‹ Le culte du moi 3: Le jardin de BéréniceChapitre 7 sur 14 · I.--VUE GENERALE ET CONFUSE

I.--VUE GENERALE ET CONFUSE

Tandis que je gravissais le mince escalier qui se devide dans l'epaisseur des murs enormes, ai-je regarde ce que me montrait le guide de l'ingeniosite des guerriers moyenageux a se verser des huiles bouillantes sur la tete par le machicoulis? Je ne pensais qu'aux miserables qui, dans ces salles superposees, abimes glaces et suintants de tenebres, avec un coeur defaillant comme le mien, connurent le desespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vint les faire souffrir; a chaque silence, qu'on ne les laissat perir de faim. Degrades et abandonnes, comme ils sont pour moi pitoyables!

Le guide maintenant me decrit ce que furent ces salles pour les conseils qu'y tint saint Louis, a la veille de ses croisades. De hautes boiseries, puis des tapisseries revetaient ces murs; les dalles etaient couvertes d'une litiere de paille d'orge jonchee de fleurs fraiches qui la parfumaient. Nous avons perfectionne notre confortable; avons-nous des methodes pour mieux satisfaire la delicatesse de nos coeurs raffines?... J'ai rencontre a un tournant de mon ascension la chapelle aux arceaux nerveux, le coin secret ou le roi s'agenouillait et suppliait Dieu qu'il lui accordat le don des larmes. Cette forte priere n'exprime-t-elle pas, avec la nettete des coeurs sans ironie, la volupte ou j'aspire et que Berenice semble porter aux plis des dentelles dont elle essuie ses tendres yeux?

Dans cet angle etroit, je m'attarde, et je reflechis que de ce long passe, des siecles qui font de cette tour la veritable memoire du pays, rien ne se degage pour moi que ceux qui mediterent et ceux qui souffrirent....

En realite, ils ne different guere.

Nos meditations, comme nos souffrances, sont faites du desir de quelque chose qui nous completerait. Un meme besoin nous agite, les uns et les autres, defendre notre moi, puis l'elargir au point qu'il contienne tout.

Telle est la loi de la vie. Avec nos futilites et parmi ces fausses necessites qui nous pressent, qu'est-ce que Berenice et moi-meme?

Cette tendre reveuse souffre d'un bonheur perdu, reve un peu confus et analogue a ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur passe. Pour moi, des mes premieres reflexions d'enfant, j'ai redoute les barbares qui me reprochaient d'etre different; j'avais le culte de ce qui est en moi d'eternel, et cela m'amena a me faire une methode pour jouir de mille parcelles de mon ideal. C'etait me donner mille ames successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre de cet eparpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire a me reposer de moi-meme dans une abondante unite. Ne pourrais-je reunir tous ces sons discords pour en faire une large harmonie?

... Des problemes analogues dessechaient le roi Louis, tandis qu'agenouille sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une religion aussi vive, et simplement modifiee par les circonstances, je me preoccupe, moi aussi, de servir mon ame qui veut etre emue. Je n'ai pas comme saint Louis de formule determinee a laquelle me conformer, mais je cherche ma formule a travers toutes les experiences.

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J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata a voir l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait a cet illimite panorama de nature exprimait exactement le contraste de l'ardeur resserree d'un saint Louis et de mes desirs infiniment disperses.

Mais un petit phare de douze metres s'elevant encore sur cette terrasse, je me refusai a rien regarder avant que je m'y fusse installe pour embrasser le plus long horizon.

Maintenant, a mes pieds, Aigues-Mortes, miserable damier de toits a tuiles rouges, etait ramassee dans l'enceinte rectangulaire de ses hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, etangs d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tiede; puis, a l'horizon, sur la mer, des voiles gonflees vers des pays inconnus symbolisaient magnifiquement le depart et cette fuite pour qui sont ardentes nos ames, nos pauvres ames, pressees de vulgarites et assoiffees de toutes ces parts d'inconnu ou sont les reserves de l'abondante nature.

Longtemps, sans formuler ma pensee, je demeurai a m'emouvoir de ces vastes tableaux et a aimer ce pays, de telle facon que si mauvais procedes qu'il ait pour moi dans la suite et quand meme cet echauffement qu'il me donne m'apparaitrait deraisonnable, cela jamais ne puisse etre efface que nous n'avons fait qu'un et que j'ai participe de sa gravite apres tant de vaines agitations. Magnifique melancolie, et miserable pourtant! Satisfaction intense, mais privee de cette securite qui seule saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont distingue l'ame de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce meme point de vue ou je suis assis, pour s'en faire une belle ame unique! puis cette beaute qu'ils s'etaient composee se dissipa, dans le meme delai que mon emotion va s'affaisser.

Mais soudain de la plate-forme, des voix monterent jusqu'a moi, et je reconnus ma delicieuse Berenice qui causait avec un jeune homme.

J'allai la saluer.

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II.--VUE DISTINCTE ET ANALYTIQUE DES PARTIES

Berenice fit la presentation:

--M. Charles Martin, ingenieur.

Je reconnus mon acharne adversaire du comite arlesien. C'est un vigoureux garcon, avec le genre de distinction que peut avoir un professeur, et, ce qui m'interesse, il presente tous les caracteres de l'homme passionne. Nous nous tinmes fort courtoisement, et chacun de nous s'en savait gre a soi-meme. Quand on est ne chien et qu'on rencontre une personne nee chat, il est toujours flatteur de sentir qu'on fait voir en ce moment le plus beau resultat de la civilisation, en ne se jetant pas l'un sur l'autre.

--Je vous croyais rentre a Arles, me dit Berenice.

--J'ai manque mon train, un peu volontairement; voila une heure que je suis dans la tour.

--Avouez que vous avez dormi la-haut, me dit M. Martin.

A ce ton, je reconnus immediatement un de ces garcons qui se piquent d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est-a-dire l'habitude contractee dans les classes de croire que leur maniere de sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or, personne plus que Charles Martin ne meprise la vie de contemplation. Il a l'habitude de declarer: "Me prenez-vous pour un reveur?" Comme on dit: "Suis-je un pourceau!"

--Mais non, lui repondis-je, un peu sur la defensive; j'y ai pris, au contraire, un vif interet.

Il desirait la conciliation (d'ou je le devinai amoureux de Berenice), car il reprit:

--C'est juste, vous avez la quarante-deux metres d'elevation, on y saisit a merveille la topographie. Il est facheux que vous n'ayez eu personne pour vous orienter dans ce panorama.

Il commencait des explications et meme je pus craindre qu'il ne donnat des epithetes de beaute aux etangs, au desert, au ciel, aux choses d'archeologie. Heureusement, il s'en tint a etiqueter de leurs noms exacts ces mornes etangs, ces arbres contractes et ces apres herbages. Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les designaient suffisamment!

Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son experience d'ingenieur du Rhone me fournit cependant certains details qui confirmerent et eclairerent la physionomie que d'instinct je m'etais faite du pays d'Aigues-Mortes....

Toute cette plaine, nous dit-il, aux epoques prehistoriques, etait recouverte par les eaux melangees du fleuve et de la mer.

Elle ne l'a pas oublie. La diversite de sa flore raconte les luttes de cette terre pour surgir de l'Ocean: sur les bosses croissent des pins et des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie necessaire a leurs racines; dans les bas-fonds encore impregnes d'eau salee, des joncs, des sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans le souvenir, de cette continuite dans la vie que naissent l'harmonie et la paix profonde de ces longs paysages?

Berenice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique a ce pays. C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout d'abord une perception confuse. Un sentiment tres vif des humbles droits de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations, voila toute son ame. Combien j'envie a cette enfant et a cette vieille plaine cette continuite dans leur developpement, moi qui ne sais pas meme accorder mes emotions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par la que j'aime ce pays, quoique je ne pretende pas en faire un champ de culture; c'est par la que j'aime Berenice, quoique je ne songe pas a la faire ma maitresse; et meme, champ de culture ou maitresse, je les aimerais moins que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces sables sales.

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A un autre instant, Charles Martin se felicitait que depuis trente ans on eut livre la majeure partie de ce pays a la culture et au defrichement.

--Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues epoques ou notre race etait en friche sont passes. Peut-etre sur nos ames a-t-il apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant trois siecles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande difficulte de retrouver le fonds; les ames comme Berenice sont bien rares. Mais allons a quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes, tres vite elle se revele, et c'est par cette connaissance que nous pouvons l'utiliser. De meme pour le peuple, il faut connaitre sa tradition, ses besoins profonds. Cet ingenieur, qui le meprise et ne cherche pas a le penetrer, veut lui imposer ce qu'il considere comme raisonnable!

Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces plaines tourmentees du Rhone, ne me parait guere les comprendre; en lui tout demeure a l'etat de notion sans se fondre en amour.

Il est monte avec Berenice sur ce belvedere pour qu'elle embrasse la necessite de certains travaux qui lesent, dit-elle, sa villa de Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'a quel point, en tout et sur tout, il se refuse a accepter ce pays tel qu'il est et pretend lui imposer sa discipline.

Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingenieur, imagine qu'il doit plier cette region sur la formule d'un beau pays, telle que l'etablissent les concours qu'il a brillamment subis.

Foi naive a la science! Il croit que la parfaite possession de la terre, c'est-a-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, resultera de l'application a tout le continent des memes procedes de culture et de transport. Des routes, des recoltes, des digues, ne sont pas pour lui des moyens, mais de pleines satisfactions ou il s'epanouit. Comme il sourit de ces "assises profondes, de cette puissance de fixite" que percoivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce sont elles pourtant qui m'invitent a m'affermir, a creuser plus avant et a etudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre ame ou celle du monde exterieur, rien ne peut nous dispenser de connaitre le fonds ou nous travaillons. Il faut penetrer tres avant, se meler aux choses, par la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'ou nait l'harmonie qui fait la paix et la singuliere intensite de cette contree. Sinon, vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la mobilite, de la vaine agitation. Vous croyez donner a ce jardin mille aspects nouveaux, vous n'avez touche qu'a la surface, et votre oeuvre est de celles qu'emporte un caprice du Rhone ou quelque mouvement de notre humeur.

Ame triste et desheritee de Berenice, je vous aime; je ne pretends pas vous imposer mon ame, mais a vous qui n'avez pas bouleverse sous mille cultures la part originelle que vous avez recue de votre race, je demande que vous me soyez un directeur.

Et toi aussi, melancolique pays, parent de Berenice, enseigne-moi.

L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de votre seve; moi je suis impuissant a rien defendre contre la mort. Je suis un jardin ou fleurissent des emotions sitot deracinees. Berenice et Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me guerirait de ma mobilite? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant ou retrouver l'unite de ma vie. Je n'espere qu'en vous pour me guider.

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Berenice, qui attendait son amie de Nimes, ne tarda pas a nous quitter, satisfaite de notre bonne entente et amusee de nous envoyer dejeuner cote a cote a l'hotel.

Quoique pour l'ordinaire je repugne a supporter la contradiction, l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon meprisait d'une belle ardeur toutes les idees qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de seduire des ennemis de cette sorte jusqu'a jeter ainsi le desarroi dans leur esprit categorique.

Des le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages, sans qu'il me comprit le moins du monde. Comme s'il eut pose cartes sur table, je connus tout le jeu d'images contradictoires ou il s'embarrassait sur mon caractere.

Serait-ce un esprit chimerique? se disait-il, tandis que je lui parlais des miserables; ou immoral? quand j'en vins a vanter certain phalanstere religieux. Pour trancher, il eut admis volontiers l'une et l'autre hypothese, mais mon affabilite d'un ton tres simple le preoccupait, et de cette attitude sans signification il cherchait a tirer des conclusions, bien plus que des idees que je lui exposais. D'ailleurs, chacune de ses paroles etait de vanite, et il me parut avoir, comme la plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant domine par des mots de specialiste.

Saura-t-il jamais combien je l'ai goute, l'excellent sot! C'etait un ingenieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un regard tres pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui etait energie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pensees! Avec quel entrain il meprisait ceux qu'il desapprouvait! Ses certitude, ses affirmations, son exclusivisme etaient pour moi choses si folles, si denuees de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en verite, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une perpetuelle satisfaction a verifier sur chacune de ses paroles combien je n'avais pas trop augure de son animalite.

Je savais que les comites gouvernementaux d'Arles songeaient a lui offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation politique dans le departement. Aussitot, du ton approprie:

--Je vous en prie, me declara-t-il, j'aurai grand plaisir a causer avec vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons la-dessus des idees absolument opposees.

Cette phrase me remplit d'un delicieux bien-etre; je la prevoyais textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le contredire, ayant moi-meme peu de confiance dans la dialectique, mais que je desirais me faire une vue claire des opinions qui lui etaient cheres, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les Francais.

Ma reponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans cette impression: "sceptique, sans conviction." Parce que je montrais un gout tres vif pour etre renseigne sur toutes les convictions!

Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le roti. Un commis voyageur dit: "Avez-vous visite la tour Constance? les oubliettes?... il faut voir ca! c'est la que saint Louis precipitait les protestants." Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit, exprimant le sentiment de toute la table: "Ah! mes amis! nous avons la Republique, gardons-la bien!"

A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prevenir mon sourire il haussa les epaules, et sa moue attristee signifiait qu'une telle ignorance de la chronologie est tout a fait facheuse.

--Je ne partage pas votre impression, lui dis-je a mi-voix. Une erreur historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs est fort net. Ils temoignent un gout tres vif pour la tolerance philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les ideals. Le meme reve m'obsede.

Distingue-t-on maintenant la qualite morale de Charles Martin?

Ah! celui-la n'est pas un egotiste, il meprise la contemplation interieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossiere energie qu'il la met perpetuellement en opposition avec chaque parcelle de l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui apparaissent pas comme des emotions a s'assimiler pour s'en augmenter; il ne se preoccupe que de les blamer des qu'ils s'ecartent de l'image qu'il s'est improvisee de l'univers.

Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de comprehension, un specialiste. Il voit des oppositions dans la multiplicite et ne saisit pas la verite qui se degage de l'unite qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est "l'Adversaire".

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III.--RECONSTITUTION SYNTHETIQUE D'AIGUES-MORTES, DE BERENICE, DE CHARLES MARTIN ET DE MOI-MEME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES PARTIES.

J'etais trop interesse par ma chere Berenice et par cette plaine, qui, toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas trouve en moi; il me fallait y mediter encore.

Je ne retournai pas a la villa de Rosemonde, je voulais gouter la forte nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur breve duree, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis inseparables de l'isolement; elles nous elevent d'une telle ivresse que les plus distinguees frivolites de la vie de societe des lors sont melees d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation il se prive en se melant aux hommes.

A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et dans la plaine si triste pres des etangs, je remachais mes reflexions de la journee et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me devenaient plus fortes et fecondes.

J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image meme qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attriste de Berenice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer a ces etangs mornes et fievreux, a ce pays lunaire plein de reves immenses et de tristesses resignees. Mais en meme temps que Berenice liait ainsi par de tenues sentimentalites mon ame a Aigues-Mortes, je fortifiais cette union avec tous les petits renseignements que m'avait donnes cet esprit sec de Charles Martin.

Quand le soleil fut a son declin, je montai a nouveau sur la tour Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fievreuses emotions, a cette heure ou les reves sortent des etangs pour faire frissonner les hommes.

Les couchers du soleil sont prodigieux a Aigues-Mortes. Je n'y vis jamais rien de brutal: ses feux decomposes par l'humidite de l'air prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec une grandeur et une sublimite de desolation que saint Louis, quittant ces rivages, ne dut pas retrouver egales dans les plaines de Damiette. Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se presente naturellement sous un aspect d'eternite, met en un clair relief combien est furtive la grace de Berenice, combien fugitive chacune de mes emotions les plus cheres. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un granit inusable qui ne laisse songer qu'a la mort perpetuelle.

Avec une prodigieuse nettete, se detachaient les ondulations des cotes sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait ete modifie perpetuellement au cours des siecles. Ainsi que les flots, me disais-je, deforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des memes passions agissent sur la sensibilite des hommes. Berenice, Charles Martin et moi, nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine.

Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie, l'indomptable energie de l'ame de l'univers que jamais le froid ne prend au coeur, qui ne se decourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui chaque jour ressuscite.

A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumiere degradante, de meme que le long des siecles il s'est modifie sous l'ardeur de l'Ocean, et de meme qu'il se modifie dans les esprits qui le contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pensee, dans cette facilite d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus cachees apparaissaient a mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est dans l'ame de Berenice, la physionomie tres chere et tres obscure qu'elle s'en fait d'intuition, l'emotion religieuse dont elle l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de "l'Adversaire", collection de petits details desseches, vaste tableau dont il a perdu le don de s'emouvoir, par l'habitude qu'il a prise de reflechir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux methodes, je suis tout a la fois instinctif comme Berenice, et reflechi comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unite, car je percois le role de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme Berenice, mais je sais pourquoi. J'ai des emotions spontanees, mais je les cultive avec une methode qui depasse encore la methode de Charles Martin.

L'obscurite etait venue. J'exprimai au gardien de la tour le desir de rester la encore quelques instants, et je le priai qu'il s'eloignat.

Maintenant que l'univers etait rempli de nuit, un tableau plus beau encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les etres prenaient toute valeur: ce n'etait plus Berenice que je voyais, mais l'ame populaire, ame religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un passe dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'etait la mediocrite moderne, la demi-reflexion, le manque de comprehension, des notions sans amour. Mais moi-meme je n'existais plus, j'etais simplement la somme de tout ce que je voyais.

Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi a Berenice, ni a Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant pittoresque des merveilleuses destinees de l'humanite. Et moi, enivre de cette comprehension, je me jugeais assis sur la tour Constance, refugie dans ce qui est eternel, possesseur du grand et universel amour. J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime egoisme qui embrasse tout, qui fait l'unite par omnipotence et vers lequel mon moi s'efforca toujours d'atteindre.

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Tel est le recit de la merveilleuse journee que je passai sur la tour Constance, ayant a ma droite Berenice et a ma gauche l'Adversaire. Et, en verite, ce nom de Constance n'est-il pas tel qu'on l'eut choisi, dans une carte ideologique a la facon des cartes du Tendre, pour designer ce point central d'ou je me fais la vue la plus claire possible de ces vieilles plaines et de cette Berenice remplie de souvenirs? C'est en effet l'idee de tradition, d'unite dans la succession qui domine cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune qui leur fait cette analogie si forte que, pour designer l'ame de cette contree et l'ame de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles sont le type, je me sers d'un meme mot: Le jardin de Berenice.

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CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE

Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec Charles Martin. Nous echangeames quelques idees et du premier trait il faillit prendre barre sur moi.

Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'etant penche a la portiere, je ne pus que verifier son assertion, et j'en eus de la tristesse au point de suspecter mes belles emotions de la tour Constance, car toutes naissent de l'idee qu'Aigues-Mortes est une vieille ville a qui les siecles n'ont pas fait oublier son passe et qui recoit sa beaute de cette constance.

Mais tres vite je sentis que, malgre tout, la dominante d'Aigues-Mortes demeurait d'etre une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la vie; il y a des choses recentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition et cette unite dans la succession, grace a quoi elle produit sur le visiteur une impression si particuliere. Ma chere Berenice, elle-meme, a dans la tete des preoccupations banales; dans le coeur, peut-etre des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble melancolie et de souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est belle et precieuse, parce que son caractere est d'eveiller notre vieux fonds de sentiments et d'emotions hereditaires, et que comme Aigues-Mortes elle se souvient de soi-meme.

Voila comment j'echappai a l'objection que me proposait implicitement l'Adversaire. Il pretendait que tout le vieux temps avait disparu et que j'etais mene par des imaginations litteraires que ruinerait la moindre enquete. Critique de portee immense! car le fond de ma preoccupation n'etait ni Berenice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'a l'action electorale que je venais entreprendre a Arles; je ne pensais qu'au peuple. "Quelle est son ame? me demandais-je, je veux frissonner avec elle, la comprendre par l'analyse du detail, comme l'Adversaire, et par amour, comme Berenice; arriver enfin a en etre la conscience". Qu'aurais-je conclu, si j'avais du reconnaitre que je m'etais mepris en trouvant une part inalteree dans Aigues-Mortes et dans Berenice? Il m'eut fallu renoncer aussi a degager la tradition de la masse!

Des lors, il ne m'eut plus reste qu'a abandonner Arles et la vie active. Mais vraiment l'Adversaire s'y etait pris trop grossierement. Et la bassesse de sa dialectique m'empecha de me derober a ma nouvelle tache.

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