III
MEDITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR
Il ne faut pas que je me plaigne de cette decheance subie durant quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de douleur qui me penetre et me baigne profondement. Le danger de mon machinisme, parfait a tant d'egards, est qu'il me desseche.
Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de sensibilite; elle me rappellera combien il est urgent que je me batisse un refuge. Et puis cette belle experience que je viens de creer, je pourrai a mon loisir la repeter. Desormais je connais la voie pour etre emoustille, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes et des femmes.
Mon reve fut toujours d'assimiler mon ame aux orgues mecaniques, et qu'elle me chantat les airs les plus varies a chaque fois qu'il me plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon repertoire du chant de l'amour. Je ne pouvais guere m'en passer. La chose se fit tres lestement. La periode grossiere, ou l'on souffre vraiment, ou l'on jouit vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est de ces egarements le plus penible!), je ne permis pas qu'elle durat plus de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la melancolie de se souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont epures par la nuit qui deja les remplit. Pour presenter quelques douceurs, il faut qu'un acte soit transforme en matiere de pensee. J'ai active les phenomenes ordinaires de la sensibilite. En trois semaines, d'une vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir delicieux que je puis presser dans mes bras, mes soirs d'anemie, me lamentant par simple gout de melancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le peche originel qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis construit pour y trouver la paix.
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