‹ Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome IIChapitre 1 sur 28 · II

II

LE CYCLE

MYTHOLOGIQUE

IRLANDAIS

ET LA MYTHOLOGIE CELTIQUE

PAR

H. D'ARBOIS DE JUBAINVILLE

PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE

PARIS

ERNEST THORIN, ÉDITEUR

LIBRAIRE DU COLLÈGE DE FRANCE, DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DES ÉCOLES FRANÇAISES D'ATHÈNES ET DE ROME

7, RUE DE MÉDICIS, 7

1884

[Pg v]PRÉFACE

Un des documents le plus souvent cités sur la religion celtique est un passage de César, _De bello gallico_, où le conquérant de la Gaule raconte quels sont, suivant lui, les principaux dieux des peuples qu'il a vaincus dans cette contrée:

«Le dieu qu'ils révèrent surtout est Mercure; ses statues sont nombreuses. Les Gaulois le considèrent comme l'inventeur de tous les arts, le guide dans les chemins et les voyages; ils lui attribuent une très grande influence sur les gains d'argent et sur le commerce. Après lui viennent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. De ceux-ci ils ont presque la même opinion que les autres nations: Apollon chasse les maladies; Minerve instruit les débutants dans les arts et les métiers; Jupiter a l'empire du ciel; Mars a celui de la guerre. Quant ils ont résolu de livrer bataille, ils lui consacrent d'avance par un vœu le butin qu'ils comptent faire[1]...»

Si nous prenons ce texte au pied de la lettre, il paraît [Pg vi]que les Gaulois auraient eu cinq dieux presque identiques à autant de grands dieux romains: Mercure, Apollon, Mars, Jupiter et Minerve; la différence n'aurait guère consisté que dans les noms. Cette doctrine semble confirmée par des inscriptions romaines, où des noms gaulois sont juxtaposés comme épithètes ou par apposition aux noms de ces dieux romains. On pourrait donner de nombreux exemples. Nous citerons: 1° pour Mercure, les dédicaces _Mercurio Atusmerio_[2], _Genio Mercurii Alauni_[3], _Mercurio Touren[o]_[4], _Visucio Mercuri[o]_[5], _Mercurio Mocco_[6]; 2° pour Apollon, les dédicaces _Apollini Granno_[7], _[A]pollini Mapon[o]_[8], _Apollini Beleno_[9]; 3° pour Mars les dédicaces _Marti Toutati_[10], _Marti Belatucadro_[11], _Marti Camulo_[12], _Marti Caturigi_[13]; 4° pour Jupiter, les dédicaces _Jovi Taranuco_[14], _Jovi Tarano_[15]; et 5° pour [Pg vii]Minerve les dédicaces _Deæ Suli Minervæ_[16], _Minervæ Belisamæ_[17]. Ce sont les cinq dieux dont parle César.

Avant de tirer du passage précité de César, des inscriptions que nous venons de mentionner et des documents analogues, une conclusion quelconque, il est indispensable d'en déterminer exactement le sens. Le texte de César commence par le mot «dieu»: _Deum maxime Mercurium colunt_. Que signifie le mot «dieu» dans la langue que parlait César quand il dictait ses _Commentaires_? Cicéron, dans son traité _De inventione rhetorica_, distingue entre ce qui est nécessaire ou certain et ce qui est probable; comme exemple de propositions probables, il cite celle-ci: «Ceux qui s'occupent de philosophie ne croient pas qu'il y ait des dieux[18].» Pour Lucrèce, les dieux sont une création de l'esprit humain, développée par les hallucinations du rêve[19]. Le mot «dieu,» aux yeux de la plupart des membres de l'aristocratie romaine contemporains de César, désignait une conception sans valeur objective[20].

Nous pensons pourtant être en droit d'affirmer que la langue employée par César dans les _Commentaires_ est celle d'un croyant; peu nous importe ce qu'il pouvait penser au fond de sa conscience. César est un homme [Pg viii]politique dont le but, quand il parle, est de préparer ses auditeurs à lui obéir quand il commandera. Il est, parmi ses compatriotes, un de ceux qui ont le mieux su mettre en pratique les vers fameux de Virgile:

Tu regere imperio populos, Romane memento; Hæ tibi erunt artes, pacique imponere morem Parcere subjectis, et debellare superbos[21].

Placée en face de populations qui croient à leurs dieux, l'aristocratie romaine, sceptique ou non, admet officiellement l'existence des dieux et s'en fait un moyen de gouvernement. Pour comprendre César, il faut admettre que, dans la langue dont il se sert, le mot «dieu» désigne des êtres dont l'existence réelle est considérée comme indiscutable, et qu'on ne peut sans erreur manifeste se figurer comme de simples conceptions de l'esprit humain, comme des fictions plus ou moins fantaisistes, plus ou moins logiques. La langue de César fut, après lui, celle des inscriptions romaines de la Gaule.

Notre manière d'envisager les doctrines mythologiques est toute différente de celle qu'avaient adoptée les hommes politiques de Rome et les croyants qui ont dicté les inscriptions romaines de la Gaule. Nous ne sommes ni, comme les premiers, appelés à gouverner une population que des habitudes séculaires attachaient au culte de ses dieux, ni, comme les seconds, des païens. Les dieux des Gaulois, comme ceux des Romains, sont, à nos yeux, une création de l'esprit humain, inspirée à une population ignorante par le besoin d'expliquer le monde. Il est, par conséquent, très difficile de nous satisfaire, [Pg ix]quand on prétend démontrer que deux divinités, l'une romaine, née de la combinaison de la mythologie romaine et de la mythologie grecque, l'autre gauloise et issue du génie propre à la race celtique, sont identiques l'une à l'autre. Il ne suffit pas que les deux figures divines se superposent à peu près l'une à l'autre par quelque côté; il faut, sinon concordance complète, au moins accord sur tous les points fondamentaux.

Lorsqu'il s'agit d'affirmer l'identité d'un personnage réel, on est beaucoup moins difficile. J'ai connu tel professeur illustre; à son cours j'ai admiré sa science profonde des textes, la justesse et la nouveauté des conclusions qu'il en tirait, l'élégante netteté de son langage, le charme de sa diction, l'éclat de son regard, l'animation de ses traits. Dans son cabinet il a achevé de me séduire par la bienveillance de son accueil, par la finesse de son sourire, par la spirituelle simplicité de sa conversation savante d'où tout pédantisme était absent. Ensuite, je le rencontre dans la rue. Je ne lui parle pas; il ne me dit rien; ses yeux, si vifs il y a un instant, sont mornes et ternes; rien, dans sa physionomie, ne révèle l'homme éminent qui se manifestait avec tant de supériorité dans la chaire du professeur devant un nombreux auditoire, ou au coin de la cheminée sans témoins pendant un entretien familier. Maintenant il semble ne penser à rien: que dis-je? La pensée qui l'occupe et que j'ignore est peut-être la plus triviale et la plus vulgaire. Mais les traits de son visage, tout à l'heure inspirés, en ce moment insignifiants et presque sans vie, offrent à mon regard un ensemble de lignes que je reconnais. Je m'écrie: C'est lui! et je ne me suis pas trompé.

Les Romains procédaient d'une manière analogue [Pg x]quand il était question de leurs dieux. Leur Jupiter, par exemple, portait comme insigne caractéristique la foudre dans la main droite; les Gaulois avaient aussi un dieu qui maniait la foudre. Sur ce simple indice, les Romains crurent reconnaître dans le dieu gaulois leur Jupiter. De ce que les deux dieux, l'un national, l'autre étranger, avaient un attribut identique, les Romains conclurent que ces deux dieux n'en faisaient qu'un; ils le conclurent sans se préoccuper des différences que, sur d'autres points beaucoup plus importants, pouvaient offrir ces deux figures mythiques.

Du reste, quand il s'agissait de grands dieux, qui dans le monde exerçaient, croyait-on, un pouvoir général, il ne pouvait pas en être autrement. Il était inadmissible que la foudre obéît à deux maîtres, l'un en Gaule, l'autre en Italie. Si l'explication qu'on donnait du phénomène de la foudre au sud des Alpes était bonne, il fallait bien qu'elle restât bonne au nord-ouest des Alpes.

Le Mars romain décidait du sort des batailles. De deux choses l'une: ou le dieu gaulois de la guerre était identique au Mars romain, et dès lors son culte pouvait être maintenu dans la Gaule conquise; ou il était inférieur, en ce cas c'était un dieu vaincu, dont le culte devenait inutile.

Le résultat de la conquête devait être nécessairement ou la suppression du culte des grands dieux gaulois, ou la confusion de ce culte avec le culte des grands dieux romains; et la seconde alternative était celle dont la réalisation était le plus facile à obtenir, puisqu'elle n'infligeait aux vaincus aucune humiliation. Elle avait l'avantage d'empêcher toute lutte religieuse entre les vaincus et les vainqueurs qui voulaient se les assimiler; elle [Pg xi]rapprochait par là l'époque de cette assimilation. La confusion des deux cultes était par conséquent la solution qu'un homme politique devait préférer.

César a donc affirmé l'identité de cinq grands dieux de Rome avec les grands dieux de la Gaule, et cette identité a été admise après César. Elle l'a été d'autant plus facilement que les Romains croyant à la réalité de leurs dieux se contentaient pour les reconnaître d'attributs tout à fait secondaires; alors, avant de prononcer que deux divinités sont identiques, on ne se livrait point à l'enquête minutieuse qu'entreprend de nos jours tout savant qui applique à l'étude de la mythologie les procédés de l'érudition moderne.

Notre conclusion sera par conséquent celle-ci:

Nous ne pouvons accepter sans vérification les assertions de César d'où l'on semblerait en droit de conclure que la religion des Gaulois et celle des Romains étaient à peu près les mêmes. Il faut consulter d'autres textes que celui par la citation duquel nous avons commencé, et que les inscriptions qui semblent être la confirmation de ce document. Telle est la raison qui nous a fait entreprendre le travail contenu dans ce volume. Sans prétendre y résoudre les innombrables questions que soulève l'étude de la mythologie celtique, nous y proposons une solution à quelques-unes des principales difficultés qui peuvent être agitées à propos d'un sujet si digne d'attirer l'attention de l'historien.

Ce n'est pas une mythologie celtique que nous livrons au public, c'est un essai sur les principes fondamentaux de cette mythologie. Nous avons pris pour base de notre étude le traité que les Irlandais connaissent sous le nom de _Lebar Gabala_, «Livre des conquêtes» ou «des invasions.»

[Pg xii]Notre travail est un commentaire de ce document, tel qu'on le trouve dans le Livre de Leinster, manuscrit du milieu du douzième siècle, dont l'Académie royale d'Irlande a publié un fac-similé. Les nombreux textes que nous citons, outre celui-là, n'ont d'autre objet que de l'expliquer.

Notre œuvre aura les inconvénients que présente la méthode exégétique; le principal sera celui des répétitions; les légendes, analogues à des légendes déjà exposées, demanderont souvent le retour d'explications données précédemment. Mais nous espérons qu'on nous saura gré d'avoir respecté l'ordre antique dans lequel l'Irlande a jadis classé les récits fabuleux qui constituent la forme traditionnelle de sa mythologie. En substituant à ce vieux plan consacré par les siècles un classement plus méthodique, mais nouveau et arbitraire, nous aurions brisé de nos mains le tableau même que nous voulions mettre sous les yeux du lecteur[22].

[Footnote 1: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVII.]

[Footnote 2: _Bulletin des antiquaires de France_, 1882, p. 310.]

[Footnote 3: _Brambach, Corpus inscriptionum rhenarum_, 1717.]

[Footnote 4: _Ibid._, n° 1830.]

[Footnote 5: _Ibid._, n° 1696.]

[Footnote 6: Inscription de Langres, chez De Wal, _Mythologiæ septentrionalis monumenta latina_, vol. I, n° CLXVII. _Moccus_ paraît être le cochon ou sanglier, en vieil irlandais _mucc_, génitif _mucce_, thème féminin en _a_; en gallois, _moch_, et en breton, _moc'h_.]

[Footnote 7: Brambach, nos 566, 1614, 1915; _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, nos 5588, 5861, 5870, 5871, 5873, 5874, 5876, 5881; t. VII, n° 1082.]

[Footnote 8: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, n° 218.]

[Footnote 9: _Ibid._, t. V, nos 737, 741, 748, 749, 753.]

[Footnote 10: _Ibid._, t. III, n° 5320; t. VII, n° 84.]

[Footnote 11: _Ibid._, t. VII, nos 746, 957.]

[Footnote 12: _Ibid._, t. VII, n° 1103; Brambach, n° 164; Mommsen, _Inscriptiones confœderationis Helveticæ_, n° 70.]

[Footnote 13: Brambach, n° 1588.]

[Footnote 14: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, n° 2804.]

[Footnote 15: _Ibid._, t. VII, n° 168.]

[Footnote 16: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 42, 43.]

[Footnote 17: De Wal, _Mythologiæ septentrionalis monumenta latina_, vol. 1, n° LII.]

[Footnote 18: _De inventione_, livre I, chap. XXIX, § 46.]

[Footnote 19: Quippe etenim jam tum divum mortalia sæcla Egregias animo facies vigilante videbant, Et magis in somnis mirando corporis auctu .... Livre V, vers 1168 et suivants. ]

[Footnote 20: Comparez Boissier, _La religion romaine d'Auguste aux Antonins_, t. I, p. V-VI.]

[Footnote 21: Virgile, _Enéide_, livre VI, vers 851-853.]

[Footnote 22: L'exception que nous avons faite pour la légende de Cessair n'est qu'apparente, puisque cette légende est une addition chrétienne au cycle mythologique irlandais.]

[Pg 1]LE

CYCLE MYTHOLOGIQUE IRLANDAIS

ET LA

MYTHOLOGIE CELTIQUE