CHAPITRE IV
EXAMENS DE CONSCIENCE
J'ai ferme la porte de ma cellule, et mon coeur, encore trouble des nausees que lui donnait le siecle, cherche avec agitation....
Connaitre l'esprit de l'univers, entasser l'emotion de tant de sciences, etre secoue par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion m'enfievre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec le desespoir de couper mon ardeur; je me suis leve ce matin avec un bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de tranquillite etendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement ouverts a celui que j'aime: a l'Enthousiasme.
Il ne s'agit pas qu'ayant accumule des notions, je devienne pareil a un dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agite de tous les frissons, et d'en etre insatiable. Seule felicite digne de moi, ces instants ou j'adore un Dieu, que grace a ma clairvoyance croissante, je perfectionne chaque jour!
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Pour ne pas succomber sous l'ame universelle que nous allons essayer de degager en nous, commencons par connaitre les forces et les faiblesses de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience nette de l'emotion percue, et pour pouvoir la faire apparaitre a volonte.
Tel fut l'objet de nos conferences d'octobre.
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_Examen physique_
Nous inspectames d'abord nos organes: de leur disposition resulte notre force et notre clairvoyance.
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Un medecin competent que nous fimes venir de la ville nous mit tout nus et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts reunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte jusqu'a trente; ainsi l'avait-il ordonne.
--Vous etes delicats, mais sains.
Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnes par une difformite aussi peniblement que par un manque de tenue. C'est encore du lyrisme que d'etre boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse. Toute affectation nous choque. "Avoir la pituite ou une gibbosite! disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvat le tour d'esprit de Victor Hugo." Simon a bien du gout de repugner aux etres excessifs; ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un esprit agile dans un corps simplifie, tel est notre reve pour assister a la vie.
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Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant debute dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement les fers et les quinquinas; mais toujours me repugna le grand air qui seul m'eut tonifie sans m'echauffer.
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Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquimes dans des familles nerveuses, la sienne apoplectique du cote des hommes et bizarre par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacite dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et preteraient parfois au ridicule sans sa parfaite education. Il est bilieux.
--A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes chiens et criant apres eux, des les six heures du matin, je jouis, je respire a l'aise.
Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur acre dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-etre seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce medecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce temperament, l'_activite du coeur_ est excessive et exigeante.
--J'entends bien, me repond en souriant Simon; mes journees ne sont heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agreables qu'a Paris.... Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations sedentaires, l'exercice exclusif des organes internes entrainent des desordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la facheuse contraction de mon systeme epigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'a faire hesiter ma vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une chaleur active et un mouvement regulier du cerveau, et qui est si necessaire pour venir a bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi que tu me vis indifferent aux ambitions, que tu poursuivais tout au moins par saccade.
--Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de mes plus belles energies, ces hesitations et ces reserves! Toi, Simon, bilio-nerveux, tu meles une incertitude apre a cette multiple energie cerebrale qui nait de ton etat nerveux. Cette complexite est le point extreme ou tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma premiere etape. Je suis ne tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activite musculaire toujours nulle, le systeme cerebral et nerveux a tout accapare. Dans ce defaut d'equilibre, les organes inegalement vivifies se sont alteres, la sensibilite alla se denaturant. C'est l'estomac qui partit le premier. J'offre un phenomene bien connu des philosophes de la medecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus pousse a cette serie d'experiences, ou je veux me creer une exaltation continue et proscrire a jamais les abattements. Dans ma defaillance que rend extreme l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagere me traverse; en ces instants, je sens d'une maniere heureuse et vive; la multiplicite et la promptitude de mes idees sont incomparables: elles m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer a jamais! Si a l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain, c'est que je n'ai pas surpris le secret de les evoquer... Je te marque la quelle sera notre tache de Saint-Germain.
Nous sommes l'un et l'autre des melancoliques. Mais faut-il nous en plaindre? Admirable complication qu'a notee le savant! Les appetits du melancolique prennent plutot le caractere de la passion que celui du besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but devient secondaire; c'est dans notre appetit meme que nous nous complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idealistes.
De cet etat, disent les medecins, sortent des passions tristes, minutieuses, personnelles, des idees petites, etroites et portant sur les objets des plus legeres sensations. Et la vie s'ecoule, pour ces sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui donnent a toute leur maniere d'etre un caractere de puerilite, d'autant plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit d'ailleurs fort distingue.
N'en doutons pas, voila comment nous juge le docteur qui, tout a l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de l'univers une vision ardente et melancolique, se peut-il rien imaginer de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire tenir l'infini dans une seconde de nous-memes. Nos raisonnements tortueux demeurent incomplets, c'est que l'emotion nous a saisis au detour d'une deduction, et des lors a rendu toute logique superflue. Il ne faut pas demander ici des raisonnements equilibres. Je n'ai souci que d'etre emu.
Et felicitons-nous, Simon: toi, d'etre devenu melancolique; et moi, d'avoir ete anemie par les veilles et les dyspepsies. Felicitons-nous d'etre debilites, car toi, bilieux, tu aurais ete satisfait par l'activite du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux delicat, je serais simplement distingue. Mais parce que l'activite de notre circulation etait affaiblie, notre systeme veineux engorge, tous nos actes accompagnes de gene et de travail, nous avons mis l'age mur dans la jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irreflexion des adolescents, leurs gambades ni leurs deportements. La vie toujours chez nous rencontra des obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette energie vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-meme. Je ne me crus jamais invincible. Et en meme temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres. Notre existence, qui peut paraitre triste et inquiete, fut du moins clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces emoussees nous engage vivement a ne negliger aucune de celles qui nous restent, a en augmenter l'effet par un meilleur usage, a les fortifier de toutes les ressources de l'experience.
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Tel est notre corps, nous disions-nous l'un a l'autre, et c'est un des plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes experiences.
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_Examen moral_
Nous continuames notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions a eclairer notre conscience.
Silencieux et retires, d'apres un plan methodique, nous avons passe en revue nos peches, nos manques d'amour. A ce tres long labeur je trouvai infiniment d'interet. Et Simon, au diner du dernier jour, une heure avant la confession solennelle, me disait;
--Aujourd'hui, comme le malade arrive a connaitre la plaie dont il souffre et qu'il inspecte a toute minute, je suis obsede de la laideur qu'a prise mon ame au contact des hommes.
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Nous avions decide de passer nos fracs, cravates noires, souliers vernis, de boire du the en goutant des sucreries, et de nous coucher seulement a l'aube, afin de marquer cette grande journee de quelques traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il faut considerer qu'un decor trop familier rapetisse les plus vives sensations).
Quand nous fumes assis dans les deux ganaches de la cheminee, toutes lampes allumees et le feu tres clair, Simon, qui sans doute attachait une grande importance a ces premieres demarches de notre regeneration, etait emu, au point que, d'enervement presque douloureux mele d'hilarite, il fit, avec ses doigts crispes en l'air, le geste d'un epileptique.
Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages d'etre deux, car par contagion je goutai, avant meme les premiers mots, une chaleur, un entrain un peu grossier, mais tres curieux.
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Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux ou nous avons demeure.
1 deg. DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-a-dire au milieu de ces relations que je ne me suis pas faites moi-meme), j'ai peche;
_Par pensee_ (les peches par pensee sont les plus graves, car la pensee est l'homme meme); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'a avoir des prejuges sur les situations sociales et que je respectai malgre tout celui qui avait reussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer dans les categories.
_Par parole_ (les peches par parole sont dangereux, car par ses paroles on arrive a s'influencer soi-meme); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne point paraitre different, mille phrases mediocres qui m'ont fait l'ame plus mediocre.
_Par oeuvre_ (les peches par oeuvre, c'est-a-dire les actions, n'ont pas grande importance, si la pensee proteste); toutefois il y a des cas: ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil a oreillettes ou j'aurais medite plus noblement.
2 deg. DANS LA VIE ACTIVE (c'est-a-dire au milieu de ceux que j'ai connus par ma propre initiative), j'ai peche:
_Par pensee_: m'etre preoccupe de l'opinion. Je fus tente de trouver les gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.
_Par parole_: avoir renie mon ame, jolie volupte de rire interieur, mais qui demande un tact infini, car l'ame ne demeure intense qu'a s'affirmer et s'exagerer toujours.
_Par oeuvre_: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me plus a inventer des hommes superieurs, pour le plaisir de les louer et de m'humilier. C'est une fausse demarche; on ne profite qu'avec soi-meme, meditant et s'exasperant.
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Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:
--Il est un point ou vous glissez qui importe, car nous saurions en tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez eu un metier.
--C'est juste, lui dis-je. Un metier, quel qu'il soit, fait a notre personnalite un fondement solide; c'est toute une reserve de connaissances et d'emotions. J'avais pour metier d'etre ambitieux et de voir clair. Je connais parfaitement quelques cotes de l'intrigue parisienne.
--Voulez-vous me donner des details sur les hommes superieurs que vous remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtieme annee.
--A dix-huit ans, mon ame etait meprisante, timide et revoltee. Je vis un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en realite il ne se laissait pas aborder.
O mon ami, de qui je tais le nom, aupres de votre delicatesse j'etais maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous comprenais; peut-etre vous n'avez pas joui des seductions qu'exercait sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes annees qui vous ecoutaient, et pare d'un flottant desir de plaire, vous n'etiez preoccupe que de vous paraitre ingenieux a vous-meme. Or, cedant a l'attrait de reproduire la seduisante image que vous m'apparaissiez, je negligeai la puissance de detester et de souffrir qui sourd en moi. Vous captiviez mon ame, sans daigner meme savoir qu'elle est charmante, et vous l'entrainiez a votre suite en lui lancant par-dessus votre epaule des paroles flatteuses denuees d'a-propos.
Celui que je rencontrai ensuite etait amer et dedaigneux, mais son esprit, ardent et desinteresse. Je le vis orgueilleux de son vrai moi jusqu'a s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fut jamais traite en egal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne pumes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuite d'avoir dans l'autre un temoin. Aussi avons-nous prefere--du moins tel fut mon sentiment, car je ne veux meme plus imaginer ce qu'il pensait--oublier que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des concessions, je n'avais plus a m'en impatienter que devant moi-meme.
O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de vetir a volonte des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la plus complete possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et morne, deja j'ai pu l'adorer; mais j'ai manque de discipline, et ton etreinte m'avait grise. Ne veux-tu pas m'enseigner a prier methodiquement?
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Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parle. Mon emotion l'enleva. Nous connumes, ce soir-la, une ardente bonte envers mille indices de beaute qui soupirent en nous et que la grossierete de la vie ne laisse pas aboutir. J'aspirais a souffrir et a frapper mon corps, parce que son epaisse indolence opprime mes jolies delicatesses. Comme je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse ressenti aucune douleur, mais seulement l'apre plaisir de la vengeance.... Tout cela j'hesite a le transcrire; ce ne sont pas des raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'emotion montante de cette scene a laquelle je ne sais pas laisser son vague mysterieux. Qu'ils s'essayent a repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui soupconnent la sincerite de ma description! Si mes habitudes d'homme reflechi n'avaient retenu mon bras, j'eusse ete aisement sublime, et frappant mon corps, j'aurais dit: "Souffre, miserable! gemis, car tu es infame de ne connaitre que des instants d'emotion, rapides comme des pointes de feu. Souffre, et profondement, pour que ton _Moi_, a cet eveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous la pluie de la vie. Depuis huit annees que tes sens sont baignes de sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brules, quand il faudrait que tu fusses consume de toutes a la fois et sans treve! Mais comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas meme un reel desir d'etre ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta mediocrite! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que toi. Et si tu te vantes que leur superiorite t'est indifferente, je ne t'autorise pas a tirer merite de ce renoncement: il n'est beau d'etre miserable et d'aimer sa misere qu'apres s'etre depouille volontairement."
Ah! Simon, quel ennui! Que d'annees excellentes perdues pour le developpement de ma sensibilite! J'entrevois la beaute de mon ame, et ne sais pas la degager! C'est un grand depit d'etre enferme dans un corps et dans un siecle, quand on se sent les loisirs et le gout de vivre tant de vies!
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Simon restait assis aupres du feu, cherchant le calme dans une raideur de nerfs, evidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et m'asseyant a ses cotes:--Faisons la _composition de lieu_, lui dis-je.
C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant des psychologues, que nous empruntons cette methode, dont je me suis toujours bien trouve.
La vie est insupportable a qui n'a pas a toute heure sous la main un enthousiasme. Que si la grace nous est donnee de ressentir une emotion profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce, rattachons-la, fut-elle de l'ordre metaphysique le plus haut, a quelque objet materiel que nous puissions toucher jusque dans nos pires denuements. Reduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que l'apprenti mecanicien trace sur le tableau noir des signes conventionnels, pour fixer la figure ideale qu'il calcule et qui toujours est pres de lui echapper.
J'imaginerai un guide-ane et toute une mnemotechnic, qui me permettront de retrouver a mon caprice les plus subtiles emotions que j'aurai l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogue et condense en rebus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais interieur, et m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout je parviendrai a fixer mon esprit. L'attention ramassee toute sur un meme point y augmente infiniment la sensibilite. Une douleur legere, quand on la medite, s'accroit et envahit tout l'etre. Si vous essayes de songer a cette phrase abstraite: "J'ai manque d'amour dans mes meditations, c'est pourquoi j'ai ete humilie", votre esprit dissipe n'arrive pas a l'emotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du soir, seul dans votre chambre ou rien ne vous distrait, et dites:
_Composition de lieu_
Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le ciel, par desespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations sans treve que la morphine ne maitrise plus. Il sait sa mort assuree, douloureuse et lente. Il git loin de ses pairs, parmi des hommes grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; meme il en est arrive a rougir de soi-meme, et pour plaire a ces gens il a voulu paraitre leur semblable.
Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres des rois qui le traitent en amis, qu'il celebre le culte dont l'entoura sa maitresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis jusqu'au soir ou elle mourut en le desirant, qu'il oublie son infirmite et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime, l'amour frere de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensees ennoblies redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dedaigneuses.
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Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et desabuses, nous appuyions nos fronts aux vitres fraiches. Sur la vaste cuvette des terres endormies, parmi les vapeurs qui s'etirent, l'aube commencait; alors, nous entreprimes, dans le malaise de ce matin glace, l'_exercice de la mort_.
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_Exercice de la mort_
Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par notre cercueil, nos mains jointes seront opprimees par des planches clouees a grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les marques penibles de cette lutte derniere que chacun s'efforce de taire, mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce moment supreme prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne parait singulier qu'a l'agonisant lui-meme. Ce sera termine. Tout ce que j'aurai emmagasine d'idees, d'emotions, et mes conceptions si variees de l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces enthousiasmes si desires, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond peu de cas, et il convient en meme temps que nous en jouissions sans treve. Jouissons de tout et hativement, et ne nous disons jamais: "Ceci, des milliers d'hommes l'ont fait avant moi"; car, a n'executer que la petite danse que la Providence nous a reservee dans le cotillon general, nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en desir, se sont pretees a tous les imbeciles, et lors meme qu'elles sont vierges de desir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbecile qui puisse leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais nous emouvoir a les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si maigres choses un sentiment aussi agreable.
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_Colloque_
Cette haine du peche et cette ardeur vers les choses divines que je viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon ame, je les ai analyses; j'ai demonte ces sentiments heroiques, je saurais a volonte les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossieres inscrites sur mon carnet me donnent surement les reves les plus exquis que l'humanite puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le fidele jusqu'a la chapelle ou il s'agenouille. Mon ame mecanisee est toute en ma main, prete a me fournir les plus rares emotions. Ainsi je deviens vraiment un homme libre.
Pourquoi, mon ame, t'humilier, si de toi, pauvre desorientee, je fais une admirable mecanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire pleurer d'amour pour sa famille, en songeant a la douleur qu'il causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abime, l'imprevu de cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportee par un parent qui peut a peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent toutes les voix pendant trois jours. Et, precisant ce tableau materiel avec minutie, il s'elevait en pleurant sur soi-meme jusqu'a la plus noble emotion d'amour filial: le desespoir de peiner les siens.
Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de Loyola? Grace a des associations d'idees devenues chez la plupart des hommes instinctives, ne fait-on pas jouer a volonte les ressorts de la mecanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous verrez chacun d'eux eprouver des sensations identiques. A tout ce qui est epars dans le monde, l'opinion a attache une facon de sentir determinee, et ne permet guere qu'on la modifie. Nous eprouvons des sentiments de respectueuse emotion devant une centaine d'anecdotes ou devant de simples mots peut-etre vides de realite. Voila la mecanique a laquelle toute culture soumet l'humanite, qui, la plupart du temps ne se connait meme point comme dupe. Et moi qui, par une methode analogue, aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingenie a me procurer des emotions perfectionnees, vous viendriez me blamer! L'humanite s'emeut souvent a son dommage, tant elle y porte une deplorable conviction; quant a moi, sachant que je fais un jeu, je m'arreterai presque toujours avant de me nuire.
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