame: si je possede l'element le plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, a savoir le sentiment vivant de l'interet general, c'est pour avoir constate que le "Moi", soumis a l'analyse un peu serieusement, s'aneantit et ne laisse que la societe dont il est l'ephemere produit. Voila deja qui nous rabat l'orgueil individuel. Mais le "Moi" s'aneantit d'une maniere plus terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change rien. Quelque chose d'eternel git en nous, dont nous n'avons que l'usufruit, et cette jouissance meme, nos morts nous la reglent. Tous les maitres qui nous ont precedes et que j'ai tant aimes, et non seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les Taine et les Renan, croyaient a une raison independante existant en chacun de nous et qui nous permet d'approcher la verite. L'individu, son intelligence, sa faculte de saisir les lois de l'univers! Il faut en rabattre. Nous ne sommes pas les maitres des pensees qui naissent en nous. Elles sont des facons de reagir ou se traduisent de tres anciennes dispositions physiologiques. Selon le milieu ou nous sommes plonges, nous elaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idees personnelles; les idees meme les plus rares, les jugements meme les plus abstraits, les sophismes de la metaphysique la plus infatuee sont des facons de sentir generales et apparaissent necessairement chez tous les etres de meme organisme assieges par les memes images. Notre raison, cette reine enchainee, nous oblige a placer nos pas sur les pas de nos predecesseurs.
Dans cet exces d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre, --et non pas seulement dire du bout des levres, mais se representer d'une maniere sensible,--que nous sommes le prolongement et la continuite de nos peres et meres.
C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la suite des descendants ne fait qu'un meme etre. Sans doute, celui-ci, sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande complexite, mais elle ne le denaturera pas. C'est comme un ordre architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le meme ordre. C'est comme une maison ou l'on introduit d'autres dispositions: non seulement elle repose sur les memes assises, mais encore elle est faite des memes moellons, et c'est toujours la meme maison. Celui qui se laisse penetrer de ces certitudes abandonne la pretention de sentir mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que son pere et sa mere; il se dit; "Je suis eux-memes."
De cette conscience, quelles consequences, dans tous les ordres, il tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige delicieux ou l'individu se defait pour se ressaisir dans la famille, dans la race, dans la nation, dans des milliers d'annees que n'annule pas le tombeau.
J'apprecie beaucoup une "lettre ouverte" que j'ai decoupee dans le _Times_. A l'occasion d'une election a la Chambre des communes, un M. Oswald John Simon, israelite et membre d'une association politique de Londres, ecrit: "... Je suis tenu de declarer ce qui suit pour le cas ou j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait malheureusement a naitre entre les obligations d'un Anglais et celles d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui paraitrait en pareil cas naturelle a tout autre Anglais, c'est-a-dire que je suis ce que mes ancetres ont ete pendant des milliers d'annees, plutot que quelque chose qu'ils n'ont ete que depuis le temps d'Olivier Cromwell."
La belle lettre! Que la derniere phrase de ce juif est puissante! Elle revele un homme eleve a une magnifique conscience de son energie, des secrets de sa vie. Mais quand meme cet Oswald John Simon n'aurait pas saisi et formule la loi de sa destinee, cependant il obeirait a cette loi. Et nous tous, les plus reflechis comme les plus instinctifs, nous sommes "ce que nos ancetres ont ete pendant des milliers d'annees, plutot que quelque chose qu'ils n'ont ete que depuis le temps d'Olivier Cromwell". "Je dis au sepulcre: Vous serez mon pere".
Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'Eglise dans son sublime office des Morts. Toutes mes pensees, tous mes actes essaimeront d'une belle priere,--effusion et meditation,--sur la terre de mes morts.
Les ancetres que nous prolongeons ne nous transmettent integralement l'heritage accumule de leurs ames que par la permanence de l'action terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs travaux, leurs felicites ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux ce qui nous est permis ou defendu. De la campagne, en toute saison, s'eleve le chant des morts. Un vent leger le porte et le disperse comme une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux, la multiplicite des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en tous lieux, la loi de l'eternelle decomposition; mais le climat, la vegetation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays natal nous revelent et nous commandent notre destin propre, nous forcent d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la terre devenue leur sepulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.
Chacun de nos actes qui dement notre terre et nos morts nous enfonce dans un mensonge qui nous sterilise. Comment ne serait-ce point ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l'etre, et des conditions qui soutinrent ma vie obscure a travers les siecles, qui me predestinerent, me renseignent assurement mieux que les experiences ou mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'annees.
Quand des libertins s'eleverent au milieu de la France contre les verites de la France eternelle, nous tous qui sentons bien ne pas exister seulement "depuis le temps d'Olivier Cromwell" nous dumes nous precipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultivees pour avoir etouffe en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles pretendent se regler sur des lois qu'elles ont choisies deliberement et qui, fussent-elles tres logiques, risquent de contrarier nos energies profondes; quant a nous, pour nous sauver d'une sterile anarchie, nous voulons nous relier a notre terre et a nos morts. Je n'accourus pas "soutenir des autels que j'avais ebranles", mais soutenir les autels qui font le piedestal de ce moi auquel j'avais rendu un culte prealable et necessaire.
Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication _pro domo_? Je ne merite pas les reproches ni le veau gras que connut successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun passe a renier. Nous avons voulu maintenir la maison de nos peres que les invites ebranlaient. Quand nous aurons remis ces derniers a leur place (l'anti-chambre,--en style plus noble, l'atrium des catechumenes), nous reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements ou se plurent nos aieux.
On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres expressions nationales que la propagande politique, bien qu'a cette minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, apres la victoire, nous ne penserons pas a nous interdire l'art total. "Ironie, pessimisme, symbolisme" (que denonce M. Doumic), sont-ce la de si grands crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns des plus grands genies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen de tirer quelque chose de ces velleites de symbolisme que les critiques devraient aider et encourager, plutot que bafouer,--et ce role d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,--car en verite, comment pourrions-nous avoir confiance dans la destinee du pays et aider a son developpement, si nous perdions le sentiment de notre propre activite et si nous nous decouragions de la manifester par ces speculations litteraires, dont notre conduite presente demontre assez qu'on avait tort de se mefier?
_(Scenes et Doctrines du Nationalisme_.)
Sur le meme theme, on peut voir _le 2 novembre en Lorraine_, dans _Amori et Dolori sacrum_.
· · ·
_Dans l'edition de 1899 le texte etait suivi de la petite note suivante et gui etait signee de l'editeur:_
On y verra une ame agitee par l'espoir de l'enthousiasme, plus encore que par l'enthousiasme.
(M. DE CUSTINE.)
Cette serie de petits romans ideologiques, qui commence avec _Sous l'oeil des Barbares_, sera terminee par un troisieme volume, _Qualis artifex pereo._ Le tout sera complete par un _Examen_ de ces trois ouvrages.
Si les circonstances le permettent, il sera publie de ces livrets une edition avec des bequets pour vingt-cinq personnes.
L'auteur de ces petits miroirs de sincerite n'est pas dispose a s'en exagerer l'importance. C'est un culte qu'il rend a la partie de soi qui l'interesse le plus a cette heure; dans la suite, il se decouvrira peut-etre des vertus superieures. Il imagine volontiers quelques pages affectueuses et plus clairvoyantes encore "au cher souvenir de l'auteur de _Sous l'oeil des Barbares_". La conclusion meme d'_Un Homme libre_ l'autorise a presumer ainsi de son avenir, seduisant avenir d'ailleurs.
_L'ouvrage d'abord annonce sous le titre de_ Qualis artifex pereo _est devenu_ le Jardin de Berenice.
· · ·
NOTES:
[note 1: Au cimetiere d'Ixelles.--Voir la dedicace de l'_Appel au Soldat_ a Jules Lemaitre.]
[Footnote 2: C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance antithetique de Hugo que j'emploie ici ce mot de _solidarite_. On l'a gate en y mettant ce qui dans le vocabulaire chretien est _charite_. Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarite. Cette solidarite n'implique necessairement aucune "humanite", aucune "justice", et par exemple, au gros entrepreneur qui a transporte mille ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne le terrassier devenu fievreux; bien au contraire, si celui-ci desencombre rapidement par sa mort les hopitaux de l'isthme, c'est benefice pour celui-la. Mais il fallait construire une morale, et voila pourquoi on a fausse, en l'edulcorant, le sens du mot _solidarite_. Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par quoi des etres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se reconnaissent, tendent a s'associer et a se combiner, je propose qu'on parle plutot d'_affinites._ Le fait d'etre de meme race, de meme famille, forme un determinisme psychologique; c'est en ce sens que je prends le mot d'_affinites_--ou, parfois, d'_amities._]
FIN