‹ Le culte du moi 3: Le jardin de BéréniceChapitre 11 sur 14 · CHAPITRE DIXIEME

CHAPITRE DIXIEME

LA MORT D'UN SENATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BERENICE

Vers cette epoque survint une grande modification dans la vie de Petite-Secousse. Elle fut mandee a Aix, chef-lieu de l'arrondissement ou elle avait grandi. Pres de mourir, le senateur opportuniste du lieu voulait l'embrasser, et il lui declara qu'il la tenait pour sa fille.

La mere de Berenice en effet semble avoir ete ce qu'on nomme un peu legerement une drolesse; du moins parmi ses exces avait-elle garde le sens de la maternite et beaucoup de clairvoyance, car s'etant preoccupee de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle designa entre ses amants un collectionneur qui, peu apres, fut envoye au Senat par ses concitoyens. C'etait un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma le mari de sa maitresse gardien du musee du roi Rene--choix excellent, puisque Berenice s'y fit l'ame qui nous plait.

A ses derniers moments, ce senateur s'inquieta d'avoir neglige sa fille; et quand elle fut a son chevet, il lui adressa un petit discours, sous lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait devant les yeux de Berenice la tendre image de M. de Transe:

--Votre mere, lui dit-il, est en quelque sorte la premiere qui m'ait appele a representer mes compatriotes. Elle m'a designe comme votre pere, quand d'excellents citoyens pouvaient egalement pretendre a cet honneur. Mon notaire, qui sur ma priere a pris des renseignements, me dit que vous hesitez entre le candidat boulangiste et celui des saines doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage a reflechir et a preferer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire qu'on fait grand cas dans les bureaux.

Peu apres il mourut, leguant a Berenice cent mille francs. Et la situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus forte; puis elle avait donne des gages a tous les partis, en sorte que l'opinion lui fut favorable.

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A cette epoque, ma situation a Arles me preoccupait fort. Trop bonne pour etre abandonnee, elle n'etait pas telle que j'en eusse de la securite. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais a redouter de la candidature projetee de Charles Martin.

Ainsi mes interets electoraux, la tristesse de Berenice, qui tout de meme se sentait tres seule, mon desarroi de ses moeurs secretes, une insensible satiete qui me gagnait de nos pedagogies, tout concourait a me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la sensualite de Charles Martin rendaient possible.

Elle n'eut pas recherche cette union, je doute meme qu'elle l'eut jamais envisagee, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui revelaient de difficultes ou elle se perdait. Puis quel prejuge ne court pas chez nous tous en faveur de l'etat de mariage!

Je fus amene a lui en donner mon avis.

... Cette journee-la fut tres triste. Nous avions parcouru en voiture les rues de Nimes qui, la Maison Carree exceptee, ne m'offre aucun agrement. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances, ce qu'il y avait la d'un peu femme de chambre m'eut choque, mais j'y sentais a cet instant comme le regard d'une pauvre petite bete a qui l'on fait du mal et qui declare: "Je l'accepte parce que tu es le plus fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir." J'aurais voulu trouver des mots d'une extreme douceur pour lui exprimer ma pensee. Mais obsede par la necessite de faire rentrer cette petite fille dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui repeter:

--Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le delicieux etat d'ame que tu me manifestes, mais je t'engage tout a fait a epouser Charles Martin.

Et nous eumes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que j'appuyai par des considerations tirees, comme on pense, de ses defaillances actuelles et meme des chagrins qu'elle avait connus.

Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire ainsi: "J'ai toujours eu un violent desir d'etre admiree et de plaire, et une violente souffrance de la brutalite qu'il y avait au fond de ceux qui profitaient de ma beaute." Souvent, dans ses voyages a Arles, elle s'etait offensee que des hommes mal vetus ou des sots congestionnes se permissent de la regarder avec un appetit meridional.

--Je t'apprecie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta miserable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton sourire et ta pale maison pleine de ton coeur ardent.

Elle me repondit qu'a quitter tout cela elle ne trouverait pas le bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.

J'en fus emu au point de compromettre ma these:

--Ma chere petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensee; crois bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et meme, saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fievre et simplement heureuse?

Il me sembla que cette derniere phrase redoublait sa tristesse et qu'en voulant ecarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait que gener plus etroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma pensee:

--Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularite, serais-tu moins belle? Peut-etre, en y reflechissant, les circonstances momentanees n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi, c'est la longue preparation inconsciente que te firent tes aieux: tu es maceree de douceur, la qualite religieuse de ton coeur est exquise.

Berenice se tut, elle pensait a celui qui est dans le cercueil. Et ne pouvant eviter de toucher ce point, le plus delicat de tous, je lui dis:

--En verite, ma chere Berenice, M. de Transe lui-meme porterait votre ame a l'acceptation. Gardez de lui dorenavant un souvenir plus modeste et gardez-moi aussi quelque amitie.

--Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?

Son accent passait infiniment ses paroles. Et apres un silence je lui repondis:

--Berenice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un sentiment aussi vif que je decline la volupte si tentante d'associer nos vies. Si je te faisais l'existence que je te reve, je te pousserais l'ame plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe; je te conduirais dans un cloitre pour y connaitre une exaltation delicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est pourquoi, petite fille, malgre tout il vaut mieux que tu epouses.

Pendant cette conversation, nous etions arrives a la gare, j'avais pris mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monte dans mon wagon:

--Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.

Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer a Arles ce soir-la. Mais quelle solution a cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et detestait sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goutais en elle que sa douleur sans defense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eut ete une compagne intolerable.

Le train s'eloigna, et je la vis, petite chose resignee, evoluer a travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du desagrement sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive indignation qu'une fille de dix-huit ans eut le coeur serre et des larmes sur les joues.

Et j'allai a mes besognes, plein d'un decouragement qui n'a pas de nom et rempli d'une pitie a sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un peu d'oubli et d'apaisement a ma chere Petite-Secousse et a tous ceux qui sanglotent dans la nuit.

Je me la representais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent quand elle se sentait tout a fait miserable: roulee en boule sur son lit, ou son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure cachee contre cet animal, dont la chaleur peu a peu l'assoupissait.

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