CHAPITRE II
MEDITATION SUR LA JOURNEE DE JERSEY
Cette journee de Jersey fut puerile en plus d'un instant, et pas tres nette pour moi-meme. Comment accommoder cette haine mystique du monde et cet amour de l'agitation qui me possedent egalement! C'est a Jersey pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Ocean, que j'approchai le plus d'un etat heroique. Je tendais a me degager de moi-meme. L'amour de Dieu soulevait ma poitrine.
Je dis Dieu, car de l'eclosion confuse qui se fit alors en mon imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme, chercheuse et comblee, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui, devote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces creatures-la, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais la civilisation ne produit rien de plus interessant. Les vieux mots qui leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en meme temps une figure assez exacte.
Helas! les contrarietes d'ou sortit mon _etat de grace_, je vois trop nettement leur mediocrite pour que mon reve de Jersey n'ait tres vite perdu a mes yeux ce caractere religieux que lui conservent mes vocables. Jamais rien ne survint en mon ame qui ne fut embarrasse de mesquineries. Amertume contre ce qui est, curiosite degoutee de ce que j'ignore, voila peut-etre les tiges fletries de mes plus belles exaltations!
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Avant cette journee decisive, deja la grace m'avait visite. J'avais deja entrevu mon Dieu interieur, mais aussitot son emouvante image s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le siecle, sans qu'ils modifiassent serieusement mon ignominie. C'est par le dedain qu'enfin j'atteignis a l'amour. Certes, je comprenais que seul le degout preventif a l'egard de la vie nous garantit de toute deception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une diminution; mais il fallut la revelation de Jersey, pour que je prisse le courage de me conformer a ces verites soupconnees, et de conquerir par la culture de mes inquietudes l'embellissement de l'univers. C'est en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les choses et les redresserai selon mon reve.
Oui, deja j'avais ete traverse de ce delire d'animer toutes les minutes de ma vie. Sur les petits carnets ou je note les pointes de mes sensations pour la curiosite de les eprouver a nouveau, quand le temps les aura emoussees, je retrouve une matinee de juillet que, malade, vraiment epuise, tant mon corps etait rompu et mon esprit lucide d'insomnie, je m'etais fait conduire a la bibliotheque de Nancy, pour lire les _Exercices spirituels_ d'Ignace de Loyola. Livre de secheresse, mais infiniment fecond, dont la mecanique fut toujours pour moi la plus troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate mon scepticisme et mon mepris; il demonte tout ce qu'on respecte, en meme temps qu'il reconforte mon desir d'enthousiasme; il saurait me faire homme libre, tout-puissant sur moi-meme.
Alors que j'etais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires passerent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de la poussiere, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs. Et nous, ceux de la bibliotheque, un pretre, un petit vieux, trois etudiants, nous nous penchames des fenetres de notre palais sur ces hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tete: "Tu es un soldat, toi aussi; tu es mille soldats, toute une armee. Que leurs trompettes levees vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain toutes les figures en face des circonstances." Et, fremissant jusqu'a serrer les poings du desir de dominer la vie, je me replongeai dans l'etude des moyens pour posseder les ressorts de mon ame comme un capitaine possede sa compagnie. --Quelque jour, un statisticien dressera la theorie des emotions, afin que l'homme a volonte les cree toutes en lui et toutes en un meme moment.
Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette douloureuse matinee ou je vis un de ma race, mais ayant toujours resiste a l'appetit de se detruire, qui me disait dans un acces d'orgueil: "Ma tete est une merveilleuse machine a pensees et a phrases; jamais elle ne s'arrete de produire avec aisance des mots savoureux, des images precises et des idees imperieuses; c'est mon royaume, un empire que je gouverne." Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'etais assombri et congele par le bromure, au point que je n'avais pas la force de lui repondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour sourire et pour paraitre alerte. Et je revins a midi, seul, par la longue rue Richelieu (une de ces rues etroites qui me donnent un malaise), plus accable et plus inconscient, mais convaincu, au fond de mon decouragement, que le paradis c'est d'etre clairvoyant et fievreux.
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Je m'ecarte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends a connaitre mon temperamment, ses hauts et ses bas. Voila les soucis, les nuances ou je reviens, sitot que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement dans le petit bagage d'emotions qui est tout mon moi. A certains jours, elles m'interessent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui s'effondrent. Elles me sont Helene, Cleopatre, la Juliette sur son balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre curiosite des jeunes gens.
Belle paix froide de Saint-Germain! C'est la que mon coeur echauffe sans treve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs qui, parfois, m'ont traverse pour m'indiquer ce que je devais etre! Ma faiblesse jusqu'a cette heure n'a pu forcer a se realiser cet esprit mysterieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je departirai sa beaute a l'univers, qui me fut jusqu'alors mediocre comme mon ame.
--Mais, dira-t-on, Simon, qu'interessent la vie (amour des forets et du confort) et la precision scientifique (philosophie anglaise), comment s'associait-il a vos aspirations?
Je pense qu'etant fort nerveux et comprehensif, il vibrait avec mes energies quelles qu'elles fussent. Puis il baillait de sa vie sans argent ni ambition....
Mais pourquoi m'inquieterais-je d'expliquer cette ame qui n'est pas la mienne? Il suffit que je vous le fasse voir, aux instants ou, me comparant a lui, vous y gagnerez de me mieux connaitre.
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