LIVRE DEUXIEME - L'EGLISE MILITANTE - CHAPITRE III
INSTALLATION
Le lendemain de notre arrivee, vers les neuf heures, quand le paysage, dans la franchise de son reveil, n'a pas encore vetu la splendeur du midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous etudiames la propriete, et sa saine banalite nous agrea.
Batie sur un vieux monastere dont les ruines l'enclosent et l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pelees d'une cote volcanique. Et cette legende de volcan, dans nos promenades du soir, nous invitait a des reveries geologiques, toujours teintees de melancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de science. Nos fenetres dominaient une vaste cuvette de terres labourees, sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'a l'horizon des fenetres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois, les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tassees dans le lointain. Sur un autre ballon tres proche, le village deployait sa rue morne; et l'eglise au milieu des tombes dominait le pays.
Cette mise en scene, si completement privee de jeunesse, devait mieux servir nos severes analyses que n'eussent fait les somptuosites energiques de la grande nature, la mollesse bellatre du littoral mediterraneen, ou meme ces plaines d'etangs et de roseaux dont j'ai tant aime la resignation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos pensees a leur place.
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_Installation materielle_
En une semaine nous fumes organises.
Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit a notre service.
Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de meditation, Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes sensations, et qui desire m'anemier, tant j'ai le gout des frissons delicats, je considerai qu'une branche d'arbre tres maigre, frolant ma fenetre et que je connaitrais, me suffirait.
La salle a manger nous parut parfaite, des qu'un excellent poele y fut installe. Dans la bibliotheque ou nous agitames des problemes par les nuits d'hiver, on mit un grand bureau double ou nous nous faisions vis-a-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour faire nos recherches ou rediger, puis, au coin de la cheminee, deux ganaches pour la metaphysique des problemes.
La piece voisine etait tapissee de livres, meles et contradictoires comme toutes ces fievres dont la bigarrure fait mon ame. Seul Balzac en fui exclu, car ce passionne met en valeur les luttes et l'amertume de la vie sociale; et, malgre tout, romanesques et de fort appetit, nous trouverions dans son oeuvre, a certains jours, la nostalgie de ce que nous avons renonce.
Je m'opposai avec la meme energie a ce qu'aucune chaise penetrat dans la maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions l'honnete homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait jamais rien combine d'estimable hors d'un fauteuil.
Tous nos murs furent blanchis a la chaux. J'aime le mutisme des grands panneaux nus; et mon ame, racontee sur les murs par le detail des bibelots, me deviendrait insupportable. Une idee que j'ai exprimee, desormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante hypocrisie, par des manques frequents de sincerite dons la conversation, que j'arrive a posseder encore en moi un petit groupe de sentiments qui m'interessent. Peut-etre qu'ayant tout avoue dans ces pages, il me faudra tenter une evolution de mon ame, pour que je prenne encore du gout a moi-meme.
Nous fimes des visites aux notables et quelques aumones aux indigents. Et pour acquerir la consideration, chose si necessaire, nous repandimes le bruit que, freres de lits differents, nous etions nes d'un officier superieur en retraite.
Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causames des femmes. La femme, qui, a toutes les epoques, eut la vertu facheuse de rendre bavards les imbeciles, renferme de bons elements qu'un delicat parfois utilise pour se faire a soi-meme une belle illusion. Toutefois, elle fait un divertissement qui peut nuire a notre concentration et compromettre les experiences que nous voulons tenter. Simon, ayant reflechi, ajouta:
--Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chastete!
--Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a tres bien vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ouie et le reste s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets ne sont pas purs, la virginite de nos sens se gate. Mais les objets sont ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de nous edifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de troublant ni de mysterieux; depouillons-la de tout ce lyrisme que nous jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la chastete.
Simon voulut bien m'approuver.
C'est pourquoi nous sommes alles a la messe. Et entre les jeunes personnes, nous avons distingue une fille pour sa fraiche sante et pour son impersonnalite. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien nous distraire du developpement de notre etre. Nous fimes donc un arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en eumes de la satisfaction.
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Au soir de cette premiere semaine, dans notre cadre d'une simplicite de bon gout, assis et souriant en face du paysage severe que desolent la brume et le silence, nous resolumes de couper tout fil avec le monde et de bruler les lettres qui nous arriveraient.
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_Installation spirituelle_
Je fus flatte de trouver un cloitre dans les coins delabres de notre propriete.
Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attriste de souvenirs desagreables et de desirs, parfois j'ai desire achever ma vie sous les cloitres ou ma curiosite s'etait satisfaite un jour. Ce me serait un pis aller delicieux de veiller sous les lourds arceaux de Saint-Trophime a Arles, d'ou, certain jour, je descendis dans l'eglise lugubre pour me mepriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une beaute dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus d'energie je saurais etre.
Notre cloitre, qui date de la fin du treizieme siecle, n'abritait plus que des volailles quand nous le fimes approprier, pour l'amour du christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont notre veine d'ascetisme et d'enervement. Il est bas, triste et couvert de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobes l'entourent, sous chacun desquels avait ete sculpte un petit bas-relief. Quoique le temps les eut degrades, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure les plis de sa pelerine, et je me desolai frequemment avec elle, pensant avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce roi, que je ne le suis envers moi-meme, quand je donne a ma vie une regle monacale.
C'est la qu'au matin nous descendions, tandis qu'on preparait nos chambres; et ce m'etait un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste poli, sans plus, car nous pratiquions la regle du silence jusqu'au repas du soir pris en commun.
L'apres-midi, ou je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de tromper la mechancete des digestions, c'etait apres le dejeuner, une fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade jusqu'a deux heures,--une partie de volant dans le cloitre, comme faisaient, pour se delasser, Jansenius et M. de Saint-Cyran,--du repos dans un fauteuil balance, puis un nouveau cigare,--une meditation a l'eglise, suivie d'une petite promenade,--a quatre heures, la rentree en cellule. (On notera que Simon, en depit d'une legere tendance a l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'a deux heures).
Et cette grande variete de mouvement dans un si bref espace de temps nous portait, sans trop d'ennui, a travers les heures ecrasantes du milieu du jour.
A sept heures, diner en commun; et fort avant dans la nuit, nous analysions nos sensations de la journee.
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C'est dans l'une de ces conferences du soir que j'appelai l'attention de Simon sur la necessite de nous enfermer, comme dans un corset, dans une regle plus etroite encore, dans un systeme qui maintiendrait et fortifierait notre volonte.
--Il ne suffit pas, lui disais-je, de fixer les heures ou nous mediterons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un sentiment d'inutilite, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le vivifier? L'energie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la main.
Pour qu'il comprit cette anemie de mon ame, je lui rappelai un cafe qui nous etait familier.--Que de fois je suis sorti de la vers les dix heures du soir, degoute de fumer et avec des gens qui disaient des niaiseries! Les feuilles des arbres etaient legerement eclairees en dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions pas de but; j'etais mecontent de moi, amoindri devant les autres, et je n'avais pas l'energie de rompre la.
Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des exemples personnels.
--Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes. Une nuit, pres de m'endormir, je fus frappe par cette idee, qui vous paraitra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, etait l'antique Tanais des legendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle intensite, une beaute si mysterieuse qui je dus, ayant allume, chercher dans la bibliotheque une carte ou je suivis ce fleuve des sa sortie du lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siecles interposes, Orphee m'apparut _errant a travers les glaces hyperboreennes, sur les rives neigeuses du Tanais, dans les plaines du Riphe que couvrent d'eternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs inutiles de Pluton_. Cet esprit delicat fut sacrifie par les femmes toujours ivres et cruelles. On s'etonnera que je m'emeuve d'un incident si frequent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble guere; mais ce soir-la, mille sens admirables s'en levaient, si presses que je ne pouvais les saisir. Et ce desolations lointaines, evoquees sans autres details, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'acheve dans l'enthousiasme une journee de secheresse, de la plus fade banalite. Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences qu'elles se refletent dans nos ames, pour y eveiller leurs types.
Les plus petits details, a certains jours, retentissent infiniment en moi. Ces sensibilites trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le reve entrevu dans notre cottage de Jersey.
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_Priere-programme_
Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!
Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse a depenser: nous profiterons des moments de lucidite de nos organes, et nous ne forcerons jamais notre machine, quand son etat de remission invite au repos.
Peut-etre meme surprendrons-nous ces regles fixes des mouvements de notre sang qui amenent ou ecartent les periodes ou notre sensibilite est a vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait a changer, a diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme a nos besoins. Par des hardiesses d'hygieniste ou de pharmacien, nous pourrions nous mettre en situation de fournir tres rapidement les etats les plus rares de l'ame humaine.
Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances ou nous placons nos facultes, nous verrions aussitot nos desirs (qui ne sont que les besoins de nos facultes) changer au point que notre ame en paraitra transformee. Et pour nous creer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de raisonnements, mais d'une methode mecanique; nous nous envelopperons d'images appropriees et d'un effet puissant, nous les interposerons entre notre ame et le monde exterieur si nefaste. Bientot, surs de notre procede, nous pousserons avec clairvoyance nos emotions d'exces en exces; nous connaitrons toutes les convictions, toutes les passions et jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donne d'aborder a l'esprit humain, dont nous sommes, des aujourd'hui, une des plus elegantes reductions que je sache.
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Les ordres religieux ont cree une hygiene de l'ame qui se propose d'aimer parfaitement Dieu; une hygiene analogue nous avancera dans l'adoration du _Moi_. C'est ici, a Saint-Germain, un institut pour le developpement et la possession de toutes nos facultes de sentir; c'est ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins energiquement que firent les grands saints du christianisme, proscrivons le peche, le peche qui est la tiedeur, le gris, le manque de fievre, le peche, c'est-a-dire tout ce qui contrarie l'amour.
L'homme ideal resumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour que je veux realiser. Je convoque tous les violents mouvements dont peuvent etre enerves les hommes; je paraitrai devant moi-meme comme la somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de ma sterilite et flatte dans mon orgueil, nulle fievre ne me demeurera inconnue, et nulle ne me fixera.
C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: "Je suis un homme libre."
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