‹ Le culte du moi 3: Le jardin de BéréniceChapitre 8 sur 14 · CHAPITRE SEPTIEME

CHAPITRE SEPTIEME

LA PEDAGOGIE DE BERENICE

Mon enfant, donne-moi ton coeur. (PROVERBE.)

Des lors, je vins souvent d'Arles a Aigues-Mortes visiter ma chere Berenice. Jusqu'a quel point son contact m'etait delicieux, on ne le comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussiere des complications electorales d'ou je m'echappais pour me rafraichir dans la petite maison des etangs.

Berenice ne parlait guere, mais son sourire et la ligne de son corps avaient une facon si melancolique et si fine, avec un naturel parfait! Il y avait en elle l'etrangete delicate de cette renaissance bourguignonne du quinzieme siecle qui fut la moins academique des tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui poursuivit passionnement l'expression, parfois aux depens de la beaute, que s'etait ouverte sa premiere jeunesse. Elle avait de ces images leur finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutot mouillee de grace. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son ame avaient transpire sur tout son jeune corps, en baignaient les contours.

Au bord de ces eaux pleines de reves, son elegance froissee par aucun contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle le plus precieux des repos. Eutes-vous jamais un sentiment plus ardent des arbres verts et des eaux fraiches que dans la paperasse des bureaux? jamais plus le gout d'une passion vive qu'au soir d'une journee de confus debats? Cette petite fille contentait le besoin de sincerite et de desinteressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais aux conditions de ma reussite electorale. Les heures passees aupres d'elle m'etaient un jardin ferme.

Notre ordinaire, dans mes sejours d'Aigues-Mortes, etait de marcher dans cette campagne divine et de ne tolerer sur nos ames que des sentiments analogues a ceux qui flottent sur ses etangs ou vegetent sur sa lande. Notre conversation eut paru dessechee, comme parait cette terre: c'est qu'en etaient bannies toutes banalites; nous n'admettions rien entre nous que de personnel et de parfaitement sincere. Nous avions nos longs silences, comme cette terre a ses landes pelees, et peut-etre n'est-elle jamais plus noble que dans ces friches semees de sel et balayees du vent de la mer.

Nous reservions pour nos soins prives les instants grossiers du milieu du jour, ces apres-midi ou l'epaisse congestion nous prive tout a la fois de frivolite et de profondeur, mais la fraicheur du reveil et la lassitude du soir favorisaient egalement notre delicieux commerce d'abstractions.

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Un matin, a travers les marais salants, nous allames visiter le bourg du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent leger rafraichissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Berenice et decouvrait sa nuque energique de petite bete. Elle franchit avec aisance ces trois kilometres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune bouleau ne s'inquiete de la noble tristesse des horizons du Nord dont il est un des caracteres. Pour moi, etranger dans cette vie harmonieuse, j'en prenais une conscience intense.

Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'a la mer qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme une note donnee par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de quelque opera italien.... C'etait vers les dix heures, par un tendre soleil, et la brise emportait au large toutes nos reveries, symbolisees sur l'horizon par des voiles deployees. Au Grau-du-Roi, les maisons des pecheurs sont teintes de rose pale, de jaune et de vert delaye. Aucun bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs suprasensibles, tandis qu'assis aupres d'elle, qui represente pour moi la force mysterieuse, l'impulsion du monde, je goutais dans le parfum leger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la serenite de sa fonction, qui est de pousser a l'etat de vie tout ce qui tombe en elle, je fus ecoeure de cette surcharge d'emotions sans unite dont je defaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille paradis etroits, analogues a celui-ci, ou, pour etre heureux, il suffirait d'etre, comme mon amie, une belle vegetation et de me chercher des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvees en pleurant dans les bras de M. de Transe.

Parfois, le soir, apres le repas, quand je sentais, dans un soupir de Berenice un peu affaissee, que notre manie allait la lasser, je la laissais a sa futile camarade, Bougie-Rose, a sa domestique, de qui sa bonne grace avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes par le sentier des etangs.

Seuls les saints la connurent, mon hysterie de meditation et cette violente variete d'abstractions, ou je me plongeais, tout en cotoyant ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifiees par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place ou veille un saint Louis heroique de Pradier, apercevant dans une demi-obscurite la rude eglise du douzieme siecle, je m'enorgueillissais que ce pays ne fut utile qu'a mon education et que Berenice, non plus, n'eut d'autre mission, enfant chargee de voluptes qu'elle laisse non cueillies se faner royalement sur elle-meme.

Cela est certain qu'elle ne se serait pas refusee, mais cette assurance que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment meme ou elle pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle eut jamais frissonne, suffisait a ne pas irriter mon desir.

Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette tristesse epanouie a tous les plis de son beau visage, elle me disait, avec l'eclatant sourire dont ses annees de libertinage lui firent connaitre l'irresistible empire: "Venez plus pres de moi," et elle m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. "A quoi pensez-vous?" interrogeait-elle, un peu mal a l'aise de ce compagnon, de qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui echappaient. Mais que je fusse distrait, ce lui etait un suffisant motif de me gouter davantage, pour mon originalite, disait-elle, bien a contre-sens, car je n'etais qu'un esprit comprehensif, enveloppe, et conquis par l'abondante vegetation qu'elle projette comme une plante vigoureuse.

"A quoi pensez-vous, Philippe?" et je songeais qu'il est sur la terre bien des femmes dont le sein cache un beau tresor de douceur et de haute sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec desinteressement parce que leurs corps voluptueux troublent de desir qui les approche.

Elles-memes, si delicates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages. Mais ma Berenice, qui sur ses levres pales et contre ses dents eclatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera pas decue si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui a laisse de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette passion, loin de s'evaporer avec le temps, se concentre dans la souffrance. La mort, qui a clos les yeux aimes ou se penchait Berenice, seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi, remplie d'un grand amour, elle ne demande a mon amitie d'autre passion, d'autre caresse qu'une tendre curiosite pour le bonheur qu'elle pleure.

Or moi-meme, dans ma dispersion d'ame, je ne puis mieux me servir qu'en me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie trouble de Berenice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte medication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite fille, toute ramassee dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande unite de vie interieure; je desirai y participer.

Precisement il etait aise d'y progresser a cause de son education particuliere. Comme elle etait habituee a faire voir son jeune corps sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son ame passionnee.

Voici les principes de vie que m'inspira la melancolie de son visage, les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener a trois points que je vais indiquer brievement. S'il m'arrive de systematiser des notions qui prenaient plus de mouvement des circonstances memes ou elles naissaient, du moins suis-je assure de n'en pas fausser le caractere.

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1 deg. LA METHODE DE BERENICE

Ce qui me frappe des l'abord en vous, Berenice, lui disais-je, c'est que vous avez le recueillement, la vie interieure et cette seve abondante qui elanca chez quelques-uns de si admirables ascetismes.

Non pas qu'ayant ferme les yeux vous soyez arrivee a comprendre la loi du monde, comme font les Marc-Aurele et les Spinoza, par la force logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit corps vous a fait vivre parallelement a l'univers. Vous n'avez pas mis dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'ame du monde, mais on voit s'agiter en vous la force meme qui conduit le monde. Et vos inquietudes passionnelles, qui precisement ne vous laissent pas prendre conscience de l'univers, m'aident a entendre la reclamation des simples fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir entrevu un etat plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent monter dans la nature.

Ton role, ma Berenice, est de faire songer aux mysteres de la reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout crie l'instinct et que tu sois l'image la plus complete que nous puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle tache delicate!

N'essaie pas d'etre nature, c'est souvent etre artificiel. Une Espagnole a qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez a un Goya, me repondit tres justement: "Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi." Parole tres fine! Elle eut paru deguisee en Espagnole. Ainsi, ma chere amie, pour me donner l'image de l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicite! sois subtile, si ca t'est plus commode.

Ta methode, tu le concois bien, ne doit etre en rien d'expliquer la verite. Je dirais meme que tu dois eviter la moindre explication, tu n'y reussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?), mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton ame me revele le sens de la nature et ses lois.

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2 deg. LES PLAISIRS DE BERENICE

Ton plaisir, ma chere Berenice, c'est d'etre enveloppee par la caresse, l'effusion et l'enseignement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la tour Constance. "C'est la seulement que je me plais," me dis-tu. Elles te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi qui les leur a confies. Tu te meles a Aigues-Mortes; tes sensations, tu les as repandues sur toutes ces pierres, sur cette lande dessechee, c'est toi-meme que te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta petite maison, c'est ta propre fievre qui le monte le soir de ces etangs.

Et pourtant, cette reverie ou vous vous abandonnez, Aigues-Mortes et toi, ne te suffit pas. Ton ame dispersee sur cette terre, ta souffrance emiettee, tu aurais plaisir a les resserrer, a t'y recueillir, a en deguster chaque detail. Aigues-Mortes reste trop dans les generalites; tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta petite ame suave, si fremissante a toutes les solidarites de la nature, precisement parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience d'elle-meme; toi qui t'accordes profondement avec cette contree, tu t'inquietes pourtant, tu te crois isolee; tu aspires a rentrer dans le personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous jouissions ensemble des voluptes de la confession.

En te revelant a moi, tu oublieras ta solitude; tu t'epancheras, et donneras ainsi la gaiete des eaux vives aux douleurs qui croupissent en toi.

Par la meditation et l'examen de conscience en commun, on penetre bien plus finement en soi-meme. C'est une methode que j'ai experimentee avec mon ami Simon,--charmant garcon que j'ai un peu perdu de vue, mais que je veux te faire connaitre. Je suis arrive a faire en sa societe quelques excursions sur des points tout a fait nouveaux de moi-meme.

Enfin, etant ton confesseur, je serai en meme temps ton directeur de conscience, et dans les commentaires que je veux faire sur ton ame, j'aurai soin de te la presenter sous le jour le plus favorable, en sorte que tu ressentes de la quietude et une grande paix.

La volupte de l'epanchement, le bien-etre de la pleine lumiere et le calme du pardon, voila ce que tu trouveras dans la confession, qui est veritablement le seul plaisir digne de Berenice.

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3 deg. LES DEVOIRS DE BERENICE

Tu as des devoirs, Berenice. Il ne suffit pas que tu sois une petite bete a la peau tiede, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse avec naivete: tu dois etre melancolique.

Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravite qu'il prend quand tu songes a M. de Transe et meme a rien du tout. Le pli de ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous desirons le plus posseder la verite, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se demontre.

Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de decouragement. Votre melancolie est plus noble et plus utile qu'aucune alacrite. Quelle que soit votre repugnance a l'admettre, croyez bien que jamais vous n'avez rien eprouve d'aussi precieux que vos grandes tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi epure de vulgarite, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne vous pouvait etre plus fecond que votre deuil, sinon peut-etre les profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours d'amour, si vos desirs avaient ete meles de jalousie.

Les jouissances de l'amour n'augmentent guere l'individu; le plus net d'elles profite a l'espece. Peut-etre l'amour heureux s'epanouit-il en vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifie. Les souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au point que quelques-uns en sortent meconnaissables; elles decantent nos sentiments, fecondent des cellules jusqu'alors steriles de notre moelle, et nous poussent aux emotions religieuses.

Tes levres palies de chagrin dans ton visage incline, la desolation de ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,--entre ces mains qui participerent a tant de caresses,--le corps de M. de Transe, toute cette image que j'ai de toi sous mes paupieres, me sont, o ma chere madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand tu te pamais dans ses bras. Et ce jeune homme meme, qui n'etait qu'un oisif elegant, par sa mort devient un admirable appui a notre exaltation; la beaute et la noblesse sans ombre ne vetirent jamais un vivant, mais qui les contesterait a celui qui repose ayant pour oreiller ton coeur!

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Cet enseignement de la methode, des plaisirs et des devoirs de Berenice, je le desseche pour l'exposer selon les procedes scolastiques, mais il se melait vivant et epars a tous les circuits de nos longues promenades. Que goutiez-vous, dira-t-on, sur cette terre seche avec de si seches ideologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit.

Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination! D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution a notre haut probleme de methode (concilier la complexite des sentiments et leur unite) qu'ils n'entendent meme pas que l'ardeur des sens et l'amour sont des passions distinctes, fort separables. Elles sont reunies au plus bas de la serie des etres; d'accord! mais c'est que chez les plantes et chez les pauvres animaux des premieres etapes toutes les fonctions sont mal differenciees. Comment l'homme affine s'enteterait-il dans cette grossiere simplification? Tres souvent, c'est l'empechement ou nous sommes de changer notre train de maison qui nous force a demander ces satisfactions a un meme objet. Mais pour ces fonctions delicates, peut-on trouver un bon Maitre Jacques! Que d'autres procedent par elaguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je me cheris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, a Berenice, ce que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort elegant, qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du passe, tout ce miserable et charmant instinct qui m'avertit mieux qu'aucun naturaliste des veritables lois de la vie.

Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'etait bien nos heures de pedagogie, alors que je raisonnais, en les elargissant, tous les mouvements de cette petite ame qui ne peut rien dissimuler.

"Quel sentiment avez-vous pour moi?" me demanda-t-elle un jour, avec son sourire un peu triste, dont elle avait assurement remarque qu'il accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. "De l'inclination," lui repondis-je, etonne moi-meme de trouver sans hesitation le mot exact, celui qui convient tout a fait au sentiment qui m'incline sur elle, pour y saisir les lois mysterieuses de la vie, la bonne methode.

Admirable soiree, celle ou je lui dis ce mot! Comme elle resume dans mon souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine etait desolee et seche sous le soleil couchant et nous la traversions apres une longue conversation aride et fievreuse. Pourtant notre discours, pas un instant n'avait ete sans grace; le genre de Berenice, qui tout de meme est Petite-Secousse, ne permet pas que notre pedagogie glisse jamais a la pedanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaisse d'Aigues-Mortes. Telle etait cette lande et tel notre debat qu'il me semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la foret des Ardennes defrichee.

A petits pas nous rentrions a Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune notion. Mais au sang de ses veines s'etait mele plus de soleil, plus de sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'etait rafraichi l'instinct, la force vive qui produit les hommes.

Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait legerement que je ne ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en goutait que plus de volupte a caresser le souvenir de M. de Transe. Des lors je l'aimais davantage, cette chere petite veuve, puisque c'est en cette piete que nous nous rejoignons; et elle-meme, a se sentir si depourvue, eut voulu se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui la fait se complaire sous ma tendre direction?

Sa chere tristesse, ses douces mains vides, voila mon precieux tresor.

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