CHAPITRE PREMIER.
NOTIONS GÉNÉRALES.
§1. Les catalogues de la littérature épique irlandaise.--§2. Les cycles épiques irlandais.--§3. De la place occupée par la littérature épique dans la vie des Irlandais aux premiers siècles du moyen âge.--§4. Le cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque.--§5. Le cycle mythologique irlandais (_suite_). Les inondations dans la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque.--§6. Le cycle mythologique irlandais (_suite_). Les batailles entre les dieux dans la mythologie irlandaise, dans celle de la Grèce, de l'Inde et de l'Iran.--§7. Le roi des morts et le séjour des morts dans la mythologie irlandaise, dans la mythologie grecque et dans celle des _Vêda_.--§8. Les sources de la mythologie irlandaise.
§1.
_Les catalogues de la littérature épique irlandaise._
Dans le volume précédent nous avons dit qu'il existe plusieurs catalogues des morceaux qui composaient [Pg 2]la littérature épique irlandaise. Le plus ancien de ces catalogues paraît avoir été dressé vers l'an 700 de notre ère, sauf une ou deux additions qui dateraient de la première moitié du dixième siècle. Le deuxième appartient à la seconde moitié du même siècle. Le troisième nous a été conservé par un manuscrit du seizième siècle.
Le premier de ces catalogues se trouve dans deux manuscrits; l'un des deux a été écrit vers 1150: c'est le Livre de Leinster, p. 189-190, d'après lequel ce catalogue a été publié par O'Curry, _Lectures on the ms. materials_, p. 584-593; l'autre date du quinzième ou du seizième siècle: c'est le ms. H. 3. 17, col. 797-800 du Collège de la Trinité de Dublin, d'après lequel le même catalogue a été publié par M. O'Looney dans les _Proceedings of the Royal irish Academy_, Second series, vol. I, _Polite Literature and Antiquities_, p. 215-240. Ce catalogue est anonyme; il contient cent quatre-vingt-sept titres dans le premier des deux manuscrits.
Le deuxième catalogue, inédit jusqu'ici[1], se rencontre, à ma connaissance, dans trois manuscrits: le Rawlinson B. 512 de la bibliothèque bodléienne d'Oxford, f° 109-110, quatorzième siècle; le Harleian 5280, f° 47 recto-verso du British Museum, quinzième siècle; et le 23. N. 10, autrefois Betham 145, de l'Académie [Pg 3]royale d'Irlande, p. 29-32, seizième siècle. Il comprend cent cinquante-neuf titres dans le premier des trois manuscrits; il est attribué à Urard mac Coisi, _file_ de la seconde moitié du dixième siècle.
Il n'y a que vingt titres dans le troisième catalogue: celui-ci, plus récent que les deux premiers et sans nom d'auteur, est conservé par un manuscrit du seizième siècle au Musée Britannique, sous le n° 432 du fonds Harléien, et il a été publié dans les _Ancient Laws of Ireland_, t. I, p. 46.
Le deuxième et le troisième catalogue contiennent des titres qui ne sont pas compris dans le premier, mais, même en ajoutant au premier catalogue un supplément formé avec les titres qui lui manquent et que les deux autres catalogues contiennent, on n'aurait pas la liste complète des morceaux qui formaient le vaste ensemble de la littérature épique irlandaise. D'après la glose de l'introduction au _Senchus Môr_, le nombre des histoires que devait savoir l'_ollam_ ou chef des _file_ était de trois cent cinquante. Les manuscrits irlandais des Iles Britanniques nous ont conservé quelques-unes des histoires dont les titres n'ont pas été inscrits dans les catalogues dont nous venons de parler. Par contre, on ne retrouve plus dans ces manuscrits une partie des histoires dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Ainsi notre connaissance de la littérature épique irlandaise offre bien des lacunes qu'il sera probablement toujours impossible de combler.
[Footnote 1: Depuis que ces lignes sont écrites, il en a été publié une édition dans le volume intitulé: _Essai d'un catalogue de la littérature épique de l'Irlande_, p. 260-264.]
[Pg 4]§2.
_Les cycles épiques irlandais._
Les monuments de la littérature épique irlandaise semblent pouvoir se diviser en quatre sections:
1° Le cycle mythologique, qui concerne l'origine et la plus ancienne histoire des dieux, des hommes et du monde;
2° Le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, comprenant des récits qui se rapportent, soit à ces deux personnages soit à d'autres héros que l'on se figurait avoir été leurs contemporains, ou les avoir soit précédés soit suivis à peu d'années de distance. Suivant les annalistes irlandais, Conchobar et Cûchulainn auraient vécu vers le même temps que Jésus-Christ; ainsi Cûchulainn serait mort, d'après Tigernach, l'an 2 de notre ère et Conchobar l'an 22[1];
3° Le cycle ossianique, dont les principaux personnages sont Find, fils de Cumall, et Ossin ou Ossian, fils de Find; il paraît avoir pour base des événements historiques du second et du troisième siècle de notre ère; Tigernach met la mort de Find en 274[2];
[Pg 5]4° Un certain nombre de morceaux qui, si on les plaçait bout à bout dans l'ordre chronologique des faits vrais ou imaginaires auxquels ils se rapportent, nous offriraient, en quelque sorte, les annales poétiques de l'Irlande, du troisième siècle de notre ère au septième. Les pièces relatives à des événements postérieurs au septième siècle sont fort peu nombreuses.
[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re partie, p. 14, 16. Certaines personnes en Irlande au douzième siècle croyaient ces personnages beaucoup plus anciens. Un des récits légendaires conservé par le _Livre de Leinster_ fait régner Conchobar trois cents ans avant J.-C. Windisch, _Irische texte_, p. 99, lignes 16-17.]
[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re partie, p. 49.]
§3.
_De la place occupée par la littérature épique dans la vie des Irlandais aux premiers siècles du moyen âge._
Pendant les longues soirées d'hiver, les morceaux épiques ou histoires compris dans ces quatre sections étaient débités par les _file_ aux rois entourés de leurs vassaux dans les grandes salles de leurs _dûn_ ou châteaux[1]. Les _file_ récitaient aussi ces histoires aux foules qu'attiraient les grandes assemblées périodiques du 1er mai ou _Beltené_, du premier août ou _Lugnasad_, et du 1er novembre ou _Samain_, dont une des plus célèbres est celle qui se tenait à Usnech le 1er mai, ou jour de _Beltené_.
Usnech était considéré comme le point central de l'Irlande; un roc naturel servant de borne indiquait le point d'où partaient les lignes séparatives des [Pg 6]cinq grandes provinces (en irlandais _coicid_ ou «cinquièmes»), entre lesquelles se partageait l'Irlande. C'est là que d'ordinaire, le 1er mai, les mariages annuels se rompaient et que des liens nouveaux succédaient à ceux que la coutume avait brisés. A ces assemblées, on rendait des jugements, on réformait les lois, les rois recrutaient des soldats, les négociants venaient offrir leurs marchandises à des populations ordinairement dispersées sur toute la surface d'un vaste territoire où le commerce ne pouvait les atteindre; enfin les _file_ trouvaient, pour leurs récits épiques, de nombreux auditoires[2]. Sans avoir la prétention au même succès, nous allons reprendre les récits de ces vieux conteurs. Nous commencerons par le cycle mythologique.
[Footnote 1: _Scêl as-am-berar com-bad-ê Find, mac Cumaill, Mongân_, dans le _Leabhar na h-Uidhre_, p. 133, col. 1, lignes 29-31.]
[Footnote 2: Sur les récits épiques des _file_ dans les assemblées publiques d'Irlande, voyez la pièce intitulée _Aenach Carmain_, publiée chez O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 526-547. Les quatrains 58-65 concernent ces récits. Le versificateur irlandais a intercalé dans ses vers six mots qui, dans les catalogues, servent de titre à autant de sections: _togla_ ou «prises de villes,» _tâna_ ou «enlèvements de troupeaux,» _tochmorca_ ou «demandes en mariage,» _fessa_ ou «fêtes,» _aitti_ ou «morts violentes,» _airggni_ ou «massacres.» Il cite aussi plusieurs pièces bien connues, comme _Fianruth Fiand, Tecusca Cormaic, Timna Chathair_ (cf. Livre de Leinster, p. 216, col. 1, lignes 19-34).]
§4.
_Le cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque._
Les morceaux qui appartiennent au cycle mythologique [Pg 7]sont épars dans les divers chapitres[1] dont nos catalogues se composent. Mais ceux de ces morceaux que l'on peut considérer comme fondamentaux appartiennent au chapitre intitulé _Tochomlada_ ou émigrations. Sur les treize pièces que ce chapitre comprend, sept sont mythologiques:
1° _Tochomlod Partholoin dochum n-Erenn_, émigration de Partholon en Irlande;
2° _Tochomlod Nemid co h-Erind_, émigration de Nemed en Irlande;
3° _Tochomlod Fer m-Bolg_, émigration des _Fir-Bolg_;
4° _Tochomlod Tûathe Dê Danann_, émigration de la nation du dieu de Dana ou des _Tûatha Dê Danann_;
5° _Tochomlod Miled, maic Bile, co h-Espain_, émigration de Milé, fils de Bilé en Espagne;
6° _Tochomlod mac Miled a Espain in Erinn_, émigration des fils de Milé, d'Espagne en Irlande;
7° _Tochomlod Cruithnech a Tracia co h-Erinn ocus a tochomlod a Erinn co Albain_, émigration des Pictes de Thrace en Irlande et d'Irlande en Grande-Bretagne.
Ces titres suffisent pour nous montrer qu'une des parties les plus importantes de la mythologie irlandaise racontait comment diverses races divines et humaines étaient venues successivement s'établir en Irlande. Ainsi la littérature irlandaise met à l'origine des choses une série de faits mythiques qui présentent [Pg 8]une grande analogie avec une des conceptions les plus connues de la mythologie grecque. Voici comment s'exprime Hésiode dans le poème dont le titre est: _Les Travaux et les Jours_.
«La race d'or des hommes doués de parole fut celle que créèrent la première les immortels habitants des palais de l'Olympe; cette race exista sous Kronos, quand il régnait dans le ciel. Ces hommes vivaient comme des dieux, l'esprit sans inquiétude, loin des fatigues et de la douleur; ils n'éprouvaient aucune des misères de la vieillesse, leurs pieds et leurs mains avaient toujours la même vigueur; ils passaient leur vie dans la joie des festins, à l'abri de tous maux, et ils mouraient comme domptés par le sommeil. Pour eux toute chose tournait à bien; le champ fertile leur produisait, sans culture, des fruits abondants, dont il n'était jamais avare. Ceux qui récoltaient se faisaient un plaisir de partager paisiblement avec leurs nombreux et bons voisins. Et quand cette race eut été ensevelie dans les entrailles de la terre, elle se transforma, par la volonté du grand Zeus, en démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont les gardiens des hommes mortels. Ils observent les bonnes et les mauvaises actions; invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement, ils se promènent sur toute la terre, distribuant les richesses: telle fut la royale prérogative qu'ils obtinrent.
Une seconde race, beaucoup moins bonne, celle [Pg 9]d'argent, fut ensuite créée par les habitants des palais de l'Olympe; elle n'était comparable à la race d'or ni par le corps ni par l'esprit. Pendant cent ans, l'enfant élevé par sa mère attentive grandissait inepte dans la maison; mais quand il avait atteint la puberté et le terme de l'adolescence, il ne vivait plus que peu de temps, et c'était dans la douleur, à cause de sa stupidité; car ces hommes ne pouvaient s'abstenir de commettre l'injustice les uns envers les autres. Ils refusaient le culte aux Immortels et les sacrifices aux Tout-Puissants sur les autels sacrés, violant ainsi le droit et la coutume. Alors, Zeus, fils de Kronos, leur ôta la vie, irrité contre eux parce qu'ils ne rendaient pas d'honneurs aux dieux bienheureux qui habitent l'Olympe. Mais quand la terre eut recouvert ces hommes, on leur donna le nom de puissants mortels souterrains; ils occupent le second rang: toutefois, comme les premiers, ils sont entourés d'honneurs.
Alors Zeus créa une troisième race d'hommes doués de parole, celle d'airain, qui ne fut en rien semblable à celle d'argent. Issue des frênes, elle était forte et robuste; ce qui l'occupait c'étaient les œuvres douloureuses et injustes d'Arès, dieu de la guerre. Ils ne mangeaient pas de froment; leur vigoureux et redoutable courage ressemblait à l'acier. Leur force était grande; des mains invincibles terminaient les bras qui s'attachaient à leurs corps puissants. D'airain étaient leurs armes, [Pg 10]d'airain leurs maisons; c'était l'airain qu'ils travaillaient, le noir fer n'existait pas encore. Ils s'enlevèrent eux-mêmes la vie par leurs propres mains et allèrent dans la maison putride du froid Aïdès. Quelque redoutables qu'ils fussent, la noire mort se saisit d'eux et ils quittèrent la brillante lumière du soleil.
Mais quand la terre eut aussi recouvert cette race, Zeus, fils de Kronos, en créa une quatrième sur la terre féconde. Celle-ci, plus juste et meilleure, a donné les hommes héroïques et divins de la génération qui nous a précédés qu'on appelle demi-dieux dans la Terre immense. La guerre fatale et les durs combats leur ont ôté la vie. Les uns sont morts près de Thèbes aux Sept-Portes, dans la terre de Cadmus, en livrant bataille à cause des brebis d'Œdipe; les autres, franchissant sur leurs navires la vaste étendue de la mer, allèrent à Troie à cause d'Hélène à la belle chevelure, et la mort les y enveloppa.
Zeus, fils de Kronos, les séparant des hommes, leur a donné la nourriture et une demeure aux extrémités de la terre, loin des immortels. Kronos règne sur eux: ils vivent, l'esprit libre de souci, dans les îles des Tout-Puissants, près de l'Océan aux gouffres profonds, ces héros bienheureux auxquels un champ fécond, qui fleurit trois fois l'an, produit des fruits doux comme le miel[2].»
[Pg 11]Ainsi les Grecs croyaient qu'à une époque antérieure à celle où vivaient ceux de leurs ancêtres qui ont fait les guerres épiques de Thèbes et de Troie, trois races dont ils ne descendaient point s'étaient succédé sur le sol de leur patrie. Nous trouvons, en Irlande, une doctrine à peu près identique. Les noms de ces races mythiques ne sont pas les mêmes en Irlande qu'en Grèce. Hésiode les appelle race d'or, race d'argent, race d'airain; les Irlandais parlent de la famille de Partholon, de celle de Nemed et des _Tûatha Dê Danann_. Les _Tûatha Dê Danann_ sont identiques à la race d'or des Grecs; dans la famille de Partholon nous reconnaîtrons la race d'argent des Grecs; dans la famille de Nemed leur race d'airain. Ainsi l'ordre suivi par les Grecs n'est pas le même que celui que nous trouvons en Irlande. La race d'or des Grecs, placée chez eux chronologiquement la première, arrive la dernière chez les Irlandais, qui lui donnent le nom de _Tûatha_ [Pg 12]_Dê Danann_, Mais la famille de Partholon ou race d'argent précède en Irlande comme en Grèce la famille de Nemed ou race d'airain.
Quant aux demi-dieux grecs qui forment la quatrième race, qui ont combattu à Thèbes et à Troie et qui sont les ancêtres de la race actuelle, ils ont pour correspondants les _Firbolg_, les fils de Milé et les _Cruithnech_ ou Pictes de la mythologie irlandaise. Par conséquent les sept morceaux dont nous avons donné les titres: Emigration de Partholon en Irlande, Emigration de Nemed en Irlande, Emigration des _Firbolg_, Emigration des _Tûatha Dê Danann_, Emigration de Milé, fils de Bilé, en Espagne, Emigration des fils de Milé d'Espagne en Irlande, Emigration des Pictes ou _Cruithnech_ de Thrace en Irlande et d'Irlande en Grande-Bretagne, nous exposent la forme irlandaise d'une doctrine dont les éléments fondamentaux se trouvent déjà en Grèce dans l'ouvrage d'Hésiode intitulé: _Les Travaux et les Jours_.
Entre le récit grec et le récit irlandais, il y a de nombreuses différences; elles tiennent, pour une forte part, aux développements que la légende irlandaise a reçus depuis le christianisme. Mais à côté de ces différences, il y a des ressemblances frappantes. En voici un exemple.--Les _Tûatha Dê Danann_, la dernière en date des trois races primitives dont la race irlandaise actuelle ne descend pas, a finalement le même sort que la race d'or de la mythologie grecque, la première des trois races primitives dont les Grecs ne sont point issus.
[Pg 13]«La race d'or,» nous dit Hésiode, «se transforma, par la volonté du grand Zeus en démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont les gardiens des hommes mortels. Ils observent les bonnes et les mauvaises actions; invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement, ils se promènent sur toute la terre, distribuant les richesses. Telle fut la royale prérogative qu'ils obtinrent.» De même les _Tûatha Dê Danann_, après avoir été, avec un corps visible, seuls maîtres de la terre, ont pris dans un âge postérieur une forme invisible sous laquelle ils partagent avec les hommes l'empire du monde, leur venant en aide quelquefois, d'autres fois leur disputant les plaisirs et les joies de la vie.
[Footnote 1: Sur ces chapitres, voir notre tome Ier, p. 350-351.]
[Footnote 2: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 109-173 (cf. Ovide, _Métamorphoses_, livre I, vers 89-127). Nous avons supprimé dans notre traduction le vers 120, que certains éditeurs considèrent comme une interpolation, et qui est en tout cas inutile. Nous conservons le vers 169:
Τηλοῦ ἀπ᾽ ἀθανάτων τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει.
La croyance qu'il exprime est certainement fort ancienne en Grèce, puisqu'on la trouve dans la seconde olympique de Pindare, qui remonte à l'année 476 avant J.-C. Dans cette pièce, Pindare a cherché à concilier la doctrine énoncée dans le vers 169 des _Travaux et des Jours_ avec la doctrine, identique dans le fond, mais différente dans les détails, que nous trouvons dans les vers 561-569 du livre IV de l'_Odyssée_. Sur ce sujet, voir aussi Platon, _Gorgias_, c. 79.]
§5.
_Le cycle mythologique irlandais (suite). Les inondations dans la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque._
Après les sept émigrations, _tochomlada_, que nous avons placées en tête du cycle mythologique, nous citerons les _tomadma_, ou irruptions d'eau, déluges partiels qui figurent au nombre de deux dans les catalogues de la littérature épique irlandaise et qui auraient donné naissance à deux lacs d'Irlande, dans la province d'Ulster: 1° _Tomaidm locha Echdach_, irruption d'eau qui aurait formé le lac dit aujourd'hui Lough Neagh; 2° _Tomaidm locha Eirne_, irruption [Pg 14]d'eau qui aurait donné naissance au lac dit aujourd'hui Lough Erne. La mythologie grecque connaît aussi deux déluges, celui d'Ogygès et celui de Deucalion; le premier en Attique[1], le second dans la région de la Grèce située près de Dodone et de l'Achéloüs[2]. Les deux déluges analogues que leur donnent pour pendants les catalogues de la littérature épique d'Irlande ont dans cette littérature de nombreux doublets.
[Footnote 1: Acusilas, fragment 14 (Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 102); Castor, fragment 15, chez Didot-Müller, _Ctesiæ ... fragmenta_, p. 176. Dans les deux cas, il s'agit d'un texte d'Eusèbe, _Præparatio evangelica_, X, 10.]
[Footnote 2: Aristote, _Météorologiques_, livre I, chap. XIV, §§ 21 et 22; édition Didot, t. III, p. 572.]
§6.
_Le cycle mythologique irlandais (suite).--Les batailles entre les dieux dans la mythologie irlandaise, dans celles de la Grèce, de l'Inde et de l'Iran._
La guerre tient une place importante dans la mythologie irlandaise. Au cycle mythologique appartiennent, par exemple, la bataille de Mag Tured, _Cath maige Tured_; la bataille de Mag Itha, _Cath Maige Itha_; les combats de Nemed contre les Fomôré, _Catha Neimid re Fomorcaib_; le massacre de la tour de Conann, _Orgain tuir Chonaind_; le massacre d'Ailech, où périt Neit fils de Dê ou Dieu, _Argaih Ailich for Neit mac in Dui_, etc.--Dans le monde divin de l'Irlande, [Pg 15]on distingue deux groupes unis par les liens de parenté les plus intimes, et cependant ennemis. Les batailles et les massacres dont nous venons de parler sont ou les épisodes de leur lutte ou des imitations plus récentes de divers épisodes de cette lutte, qui est elle-même une édition celtique de la guerre du Zeus hellénique contre Kronos son père et contre les Titans, de la lutte d'Ahuramazda ou Ormazd, dieu du Bien, contre Añgra Mainyu ou Ahriman, personnification du Mal dans la littérature iranienne; des combats soutenus par les dieux du jour et de la lumière, les _Dêva_, contre les _Asura_, dieux des ténèbres, de l'orage et de la nuit, dans la littérature de l'Inde. En Irlande, les _Tûatha Dê Danann_ et, comme eux, Partholon et Nemed qui sur divers points sont des doublets des _Tûatha Dê Danann_, ont pour rivaux les _Fomôre_. Dagdê, = *_Dago-dêvo-s_ ou «bon dieu,» roi des _Tûatha Dê Danann_, est le Zeus ou l'Ormazd de la mythologie irlandaise; les _Tûatha Dê Danann_ «ou gens du dieu (*_dêvi_) [fils] de Dana,» ne sont autre chose que les _Dêva_ de l'Inde, les dieux du jour, de la lumière et de la vie. Le nom des _Fomôre_, adversaires des Tûatha Dê Danann, désigne en Irlande un groupe mythique semblable aux _Asura_ indiens, aux Titans grecs; leur chef, Bress, Balar ou Téthra, est issu d'une conception mythique originairement identique à celle qui a produit: le Kronos grec, l'Ahriman des Iraniens, le Yama védique, roi des morts, père des dieux; Tvashtri, dieu père dans le _Vêda_; enfin, le Varuna védique, dieu suprême primitif supplanté par Indra.
[Pg 16]§7.
_Le roi des morts et le séjour des morts dans la mythologie irlandaise, dans la mythologie grecque et dans celle des_ Vêda.
Téthra, chef des Fomôré, vaincu dans la bataille de Mag-Tured, devient roi des morts dans la région mystérieuse qu'ils habitent au delà de l'Océan[1]. De même le Kronos grec, vaincu dans la bataille de Zeus contre les Titans, règne dans les îles lointaines des Tout-Puissants ou des Bienheureux, sur les héros défunts qui ont combattu à Thèbes et à Troie.
L'idée du règne de Kronos sur les héros morts se présente à nous pour la première fois dans les _Travaux et les Jours_ d'Hésiode, vers 169[2]; et certains critiques ont prétendu supprimer ce vers comme renfermant une contradiction avec le passage de la Théogonie qui donne le Tartare comme séjour au même Kronos[3].
Le Tartare est une région obscure et souterraine. Sa description lugubre, telle que nous la donne la [Pg 17]_Théogonie_[4], ne peut concorder avec la description des îles séduisantes qui, dans les _Travaux et les Jours_ deviennent le domaine de Kronos vaincu. Mais entre la composition de la _Théogonie_ d'Hésiode et celle du poème des _Travaux et des Jours_, attribué au même auteur, il y a eu, dans la mythologie grecque, une évolution où la conception de la destinée de l'homme après la mort s'est sensiblement modifiée.
L'_Iliade_ et la partie la plus ancienne de l'_Odyssée_ ne connaissent pour les morts d'autre séjour que l'Aïdès obscur[5] et souterrain[6], dont un autre nom est Erèbe. De l'Aïdès, ou domaine du dieu Aïdès, l'_Iliade_ distingue le Tartare, qui est également situé dans les profondeurs de la terre, mais bien plus bas. Il y a autant de distance de l'Aïdès au Tartare que de la terre à l'Aïdès[7]. C'est dans le Tartare que demeurent les Titans[8], et parmi eux Kronos, privé comme eux de la lumière du soleil[9].
[Pg 18]On trouve la même doctrine dans la _Théogonie_, à cette différence près que l'Aïdès et le Tartare, distincts dans l'_Iliade_, paraissent se confondre l'un avec l'autre dans le poème d'Hésiode. Le Tartare n'est plus seulement le séjour des Titans et de Kronos vaincu par Zeus[10], il est aussi la demeure du dieu qui personnifie l'Aïdès homérique[11]; du dieu qui, dans les entrailles de la terre, règne sur les morts[12]. Cette lugubre habitation des morts et des dieux vaincus a une entrée que l'on se figure au nord-ouest au delà du fleuve Océan[13].
Vers la fin du septième siècle avant notre ère, l'Océan, qui n'était pour les Grecs qu'une conception mythique, un cours d'eau créé par l'imagination, devint pour eux une conception géographique. On sait comment le hasard fit découvrir à un navire samien [Pg 19]les côtes sud-ouest de l'Espagne, baignées par l'océan Atlantique, et que jusque-là, seuls parmi les populations méditerranéennes, les Phéniciens avaient fréquentées[14]. Ce grand événement fait partie du récit des événements, tant historiques que légendaires, qui préparèrent la fondation de Cyrène, de l'an 633 à l'an 626 avant notre ère[15].
Dès lors, les Grecs se figurèrent l'Océan non plus comme un fleuve entourant le monde, mais comme une masse d'eau immense, aux limites inconnues située principalement à l'ouest de l'Europe et de l'Afrique. De là naquit une conception nouvelle du séjour des morts et de Kronos. De là, dans la partie la plus moderne de l'_Odyssée_, dans la _Télémachie_, l'idée de la plaine à laquelle on donne le nom d'_Elusion_, où habite le blond Rhadamanthus, où de l'Océan souffle le vent du nord-ouest, et où Ménélas trouvera l'immortalité[16]. De là, la croyance aux îles des Tout-Puissants ou des Bienheureux, royaume de Kronos dans le poème des _Travaux et des Jours_[17].
Dans la seconde olympique de Pindare, qui célèbre une victoire remportée aux jeux d'Olympie en 476, la plaine _Elusion_ et les îles des Tout-Puissants ou des Bienheureux se confondent et ne forment qu'une île où est la forteresse de Kronos, qui a Rhadamanthus [Pg 20]pour associé[18]. Cette doctrine nouvelle est identique à la doctrine celtique et représente, dans l'histoire des peuples européens un âge historique tout différent de celui auquel appartient la doctrine du Tartare et de l'Aïdès telle qu'on la trouve dans l'_Iliade_ et dans la partie la plus ancienne de l'_Odyssée_.
Il n'y a pas à s'arrêter à la conception plus récente dans laquelle Platon fait du Tartare le lieu de punition des méchants, et des îles des Bienheureux le lieu où les justes trouvent leur récompense[19]. C'est un système philosophique postérieur à la mythologie populaire primitive. L'Aïdès homérique renferme, sans distinction, tous les défunts bons ou mauvais, vertueux ou coupables.
L'important, pour nous, est de retrouver dans la mythologie irlandaise, dont les doctrines fondamentales peuvent être appelées, d'une façon plus générale, mythologie celtique, des conceptions qui ont aussi tenu, dans la mythologie grecque, une place considérable. Les Celtes ont eu un dieu identique au Kronos grec. Ce dieu celtique s'appelle en Irlande Tethra. Vaincu et chassé, comme Kronos, par un autre dieu plus puissant et plus heureux, il règne, comme Kronos, au delà de l'Océan, sur les morts, dans la nouvelle et séduisante patrie que leur assigne la mythologie celtique, d'accord avec les [Pg 21]croyances du second âge de la mythologie grecque.
La mythologie védique nous offre une conception analogue. Le dieu des morts et de la nuit, Yama ou Varuna, a été vaincu par Indra, son fils, dieu du jour; Yama et Varuna sont, au fonds des choses et sauf certains détails, une création mythique qui ne diffère pas du Tethra irlandais. Mais les Celtes placent le séjour des morts dans un lieu tout autre que les chantres védiques, puisque ceux-ci donnent pour habitation aux morts le ciel ou même le soleil[20]. Ils n'avaient pas comme les Celtes l'idée de cet océan immense où tous les soirs l'astre du jour, perdant sa lumière et la vie, trouve un tombeau jusqu'au lendemain.
[Footnote 1: _Echtra Condla Chaim_, chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 120, lignes 1-4.]
[Footnote 2:
.......... ἐς πείρατα γαίης τηλοῦ ἀπ ᾿ἀθανάτων · τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει.
Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 168-169.]
[Footnote 3:
Τιτῆνες θ᾽ὑποταρτάριοι, Κρόνον ἀμφὶς ἐόντες.
Hésiode, _Théogonie_, vers 851.]
[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 721 et suivants.]
[Footnote 5: Τέκνον ἐμὸν, πῶς ἦλθες ὑπὸ ζόφον ἠερόεντα, dit la mère d'Ulysse à son fils. _Odyssée_, XI, 155. Αΐδης, ἐνέροισιν ἀνάσσων..... ἔλαχε ζόφον ἠερόεντα, _Iliade_, XV, 188, 191.]
[Footnote 6: _Iliade_, XX, 57-65. Poseidaon, dieu de la mer, l'ébranle par une tempête qui fait trembler la terre, et Aïdès, le dieu des morts, craint que la terre ne se déchire au-dessus de lui.]
[Footnote 7: _Iliade_, VIII, 13-16.]
[Footnote 8:
τοὺς ὑποταρταρίους οἳ Τιτῆνες καλέονται.
_Iliade_, XIV, 279.]
[Footnote 9:
....... ἳν Ἰαπετός τε Κρόνος τε ἥμενοι, οὔτ᾽ αὐγῆς ὑπερίονος ἠελίοιο τέρποντ´ οὔτ´ ἀνέμοισι, βαθὺς δέ τε Τάρταρος ἀμφίς.
_Iliade_, VIII, 479-481; cf. _Hymne à Apollon_, vers 335, 336:
Τιτῆνές τε θεοί, τοὶ ὑπὸ χθονὶ ναιετάοντες Τάρταρον ἀμφὶ μέγαν, τῶν ἐξ ἄνδρες τε θεοί τε. ]
[Footnote 10: _Théogonie_, vers 717-733, 851.]
[Footnote 11:
Ἔνθα δὲ γῆς δνοφερῆς καὶ Ταρτάρου ἠερόεντος . . . . . . . . . . . . ἔνθα θεοῦ χθονίου πρόσθεν δόμοι ἠχήεντες ἰφθίμου τ´ Ἀΐδεω καὶ ἐπαινῆς Περσεφονείης ἑστᾶσιν......
_Théogonie_, vers 736-769.]
[Footnote 12:
...... Ἀΐδης, ἐνέροισι καταφθιμένοισιν ἀνάσσων.
_Théogonie_, vers 850.]
[Footnote 13:
«Ἡ δ´ ἐς πείρατ´ ἴκανε βαθυρρόου Ὠκεανοῖο ..... ............. παρὰ ῥόον Ὠκεανοῖο ᾔομεν... Τὴν δὲ κατ´ Ὠκεανὸν ποταμὸν φέρε κῦμα ῥόοιο.» _Odyssée_, XI, vers 13-22, 639; cf. XII, vers 1 et 2. ]
[Footnote 14: Hérodote, livre IV, chap. 152, §§ 2 et 3.]
[Footnote 15: Max Duncker, _Geschichte des Alterthums_, t. VI, 1882, p. 266.]
[Footnote 16: _Odyssée_, IV, 563-569.]
[Footnote 17: _Opera et dies_, 166-171.]
[Footnote 18: _Pindari carmina_, édition Schneidewin, t. I, p. 17 et 18, vers 70 et suivants.]
[Footnote 19: Gorgias, chap. 79, _Platonis opera_, édition Didot-Hirschig, t. I, p. 384.]
[Footnote 20: Abel Bergaigne, _La religion védique_, t. I, p. 74, 81, 85, 88; t. III, p. 111-120.]
§8.
_Les sources de la mythologie irlandaise._
Dans notre exposé des traditions mythologiques irlandaises, nous suivrons le plan consacré par les plus vieux usages et que nous fait connaître la liste des migrations conservée dans les catalogues des histoires racontées par les _file_. Malheureusement nous n'avons plus les sept pièces dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Mais une composition irlandaise du onzième siècle, le «Livre des conquêtes,» _Lebar Gabala_, nous en a gardé un abrégé.
[Pg 22]Nous prendrons cet abrégé pour base, en le complétant et en en contrôlant les assertions à l'aide de divers auteurs tant irlandais qu'étrangers. Les étrangers sont d'abord l'auteur de la compilation attribuée à Nennius; il écrivait probablement au dixième siècle[1], et chez lui on trouve un résumé fort curieux, bien que malheureusement trop court, des croyances mythologiques admises en Irlande à cette époque. Vient ensuite Girauld de Cambrie, qui a écrit sa _Topographia hibernica_ à la fin du douzième siècle. Les auteurs irlandais sont des chroniqueurs et des poètes.
Parmi les chroniqueurs, un des plus intéressants est Keating, bien précieux malgré la date récente de son livre, qui ne remonte qu'à la première moitié du dix-septième siècle. Mais l'auteur avait à sa disposition des matériaux qui ont été anéantis dans les guerres désastreuses dont l'Irlande a été dans le même siècle le théâtre et la victime. Le poète le plus important est Eochaid ûa Flainn, mort en 984, et par conséquent postérieur de peu d'années à Nennius. Ses œuvres auraient un plus grand intérêt si [Pg 23]elles n'étaient si courtes et sans l'excès d'une concision qui produit souvent l'obscurité.
Pour rendre plus claire et plus complète l'idée que les Irlandais païens se formaient de leurs dieux, nous terminerons par une excursion dans les cycles héroïques. Nous dirons quelques mots des relations que, suivant la légende, les héros ont eues avec les dieux, et nous verrons ces relations mythiques se continuer jusqu'à des temps postérieurs à saint Patrice, c'est-à-dire postérieurs au milieu du cinquième siècle, où l'on place en général la conversion des Irlandais au christianisme.
[Footnote 1: Depuis que ces lignes sont écrites, j'ai reçu, de l'obligeance amicale de M. de La Borderie, un exemplaire de son savant ouvrage intitulé:_ Etudes historiques bretonnes, l'_historia Britonum _attribuée à Nennius_. Il résulte des recherches de M. de La Borderie qu'une partie du livre composé, dit-on, par Nennius existait déjà au IXe siècle, et que ce livre a été depuis interpolé. La partie relative à la mythologie irlandaise appartient-elle à la rédaction primitive? est-ce une des additions? La solution de cette question me paraît incertaine.]
[Pg 24]CHAPITRE II.
ÉMIGRATION DE PARTHOLON.
§1. La race de Partholon en Irlande. La race d'argent dans la mythologie d'Hésiode.--§2. La doctrine celtique sur l'origine de l'homme.--§3. La création du monde dans la mythologie celtique telle que nous l'a conservée la légende de Partholon.--§4. Lutte de la race de Partholon contre les Fomôré.--§5. Suite de la légende de Partholon. La première jalousie, le premier duel.--§6. Fin de la race de Partholon.--§7. La chronologie et la légende de Partholon.
§1.
_La race de Partholon en Irlande.--La race d'argent dans la mythologie d'Hésiode._
Des trois races qui, suivant la mythologie grecque, ont successivement habité le monde avant les héros des guerres de Troie et de Thèbes, la seconde en date est la race d'argent, dont le caractère dominant était le défaut d'intelligence. L'éducation des enfants durait un siècle, et, malgré les soins attentifs des mères, la sottise des enfants persistait chez [Pg 25]l'homme mûr et remplissait de maux le court espace de temps qui lui restait à vivre[1].
La race d'argent est identique à celle que les documents irlandais les plus anciens placent au début de l'histoire mythique de leur pays. Ils lui donnent le nom de «famille de Partholon[2].» Comme la race d'argent des Grecs, la famille de Partholon se distingue par son ineptie[3].
La première liste des histoires épiques d'Irlande est le plus ancien document où nous rencontrions le nom de Partholon. On y lit le titre: «Emigration de Partholon.» La rédaction de cette liste paraît dater des environs de l'an 700 après Jésus-Christ. Ensuite le texte le plus ancien que nous ayons sur Partholon est un passage de l'Histoire des Bretons de Nennius, qui semble avoir été écrit au plus tard au [Pg 26]dixième siècle. «En dernier lieu, y lisons-nous, les Scots venant d'Espagne arrivèrent en Irlande. Le premier fut Partholon, qui amenait avec lui mille compagnons, tant hommes que femmes. Leur nombre, s'accroissant, atteignit quatre mille hommes; puis une maladie épidémique les attaqua, et ils moururent en une semaine, en sorte qu'il n'en resta pas un[4].»
Ce court sommaire renferme une inexactitude. Nous verrons que, suivant la fable irlandaise, un des compagnons de Partholon échappa au désastre final, et que son témoignage conserva la mémoire des événements mythiques qui forment l'histoire de cette légendaire et primitive colonisation de l'Irlande.
[Footnote 1: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 130-134.]
[Footnote 2: _Muinter Parthaloin Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 8. Par une coïncidence fortuite, ce nom irlandais, dont le P initial ne diffère que graphiquement du B, offre un son identique à celui qu'a pris en irlandais le nom de l'apôtre Barthélémy. Entre la légende de ce saint et celle du personnage mythique irlandais, il n'y a aucun rapport. Partholon, aussi écrit «Bartholan,» semble être un composé dont le premier terme bar signifierait «mer» (Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 28). Le second terme _tolon_, en suivant une autre orthographe _tolan_, paraît être un dérivé de _tola_ «ondes, flots». Ainsi Partholon signifierait «qui a rapport aux flots de la mer». C'est ce que répète en d'autres termes sa généalogie; car, suivant elle, il descend de _Baath_ (_Leabhar na hUidhre_, p. 1, col. 1, ligne 24), dont le nom veut dire aussi «mer.» Voyez _Glossaire_ d'O'Cléry et _Glossaire_ de Cormac, au mot _Bâth_.]
[Footnote 3: Voir, dans le chapitre suivant, § 3 (p. 50), comment s'explique sur elle Tûan mac Cairill.]
[Footnote 4: «Novissime autem Scoti venerunt de partibus Hispaniæ ad Hiberniam. Primus autem venit Partholonus cum mille hominibus, viris scilicet et mulieribus, et creverunt usque ad quatuor millia hominum, venitque mortalitas super eos, et in una septimana perierunt, ita ut ne unus quidem remaneret ex illis.» _Appendix ad opera edita ab Angelo Maio_. Rome, 1871, p. 98.]
§2.
_La doctrine celtique sur l'origine de l'homme._
Un fait curieux, qui résulte du texte de Nennius, est que dès le dixième siècle l'évhémérisme irlandais avait changé le caractère de la mythologie celtique. La doctrine celtique est que les hommes ont pour [Pg 27]premier ancêtre le dieu de la mort[1], et ce dieu habite une région lointaine au delà de l'Océan; il a pour demeure ces «îles extrêmes,» d'où, suivant renseignement druidique, une partie des habitants de la Gaule était arrivée directement[2]. La notion de cette région mythique, où l'ancêtre des hommes règne sur les morts, appartient en commun à la mythologie grecque et à la mythologie celtique. Chez Hésiode, les héros qui ont péri dans la guerre de Thèbes et dans celle de Troie ont trouvé une seconde existence «aux extrémités de la terre, loin des immortels. Kronos règne sur eux. Ils vivent, l'esprit libre de souci, dans les îles des Tout-Puissants et des Bienheureux, près de l'Océan aux gouffres profonds[3].»
Or, Kronos, sous le sceptre duquel ces guerriers défunts trouvent les joies d'une vie meilleure que la première, est l'ancêtre primitif auquel ces illustres héros et la race grecque toute entière font remonter leur origine. Kronos est père de Zeus, et Zeus, surnommé le père, «Zeus, maître de tous les dieux, amoureusement uni à Pandore, a engendré le belliqueux Graicos[4]» d'où la race grecque est descendue. [Pg 28]Il y a donc une grande analogie, sur ce point, entre la mythologie grecque et la mythologie celtique.
Dans les croyances celtiques, les morts vont habiter au delà de l'Océan, au sud-ouest, là où le soleil se couche pendant la plus grande partie de l'année, une région merveilleuse dont les joies et les séductions surpassent de beaucoup celles de ce monde-ci. C'est de ce pays mystérieux que les hommes sont originaires. On l'appelle en irlandais _tire beo_, ou «terres des vivants,» _tir n-aill_, ou «l'autre terre,» _mag mâr_[5], ou «grande plaine,» et aussi _mag meld_[6], «plaine agréable.» A ce nom païen, auquel rien ne correspondait dans les croyances [Pg 29]chrétiennes, l'évhémérisme des annalistes chrétiens de l'Irlande substitua le nom latin de la péninsule ibérique, _Hispania_. Dès le dixième siècle, où écrivait Nennius, ce nom, étranger à la langue géographique de l'Irlande primitive, avait pénétré dans la légende de Partholon; et c'était alors d'Espagne, et non du pays des morts, qu'on faisait arriver avec ses compagnons ce chef mythique des premiers habitants de l'île[7].
[Footnote 1: «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant, idque a druidibus proditum dicunt.» César, _De bello gallico_, l. VI, ch. 18, § 1.]
[Footnote 2: «Alios quoque ab insulis extimis confluxisse.» Timagène chez Ammien Marcellin, l. XV, chap. 9, § 4; édit. Teubner-Gardthausen, t. I, p. 68.]
[Footnote 3: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 168-171.]
[Footnote 4:
«Πανδώρη, Διὶ πατρὶ, θεῶν σημάντορι πάντων, μιχθδῖσ᾽ ἐν φιλότητι, τέκε Γραῖκον μενεχάρμην.»
Hésiode, _Catalogues_, fragment 20, édition Didot, p. 49. A côté de cette doctrine, il y en a une autre qui fait descendre les Grecs de Iapétos. Mais si, dans cette autre conception mythologique, Iapétos se distingue de Kronos, premier ancêtre des dieux, tandis que Iapétos est le premier ancêtre des hommes, Iapétos s'offre à nous comme une sorte de doublet de Kronos: il a le même père et la même mère, _Théogonie_, vers 134, 137; il est, avec les autres Titans, le compagnon de sa défaite, et il l'accompagne dans son exil; comme les autres Titans, il habite avec lui le Tartare, _Iliade_, VIII, 479; XIV, 279; _Hymne à Apollon_, vers 335-339; _Théogonie_, vers 630-735.]
[Footnote 5: On trouve les deux premiers noms dans la pièce intitulée _Echtra Condla_, Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 119, 120; _Mag môr_, dans _Tochmarc Etaine_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 132, dernière ligne.]
[Footnote 6: Co-t-gairim do Maig Mell, pièce intitulée _Echtra Condla_, chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 119; cf. _Serglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 209, ligne 30; et 214, note 24.]
[Footnote 7: Novissime autem Scoti venerunt a partibus Hispaniæ in Hiberniam. Primus autem venit Partholanus.» _Historia Britonum_, attribuée à Nennius, dans _Appendix ad opera edita ab Angelo Maio_. Romæ, 1871, p. 98. La légende est encore plus défigurée chez Keating. Suivant cet auteur, Partholon arrive par mer de Mygdonie en Grèce; il parcourt la Méditerranée, pénètre dans l'Océan, côtoie l'Espagne en la laissant à droite, et débarque sur la côte sud-ouest de l'Irlande. Un débris de la légende primitive est conservé par la généalogie qui fait Partholon fils de Baath, c'est-à-dire de la Mer. Voir plus haut, p. 25, note 2. «Fils de la mer» est une formule poétique qui signifie «originaire d'une île de la mer.»]
§3.
_La création du monde dans la mythologie celtique telle que nous l'a conservée la légende de Partholon._
Dans les sources irlandaises, la légende de Partholon est beaucoup plus développée que chez Nennius.
La doctrine celtique sur le commencement du monde, telle qu'elle nous est parvenue dans les récits irlandais, ne contient aucun enseignement sur [Pg 30]l'origine de la matière[1]; mais elle nous représente la terre prenant sa forme actuelle peu à peu et sous les yeux des diverses races humaines qui s'y sont succédé. Ainsi, quand arriva Partholon, il n'y avait en Irlande que trois lacs, que neuf rivières et qu'une seule plaine. Aux trois lacs, dont nous trouvons les noms dans un poème d'Eochaid ûa Flainn, mort en 984, sept autres s'ajoutèrent du vivant de Partholon; Eochaid nous apprend aussi leurs noms[2]. Une légende nous raconte l'origine d'un de ces lacs. Partholon avait trois fils, dont l'un s'appelait Rudraige. Rudraige mourut; en creusant sa fosse, on fît jaillir une source; cette source était si abondante qu'il en résulta un lac, et on appela ce lac Loch Rudraige[3].
Du temps de Partholon, le nombre des plaines s'éleva de un à quatre. L'unique plaine qui existât en Irlande s'appelait _Sen Mag_, «la vieille plaine.» Quand Partholon et ses compagnons arrivèrent en Irlande, il n'y avait dans cette plaine «ni racine ni rameau d'arbre[4].» A cette plaine unique, les enfants de Partholon en ajoutèrent trois autres par des défrichements, dit la légende sous la forme évhémériste [Pg 31]qui nous est parvenue[5]; mais le texte primitif parlait certainement de la formation de ces plaines comme d'un phénomène spontané ou miraculeux[6].
[Footnote 1: Chez les chrétiens irlandais, le terme consacré pour désigner la matière en tant que créée est _duil_, génitif _dulo_.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 29-33, 37, 38.]
[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 15-16. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 6.]
[Footnote 4: «Ni frith frêm na flesc feda.» Poème d'Eochaid ua Flainn, Livre de Leinster, p. 5, col. 2, ligne 48.]
[Footnote 5: Poème d'Eochaid ûa Flainn, déjà cité dans le Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26-28. Le nombre des plaines nouvelles est de quatre dans la prose du _Lebar Gabala_, Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 34-36, et chez Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, III, 2, édition Dimock, p. 141, ligne 13.]
[Footnote 6: L'expression consacrée est que ces plaines _ro-slechta_, «furent battues.» Ce n'est pas le terme propre pour exprimer l'idée d'un défrichement, quoi qu'en ait pu dire Eochaid na Flainn:
_Ro slechta maige a môr-chaill_ _Leis ar-gaire di-a-grad-chlaind._
«Furent battues plaines hors de grand bois «Chez lui en peu de temps par son agréable progéniture.»
Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26 et 27.]
§4.
_Lutte de la race de Partholon contre les Fomôré._
La race de Partholon ne pouvait se passer de guerre étrangère et de guerre civile. Elle eut la guerre étrangère contre les Fomôré auxquels elle livra la bataille de Mag Itha. Nous n'avons pas de raison pour croire que cette guerre soit une addition à la légende primitive. Cependant il n'est pas question de la bataille de Mag Itha dans le plus ancien catalogue de la littérature épique irlandaise. La plus ancienne mention que nous en connaissions appartient à la deuxième liste des morceaux qui composaient [Pg 32]cette littérature, et cette deuxième liste a été écrite dans la seconde moitié du dixième siècle.
La bataille de Mag Itha fut livrée entre Partholon et un guerrier qui s'appelait Cichol Gri-cen-chos. _Cen-chos_ veut dire «sans pieds.» Cichol était donc semblable à Vritra, dieu du mal, qui n'a ni pieds ni mains dans la mythologie védique[1]. Des hommes qui n'avaient qu'une main et qu'une jambe prirent part au combat parmi les adversaires de Partholon. Ils nous rappellent l'Aja Ekapad[2], ou le Non-né au pied unique, et le Vyamsa ou démon sans épaule de la mythologie védique[3]; Cichol, chef des adversaires de Partholon, était de la race des Fomôré[4], c'est-à-dire des dieux de la mort, du mal et de la nuit, plus tard vaincus par les Tûatha dê Danann ou dieux du jour, du bien et de la vie. La taille des Fomôré était gigantesque[5]: c'étaient des démons, dit un auteur du XIIe siècle[6]. Ces ennemis de Partholon étaient arrivés en Irlande, rapporte un écrivain irlandais du XVIIe siècle, deux cents ans avant Partholon dans six navires qui contenaient chacun cinquante hommes et cinquante femmes. Ils vivaient [Pg 33]de pêche et de chasse[7]. Partholon remporta sur eux la victoire et délivra l'Irlande de l'ennemi étranger.
[Footnote 1: Bergaigne, _Mythologie védique_, t. II, p. 202, 221.]
[Footnote 2: _Id., ibid._, t. III, p. 20-25.]
[Footnote 3: _Id., ibid._, t. II, p. 221.]
[Footnote 4: _Lebar Gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 19-23.]
[Footnote 5: Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, III, 2, édition Dimock, p. 141, ligne 27; p. 142, ligne 7.]
[Footnote 6: _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 6, ligne 7.]
[Footnote 7: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 166.]
§5.
_Suite de la légende de Partholon. La première jalousie, le premier duel._
Une légende moderne raconte un des ennuis qu'eut cette heureux guerrier. Il surprit un jour sa femme en conversation criminelle avec un jeune homme. Il adressa à l'épouse infidèle une admonestation sévère. Elle lui répondit que c'était lui qui avait tort, et elle lui cita un quatrain dont voici la traduction:
Miel près d'une femme, lait près d'un enfant; Repas près d'un héros, viande près d'un chat; Ouvrier à la maison à côté d'outils, Homme et femme seuls ensemble, il y a grand danger.
Partholon, en colère, cessa de se posséder: il saisit le chien favori de sa femme et le lança sur le sol avec tant de violence que le pauvre animal périt broyé. Ce fut le premier acte de jalousie dont l'Irlande ait été le théâtre[1]. Partholon mourut quelques temps après. Alors l'Irlande fut pour la première fois le théâtre d'un duel.
[Pg 34]Deux des fils de Partholon ne s'accordèrent pas; ils s'appelaient l'un Fer, l'autre Fergnia. Ils avaient deux sœurs, Iain et Ain. Fer épousa Ain, Fergnia prit pour femme Iain. A cette époque, en Irlande, tout mariage était un marché; les femmes se vendaient, et lors de leur premier mariage le prix de cette vente appartenait au père en totalité, si celui-ci vivait encore; quand le père était mort, une moitié du prix de vente de la femme appartenait au membre de la famille qui avait hérité de l'autorité paternelle; l'autre moitié revenait à la femme elle-même. Les deux frères Fer et Fergnia agitèrent entre eux la question de savoir qui d'entre eux exercerait le droit de chef de famille et percevrait la moitié du prix de vente de leurs sœurs. Ne pouvant s'entendre, ils eurent recours aux armes. Voilà ce que nous lisons dans la glose du traité de droit connu sous le nom de _Senchus Môr_. Suivant ce traité, quand on veut saisir une propriété féminine, il doit y avoir un intervalle de deux jours entre la signification préalable et l'acte de la saisie. Le délai est le même, dit ce texte juridique, quand les objets qu'il est question de saisir sont des armes qui doivent servir à un combat d'où doit résulter la solution d'un procès; et l'identité du délai résulte de ce que le premier duel judiciaire qui ait eu lieu en Irlande s'est livré à propos du droit des femmes[2].
[Pg 35]La glose cite à ce sujet des vers dont voici la traduction:
Les deux fils de Partholon, sans doute, C'est eux qui livrèrent la bataille; Fer et Fergnia le très brave Sont les noms des deux frères[3].
Voici la traduction d'un autre quatrain:
Fer et Fergnia furent les guerriers, Voilà ce que racontent les anciens; Ain et Tain, qui mirent en mouvement l'armée, Etaient deux filles principales de Partholon[4].
[Footnote 1: _Id., ibid._, p. 164, 166.]
[Footnote 2: «Athgabail aile ... im dingbâil m-bantellaig ... im tincur roe, im tairec n-airm, ar is im fir ban ciato imargaet roe.» _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 146, 150, 154. Saisie de deux jours ... pour enlever une propriété féminine ... pour avoir des objets nécessaires au combat, pour se procurer une arme, car c'est au sujet du droit des femmes que la première bataille a été livrée.]
[Footnote 3:
Dâ mac Partholain cen acht Is iat dorigni in comarc; Fer is Fergnia co meit n-gal Anmanda in dâ brâthar.
_Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 154.
Ce quatrain ne peut être ancien: le nominatif neutre _anmanda_, qui a trois syllabes, aurait été, en vieil irlandais _anmann_, de deux syllabes seulement. Si l'on restituait cette forme, le vers serait faux. La légende de Fer et de Fergnia paraît postérieure à la rédaction du _Lebar Gabala_, qui donne les noms des fils de Partholon, Livre de Leinster, p. 5, col. I, lignes 12-14, et qui ne parle ni de Fer ni de Fergnia. Leur légende peut avoir été inventée pour expliquer le passage du _Senchus Môr_ dans la glose duquel nous la trouvons.]
[Footnote 4:
Fer ocus Fergnia na fir, Is-ed innisit na sin; Ain ocus Iain, do-certas sloig, Da prim-ingin Parthaloin.
_Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 154.]
[Pg 36]§6.
_Fin de la race de Partholon._
L'histoire de la race de Partholon se termine par un événement redoutable: en une semaine, les descendants de Partholon, alors au nombre de cinq mille, mille hommes et quatre mille femmes, moururent d'une maladie épidémique qui commença un lundi et se termina le dimanche suivant: de tant de personnes, un seul homme restait en vie. Le lieu où la mort frappa ces malheureux fut la plaine de Senmag, la seule qu'ils eussent trouvée à leur arrivée en Irlande[1]. Suivant le _Glossaire_ de Cormac, ils avaient eu la sage prévoyance de se réunir dans cette plaine afin que les morts fussent, au fur et à mesure de leur décès, plus facilement enterrés par les survivants[2]. La fin terrible de la race de Partholon fut, dit-on, causée par la vengeance divine. Si Partholon avait quitté sa patrie pour habiter l'Irlande, ce n'était pas volontairement: c'était en exécution d'une [Pg 37]sentence qui l'avait condamné à l'exil[3], et cette sentence était juste; Partholon était coupable d'un double parricide: il avait tué son père et sa mère. Son bannissement ne fut pas une peine suffisante pour expier son crime. Pour satisfaire la vengeance divine, il fallut la destruction de sa race entière[4]. Ainsi, dans la légende homérique, les enfants de Niobé périssent jusqu'au dernier sous les traits que leur lancent Apollon et Artémis irrités parce que Niobé a insulté Latone[5]. Chez Hésiode, la race d'argent, identique à celle de Partholon, est détruite par la colère de Zeus[6].
[Footnote 1: C'est la version du _Lebar gabala_, livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 39-44. Suivant Eochaid Ua Flainn, cet événement serait arrivé dans la plaine de Breg. Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 5. Sur cet événement, voir Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, III, 2, p. 42; et le passage de Nennius cité plus haut, p. 26.]
[Footnote 2: «Fôbîth an-adnacail i-sna-muigib-sin o-nafib nad beired in-duineba,» «à cause de leur sépulture dans ces plaines-là par ceux que n'emporterait pas l'épidémie.» _Glossaire_ de Cormac chez Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 45.]
[Footnote 3: «Doluid for longais [Partholon],» _Scêl Tûain maic Cairill_, dans le _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 22.]
[Footnote 4: Le _Leabhar Breathnach_, dans le livre de Lecan, manuscrit du quinzième siècle, après avoir rapporté la mort de la race de Partholon, ajoute ces mots: «a n-digail na fingaili do roindi for a hathair agus for a mathair.» Todd, _The irish version of the historia Britonum of Nennius_, p. 42.]
[Footnote 5: _Iliade_, XXIV, 602-612.]
[Footnote 6: _Les Travaux et les Jours_, vers 136-139.]
§7.
_La chronologie et la légende de Partholon._
On compléta cette légende en introduisant dans le récit des éléments chronologiques étrangers à la rédaction primitive et en donnant à Partholon des ancêtres qui le rattachent aux généalogies bibliques. La leçon la plus ancienne ne contenait aucune mention [Pg 38]d'année: les jours seuls y étaient indiqués. Partholon était arrivé en Irlande le 1er mai[1]. Le 1er mai est le jour de la fête de Belténé ou du dieu de la mort, premier ancêtre du genre humain. Dans la plus ancienne tradition, c'est de lui que Partholon est fils. Il arrive en ce monde le jour spécialement consacré à son père.
Cette indication chronologique concorde avec la principale indication géographique contenue dans sa légende. Quand il arriva en Irlande, ce fut à Inber Scêné qu'il débarqua[2]. Inber Scêné est aujourd'hui la rivière de Kenmare, dans le comté de Kerry, c'est-à-dire à la pointe sud-ouest de l'Irlande, vis-à-vis de la contrée mystérieuse où, au delà de l'Océan, le Celte défunt trouvait une nouvelle vie et où régnait son premier ancêtre.
Débarquée en Irlande le jour de la fête du dieu des morts, la race de Partholon avait plus tard, au retour de la même fête, été frappée du coup fatal: la semaine terrible où une maladie épidémique avait détruit cette race avait commencé le 1er mai[3], et [Pg 39]sept jours avaient suffi au fléau pour achever son œuvre. Après avoir débuté le lundi dans cette œuvre funèbre, l'épidémie s'était arrêtée le dimanche suivant, lorsque des cinq mille personnes qui alors habitaient l'Irlande une seule était encore en vie.
Mais quand les Irlandais devinrent chrétiens, cette généalogie si courte et si simple de Partholon ne fut plus admise; cette chronologie ne parut plus suffisante: il fallut trouver à ce personnage mythique des ancêtres dans la Bible, et lui donner une place dans le système chronologique que les travaux d'Eusèbe et le grand nom de saint Jérôme avaient fait adopter par les érudits chrétiens. La Bible nous apprend que Japhet, fils de Noé, fut père de Gomer et de Magog[4]. Les Irlandais imaginèrent que l'un de ces deux fils de Japhet, Gomer suivant les uns, Magog suivant les autres, fut père ou grand-père de Bâth, et que Bâth donna le jour à Fênius dit _Farsaid_ ou le Vieux[5]; Fênius Farsaid, un des ancêtres mythiques les plus célèbres de la race irlandaise, dont le nom juridique est Fêné, aurait été un des soixante et dix [Pg 40]chefs qui bâtirent la tour de Babel. Un de ses fils fut Nêl, qui épousa Scota, fille de Pharaon, d'où le nom de Scots, un de ceux qui désignent la race irlandaise; Nêl eut de Scota, Gôidel Glas, d'où le nom de Gôidel, un de ceux que porta aussi la race irlandaise[6]. Gôidel Glas fut père d'Esru. Esru vivait au temps de Moïse et de la sortie d'Egypte. Cela fait du déluge à la sortie d'Egypte, sept générations pour un espace de 837 ans, suivant les calculs de Bède, la grande autorité chronologique en Irlande au moyen âge[7], en sorte que chaque génération correspond à une durée de 119 ans. Esru eut plusieurs fils dont l'un, Sera, fut père de Partholon; et dont un autre est l'ancêtre des races qui ont ultérieurement peuplé l'Irlande[8].
Il ne faut pas demander trop de logique aux vieux chroniqueurs irlandais. Si nous en croyons le _Lebar Gabala_, Partholon, petit-fils d'un contemporain de Moïse, arriva en Irlande la soixantième année de l'âge d'Abraham[9], c'est-à-dire trois cent-trente ans [Pg 41]avant Moïse[10]. Le même traité met aussi la venue de Partholon trois cents ans après le déluge[11], Nous trouvons déjà cette date: «trois cents ans après le déluge», dans le poème d'Eochaid ûa Flainn, que nous avons plusieurs fois cité[12] et qui fut écrit dans la seconde moitié du dixième siècle. Cette date devrait, suivant les Irlandais, correspondre à la soixantième année de Père d'Abraham dans la chronologie de Bède; mais il n'y a pas une concordance exacte, il faudrait quatre cent trente-sept ans[13]: nous ne pouvons rien demander de bien précis aux chronologistes irlandais pas plus qu'aux Gallois.
On ne s'est pas contenté de fixer la date de l'arrivée de Partholon: on a voulu déterminer la durée de sa race. Suivant le poème d'Eochaid ûa Flainn, il se serait écoulé trois siècles entre le 1er mai, où la race de Partholon débarqua à Inber Scêné, à l'extrémité sud-ouest de l'Irlande, et le 1er mai où commença l'épidémie si terrible qui devait l'enlever tout entière. Cette durée de trois cents ans a été inspirée, comme la concordance avec l'ère d'Abraham et [Pg 42]comme le rapport chronologique entre Partholon et le déluge, par le désir de mettre la chronologie irlandaise en rapport avec la chronologie biblique. Nennius n'a pas connu ces divagations.
Chez Nennius, les Pictes arrivent dans les îles Orcades d'où ils gagnent le nord de la Grande-Bretagne huit cents ans après l'époque où le prêtre Héli était juge d'Israël, et quand Postumus régnait sur les Latins. Si l'on s'en rapporte à la chronologie de saint Jérôme, Héli et Postumus vivaient au douzième siècle avant notre ère[14]; par conséquent, suivant Nennius, l'arrivée des Pictes dans les îles Orcades et en Grande-Bretagne aurait eu lieu au quatrième siècle avant notre ère; or, ajoute Nennius, l'arrivée des Scots en Irlande est postérieure à l'arrivée des Pictes en Grande-Bretagne; et le premier des Scots qui vint en Irlande fut Partholon[15]. Si donc nous en croyons Nennius, la légende des Partholon est un fait historique qui n'est pas antérieur au quatrième siècle avant notre ère.
Nennius est donc bien loin des chronologies fantastiques [Pg 43]imaginées plus tard. Il n'a pas, du reste, sur les dates, des doctrines bien rigoureusement déterminées, et il paraît peu se soucier de mettre sa notation chronologique d'accord avec elle-même; car, plus loin, parlant d'un fait qui, dans l'histoire mythologique d'Irlande, est bien postérieur à l'arrivée de Partholon, racontant l'arrivée des fils de Milé, il nous dit qu'elle eut lieu mille douze ans après le passage de la mer Rouge; or, d'après sa chronologie, le passage de la mer Rouge aurait eu lieu quinze cent vingt-huit ans avant notre ère[16]; par conséquent les fils de Milé auraient débarqué en Irlande l'an 516 avant J.-C., tandis que Partholon, bien antérieur aux fils de Milé, n'aurait pas pris possession de l'Irlande avant le quatrième siècle, et y aurait apparu plus d'un siècle après les fils de Milé, qui sont cependant postérieurs à lui.
Il est facile de comprendre la cause de cette contradiction. La chronologie des fils de Milé est fondée sur des traditions qui ont une certaine valeur historique, des listes de rois, par exemple, tandis que la légende de Partholon n'offre, dans sa forme la plus ancienne, qu'un seul élément de chronologie comparative: c'est l'histoire du Tûan mac Cairill, d'abord homme, puis successivement cerf, sanglier, vautour et saumon; sous ces cinq formes, il vécut en tout [Pg 44]trois cent vingt ans. Sous ses quatre premières formes, dont la durée totale fut de trois siècles, il fut témoin de toutes les émigrations qui constituent la plus ancienne histoire, l'histoire mythologique d'Irlande; puis, sous l'empire de la race actuelle, changé d'abord en saumon, il redevint homme et raconta ce qu'il avait vu. Cette fantastique et vieille légende n'offre pas une base bien solide aux travaux des chronologistes. Nennius n'a donc su quelle date donner à l'arrivée de Partholon. Après lui on a été plus hardi. Mais nous ferons observer que la légende de Tûan est inconciliable avec la doctrine des chronographes chrétiens postérieure à Nennius, suivant lesquels la race de Partholon aurait eu, à elle seule, trois cents ans de durée, et qui, de l'arrivée de cette race à celle des fils de Milé ou de la race actuelle, comptent neuf cent quatre-vingts ans[17] au lieu de trois cents, comme on lit dans la légende de Tûan.
[Footnote 1: Cêt-somain, _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 4. Le _Lebar Gabala_ ajoute: le quatorzième jour de la lune: «for XIIII esca,» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8. De ces trois mots un seul est resté dans le _Chronicum Scotorum_, c'est le chiffre XIIII. Le _Lebar Gabala_ et le _Chronicum Scotorum_ ajoutent tous deux que c'était un mardi. Mais nous ignorons la date de cette dernière notation chronologique.]
[Footnote 2: «In Inbiur Scêne.» _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8; cf. Keating, édition de 1811, p. 164.]
[Footnote 3: Le texte le plus ancien où nous trouvions cette date est un poème d'Eochaid Ua Flainn, mort en 984, et qui a été inséré dans dans le _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 4.]
[Footnote 4: _Genèse_, chapitre X, versets 1, 2.]
[Footnote 5: «Da mac Magog maic Iafeth, maic Noi, idon Baath ocus Ibath. Baath, mac doside Fenius Farsaid, athar na Scithecda, idon Fenius, mac Baath, maic Magog, maic Iafeth, maic Noi et reliqua.» _Leabhar na hUidhre_, p. 1, col. 1. Dans le Livre de Leinster, p. 2, col. 1, ligne 8, Gomer prend la place de Magog, et Baath descend de Gomer par Ibath, qui devient père de Baath, dont il est frère dans le _Leabhar na hUidhre_.]
[Footnote 6:
Fêni ô Fenius asbertar, brig cen docta; Gaedil ô Gaediul Glas garta, Scuit ô Scota.
Livre de Leinster, p. 2, col. 1, lignes 36, 37.]
[Footnote 7: Bede, _De temporum ratione_, chez Migne. _Patrologia latina_, t. 90, col. 524-528. Le déluge aurait eu lieu l'an du monde 1658, la sortie d'Egypte l'an du monde 2493.]
[Footnote 8: Voyez la préface du _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 2; et le _Lebar gabala_ lui-même: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 6, 7 et 10.]
[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 11; _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 4. Suivant Bède, l'an soixante d'Abraham est l'an du monde 2083.]
[Footnote 10: Je suis la chronologie de Bède. L'an soixante d'Abraham serait l'an du monde 2083, et Moïse serait né l'an du monde 2413.]
[Footnote 11: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 5. On lit trois cent douze ans dans la légende de Tûan. Voyez plus bas, chap. III, § 3.]
[Footnote 12: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 19, 20.]
[Footnote 13: De l'an du monde 1856, date du déluge, à l'an du monde 2083, date de la soixantième année d'Abraham suivant la chronologie de Bède. Migne, _Patrologia latina_, t. LXXXX, col. 524, 527.]
[Footnote 14: Migne, _Patrologia latina_, t. XXVII, col. 277-285.]
[Footnote 15: «Quando vero regnabat Bruto in Britannia, Heli sacerdos judicabat in Israel, et tunc arca testamenti ab alienigenis possidebatur, Postumus autem frater ejus apud Latinos regnabat. Post intervallum vero multorum annorum Picti venerunt et occupaverunt insulas quæ vocantur Orcades et postea ex insulis vastaverunt regiones multas et occupaverunt eas in sinistrali parte Britanniæ tenentes usque ad hodiernum diem. Novissime autem Scotti venerunt a partibus Hispaniæ ad Hiberniam. Primus autem venit Partholonus.» _Appendix ad opera edita ab Angelo Maio_, Romæ, 1871, p. 98.]
[Footnote 16: Suivant saint Jérôme, Migne, _Patrologia latina_, t. XXVII, col. 179-180, le passage de la mer Rouge aurait eu lieu 1512 ans avant notre ère.]
[Footnote 17: De l'an du monde 2520 à l'an du monde 3500: Annales des Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 4, 24.]
[Pg 45]CHAPITRE III.
ÉMIGRATION DE PARTHOLON (suite). LÉGENDE DE TUAN MAC GAIRILL.
§1. Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?--§2. Saint Finnên et Tûan mac Cairill.--§3. Histoire primitive de l'Irlande suivant Tûan mac Cairill.--§4. La légende de Tûan mac Cairill et la chronologie. Modifications dues à l'influence chrétienne.--§5. La légende de Tûan mac Cairill, dans sa forme primitive, est d'origine païenne.
§1.
=Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?=
Quand Hésiode, dans les _Travaux et les Jours_, esquisse rapidement l'histoire des trois premières races: de la race d'or, de la race d'argent et de la race d'airain, qui se sont succédé sur la terre, et qui ont chacune péri avant la création de la race suivante et sans laisser de postérité, il ne se demande [Pg 46]pas comment le souvenir de chacune de ces races et de leur histoire a pu parvenir jusqu'à lui. Dans le domaine poétique de la mythologie, un Grec ne s'embarrassait pas de si peu. Les Irlandais, en hommes sérieux, ont traité les choses moins légèrement.
Comme la race d'or, comme la race d'argent, comme la race d'airain en Grèce, la race de Partholon, celle de Némed, celle des Tûatha Dê Danann se sont succédé en Irlande; la première avait disparu quand est arrivée la seconde, la seconde s'était éteinte quand est arrivée la troisième. Vaincus par les ancêtres des Irlandais modernes, la troisième race, celle des Tûatha Dê Danann, s'est abritée derrière le manteau de l'invisibilité qu'elle ne dépouille plus que dans des circonstances exceptionnelles. Comment est parvenue jusqu'à nous la connaissance de ce passé lointain qui concerne des populations où les habitants actuels de l'île ne comptent pas d'ancêtres, et auxquelles, par conséquent, les traditions des familles, les traditions nationales ne peuvent remonter?
La biographie merveilleuse de Tûan mac Cairill, Tûan, fils de Carell, donnait aux Irlandais et peut-être même à toute la race celtique la solution de cette difficulté. Nous avons de cette légende une rédaction chrétienne arrangée par un auteur qui voulait faire accepter par le clergé chrétien, comme une histoire pieuse, une des plus antiques traditions païennes de ses compatriotes. Nous allons donner [Pg 47]cette tradition telle qu'elle nous a été transmise. Nous en connaissons trois manuscrits: le _Leabhar na hUidhre_, écrit vers l'année 1100; le manuscrit Laud 610 de la bibliothèque bodléienne d'Oxford, quinzième siècle; et le manuscrit H. 3. 18 du Collège de la Trinité de Dublin, seizième siècle[1].
[Footnote 1: _Leabhar na hUidhre_, p. 15-16, incomplet; Laud 610, fos 102-103; Trinity College Dublin, H. 3. 18, p. 38-39.]
§2.
_Saint Finnên et Tûan mac Cairill._
Transportons-nous au milieu du sixième siècle de notre ère. Saint Finnên vient d'arriver en Irlande avec son célèbre Evangile, qui doit être l'objet de contestations entre lui et saint Columba. Nous avons parlé de la copie de cet Evangile faite par Columba, du mécontentement de Finnên, et de sa plainte portée devant le roi Diarmait, fils de Cerball[1], qui déclara Finnên propriétaire de la copie exécutée par Columba.
Finnên fonda un monastère à Mag-bile, aujourd'hui Movilla, dans le comté de Down, en Ulster. Il alla un jour, accompagné de ses disciples, faire visite à un riche guerrier qui demeurait dans la même localité. Mais ce guerrier interdit aux clercs [Pg 48]l'entrée de la forteresse qu'il habitait. Pour obtenir la levée de cette défense, Finnên fut obligé de recourir au moyen que la loi irlandaise mettait à la disposition des faibles quand, victimes d'une injustice, ils voulaient contraindre les forts à céder devant leur plainte désarmée. Ce moyen était le jeûne[2].
Il jeûna tout un dimanche devant la forteresse du puissant et malveillant guerrier. Celui-ci se laissa fléchir et fit ouvrir à Finnên. Sa croyance n'était pas bonne[3], dit le vieux conteur, c'est-à-dire qu'il n'était pas chrétien. Il y avait encore des païens en Irlande au sixième siècle.
Finnên fît donc une visite au guerrier, puis retourna dans son monastère et y parla de sa nouvelle connaissance. «C'est un homme excellent,» dit-il à ses disciples; «il viendra à vous, vous consolera et vous racontera les vieilles histoire d'Irlande.» En effet, le lendemain matin, de bonne heure, le noble guerrier arrive dans la demeure du prêtre, et souhaite le bonjour à Finnên et à ses disciples. «Accompagnez-moi dans ma solitude, leur dit-il; vous y serez mieux qu'ici.» Ils allèrent avec lui dans sa forteresse, ils y célébrèrent l'office du dimanche, psalmodie, prédication et messe.--«Qui êtes-vous?» demanda Finnên à son hôte.--«Je [Pg 49]suis originaire d'Ulster,» répondit ce dernier. «Mon nom est Tûan, fils de Carell (en irlandais, Tûan mac Cairill); mon père était fils de Muredach Munderc[4]. C'est de mon père que ce désert m'est venu en héritage. Mais il fut un temps où l'on m'appelait Tûan, fils de Starn, fils de Sera, Starn mon père était frère de Partholon.»--«Raconte-nous,» lui dit Finnên, «l'histoire d'Irlande, c'est-à-dire ce qui est arrivé dans cette île depuis le temps de Partholon, fils de Sera[5]. Nous n'accepterons chez toi aucune nourriture tant que nous n'aurons pas obtenu de toi les vieux récits que nous désirons.»--«Il est difficile,» répondit Tûan, «que je prenne la parole avant d'avoir eu le loisir de méditer la parole de Dieu que tu nous as annoncée.»--«N'aie aucun scrupule,» lui répliqua Finnên, «raconte-nous, nous t'en prions, tes propres aventures et les autres événements qui se sont passés en Irlande.» Tûan commença ainsi:
[Footnote 1: Diarmait, fils de Cerball, régna de 544 à 565, suivant les Annales de Tigernach: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re partie, p. 139, 149.]
[Footnote 2: _Senchus Môr_, dans _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 112, 114, 116, 118; t. II, p. 46, 352.]
[Footnote 3: «Ni-r-bu maith a-chretem ind laich,» _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 1, lignes 39-40.]
[Footnote 4: Les Annales des Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, t. I, p. 174, font mourir en 526 Cairell, roi d'Ulster, fils de Muireadhach Muindercc. L'année 526 des Quatre Maîtres correspond à l'année 533 de Tigernach, et à l'année 530 du _Chronicum Scotorum_ qui ne parlent pas de Cairell. Les Quatre Maîtres ont sans doute emprunté ce personnage à la légende de Tûan. Muireadach Muinderg, roi d'Ulster, mort en 479, _ibidem_, t. II, p. 1190, n'est pas plus authentique que Cairell ou Carell.]
[Footnote 5: Sera aurait eu deux fils: 1° Partholon; 2° Starn, père de Tûan.]
[Pg 50]§3.
_Histoire primitive de l'Irlande suivant Tûan mac Cairill._
«Cinq invasions ont été subies par l'Irlande jusqu'à présent. Personne n'y était venu avant le déluge; et après le déluge, personne n'y arriva, tant qu'il ne se fut pas écoulé trois cent douze ans.»
Un autre texte fait dire à Tûan mille deux ans[1]. Il est clair que cette légende, dans sa forme la plus ancienne, ne parlait pas du déluge, et que les deux dates ajoutées après coup sont l'expression de deux systèmes chronologiques différents, chacun étranger à la mythologie celtique. Reprenons le récit de Tûan.
«Alors Partholon, fils de Sera, vint s'établir en Irlande. Il était exilé; il amenait avec lui vingt-quatre hommes, accompagnés chacun de leur femme. Ses compagnons n'étaient guère plus intelligents les uns que les autres[2]. Ils habitèrent [Pg 51]l'Irlande jusqu'à ce qu'ils y furent cinq mille de la même race. Une mortalité les frappa entre deux dimanches, et tous perdirent la vie; un seul homme survécut. Car la coutume est que jamais massacre n'arrive sans qu'il échappe un historien qui, plus tard, raconte les événements. C'est moi qui suis cet homme-là. Resté seul, j'allai de forteresse en forteresse, de rocher en rocher, pour me mettre en sûreté contre les loups. Pendant vingt-deux ans, il n'y eut pas en Irlande d'autre habitant que moi. Je tombai dans la décrépitude, et j'arrivai à une extrême vieillesse. J'habitais les rochers et les déserts; mais je ne pouvais plus faire de course, et des cavernes me servaient d'asile.
Ce fut alors que Nemed, fils d'Agnoman, prit possession de l'Irlande. Son père était un frère du mien[3]. Je le voyais[4] du haut des rochers, et je fis en sorte de l'éviter. J'avais de grands cheveux, de grands ongles; j'étais décrépit, gris, nu, dans [Pg 52]la misère et la souffrance. Après m'être endormi un soir, quand je me réveillai le matin j'avais changé de forme: j'étais cerf. J'avais retrouvé ma jeunesse et la gaieté de mon esprit, et je chantai des vers sur l'arrivée de Nemed et de sa race et sur la métamorphose que je venais de subir.»
Voici la traduction de la fin de ce poème:
«Près de moi est arrivée, ô Dieu bon! la tribu de Nemed, fils d'Agnoman. Ce sont de puissants guerriers qui, dans le combat, pourraient me faire de cruelles blessures. Mais sur ma tête se disposent deux cornes armées de soixante pointes; j'ai revêtu, forme nouvelle, un poil rude et gris. La victoire et ses joies me sont rendues faciles: il y a un instant, j'étais sans force et sans défense[5].
Quand j'eus pris cette forme d'animal, je devins le chef des troupeaux d'Irlande. De grands troupeaux de cerfs marchaient tout autour de moi, quels que fussent les chemins que je suivisse. Telle fut ma vie au temps de Nemed et de ses descendants.
Lorsque Nemed et ses compagnons arrivèrent en Irlande, voici comment s'était fait leur voyage. Ils étaient partis dans une flotte de trente-quatre barques, et chaque barque contenait trente personnes. En route, ils s'égarèrent pendant un an et [Pg 53]demi[6], puis ils firent naufrage et périrent presque tous de faim et de soif. Neuf seulement échappèrent: Nemed, avec quatre hommes et quatre femmes. Ce furent ces neuf personnes qui débarquèrent en Irlande. Ils y eurent tant d'enfants et leur nombre augmenta tellement qu'ils atteignirent le chiffre de quatre mille trente hommes et quatre mille trente femmes; alors ils moururent tous.
Cependant j'étais tombé dans la décrépitude: j'avais atteint une extrême vieillesse. Or, j'étais une fois là, sur la porte de ma caverne; la mémoire m'en est restée, et je sais qu'alors la conformation de mon corps changea: je fus transformé en sanglier. Je chantai en vers cette métamorphose:
«Aujourd'hui je suis sanglier ... je suis roi, je suis fort, je compte sur des victoires..... Un temps fut où je faisais partie de l'assemblée qui rendit le jugement de Partholon. Ce jugement fut chanté; chacun en admirait la mélodie..... Combien était agréable le chant de mon éclatante sentence! il plaisait aux jeunes femmes qui étaient bien jolies. [Pg 54]A la majesté, mon char associait la beauté. Ma voix rendait des sons graves et doux..... J'avais la marche rapide et assurée dans les combats..... J'étais charmant de visage..... Aujourd'hui, me voici changé en noir sanglier.»
Voilà ce que je disais. Oui, certes, je fus sanglier. Alors je redevins jeune; mon esprit recouvra sa gaieté; je fus roi des troupeaux de sangliers d'Irlande, et je restai fidèle à mon habitude de me promener autour de ma maison quand je rentrais dans cette région de l'Ulster au temps où l'âge me faisait retomber dans la décrépitude et dans la misère. C'était toujours ici que se produisait ma métamorphose, et voilà pourquoi je revenais toujours ici attendre le renouvellement de mon corps.
Puis Sémion, fils de Stariat, s'établit dans cette île. C'est de lui que descendent les Fir Domnann, les Fir Bolg et les Galiûin[7]. Ils possédèrent l'Irlande pendant un temps.
Alors j'atteignis la décrépitude et une extrême vieillesse. J'avais l'esprit triste; j'étais hors d'état de faire tout ce dont j'étais capable auparavant; j'habitais des cavernes sombres, des rochers peu connus, et j'étais seul. Puis j'allai dans ma maison, comme je l'avais toujours fait jusque-là. Je me rappelle bien toutes les formes que j'avais précédemment [Pg 55]revêtues. Je jeûnai pendant trois jours; [j'ai oublié de vous dire que chacune de mes métamorphoses avait été précédée par trois jours de jeûne].
«Au bout de ces trois jours, mes forces furent tout à fait épuisées. Alors je fus métamorphosé en un grand vautour, ou, pour m'exprimer autrement, en un énorme aigle de mer. Mon esprit recouvra sa gaieté. Je devins capable de tout; je devins chercheur et actif; je parcourais l'Irlande entière et je savais tout ce qui s'y passait. Alors je chantai des vers:
«Vautour aujourd'hui, j'étais hier sanglier..... Dieu qui m'aime m'a donné cette forme..... Je vécus d'abord dans la troupe des cochons sauvages. Aujourd'hui me voici dans celle des oiseaux..... Par une merveilleuse décision de la bonté divine sur moi et sur la race de Nemed, cette race est soumise à la volonté des démons, et moi je vis en la compagnie de Dieu.»
Nous demanderons la permission d'interrompre un instant Tûan mac Cairill pour appeler l'attention sur la forme pieuse à l'aide de laquelle l'auteur du moyen âge dont nous reproduisons la rédaction a cherché à faire accepter cette légende par le clergé chrétien. Tûan, changé en vautour, croit au vrai Dieu, tandis que les hommes qui habitent l'Irlande sont soumis à l'empire du démon et vivent dans le paganisme. Il aurait fallu en Irlande, au moyen âge, avoir l'esprit bien mal fait pour rejeter, au nom du christianisme, une si édifiante histoire. Mais revenons à [Pg 56]notre héros et écoutons la suite du récit qu'il fait à à saint Finnên et aux compagnons du pieux abbé.
«Beothach, fils de Iarbonel le prophète, s'empara de cette île après avoir vaincu les races qui l'occupaient. C'est de Beothach et de Iarbonel que descendent les _Tûatha Dê [Danann]_, dieux et faux dieux auxquels on sait que remonte l'origine des savants irlandais. Il est probable que le voyage qui les conduisit en Irlande avait pour point de départ le ciel: ainsi s'expliquent leur science et la supériorité de leur instruction. Quant à moi, je restai longtemps en forme de vautour, et je vivais encore sous cette forme quand arriva la dernière de toutes les races qui occupèrent l'Irlande.
Ce furent les fils de Milé qui firent la conquête de cette île sur les Tûatha Dê Danann. Cependant je gardai la forme de vautour jusqu'à un moment où je me trouvai dans un trou d'arbre au bord d'une rivière. J'y jeûnai neuf jours. Le sommeil s'empara de moi, et là même je fus changé en saumon. Ensuite Dieu me plaça dans la rivière pour y vivre. Je m'y trouvai bien; j'y fus actif et satisfait. Je savais bien nager, et j'échappai longtemps à tous les périls: aux mains des pêcheurs armés de filets, aux serres des vautours et aux javelots que des chasseurs me lançaient pour me blesser.
Un jour, cependant, Dieu, mon protecteur, trouva bon de mettre un terme à cette heureuse chance. Les bêtes me poursuivaient; il n'y avait [Pg 57]pas d'eau où je ne rencontrasse un pêcheur en observation avec son filet. Un de ces pêcheurs me prit et me porta à la femme de Carell, roi de ce pays. Je me rappelle très bien cela. L'homme me mit sur le gril; la femme me désira et me mangea à elle seule tout entier, en sorte que je me trouvai dans son ventre. Je me souviens du temps où j'étais dans le ventre de la femme de Carell; j'ai conservé mémoire des conversations qui se tenaient dans la maison et des événements qui arrivèrent en Irlande à cette époque-là.
Je n'ai pas oublié non plus comment, après cela, [étant petit enfant], je commençai à parler comme tous les hommes. Je savais tous les événements qui étaient arrivés en Irlande. Je fus prophète, et on me donna un nom: on m'appela Tûan, fils de Carell. Ce fut ensuite que Patrice vint en Irlande et y apporta la foi. Un grand nombre furent convertis; on me baptisa, et je crus au grand et unique Roi de toutes choses, créateur du monde.»
Tûan cessa de parler. Les auditeurs le remercièrent. Finnên et ses compagnons passèrent avec lui dans la salle à manger. Ils restèrent chez lui une semaine, qu'ils employèrent à causer avec lui. Toute l'histoire ancienne d'Irlande, toutes les vieilles généalogies viennent de Tûan, fils de Carell. Avant Finnên et ses compagnons, Patrice s'était déjà entretenu avec Tûan, fils de Carell, qui lui avait fait les mêmes récits. Après saint Patrice, saint Columba a aussi conversé avec Tûan, qui lui a appris [Pg 58]les mêmes choses; et quand Tûan a raconté à Finnên les histoires dont nous venons de parler, il y avait là une foule de témoins; or tous étaient Irlandais: on ne peut donc contester leur véracité, ni l'exactitude du récit, que nous reproduisons d'après eux.
[Footnote 1: Côic gabala êm, ol se, rô-gabad Eriu [co-sind-amsir-si, ocus ni-r-gabad rian-]dilind, ocus nì-s-ragbad iar n-[d]ilind co-ro-chatêa dî blîadain dêc ar tri cêtaib.» Ce texte est celui du _Leabhar na hUidhre_, p. 115, col. 2, lignes 19-21, sauf les mots entre crochets, qui sont empruntés aux manuscrits Laud 610 et H. 3. 18. La leçon «mille deux ans,» _da blíadain ar mile_, est celle du manuscrit H. 3. 18.]
[Footnote 2: Cette ineptie est chez Hésiode le caractère distinctif de la race d'argent: _Les Travaux et les Jours_, vers 130-134.]
[Footnote 3: Si nous nous en rapportons au texte du _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 37, et du manuscrit Laud 610, folio 102 verso, col. 1, Nemed aurait été frère du père de Tûan. Je crois qu'il y a là une faute de copie, et qu'on a écrit par erreur _brâthair_, qui est le nominatif, au lieu de _brâthar_, qui est le génitif.]
[Footnote 4: Le _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 38, se sert de la première personne du singulier du présent de l'indicatif, _atachim_, qu'on trouve aussi écrit _atacîîm_ dans le manuscrit H. 3. 18, p. 38, col. 1, ligne première. C'est une mauvaise transcription d'un plus ancien _at-a-chînn_, qui est le présent secondaire du verbe _atchiu_. On trouve _attacin_, par une seule _n_, dans le manuscrit Laud 610, folio 102 verso, col. 1.]
[Footnote 5: Dans le texte du _Leabhar na hUidhre_, p. 16, col. 1, les mots «is-and-sin ro-radius-[s]a na-briathra-sa sis» sont suivis d'un poème en six quatrains. Nous donnons la traduction des deux derniers.]
[Footnote 6: Si nous en croyons le _Leabhar na hUidhre_, p. 16, col. 1, ligne 21, et le manuscrit H. 3. 18, p. 38, col. 1, ce malheur leur serait arrivé dans la mer Caspienne; mais cette addition, relativement récente, ne se trouve pas dans le manuscrit Laud 610, folio 102 verso, col. 2, où le passage correspondant se lit à la première ligne. On sait que la géographie de Strabon fait communiquer la mer Caspienne avec l'Océan. Strabon, livre II, chap. V, § 18, édit. Didot-Müller et Deubner, p. 100, livre XI, chap. VII, § 1; même édit., p. 434.]
[Footnote 7: Nous reproduisons ici le texte du _Leabhar na hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 5-7. Le nom des Galiûin a été supprimé dans les manuscrits H. 3. 18, p. 38, col. 2, et Laud 610, folio 102 verso, col. 2. Ces manuscrits mettent le commencement des Galiûin plus tard.]
§4.
_La légende de Tûan et la chronologie. Modifications dues à l'influence chrétienne._
Combien de temps Tûan avait-il vécu sous ces différentes formes? On lui trouvait un total de trois cent vingt ans jusqu'au moment où commence sa seconde vie d'homme.
Voici comment on calculait:
Tûan a été homme la première fois pendant......... 100 ans Il a vécu sous forme de cerf...................... 80 ans -- sous forme de porc...................... 20 ans -- sous forme de vautour ou d'aigle........ 100 ans Métamorphosé en poisson, il a passé sous l'eau.... 20 ans -------- Total... 320 ans
Le texte qui nous fournit ces chiffres arrête la nomenclature de ces indications arithmétiques au moment [Pg 59]où Tûan, mangé par la reine, cessa d'être poisson. Tûan, ajoute-t-il, resta sous forme humaine jusqu'au temps de Finnên, fils de Ua Fiatach[1]. Ici, aucun chiffre. Pour savoir la durée totale de la vie de Tûan, il faudrait trouver combien de temps a duré la dernière période de son existence, quand, ayant forme humaine pour la seconde fois, il était fils, non plus de Starn, mais de Carell.
La réponse à cette question n'a pas toujours été la même. C'est à l'époque chrétienne qu'on a imaginé de faire vivre Tûan jusqu'au temps de saint Finnên, c'est-à-dire jusqu'au sixième siècle de notre ère. Ce sont les Irlandais chrétiens qui ont éprouvé le besoin de mettre l'authenticité de leurs traditions mythologiques sous le patronage de saint Finnên, de saint Columba et de saint Patrice. A l'époque païenne, il était inutile de faire vivre Tûan jusqu'à une date aussi rapprochée.
L'invention de ce personnage n'avait qu'un but: expliquer comment avait pu se transmettre aux Irlandais l'histoire de trois races qui avaient, dit-on, jadis occupé l'Irlande, qui avaient depuis disparu et desquelles ne descendaient pas les ancêtres de la [Pg 60]population actuelle de l'île. Ces trois races étaient celle de Partholon, celle de Nemed et celle des Tûatha Dê Danann. Tûan pendant sa première vie d'homme avait été contemporain de la «famille» de Partholon et de l'arrivée de Nemed. Cerf il avait été témoin de la destruction de la race de Nemed. Aigle ou vautour, il avait vu les Tûatha dê Danann maîtres de l'Irlande.
Grâce à ses transformations, Tûan avait pu, sans violer les lois ordinaires de la durée de la vie, sans autre phénomène surnaturel que ses métamorphoses, assister à l'arrivée et à la disparition successives des trois races qui ont précédé les fils de Milé, des trois races qui ont occupé l'Irlande avant les habitants historiques de l'île. Il avait survécu à ces trois races. Redevenu homme au temps des fils de Milé, c'est-à-dire des aïeux de la race irlandaise moderne, il leur avait raconté l'histoire de ces populations primitives, il avait même pu leur donner des détails sur l'origine des Fir-bolg, des Fir Domnann, des Fir-Galioin leurs adversaires de l'époque héroïque, puisqu'il était sanglier à la date de l'arrivée de ces trois peuples.
Ces vieux récits, une fois connus de la race de Milé, s'étaient transmis père en fils et de _file_ en _file_ avec le trésor entier des traditions nationales. Dans la plus ancienne rédaction de la légende, la seconde vie humaine de Tûan avait duré ce que dure ordinairement une vie d'homme: la prolonger au delà des limites naturelles aurait été inutile et contraire [Pg 61]aux données fondamentales de cette composition épique qui n'admet pas ce genre de prodige.
Mais quand, pour faire adopter par le clergé chrétien le merveilleux tout païen de la légende de Tûan, on imagina de le placer sous la protection des saints les plus célèbres et les plus respectés du christianisme irlandais, il fallut modifier les données primitives du récit et y introduire un élément surnaturel que ce récit n'avait pas contenu jusque-là. Dès lors il fut admis que Tûan, devenu homme pour la seconde fois, avait vécu sous cette forme un grand nombre de siècles.
«Nous lisons dans les histoires d'Irlande,» écrit Girauld de Cambrie, «que Tûan dépassa de beaucoup la longévité de tous les patriarches bibliques. Quelque incroyable et quelque contestable que cela puisse paraître, il atteignit l'âge de quinze cents ans[2].» Ce miracle d'une excessive longévité n'a été imaginé en Irlande que quand on y a connu la Genèse. Mathusalem, le plus vieux des patriarches, est mort âgé de neuf cent soixante-neuf ans, Tûan a vécu quatre cent trente et un an de plus. C'est un des points par où se manifeste la supériorité de l'Irlande sur le reste du monde. Or, ce détail de [Pg 62]la légende de Tûan n'a pu être imaginé que par un auteur qui avait lu la Bible.
Mais les métamorphoses par lesquelles Tûan est, dit-on, passé ont une origine littéraire tout autre.
[Footnote 1: «Tuan fuit in forma viri centum annis in Hêri[nn] iar Fintan; fiche bliadna in forma porci, LXXX anni[s] in forma cervi, centum anni[s] in forma aquilæ, XX bliadan fo-lind in forma pi[s]cis, iterum in forma hominis co-sentaith co haimsir Finnio mic hui Fhiatach.» Bibliothèque bodléienne d'Oxford, Laud 610, folio 103 recto, col. 2. Nous verrons plus loin l'explication des mots _iar Fintan_, après Fintan, qui se rapportent à la légende de Cessair.]
[Footnote 2: Giraldus Cambrensis, _Topographia Hibernica_, III, 2, dans _Giraldi Cambrensis opera_, édités par Dimock, t. V, p. 142. Au lieu de Tuanus, le nom du personnage est écrit Ruanus, fidèle reproduction d'une faute qui se trouve déjà dans les manuscrits de Girauld de Cambrie.]
§5.
_La légende de Tûan mac Cairill dans sa forme primitive est d'origine païenne._
La croyance à des métamorphoses qui expliqueraient la merveilleuse, science de certains hommes est une conception celtique que nous trouvons aussi dans le pays de Galles. Taliésin raconte qu'il a été aigle[1]. L'idée qu'une âme pouvait en ce monde revêtir successivement plusieurs formes physiques différentes était une conséquence naturelle d'une doctrine celtique bien connue dans l'antiquité. Cette doctrine est que les défunts qui ont laissé dans le tombeau leur corps privé de vie trouvent en échange un corps vivant dans la contrée mystérieuse qu'ils vont habiter sous le sceptre séduisant du roi puissant des morts[2].
[Pg 63]C'est la foi à cette universelle métamorphose des humains qui a inspiré la croyance aux métamorphoses étranges de Tûan et de Taliésin. Ainsi la légende de Tûan a ses racines dans un des principes fondamentaux de la théologie des Celtes païens. Il n'est pas du reste le seul personnage dont l'âme ait en Irlande revêtu successivement deux corps d'homme et qui soit né deux fois. Mongân, roi d'Ulster au commencement du sixième siècle, était identique au célèbre Find, mort deux siècles avant la naissance de Mongân: l'âme de l'illustre défunt était revenue du pays des morts animer en ce monde un corps nouveau[3].
Ainsi la survivance de l'âme au corps et la possibilité que l'âme d'un mort prenne derechef un corps en ce monde sont des croyances celtiques, et ces croyances expliquent les transmigrations merveilleuses ou les métamorphoses qui sont un des plus curieux éléments de la légende de Tûan mac Cairill[4].
[Footnote 1: «Bum eryr,» _Kad Godeu_, vers 13, chez Skene, _The four ancient books of Wales_, t. II, p. 137.]
[Footnote 2: «Imprimis hoc volunt persuadere [druides], non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios.» César, _De bello gallico_, livre VI, c. 14, § 5.]
.... Vobis auctoribus umbræ Non tacitas Erebi sedes Ditisque profundi Pallida regna petunt: regit idem spiritus artus Orbe alio.
Lucain, _Pharsale_, l. I, v. 454-457.]
[Footnote 3: On trouvera la légende de Mongân aux derniers paragraphes du chapitre XIV.]
[Footnote 4: C'est M. W. M. Hennessy qui a appelé mon attention sur ce document, et je dois à son amicale obligeance la solution d'une partie des difficultés de la traduction.]
[Pg 64]CHAPITRE IV.
CESSAIR, DOUBLET DE PARTHOLON.--FINTAN, DOUBLET DE TUAN MAC CAIRILL.
§1. Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle de Cessair et de Fintan.--§2. Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintan.--§3. Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore.--§4. Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande.--§5. Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en Irlande.--§6. Les poèmes de Fintan.--§7. Fintan: 1° au temps de la première bataille mythologique de Mag Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill, sixième siècle de notre ère.--§8. Les trois doublets de Fintan. Saint Caillin, son élève: conclusion.
§1.
_Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle de Cessair et de Fintan._
Il y a dans l'épopée irlandaise telle qu'elle nous est parvenue un certain nombre de récits relativement modernes dont le thème a été emprunté à des [Pg 65]légendes plus anciennes; en changeant les noms et en modifiant quelques accessoires, l'auteur a su donner à une composition antique, qui commençait à fatiguer les auditeurs, tout le charme de la nouveauté. C'est un procédé dont toutes les littératures, et notamment les littératures épiques, nous offrent de nombreux exemples.
La légende de Cessair, que les chronologistes irlandais placent au début de l'histoire d'Irlande, avant celle de Partholon, est une œuvre chrétienne imaginée probablement dans la seconde moitié du dixième siècle sous l'inspiration combinée de la Genèse et de la légende de Partholon. Cessair est une petite-fille de Noé; elle arriva en Irlande quarante jours avant le déluge: elle y périt submergée par les eaux avec tous ses compagnons. Un seul fit exception: ce fut Fintan, qui, par un miracle sans exemple, vécut plusieurs milliers d'années et fut, croyait-on, témoin dans un procès, au sixième siècle de notre ère.
Fintan est un doublet de Tûan; il le copie, mais lui est de tout point supérieur. Il n'a pas subi de métamorphoses déshonorantes; son âme n'a pas habité des corps d'animaux, et, tandis que Tûan a vécu quinze cents ans seulement, la vie de Fintan s'est prolongée pendant cinq mille ans. L'Irlande, fière de Tûan, peut à bon droit s'enorgueillir d'avoir été habitée par un homme aussi prodigieux que Fintan.
Quant à Cessair, elle a sur Partholon cette supériorité [Pg 66]d'intérêt que les femmes ont toujours sur le sexe fort et laid dont elles embellissent la vie. A la date de sa naissance littéraire, Cessair a eu sur le vieux Partholon cette irrésistible suprématie de la nouveauté, qui est identique au charme de la jeunesse; en même temps, par une contradiction singulière, elle vieillissait de trois siècles les débuts de l'histoire d'Irlande, ajoutant par ce regain d'antiquité un titre de plus à l'orgueil national irlandais.
Cessair arriva, dit-on, en Irlande trois cents ans avant Partholon, quarante jours avant le déluge. Il n'y a guère de région du monde qui puisse faire remonter plus haut son histoire.
§2.
_Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintan._
Au commencement du dixième siècle Cessair n'était pas encore inventée. Nennius, qui écrivait son livre vers le milieu de ce siècle, n'avait pas entendu parler de Cessair. Le premier, dit-il, qui vint en Irlande fut Partholon[1]. C'est la doctrine exprimée dans la [Pg 67]légende de Tûan mac Cairill. «Il y eut,» dit Tûan, «cinq invasions en Irlande jusqu'aujourd'hui. Personne n'occupa l'Irlande avant le déluge[2].»
Enfin, par inattention, l'auteur du _Lebar gabala_, qui commence l'histoire d'Irlande par la légende de Cessair, a conservé en tête de sa seconde section, consacrée à Partholon, les mots par lesquels la légende de ce héros mythique débutait aux temps chrétiens, du sixième au dixième siècle de notre ère, avant que les aventures de Cessair ne fussent inventées. Ces mots sont: «Personne de la race d'Adam n'occupa l'Irlande avant le déluge[3].» Or le même auteur avait écrit quelques lignes plus haut: «Cessair, fille de Bith, fils de Noé, prit possession de l'Irlande quarante jours avant le déluge[4].» La contradiction lui a échappé.
[Pg 68]L'auteur le plus ancien qui ait parlé de Cessair est Eochaid ûa Flainn, mort en 984[5]. Les vers de ce poète ont été insérés dans le _Lebar gabala_, dont le récit en prose contient divers détails qu'on ne trouve pas dans le poème.
La légende de Cessair, telle que nous la donnent Eochaid et le _Lebar gabala_, présente une grande ressemblance avec celle de Banba, dont il était question dans le _Cin dromma snechta_, manuscrit du onzième siècle, aujourd'hui perdu[6]. Banba, suivant ce récit, serait le nom d'une femme qui serait venue s'établir en Irlande avant le déluge. Or, _Banba_ est un des noms de l'Irlande qui ordinairement, dans les vieux textes irlandais, s'appelle _Eriu_, au génitif _Erenn_ ou _Erend_.
Ceci explique pourquoi l'auteur inconnu qui, vers le milieu du douzième siècle, a composé les annales irlandaises intitulées _Chronicum Scotorum_ a écrit, dès la première page de son ouvrage, qu'en l'an du monde 1599 arriva en Hibernie une fille des Grecs qui s'appelait Eriu, Banba ou Cesar[7]. Mais, ajoute-t-il, les anciens historiens d'Irlande ne parlent point [Pg 69]d'elle[8]. On voit qu'il avait sous les yeux des sources identiques ou analogues à celles où Nennius avait puisé: des auteurs antérieurs à Eochaid ûa Flainn et chez lesquels l'histoire d'Irlande commençait avec Partholon.
[Footnote 1: «Primus autem venit Partholonus» _Appendix ad opera edita ab Angelo Mario_, Romæ, 1871, p. 98. Le traducteur irlandais de Nennius entend ce passage comme nous: «Ceid fear do gab Eirind i. Parrtalon.» «Le premier homme qui occupa l'Irlande, c'est-à-dire Parrtalon.» Todd, _The irish version of the Historia Britonum of Nennius_, p. 42.]
[Footnote 2: Les mots _ni-r-gabad rîan dîlind_, «elle ne fut pas occupée avant le déluge,» ont été passés par le copiste auquel nous devons le texte de cette légende conservé par le _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2; mais on les trouve dans le manuscrit de la bibliothèque bodleienne d'Oxford coté Laud 610, folio 102 verso, col. 1, et dans le manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin coté H. 3. 18, p. 38, col. 1.]
[Footnote 3: «Ni ro gab nech tra do sîl Adaim Erind rîan dîlind.» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 4.]
[Footnote 4: «Ro-s-gab iarum Cessair, ingen Betha maic Noe, ut prædiximus, cethorcha laa rian dilind.» Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 27 et 28. Le renvoi _ut prædiximus_ se rapporte à la même page, col. 1, ligne 50: «Rogab em Cessair ingen Betha maic Noe cethorcha la rian dilind.» Ces derniers mots font partie de la préface du _Lebar Gabala_ ou «Livre des conquêtes,» tandis que la première citation est extraite du texte même du _Lebar Gabala_.]
[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 6 et suiv.]
[Footnote 6: Livre de Ballymote, folio 12 A, cité par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 13; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 148. _Cin dromma snechta_ veut dire: «Cahier de parchemin au dos de neige,» c'est-à-dire couvert d'une peau blanche.]
[Footnote 7: Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 2. L'édition écrit _Berba_ pour _Banba_. Elle reproduit exactement la leçon du manuscrit qui lui sert de base; mais cette leçon est défectueuse.]
[Footnote 8: «Hoc non narrant antiquarii Scotorum.» _Ibid._]
§3.
_Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore._
A la fin du douzième siècle, le scepticisme critique dont avait fait preuve l'auteur du _Chronicum Scotorum_ avait passé de mode. Girauld de Cambrie écrivait alors sa _Topographia hibernica_. Sa thèse est le contre-pied de celle qu'avait énoncée l'auteur du _Chronicum Scotorum_. «Selon les histoires les plus anciennes de l'Irlande, dit Girauld, Caesara, petite-fille de Noé, apprenant que le déluge allait arriver, résolut de prendre la mer et de se réfugier dans les îles de l'Occident les plus éloignées, que personne n'avait habitées encore; elle espérait qu'en un endroit où il n'avait pas encore été commis de péché, Dieu ne punirait pas le péché par le déluge[1].» Cependant cette colonisation antédiluvienne inspire certains doutes à Girauld [Pg 70]de Cambrie. «Le déluge, dit-il, a presque tout détruit: comment le souvenir de Caesara et de ce qui lui est arrivé a-t-il pu se conserver? Il semble qu'il y a lieu de douter. Mais cela regarde ceux qui ont les premiers écrit ce récit. Ce que j'ai entrepris est de raconter l'histoire, et non de la démolir. Peut-être une inscription sur pierre, sur brique ou sur une autre matière aura-t-elle gardé le souvenir de ces antiques événements. Ainsi,» ajoute-t-il, «la musique, inventée avant le déluge par Jubal, fut conservée par deux inscriptions que Jubal lui-même écrivit l'une sur marbre, l'autre sur brique[2].»
Girauld de Cambrie ignore ou affecte d'ignorer que Fintan, un des compagnons de Cessair, avait échappé au déluge, et grâce à une vie de cinq mille ans, avait pu encore, au cinquième et au sixième siècles de notre ère, attester l'authenticité des récits qui concernent l'histoire d'Irlande aux époques les plus reculées. Aussi les Quatre Maîtres, qui terminaient leur ouvrage, comme nous le savons, en 1636, ont-ils, sans hésitation, commencé l'histoire de leur patrie à l'arrivée de _Ceasair_ en Irlande, quarante jours avant le déluge, qui aurait eu lieu, suivant eux, conformément à la chronologie de saint Jérôme, l'an du monde 2242, avant J.-G. 3451[3].
[Pg 71]Keating est moins confiant. Après avoir raconté la légende de Cessair, il dit que, s'il l'a écrite, c'est qu'il l'a trouvée dans de vieux livres; mais qu'il ne comprend pas comment elle a pu être transmise aux populations qui sont venues habiter l'Irlande après le déluge. Deux explications, cependant, ajoute-t-il, seraient possibles. L'une serait que cette histoire aurait été racontée aux Irlandais par les démons-femmes, êtres aériens qu'on appelle fées, et qui étaient souvent leurs épouses au temps du paganisme[4]. Peut-être aussi cette histoire aura-t-elle été gravée sur des pierres et ces inscriptions auront-elles été lues après le déluge par les nouveaux habitants de l'Irlande. Quant au Fintan qui vécut après le déluge, nous ne pouvons, dit-il, admettre qu'il soit le même que celui qui aurait existé avant le déluge. L'Ecriture nous apprend que le genre humain périt tout entier dans le déluge, à l'exception de huit personnes dont elle nous donne la liste, et dans cette liste le nom de Fintan ne se trouve pas[5]. Keating a fait école, et le célèbre poète irlandais Thomas Moore, le plus connu des auteurs qui dans ce siècle ont écrit l'histoire d'Irlande, déclare qu'on est unanime aujourd'hui [Pg 72]pour considérer Caesara ou Cessair comme un personnage fabuleux[6].
Le grand intérêt que présente cette légende est d'être à peu près rigoureusement datée. Elle a été imaginée dans la seconde moitié du onzième siècle; et en l'étudiant nous voyons comment, en Irlande, on s'y est pris pour développer et rajeunir la vieille légende celtique, en remplaçant par des données chrétiennes et bibliques ce qui, dans le vieux récit, était trop empreint des doctrines du paganisme celtique.
[Footnote 1: _Topographia hibernica_, Dist. III, chap. I, dans _Giraldi Cambrensis opera_, édition Dimock, t. V, p. 139.]
[Footnote 2: _Topographia hibernica_, Dist. III, chap. 1, 13, dans _Giraldi Cambrensis opera_, édition Dimock, t. V, p. 140, 159.]
[Footnote 3: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the four masters_, 1851, t. I, p. 2.]
[Footnote 4: «Acht munab iad na deamhuin aerdha, do bhiodh i n-a leannanuibh sîthe aca, thug dhôibh iad re linn a bheith i n-a bpagânaighibh dhôibh.» «A moins que ce ne fussent les démons aériens, qui étaient avec eux sous forme de concubines fées, qui leur aient rapporté ces histoires, au temps où ils étaient païens.» Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 154.]
[Footnote 5: Keating, _ibid_.]
[Footnote 6: «Cesara is allowed on all hands to have been a purely fabulous personage.» _The History of Ireland by Thomas Moore esq._ Paris, 1835, vol. I, p. 77.]
§4.
_Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande._
Cessair est fille de Bith; Bith est un des fils de Noé; Moïse, dans la Genèse, a oublié de parler de Bith et de Cessair. Noé construisait l'arche; Bith envoya un messager à Noé et le fit prier de lui réserver dans l'arche un appartement tant pour lui que pour sa fille Cessair. Noé refusa[1]. Partez, dit-il à Cessair; allez dans les régions les plus occidentales du monde; certainement le déluge ne les atteindra pas[2].
[Pg 73]Si nous en croyons un récit moderne, Cessair avait abandonné le culte du vrai Dieu, du Dieu de Noé, pour le culte d'une idole; et ce fut cette idole qui lui donna le conseil de s'embarquer et d'aller au loin chercher un lieu où elle pût être à l'abri du déluge[3]. Cessair partit avec trois navires, et après une navigation de sept ans trois mois elle atteignit avec eux le rivage d'Irlande à Dûn nam-Barc, dans le territoire de Corco Duibne, aujourd'hui Corca Guiny[4]. Deux des navires firent naufrage et tous ceux qui s'y trouvaient périrent. Les passagers du troisième arrivèrent seuls à terre sains et saufs. C'étaient Cessair, Bith son père, deux autres hommes, savoir Ladru et Fintan; enfin, cinquante jeunes femmes.
[Footnote 1: Keating, édition de 1811, p. 150.]
[Footnote 2: _Lebar gabala_, livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 30, 31.]
[Footnote 3: _Histoire d'Irlande_, par Keating, édition de 1811, p. 150.]
[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 31-33. Suivant O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four masters_, 1851, t. I, p. 3, note _c_, Dun na m-barc serait identique à Dunamarc en Corca Luighe, au comté de Cork, et non de Kerry. La durée de sept ans trois mois est attribuée au voyage par le récit de Keating, édition de 1811, p. 152.]
§5.
_Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en Irlande._
La première chose que firent les trois hommes fut de se partager les femmes. Fintan chanta cette opération en seize vers, où il donne les noms des [Pg 74]femmes placées dans chacun des trois lots. Le sien comprit dix-huit femmes, plus Cessair; Bith et Ladru durent chacun se contenter de seize femmes[1].
Il y avait quarante jours qu'ils étaient arrivés en Irlande quand le déluge commença. Les eaux atteignirent successivement Ladru, à la montagne qui de son nom est appelée Ard Ladran; Bith, à la montagne qui reçut de lui le nom de Sliab Betha; et Cessair dans l'endroit qui, à cause d'elle, fut appelé Cuil Cesra[2]. Cessair mourut la dernière avec les cinquante jeunes femmes qui s'étaient réfugiées près d'elle[3]. Fintan, seul, échappa au fléau qui avait ôté la vie à ses deux compagnons et à ses cinquante et une compagnes. Il vécut, dit-on, jusqu'à la septième année du roi Diarmait mac Cerbaill[4], c'est-à-dire, [Pg 75]si nous admettons la chronologie du _Chronicum Scotorum_, jusqu'à l'année 551 de notre ère.
[Footnote 1: Ce poème se trouve dans le livre de Leinster, p. 4, col. 2, et p. 5, col. 1.]
[Footnote 2: La science d'O'Donovan lui a fait retrouver les endroits où périrent ces premiers habitants de l'Irlande. Ard Ladran était située sur la mer, dans la partie orientale du comté de Wexford, en Leinster; Sliab Betha, aujourd'hui Slieve Beagh, est une montagne située sur la limite des deux comtés de Fermanagh et de Monaghan, en Ulster; on montre encore sur cette montagne le carn ou monceau de pierres sous lequel Bith aurait été enterré. Cuil Cesra, le tombeau de Cessair, était sur les bords de la Boyne. O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four masters_, 1851, t. I, p. 3, notes _d, f, g_; p. 4, note _h_.]
[Footnote 3: Un poème attribué à Fintan fait mourir Bith, Ladru et Cessair dans les eaux du déluge. Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 8, 9. Un récit plus récent, conservé par Keating (édit. de 1811, p. 154), les fait mourir tous trois avant le déluge.]
[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 37-39. Suivant ce texte, Fintan serait né sept ans seulement avant le déluge, en sorte qu'il aurait déjà eu dix-neuf femmes à cet âge si tendre. Peut-être faut-il lire dix-sept ans.]
§6.
_Les poèmes de Fintan._
Pendant ce long espace de temps, il fut témoin d'événements nombreux. On lui attribue des poèmes sur les faits les plus anciens de l'histoire irlandaise. Voici la traduction d'un des principaux:
«Si l'on m'interroge sur l'Irlande, je sais et je puis raconter avec plaisir toutes les conquêtes dont elle fut l'objet depuis l'origine du monde séduisant. D'Orient vint Cessair, une femme, fille de Bith, avec ses cinquante jeunes filles, avec ses trois hommes. Le déluge atteignit Bith sur sa montagne sans mystère; Ladru à Ard Ladrann; Cessair à Cul Cesra. Pour moi, pendant un an sous le déluge rapide dans l'élévation de l'onde puissante, j'ai joui d'un sommeil qui était très bon. Puis, en Irlande, ici, j'ai trouvé au-dessus de l'eau mon chemin jusqu'à ce que Partholon vînt d'Orient, de la terre des Grecs. Ensuite, en Irlande, ici, j'ai joui du repos; l'Irlande était vide jusqu'à ce qu'arriva le fils d'Agnoman, Némed, aux coutumes brillantes[1]. Les Fir-Bolg et les Fir-Galian vinrent longtemps [Pg 76]après, et les Fir Domnann aussi; ils débarquèrent à Eris[2], à l'ouest. Ensuite arrivèrent les Tûatha Dê Danann dans leur capuchon de brouillard. J'ai longtemps vécu avec eux, quoique cette époque soit bien éloignée. Après cela, les fils de Milé vinrent d'Espagne et du sud. J'ai vécu avec eux; leurs combats étaient puissants. J'avais atteint un âge avancé, je ne le cache point, quand la foi pure me fut envoyée par le roi du ciel nuageux. C'est moi qui suis le beau Fintan, fils de Bochra; je le dis hautement. Depuis que le déluge est venu ici, je suis un haut personnage en Irlande[3].»
On attribue aussi à Fintan des poèmes sur la division de l'Irlande en cinq grandes provinces[4]; sur les petites circonscriptions dites _Triocha-ced_[5], sur la question de savoir quelles sont les personnes qui ont, les premières, introduit en Irlande diverses [Pg 77]espèces d'animaux[6], etc. Un des plus curieux raconte la conversation qu'un jour Fintan eut avec un vieil aigle de l'île d'Aicil sur la plus ancienne histoire de l'Irlande[7].
[Footnote 1: _Niamda a gnas_, correction pour _nimtha gnas_, leçon du livre de Leinster.]
[Footnote 2: Eris, dans le comté de Mayo.]
[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 4-25; livre de Ballymote, folio 12 recto, col. 2; livre de Lecan, folio 271 verso, col. 1; livre de Fermoy, folio 4 recto, col. 2, d'après Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscripts series_, vol. I, part I, 1870, p. 6. Une édition de ce document, accompagnée d'une traduction anglaise, a été publiée dans les _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p. 244-249. Malheureusement l'auteur ne s'est pas servi du meilleur manuscrit.]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 33.]
[Footnote 5: Trinity College de Dublin, manuscrit H. 3. 18, p. 45, lignes 14 et suiv.; Manuscrits Stowe, 16 et 31, chez O'Conor, _Bibliotheca manuscripta Stowensis_, p. 91, 146; O'Curry, _Cath Mhuighe Leana_, p. 106-109; British Museum, manuscrit Egerton 118, p. 110.]
[Footnote 6: British Museum, ms. Egerton 138, p. 99.]
[Footnote 7: British Museum, Egerton 1782, folio 47 recto; Livre de Fermoy folio 99 verso, col. 1, cité par Todd, _Proceedings of the Royal irish Academy, Irish manuscripts series_, vol I, part I, p. 43; _Royal irish Academy_, manuscrit coté 23. D. 5, autrefois 46. 4, p. 235.]
§7.
_Fintan: 1° au temps de la première bataille mythologique de Mag-Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill (sixième siècle de notre ère)._
La légende de Fintan était déjà créée quand a été imaginée la première des deux batailles de Mag-Tured, qui a été composée la seconde, et où les Tûatha Dê Danann auraient vaincu les Fir-Bolg. Avant la première bataille de Mag-Tured, les Fir-Bolg consultèrent Fintan, dont ils savaient apprécier la vieille expérience. Des fils de Fintan prirent part à cette bataille et y perdirent la vie[1].
Enfin, vers le milieu du sixième siècle de notre ère, Fintan eut à intervenir comme témoin dans un procès entre le roi Diarmait, fils de Cerball, et les [Pg 78]descendants du roi Nîall Aux-neuf-otages, alors établis dans la petite province de Midé, qui forme aujourd'hui les deux comtés de Meath et de Westmeath. Ceux-ci se plaignaient de l'excessive étendue qu'avait prise depuis quelque temps, disaient-ils, à leur préjudice, le domaine royal de Tara, situé dans le comté de Meath. Le roi Diarmait leur demanda s'ils pouvaient prouver par témoins qu'autrefois le domaine royal de Tara fut moins considérable. Ils envoyèrent chercher les hommes les plus vieux et les plus intelligents du pays; on en trouva neuf, entre autres Cennfaelad, alors archevêque d'Armagh, et Tûan mac Cairill, le fameux compagnon de Partholon, seul survivant de la colonie que Partholon avait amenée. Cinq de ces vieux sages comparurent à la cour du roi, mais ils refusèrent de se prononcer sur la question en litige tant que leur doyen n'aurait pas été consulté, et ce doyen, c'était Fintan, fils de Bochra, le compagnon de l'antédiluvienne Cessair, de beaucoup leur supérieur à tous, et en âge et en science. On alla chercher Fintan, qui demeurait alors à Dun-Tulcha, dans le comté de Kerry. Fintan ne se fit pas prier. Il arriva au palais avec un nombreux cortège. Neuf groupes d'hommes le précédaient, autant le suivaient: c'étaient ses descendants. Le roi et son peuple l'accueillirent cordialement, et, après avoir pris un peu de repos, il leur raconta sa merveilleuse histoire et celle de Tara depuis sa fondation. Ses auditeurs lui demandèrent de leur démontrer, par un exemple, quelle confiance sa mémoire [Pg 79]méritait.--«Volontiers,» répondit Fintan. «Je traversais un jour un bois dans le Munster occidental. J'en rapportai chez moi une baie rouge d'if; je la plantai dans le jardin de ma maison. La semence germa et produisit un if qui devint grand comme un homme. Alors, j'ôtai cet arbre du jardin et je le transplantai dans la prairie qui dépendait de mon habitation. Il devint assez grand pour abriter sous son feuillage cent guerriers et les protéger contre le vent, la pluie, le froid et la chaleur. Nous vécûmes côte à côte, l'if et moi, jusqu'à ce que, mort de vieillesse, cet arbre perdit toute ses feuilles. Pour ne pas le laisser perdre sans en tirer profit, je le coupai, et du bois de sa tige je fabriquai sept grandes cuves, sept cuves moyennes et sept petites cuves, sept barattes, sept grands pots, sept pots moyens et sept petits pots, soit quarante-neuf vases de sept dimensions différentes dont cet arbre me fournit tant le merrain que les cercles. Je me servis longtemps de tous ces vases d'if, mais enfin ils vieillirent tant que leurs cercles tombèrent. Je me remis au travail: des grandes cuves, je fis des cuves moyennes; des cuves moyennes, je fis de petites cuves; des petites cuves, je fis des barattes; des barattes, je fis de grands pots; des grands pots, je fis des pots moyens; des pots moyens, je fis de petits pots. Mais aujourd'hui; de tous ces vases il ne reste que de la poussière, et j'ignore même ce que cette poussière est devenue.»
[Pg 80]De cette légende on n'a pas de manuscrit antérieur au quatorzième siècle[2]. Mais au moins, quant à ses traits fondamentaux, elle existait déjà trois siècles auparavant, car il en est question dans le _Lebar gabala_ ou Livre des invasions, qui paraît remonter au onzième siècle[3].
[Footnote 1: Manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin, coté H. 3. 17, et cité chez O'Curry,_ On the manners_, t. I, p. CCCCLVIII, note; t. III, p. 59, 60.]
[Footnote 2: Le manuscrit principal paraît être celui qui est coté H. 2. 16 au Collège de la Trinité de Dublin. La pièce dont il s'agit se trouve aux col. 740-749. Elle commence par les mots _Incipit do sui[diu]gadh tellaich Temra_. O'Curry en a analysé certaines parties et traduit d'autres, _On the manners_, t. III, p. 59-62; il a donné un extrait du texte original dans le même volume, p. 242, note. Voir aussi, à la Bibliothèque bodléienne d'Oxford, le manuscrit Laud 610, f° 57 verso, et, dans la Bibliothèque de la _Royal irish Academy_, sous la cote 3. Q, autrefois 39. 6, la copie du Livre de Lismore, exécutée par Joseph O'Longan, folios 132-134. Enfin, il faut rapprocher de ces textes le fragment du _Dinn-senchus_ concernant Tara, qui a été publié par Petrie, _On the history and antiquities of Tara-hill_, p. 129-132.]
[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 36-40. L'auteur de _Lebar gabala_ s'appuie sur l'autorité de Fintan pour établir l'authenticité du récit où l'on trouve les noms des trente-six chefs qui auraient commandé les Gôidels à leur arrivée en Irlande; et il dit que Fintan vécut jusqu'à la septième année du règne de Diarmait. C'est l'époque où Fintan serait venu porter son témoignage à l'assemblée de Tara.]
§8.
_Les trois doublets de Fintan. Saint Caillin, son élève. Conclusion._
Les théologiens scrupuleux avaient peine à admettre comme authentique l'histoire de cet homme extraordinaire qui aurait échappé au déluge et qui cependant ne serait pas entré dans l'arche. Mais [Pg 81]Fintan eut des partisans hardis qui soutinrent que cet Irlandais prodigieux n'avait pas seul eu cette bonne fortune.
Il y a, racontèrent-ils, quatre points cardinaux: l'est et l'ouest, le sud et le nord. Or, chacun d'eux a eu son homme. Il y a eu quatre hommes pour raconter les événement merveilleux et les vieilles histoires arrivées dans le monde. Deux sont nés avant le déluge et lui ont échappé: l'un est Fintan, fils de Bochra, fils de Lamech, qui a eu dans son lot les histoires d'Espagne et d'Irlande, c'est-à-dire de l'Occident, et qui a vécu 5550 ans, dont 50 avant le déluge et 5500 après; l'autre est Fors, fils d'Electra, fils de Seth, fils d'Adam. Celui-ci a eu pour mission d'observer les événements qui ont eu lieu en Orient; il vécut cinq mille ans et mourut à Jérusalem, sous l'empereur Auguste, l'année où naquit Jésus-Christ. Les deux autres sont: un petit-fils de Japhet et un arrière-petit-fils de Cham. L'un, qui avait le nord pour lot, mourut sur les bords de l'Araxe la quinzième année de l'empereur Tibère, après avoir vécu quatre mille ans. L'autre, chargé de la conservation des récits qui concernaient le Midi, mourut en Corse à l'époque où Cormac, fils d'Art, était roi suprême d'Irlande, c'est-à-dire au second siècle de notre ère. Cette légende audacieuse a été transcrite vers l'année 1100 dans le _Leabhar na h-Uidhre_[1].
[Pg 82]Plus tard, un écrivain plus timide, sans rayer Fintan de la liste des hommes célèbres d'Irlande, sans effacer des annales d'Irlande la légende de Cessair, a fait de Fintan le maître de saint Caillin. Ce pieux personnage reçut pendant cent ans les leçons de Fintan. Sur les conseils de ce savant professeur, il alla compléter son éducation à Rome, où il passa deux siècles. Il revint en Irlande au temps de saint Patrice, et ce fut alors qu'un ange, envoyé par le Christ, lui révéla l'histoire d'Irlande depuis l'arrivée de Cessair. Caillin vécut jusqu'au temps de Diarmait, où, prophétisant, il fit connaître la liste des rois qui devaient régner en Irlande de la mort de Diarmait à la fin du monde et au dernier jugement de Dieu.
Cette composition étrange a été écrite vers la fin du XIIIe siècle[2]. Elle nous offre la dernière évolution de la légende de Fintan. Cette légende, comme celle de Cessair, dont elle est un accessoire, n'appartient point à la mythologie celtique: ce sont des créations de l'Irlande chrétienne. Mais leur intérêt consiste en ce qu'elles ont été inspirées par la légende de Partholon et de Tûan mac Cairill, dans [Pg 83]laquelle il y a un fond de mythologie celtique clairement apparent, malgré les ornements accessoires et les additions érudites par lesquelles l'imagination et la science irlandaise l'ont développée et altérée dans les temps chrétiens. Nous avons établi que, vraisemblablement, les aventures de Cessair et de Fintan ont été inventées vers la fin du dixième siècle. La date de cette composition nouvelle, qui se rapproche de la date où les Irlandais prennent définitivement le dessus dans les luttes avec leurs conquérants scandinaves, est aussi digne d'attention que les procédés à l'aide desquels ce récit, dont le point de départ est celtique, a pris naissance et s'est développé.
[Footnote 1: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 120, col. 2.]
[Footnote 2: _The book of Fenagh in irish and english, originally compiled by St Caillin, archbishop, abbot, and founder of Fenagh, alias Dunbally of Moy-Reim, tempore sancti Patricii, with the contractions resolved and as far as possible the original text restored; the whole carefully revised, indexed and copiously annotated by W. M. Hennessy M. R. I. A. and done into english by D. H. Kelly M. I. R. A._ Dublin, 1875.]
[Pg 84]CHAPITRE V.
ÉMIGRATION DE NÉMED ET MASSACRE DE LA TOUR DE CONANN.
§1. Origine de Némed; son arrivée en Irlande.--§2. Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré.--§3. Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent.--§4. L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique.--§5. Combats de Némed contre les Fomôré.--§6. Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le tribut d'enfants. Comparaison avec le Minotaure.--§7. L'idole _Cromm crûach_ ou _Cenn crûach_ et les sacrifices d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule.--§8. Tigernmas, dieu de la mort, doublet de _Cromm crûach_.--§9. Le désastre de la tour de Conann d'après les documents irlandais.--§10. Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la mythologie grecque.
§1.
_Origine de Némed. Son arrivée en Irlande._
Nennius, qui n'a entendu parler ni de Cessair ni de Fintan, commence l'histoire d'Irlande par la légende [Pg 85]de Partholon, qu'il fait précéder de ces mots: «Les Scots vinrent d'Espagne en Irlande.» Partholon est, suivant lui, le premier de ces Scots arrivés d'Espagne en Irlande; et après avoir donné sur Partholon quelques détails dont il a été question plus haut, Nennius continue en ces termes: «Le second qui vint en Irlande fut Nimeth, fils d'un certain Agnomen qui, dit-on, navigua sur mer un an et demi, et qui ensuite, ayant fait naufrage, débarqua dans un port d'Irlande. Il y resta beaucoup d'années, puis, se réembarquant, il retourna en Espagne avec les siens.»
Dans ce texte, le mot _Espagne_ est une traduction savante des mots irlandais _mag môr_, «grande plaine»[1], _trag mâr_, «grand rivage,» _mag meld_, «plaine agréable,» par lesquels les païens irlandais désignaient le pays des Morts, lieu d'origine et dernier asile des vivants. C'est l'évhémérisme chrétien qui a substitué le nom d'Espagne à ces expressions mythologiques, témoignage des croyances acceptées en des temps plus anciens. La légende de Tûan mac Cairill s'exprime d'une manière qui enlève tout doute: «Le nombre des compagnons de Némed [Pg 86]finit par atteindre quatre mille trente hommes et quatre mille trente femmes. Alors ils moururent tous[2].» Ils moururent tous: voilà ce qu'une rédaction antique, aujourd'hui perdue, rendait par les mots: «Ils firent le voyage de la Grande Plaine, du Grand Rivage, ou de la Plaine agréable,» formule où Nennius voit l'indication d'un retour en Espagne.
Dans la plupart des textes irlandais, la légende de Némed est beaucoup plus développée que chez Nennius et que dans le bref résumé attribué à Tûan. Une des additions qu'elle reçoit est le résultat de ce qu'ordinairement on classait autrement que Nennius ne l'a fait un des vieux récits qui sont les éléments fondamentaux de la mythologie irlandaise. Nennius met un de ces récits à une place où nulle part ailleurs nous ne le trouvons. Nous voulons parler de la pièce intitulée _Massacre de la tour de Conann_[3]. Ce morceau est un des plus anciens dont se compose la littérature épique irlandaise, puisqu'il est compris dans la première de nos listes, qui paraît avoir été rédigée vers l'an 700. Or, Nennius en fait un épisode de l'histoire des fils de Milé. C'est probablement une erreur de sa part, car tous les documents irlandais sont d'accord pour placer cet événement légendaire dans l'histoire de la race de Némed.
[Pg 87]La plupart des documents nous présentent cette histoire avec bien des détails ajoutés à diverses dates, toutes relativement récentes. Ainsi, ce n'est ni d'Espagne ni du pays des Morts que vient Némed. Il arrive d'une région de la Scythie habitée par les Grecs. Parti avec quarante-quatre navires, il en avait perdu quarante-trois en route et avait passé un an et demi dans la mer Caspienne; et ce fut avec un seul navire qu'il atteignit les côtes de l'Irlande. Voilà ce que nous raconte, à la fin du onzième siècle, le Livre des Invasions[4]. Au dixième siècle on savait,--Nennius nous l'apprend,--que Némed avait été un an et demi sur mer avant d'atteindre l'Irlande; au onzième siècle la science irlandaise s'était accrue d'une notion supplémentaire: on était en mesure de dire sur quelle mer cette longue navigation s'était accomplie. On avait découvert qu'il s'agissait de la mer Caspienne[5]. Au dix-septième siècle, ce voyage par mer de la mer Caspienne en Irlande parut inadmissible aux savants irlandais: à la mer Caspienne on substitua le Pont-Euxin. «Quand, dit Keating, Nemhed partit de Scythie pour se rendre en Irlande, il s'embarqua sur une petite mer qui tire ses eaux de l'Océan, et le nom par lequel on désigne cette petite mer est _mare Euxinum_.» Un traducteur moderne nous apprend que le Pont-Euxin s'appelle [Pg 88]aujourd'hui mer Noire. «Toutefois,» ajoute-t-il, «il y a évidemment ici une erreur de Keating; c'est dans la mer Baltique que Nemhed s'est embarqué.» Mais Keating parle bien du Pont-Euxin: «C'est,» dit l'historien irlandais, «la limite entre la région nord-ouest de l'Asie et la région nord-est de l'Europe;» et, ajoute-t-il pour montrer qu'il a étudié sa géographie, «c'est dans la région nord-ouest de l'Asie que sont les monts Riphées. Selon Pomponius Méla, ils séparent de la petite mer, dont nous venons de parler, l'Océan septentrional. Nemhed laissa à main droite les monts Riphées, jusqu'à ce qu'il arriva à l'Océan qui est au nord, et il eut l'Europe à sa main gauche jusqu'à ce qu'il atteignit l'Irlande.» Un traducteur moderne fait observer que par les monts Riphées on doit entendre l'Oural[6].
Qu'était-ce qu'Agnomen, ou Agnoman, père de Némed? Nennius n'en dit rien. Suivant le _Lebar gabala_, c'est un Grec de Scythie[7]. Il le fait descendre de la race de Fênius Farsaid. Ce Fênius, arrière-petit-fils de Japhet par Gomer, d'autres disent par Magog[8], fut père de Nêl, qui épousa Scota, fille de Pharaon, roi d'Egypte; et de cette union naquit Gôidel Glas, ancêtre des Gôidels ou de la race irlandaise. De Gôidel Glas, suivant la préface [Pg 89]du _Lebar gabala_, est issue une famille qui, à une date reculée, a fourni à la Scythie un dynastie royale[9],--les descendants de Scota, les Scots, étaient évidemment identiques aux Scythes,--et, de cette dynastie, un membre est Agnoman, qui, un jour condamné à l'exil, mourut dans une île de la mer Caspienne[10]. Agnoman est de la même famille que Partholon. Partholon est, comme Agnoman, un descendant de Fênius Farsaid et de Gôidel Glas: les diverses races qui ont successivement peuplé l'Irlande remontent à des ancêtres communs qui descendent de Magog ou de Gomer, fils de Japhet; en sorte qu'il y a parfait accord entre les traditions généalogiques irlandaises et les généalogies bibliques[11]. Il est vrai que l'authenticité des traditions généalogiques irlandaises fabriquées au onzième siècle reste à démontrer.
Un texte irlandais fixe à vingt-deux ans, la plupart fixent à trente ans la durée de l'intervalle qui s'écoula entre la semaine fatale où périrent les descendants de Partholon et le jour où Némed débarqua sur les côtes d'Irlande[12].
[Footnote 1: Iar gnâis Maige Mâir, «suivant la coutume de la Grande Plaine,» chez Windisch, _Irische Texte_, p. 132, seconde partie, ligne 6; ingen Mag-môir, dans le _Livre de Leinster_, p. 8, col. 2, ligne 26; p. 9, col. 1, ligne 34; p. 200, col. 2, ligne 16; Mag-Mell, dans: _Echtra Condla_, chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 119, ligne 10; _Seirglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 214, note; Trag-Mâr, dans _Echtra Condla_, p. 120, ligne 9.]
[Footnote 2: «Roforbair a-sil-sium iar-sin ocus rochlannaigistâr cor-ra-batâr cethri mîli ar trichat lanamna and; atbathatar-side dana uli.» _Leabhar na h-Uidhre_, p. 16, col. 1, l. 23-25.]
[Footnote 3: Orgain tuir Conaind.]
[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 11 et 12.]
[Footnote 5: Strabon fait communiquer la mer Caspienne avec l'Océan.]
[Footnote 6: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition 1811, p. 176; traduction d'O'Mahony. New-York, 1866, p. 122.]
[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 13.]
[Footnote 8: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 1, col. 1, lignes 2 et suivantes.]
[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 2, fin de la colonne 2.]
[Footnote 10: Livre de Leinster, p. 2, col. 2, lignes 40 et suivantes; p. 3, col. 2, lignes 36 et suivantes.]
[Footnote 11: Partholon est fils de Sera, fils de Sru; Sru est fils d'Esru, fils lui-même de Gôidel Glas. Livre de Leinster, p. 2, ligne 23; p. 5, col. 1, lignes 6, 7; cf. Keating, édition de 1811, p. 162, 174.]
[Footnote 12: L'espace de vingt-deux ans est donnée par la légende de Tûan mac Cairill, plus haut, p. 5. Trente ans est le chiffre du _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 11. Le _Lebar gabala_ traduit par «pendant trente ans,» _fri re XXX m-bliadan_, le «six fois cinq ans,» _sê choic m-bliadna_, du poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil:» Livre de Leinster, p. 6, col. 2, ligne 46.]
[Pg 90]§2.
_Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré._
Du temps de Némed, le sol de l'Irlande continua le travail commencé sous Partholon. Le nombre des lacs s'augmenta de quatre[1], et celui des plaines de douze[2]. Un de ces lacs eut une origine identique à celle d'un des lacs qui datent du temps de Partholon. Annenn, un des fils de Némed mourut; on creusa sa fosse, et du fond de la fosse jaillit une source; cette source fut assez abondante pour donner naissance à un lac, et du nom du mort, on appela cet amas d'eau _Loch Anninn_.
Le règne de Némed fut marqué par une innovation: on lui doit la fondation des deux premières de ces forteresses rondes, en irlandais _râith_, qu'habitaient [Pg 91]les rois d'Irlande[3]. Les fossés de l'une d'elles furent creusés en une journée par quatre merveilleux ouvriers, qui étaient frères. Le lendemain matin, Némed les tua tous quatre[4]; leur habileté l'avait effrayé; il craignait de trouver en eux de trop puissants ennemis. C'étaient, dit-on, des Fomôré, et ce que Némed redoutait était qu'ils ne prissent trop facilement le fort qu'ils avaient construit. Il les enterra sur place[5]. Il n'avait pas tort de craindre cette race redoutable. En effet, il devait, comme Partholon avant lui, comme plus tard ses fils, et enfin comme les Tûatha Dê Danann, avoir une guerre terrible à soutenir contre les Fomôré.
[Footnote 1: Sur ces lacs, voir le poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil» (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 5-7); le texte en prose du _Lebar gabala_ (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 19-24), et Girauld de Cambrie, distinction III, ch. 3, édition Dimock, p. 143.]
[Footnote 2: Sur les plaines, voir le poème _Heriu oll ordnit Gaedil_ (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 10-15), et le texte en prose du _Lebar gabala_ (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 33-38).]
[Footnote 3: Poème _Heriu oll ordnit Gaedil_, dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 8, 9.]
[Footnote 4: Texte en prose du _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 26-32.]
[Footnote 5: _Histoire d'Irlande_, par Keating, édition de 1811, p. 178.]
§3.
_Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent._
Nous avons déjà dit que les Fomôré sont les dieux de la Mort et de la Nuit. L'évhémérisme chrétien a fait d'eux des pirates qui ravageaient l'Irlande[1]. A propos de leurs guerres avec Partholon, nous avons [Pg 92]donné sur eux quelques indications[2]. Nous avions précédemment parlé aussi d'eux dans notre premier chapitre[3]. Le moment est venu d'entrer dans des développements plus circonstanciés. Les érudits irlandais, qui avaient étudié la Bible, les faisaient descendre de Cham. Nous trouvons déjà cette généalogie, relativement moderne, dans le plus ancien des manuscrits littéraires irlandais.
L'auteur d'un traité des origines du genre humain[4], inséré dans le _Leabhar na h-Uidhre_, qui a été transcrit vers l'année 1100, a un chapitre intitulé: _Histoire des monstres, c'est-à-dire des Fomôré et des nains_. Il commence par raconter, d'après la Genèse, dans quelles circonstances Noé fut amené à maudire son fils Cham. «Voilà comment,» ajoute-t-il, «Cham fut le premier homme que, depuis le déluge, une malédiction ait frappé. C'est de lui que sont nés les nains, les Fomôré, les gens à tête de chèvre et tous les êtres difformes qui existent parmi les hommes. Voilà pourquoi les descendants de Cham furent exterminés, et leur pays donné aux enfants d'Israël: ce fut en conséquence de la malédiction prononcée contre leur père. Cham est le premier ancêtre des monstres. Ils ne descendent pas de Caïn, comme le disent les Gôidels; en effet, [Pg 93]personne de la race de Caïn ne survécut au déluge, puisque le déluge arriva précisément pour noyer la race de Caïn[5].» Les textes les plus anciens ne connaissent rien de ces origines bibliques attribuées aux Fomôré par la science chrétienne d'Irlande[6]. Le Livre des Invasions dit simplement que les Fomôré étaient arrivés par mer[7].
Le document dont nous venons de donner la traduction est, du reste, fort important. Le titre annonce qu'il va être question de l'histoire des nains et des Fomôré. De là, on pourrait déjà conclure que les Fomôré sont des géants, et, en effet, Girauld de Cambrie, dans un passage de sa _Topographia hibernica_, rend par _gigantibus_ le nom des Fomôré, au datif pluriel _Fomôrchaib_ dans le passage correspondant du Livre des Invasions[8].
[Pg 94]L'opinion des savants irlandais qui plaçaient les Fomôré soit dans la descendance de Caïn, soit dans celle de Cham, est inspirée par les passages de la Bible sur les géants antédiluviens[9] et sur ceux de la Palestine, peuplée originairement par les descendants de Chanaan, fils de Cham. Les espions juifs, venant de Palestine, disaient au peuple de Dieu, alors errant dans le désert: «Nous y avons vu des monstres de la race des géants; comparés à eux, nous ressemblions à des sauterelles[10].»
On sait quelle place importante les nains et les géants tiennent dans la littérature mythologique de la race germanique[11] et dans les contes bretons modernes. Les nains, dont le nom irlandais est _luchrupan_, littéralement «petit corpuscule,» apparaissent rarement dans les textes irlandais. M. Whitley Stokes a cité, relativement à eux, un récit légendaire où on les voit enseigner à un roi irlandais l'art de plonger et de se promener avec eux sous les eaux. Ce conte a pénétré dans la glose d'un [Pg 95]traité de droit, et cette glose nous l'a conservé[12]. La mention qu'il fait des nains peut être considérée comme une exception. Il est, au contraire, question très fréquemment des Fomôré, dans la littérature épique irlandaise. Ce sont des géants, avons-nous dit, avec Girauld de Cambrie; mais ils ne sont pas seulement cela: ce sont des démons, de vrais démons, à figure humaine, rapporte un chroniqueur irlandais du douzième siècle[13]. Il y avait parmi eux des monstres qui n'avaient qu'une main et qu'un pied, ajoute l'auteur du Livre des Invasions[14]. Enfin, la pièce dont nous venons de donner la traduction accole au nom des Fomôré celui des gens à tête de chèvre, _gobor-chind_, qui paraissent être une subdivision ou un doublet des Fomôré, puisqu'ils ne sont pas mentionnés dans le titre qui parle seulement des nains et des Fomôré[15].
[Footnote 1: Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, distinctio III, cap. 3, édition Dimock, p. 143.]
[Footnote 2: Voir plus haut, p. 32.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 14-16.]
[Footnote 4: Ce document paraît être une composition analogue à celle qui, dans le Livre de Leinster, p. 1-4, sert d'introduction au _Lebar gabala_.]
[Footnote 5: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 2, col. 1 et 2; Whitley Stokes, _Revue celtique_, t. I, p. 257. Cf. Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 178.]
[Footnote 6: Voyez ce que disent des Fomôré: 1° le poème _Heriu oll ordnit Gaedil_, dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, ligne 16; 2° le poème _Togail tuir Chonaind con gail_, Livre de Leinster, p. 7, col. 2, ligne 16.]
[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 39, 40, 46, 47: «Fomôré idon loinsig na fairgge... Is inti bôi mor-longas na Fomôré.»]
[Footnote 8: _Topographia hibernica_, distinctio III, caput 2, édition Dimock, p. 141. Cf. Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 20-22. Girauld de Cambrie s'exprime ainsi: «Tandem vero in bello magno quod cum gigantibus gessit potitum [Bartholanum] victoria.» Dans le Livre de Leinster, on lit: «Cêt-chath Herend robriss Partholon i-slemnaib maige Itha for Cichol n-Gricenchos d-Fhomôrchaib.» Fomôré, qui est tantôt un thème en _e = io-_, tantôt un thème en _ec_, paraît composé de la particule _fo-_, «sous,» et d'un thème _môrio-_ ou _môrec_, dérivé de _môr_, «grand.» La particule _fo-, fu-_ n'a pas le sens de diminutif comme le français «sous-.» Ainsi, _fo-lomm_ signifie «nu,» comme _lomm, fu-domuin_, «profond,» comme _domuin_.]
[Footnote 9: Genèse, chap. VI, verset 4.]
[Footnote 10: Nombres, chap. XIII, verset 34.]
[Footnote 11: Jacob Grimm a consacré aux nains le chapitre XVII, et aux géants le chapitre XVIII de sa _Deutsche Mythologie_ (3e édition, p. 408 et suivantes, 485 et suivantes). Voir, sur le même sujet, Simrock, _Handbuch der deutschen Mythologie_, 5e édition, §§ 118 et suivants, 124 et suivants, p. 403 et suivantes, 423 et suivantes.]
[Footnote 12: _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 70, 72. Les nains y sont appelés _luchorpan, luchorp_ et _abac_.]
[Footnote 13: «Cath robris Parrthalon for Fomorchaib, idon demna iar fir an-dealbhaibh daoinaibh. _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 6.]
[Footnote 14: En parlant de la bataille de Mag Itha, où Partholon battit les Fomôré, le Livre des Invasions s'exprime ainsi: «Fir con-oen-lâmaib ocus con-oen-chossaib rofhersat fris-sin-cath.» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 22, 23. Comparez _Chronicum Scotorum_, édit Hennessy, p. 6, lignes 8, 9. Voyez aussi plus haut, p. 32.]
[Footnote 15: Si l'on accepte comme une autorité sérieuse l'article _Gabur_ du Glossaire de Cormac (Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 22), _gobor-chind_ devrait se traduire par «gens à tête de cheval.» _Gobur_ ou _gobor_ signifierait «cheval,» et _gabur_ ou _gabor_ «chèvre.» Les deux mots se distingueraient par la voyelle de la première syllabe, _a_ quand il s'agit de la chèvre, _o_ quand il s'agit du cheval. Mais M. Windisch fait observer, avec raison, qu'il n'y a là qu'un seul mot avec deux variantes orthographiques qui n'ont étymologiquement aucune importance (Windisch, _Irische Texte_, p. 385). La comparaison avec les dialectes bretons, où le sens de «chèvre» est seul usité, nous donne le droit de considérer dans _gobor-chenn_ le sens d' «homme ou dieu à tête de chèvre» comme préférable au sens d' «homme ou dieu à tête de cheval.» Pour _gobur_, ou _gabur_, aussi écrit _gobor_, le sens primitif est «chèvre,» et c'est par métaphore que les poètes ont employé ce mot pour désigner le cheval.]
[Pg 96]§4.
_L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique._
Ce qu'il y a de plus important dans la légende des Fomôré est leur guerre contre les dieux de la lumière solaire et de la vie, c'est-à-dire contre les Tûatha Dê Danann. Monstrueux par leur taille et leur forme, puisque certains d'entre eux ont une tête de chèvre, d'autres n'ont qu'un pied et qu'une main, ils sont l'expression celtique de conceptions identiques à celles qui, dans la mythologie grecque, ont donné naissance aux monstres qui combattent les dieux solaires. La mythologie grecque nous montre Zeus combattant les géants, dont il triomphe et qu'il enchaîne[1]. Les Lestrygons, dont le héros solaire [Pg 97]Ulysse atteint le rivage après sept jours de navigation, et qui tuent et mangent une partie de ses compagnons sont encore des géants[2], en même temps que des ancêtres de l'ogre qui cause tant d'effroi aux jeunes auditeurs de quelques-uns de nos contes.
Mais les géants ne sont pas ce qu'il y a de plus monstrueux dans la mythologie grecque, parmi les adversaires des héros qui personnifient le soleil. La Chimère, qui apparaît déjà dans l'Iliade[3], et qu'Hésiode a connue[4], avait par-devant la forme d'un lion, par derrière celle d'un dragon, au milieu celle d'une chèvre[5]. On l'imagine aussi avec trois têtes: la première de lion, la seconde de chèvre, la troisième de serpent[6]. Les monuments figurés la représentent avec une queue de serpent qui se termine par une tête, et lui donnent, en outre, deux autres têtes, l'une de lion, à la place ordinaire, l'autre de chèvre, s'élevant au milieu du corps[7]. Personne ne pouvait vaincre la Chimère, et elle causa la mort de beaucoup d'hommes par le feu qu'elle exhalait[8]; Bellérophon la tua[9].
[Pg 98]On doit considérer, comme un doublet de la Chimère, Typhaon, né, sans père, de Héra jalouse[10]. Typhaon, fléau du genre humain, s'appelle aussi Typhôeus. De ses épaules s'élèvent cent têtes de serpent qui, toutes, ont une voix: c'est tantôt le mugissement du taureau, tantôt le rugissement du lion, tantôt le cri d'un jeune chien. Zeus le frappa de la foudre et le précipita dans le Tartare[11].
A la même famille appartiennent Python, élève de Typhaon, dragon qui faisait beaucoup de mal aux hommes, et qu'Apollon tua de ses flèches[12]; l'hydre de Lerne, au corps énorme, aux neuf têtes, qui détruisait les troupeaux, et qu'Héraclès tua avec l'aide d'Iolaüs[13].
Enfin, parmi les monstres que vainquirent les héros solaires de la mythologie grecque, on doit aussi compter le Minotaure, homme à tête de taureau, qui dévorait tous les ans quatorze jeunes [Pg 99]Athéniens, moitié garçons et moitié filles, et qui fut tué par Thésée. Nous aurons, plus bas, occasion de revenir sur ce monstre[14].
Tous ces êtres redoutables, aux formes étranges, qui tuent les hommes, mais qui sont impuissants contre les demi-dieux tels qu'Ulysse, et dont les dieux et les demi-dieux triomphent, comme Bellérophon, Zeus, Apollon, Héraclès, Thésée, nous offrent la forme grecque de la conception indo-européenne qui, dans l'Inde, a produit les monstres Vritra et Ahi[15], et qui, en Irlande, a donné naissance aux Fomôré. Les Fomôré ont, comme eux, des formes physiques contraires aux lois ordinaires de la nature. Leur taille est au-dessus de la stature humaine; certains d'entre eux ont des cornes de chèvre, et nous devons, ce semble, reconnaître en eux les dieux cornus honorés sur le continent par les Gaulois[16]; d'autres n'ont qu'un bras et qu'un pied. Ils sont le fléau des hommes, et les races diverses [Pg 100]qui se sont succédé en Irlande ont eu à les combattre. Nous avons déjà parlé de la bataille que Partholon leur livra.
[Footnote 1: _Batrachomyomachie_, vers 285; cf. vers 7, et _Odyssée_, VII, vers 58-60. Les géants ont les uns des ailes, les autres un corps terminé en forme de serpent dans le bas-relief du soubassement de l'autel de Pergame, chez Rayet, _Monuments de l'art antique_, quatrième livraison.]
[Footnote 2: _Odyssée_, X, vers 110-129.]
[Footnote 3: _Iliade_, VI, 179-183; XVI, 328, 329.]
[Footnote 4: _Théogonie_, 319-325.]
[Footnote 5: _Iliade_, VI, 181.]
[Footnote 6: _Théogonie_, vers 321, 322.]
[Footnote 7: Daremberg et Saglio, _Dictionnaire des antiquités grecques et romaines_, page 685, figures 811 et 813; et page 1103, figures 1364, 1365 et 1366.]
[Footnote 8: _Iliade_, VI, 182; XVI, 329.]
[Footnote 9: _Iliade_, VI, 183. Je ne crois pas à cette légende l'origine sémitique qu'en général on lui attribue. Voyez Maury, _Histoire des religions de la Grèce antique_, t. III, p. 188.]
[Footnote 10: _Hymne à Apollon_, vers 305-309; 351, 352.]
[Footnote 11: _Théogonie_, vers 820-868. Typhôeus, chez Hésiode, est fils de la Terre et du Tartare, tandis que Typhaon est fils de Héra, chez Homère. Ce n'est pas une raison pour contester qu'il s'agisse ici du même personnage mythologique. Cf. Maury, _Histoire des religions de la Grèce antique_, t. I, p. 374-375.]
[Footnote 12: Homère, _Hymne à Apollon_, vers 355 et suivants; Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_, pages 99-102.]
[Footnote 13: Apollodore, livre II, chap. V, § 2, chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 136. Cf. Hécatée, fragment 347, _ibid_., p. 27. Cf. Maury, _Histoire des religions de la Grèce antique_, t. I, p. 136, 137.]
[Footnote 14: Voy. le § 6 de ce chapitre, p. 102, 103.]
[Footnote 15: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, pages 84 et suivantes. Le dragon Vritra ou Ahi est considéré comme une image du ciel obscurci soit par les nuages orageux, soit par la nuit: Kuhn, _Ueber Entwickelungsstufen der Mythenbildung_, dans _Abhandlungen der königlichen Akademie der Wissenschaften zu Berlin_, 1873, p. 142. Voir enfin, sur Vritra ou Ahi, Bergaigne, _Mythologie védique_, t. II, p. 196-208.]
[Footnote 16: Al. Bertrand, _L'autel de Saintes et les triades gauloises_, extrait de la _Revue archéologique_ de juin, juillet, août 1880. M. Mowat s'est aussi occupé tout récemment des dieux cornus de la Gaule dans une intéressante communication à la Société des antiquaires de France.]
§5.
_Combats de Némed contre les Fomôré._
Némed aussi fut en guerre avec les Fomôré; il leur livra quatre combats, dans chacun desquels il fut vainqueur. Dans la première bataille, qui paraît d'invention relativement récente, Némed vainquit et tua deux rois Fomôré qui s'appelaient Gend et Sengand[1]. Les trois autres batailles livrées par Némed aux Fomôré sont seules mentionnées dans un des poèmes qui sont les témoignages irlandais les plus anciens de cette vieille littérature. La première se livra en Ulster, la seconde en Connaught, la troisième en Leinster. Ce sont les batailles de Murbolg, de Badbgna et de Cnamros[2]. Il y a eu de cette guerre un récit détaillé. Les combats livrés par Némed aux Fomôré étaient le sujet d'une des histoires que les _file_ racontaient, et le titre de cette histoire est inscrit dans le catalogue trop court que nous a conservé une des gloses du _Senchus Môr_[3]; le texte en est perdu.
[Pg 101]Némed sortit vainqueur de ces trois redoutables épreuves; il mourut peu de temps après d'une maladie épidémique qui, avec lui, enleva deux mille personnes[4]. C'est alors que les textes irlandais placent la légende du massacre de la tour de Conann.
[Footnote 1: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 25-27.]
[Footnote 2: Poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil,» dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 16, 17. Ces batailles sont rangées dans un ordre différent par le Livre des Invasions. Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 40, 41.]
[Footnote 3: _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 46.]
[Footnote 4: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 178. Le Livre des Invasions dit seulement que Némed mourut d'une maladie épidémique (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 42). Comparez le poème _Heriu oll ordnit Gaedil_ (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 18, 19).]
§6.
_Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le tribut d'enfants. Comparaison avec le Minotaure._
Les descendants de Némed, privés de chef, tombèrent sous le joug des Fomôré et furent victimes d'une épouvantable tyrannie. Les Fomôré avaient deux rois à leur tête: Morc, fils de Délé, et Conann, fils de Febar. Conann avait une forteresse qui, suivant une doctrine évhémériste déjà reçue en Irlande au onzième siècle, aurait été bâtie dans la petite île de Tory, située à la pointe nord-ouest de l'Irlande, en face des rivages du comté de Donegal. La tradition populaire a localisé dans cette île d'autres légendes relatives aux Fomôré que nous rapporterons plus tard en leur lieu. C'était là que les Fomôré avaient, dit-on, fondé leur principal établissement.
De là ils dominaient l'Irlande entière et exigeaient [Pg 102]d'elle un impôt annuel excessif: deux tiers des enfants que les femmes avaient mis au monde, deux tiers du blé et du lait que les champs et les vaches avaient produits dans l'armée. La perception s'opérait la nuit du 1er novembre, c'est-à-dire de la fête de _Samain_, qui termine l'été et qui commence l'hiver, symbole de la mort. Le paiement de l'impôt se faisait dans le lieu appelé _Mag cetne_[1]. _Mag cetne_ veut dire «la même plaine;» cette plaine, toujours identique, où va tout ce qui a vie, et où les dieux de la mort exercent leur puissance: c'est la mystérieuse contrée que vont habiter les hommes quand ils meurent. Keating croit que c'est une plaine d'Irlande et en indique la situation. Ne comprenant pas comment les Irlandais pouvaient, une fois par an, apporter à leurs tyrans les deux tiers du lait de l'année, il imagine que les Fomôré, au lieu de cet impôt bizarre, levaient sur chaque maison une redevance annuelle de trois mesures de crème, de froment fin et de beurre, et qu'ils avaient chargé de la perception une femme qui parcourait l'Irlande à cet effet[2].
Des impôts exigés par les Fomôré, le plus oppressif et en même temps le plus caractéristique est celui qui se payait en enfants. Nous avons ici une légende analogue à la légende attique de Thésée et du Minotaure. [Pg 103]Le Minotaure est, comme quelques-uns des Fomôré, un personnage cornu; au lieu d'une tête de chèvre comme eux, il porte, sur un corps d'homme, une tête de taureau[3]. Comme les Fomôré, il habite une île; cette île, _Tor-inis_, dans le récit irlandais, est la Crète dans la fable athénienne. Sept garçons et sept jeunes filles sont le tribut annuel que le Minotaure exige; le génie grec, dans cette horrible légende, garde la mesure et la sagesse qui, en général, font la supériorité esthétique de ses conceptions; tandis que, dans le texte irlandais, les Fomôré se font livrer, tous les ans, les deux tiers des enfants nés dans l'année. Et cependant, nous allons le voir, il n'est pas inadmissible qu'à certaines époques les enfants nouveau-nés aient, en Irlande, payé ce tribut à la mort, les uns enlevés par une mort naturelle à l'amour de leurs parents, les autres immolés en sacrifice aux dieux de la mort par obéissance pour les enseignements d'une religion cruelle.
Les Fomoré sont les dieux de la mort, de la nuit et de l'orage, le premier en date des deux groupes divins entre lesquels se partagent les hommages de la race celtique. Les Tûatha Dê Danann, dieux de la vie, du jour et du soleil, constituent l'autre groupe, le moins ancien des deux, si nous en croyons le dogme des Celtes, car, suivant la théorie celtique, la nuit précède le jour.
[Pg 104]Dans la conception des Fomôré, nous trouvons l'idée de la mort associée à celle de la nuit. César avait observé la même association chez les Gaulois au temps de la conquête. «Les Gaulois,» dit-il, «prétendent qu'ils descendent tous de _Dis pater_, c'est-à-dire du dieu de la Mort. Les druides, disent-ils, leur ont appris. Pour cette raison, ils comptent tout espace de temps, non par jours, mais par nuits, et quand ils calculent les dates de naissance, les commencements de mois et d'années, ils ont toujours soin de placer la nuit avant le jour[4].» Ainsi, dans la doctrine druidique, la mort précède la vie, la mort engendre la vie, et comme la mort est identique à la nuit, et la vie identique au jour, la nuit précède et engendre le jour. De même, dans le monde divin irlandais, les Fomôré, dieux de la nuit et de la mort, sont chronologiquement antérieurs aux Tûatha Dê Danann, dieux du jour et de la vie, que nous verrons apparaître plus tard dans la suite de notre exposition[5].
La reine de la nuit est la lune qui, parmi les astres, se distingue par la forme de croissant, sous laquelle elle se présente la plupart du temps à nos regards. Le dieu de la nuit se distingue donc des [Pg 105]autres dieux par un croissant placé sur son front, et ce croissant se transforme en cornes de vache, de taureau ou de chèvre. De là, dans le _Prométhée_ d'Eschyle, Io, la vierge encornée[6], devenue plus tard une génisse[7]; de là, dans la fable athénienne, la conception du Minotaure à tête de taureau; de là, dans la fable irlandaise, la conception des Fomôré à tête de chèvre, et sur le continent de la Gaule, les nombreux dieux cornus qui aujourd'hui ornent une salle du musée de Saint-Germain. Pour rendre à ces dieux de la mort le culte qu'ils exigent, il faut leur immoler des vies humaines.
[Footnote 1: Poème d'Eochaid hûa Flainn, mort en 985. Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 23-25; cf. Livre des Invasions, _ibidem_, p. 6, col. 1, lignes 47-48.]
[Footnote 2: Keating, édition de 1811, p. 180.]
[Footnote 3: Voir deux représentations antiques du Minotaure chez Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_, pages 519, 621.]
[Footnote 4: «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant idque ab druidibus proditum dicunt. Ob eam causam spatia omnis temporis non numero dierum, sed noctium finiunt; dies natales et mensium et annorum initia sic observant _ut noctem dies subsequatur_.» César, _De bello gallico_, l. VI, c. XVIII, §§ 1 et 2.]
[Footnote 5: Voy. plus bas, chap. VII.]
[Footnote 6: Τᾶς βούκερω παρθένου. Eschyle, _Prométhée_, vers 588.]
[Footnote 7: Eschyle, _Les suppliantes_, vers 17-18, 275.]
§7.
_L'idole Cromm Crûach ou Cenn Crûach et les sacrifices d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule._
Ce ne sont pas seulement les légendaires Fomôré qui, en Irlande, reçoivent un tribut d'enfants; un tribut identique fut, à une époque reculée, réclamé par un dieu dont la monumentale image paraît appartenir à l'histoire.
Les vies de saint Patrice parlent d'un dieu dont la statue de pierre était ornée d'or et d'argent et entourée de douze statues aux ornements de bronze: [Pg 106]c'était la Tête sanglante, _Cenn crûach_. L'endroit où ce groupe divin, dressé en plein air sur le sol nu, recevait les hommages des fidèles, s'appelait «Champ de l'adoration,» _Mag slechta_[1]. Patrice se rendit au Champ de l'adoration, et de sa crosse menaça la grande idole qui était comme la reine de toutes les idoles d'Irlande. Celle-ci, dit la légende, se détourna pour éviter le coup, et dès lors cessa de regarder le Sud, comme elle avait fait jusque-là; et on voit encore, dit le vieux récit, la marque de la crosse du saint sur le côté gauche de la statue, bien que, chose merveilleuse, Patrice ne l'ait point frappée, et se soit borné à la menacer de loin. Les autres statues, au même moment, plongèrent en terre jusqu'au cou et, dit le récit hagiographique, c'est encore dans cet état qu'elles se trouvent aujourd'hui[2].
[Pg 107]L'idole du Champ de l'adoration, la «Tête sanglante,» _Cenn crûach_, comme dit la légende de saint Patrice, la «Courbe sanglante,» le «Croissant ensanglanté,» _Cromm crûach_, comme s'expriment d'autres textes, était, à une époque reculée, l'objet d'un culte terrible. On immolait en son honneur des victimes humaines. Le tribut était le même que celui que jadis, suivant la légende, avaient reçu les Fomôré. Les vies de saint Patrice ne parlent point de ces sacrifices affreux. L'Irlande les avait abolis quand l'apostolat du missionnaire fameux vint lui apporter le christianisme; mais elle ne les avait pas oubliés. L'article du _Dinn-senchus_ qui concerne le Champ de l'adoration atteste que ce souvenir était conservé quand fut rédigé ce traité de géographie, dont le plus ancien manuscrit date du douzième siècle, et dont on fait remonter la rédaction primitive au sixième.
«Ici était,» dit le vieux traité, «une grande idole ... qu'on appelait «Courbe sanglante ou Croissant ensanglanté,» _Cromm crûach_; elle donnait, dans chaque province, la puissance et la paix. Pitoyable malheur! les braves Gôidels l'adoraient; ils lui demandaient le beau temps, là, pour une partie du monde... Pour elle, sans gloire, ils tuaient leurs enfants premiers-nés[3] avec nombreux cris et [Pg 108]nombreuses plaintes de leur mort, dans l'assemblée autour de Cromm Cruach. C'était du lait et du blé qu'ils lui demandaient en échange de leurs enfants. Combien étaient grands leur horreur et leurs gémissements! C'était devant cette idole que se prosternaient les Gôidels francs; c'est de son culte, célébré par tant de morts, que cet endroit a reçu le surnom de _Mag slecht[a]_, ou «Champ de l'adoration...[4].»
Ce texte est d'accord avec les vies de saint Patrice pour distinguer dans le monument de Mag Slechta deux catégories d'idoles. La principale, Cromm ou Cenn Crûach, ornée d'or et d'argent dans les vies de saint Patrice[5], est d'or dans le _Dinn-senchus_; les autres, ornées de bronze dans les vies de saint Patrice[6], sont de pierre dans le _Dinn-senchus_. Les vies de saint Patrice fixent le nombre de ces dernières à douze: Le _Dinn-senchus_ ne parle que de «trois, rangées en ordre, trois idoles de pierre sur quatre; puis, pour [Pg 109]» tromper amèrement les foules, venait l'image d'or de Cromm[7].»
Les textes irlandais sur le sacrifice des enfants à l'idole de Crom Crûach et sur le tribut d'enfants payé aux Fomôré, mettent en mémoire les célèbres vers latins où Lucain, s'adressant aux druides, chante le culte cruel rendu par eux à trois divinités gauloises, au temps où César venait de terminer la conquête des Gaules, et où la guerre civile commençait entre le conquérant et Pompée son rival:
Et quibus immitis placatur sanguine diro Teutates, horrensque feris altaribus Æsus, Et Taranus[8] scythicæ non mitior ara Dianæ.
«Vous aussi, qui, par un sang cruellement versé, croyez apaiser l'impitoyable Teutatès, l'horrible Æsus aux autels sauvages, et Taranus, dont le culte n'est pas plus doux que celui de la Diane scythique.»
La Diane scythique avait jadis exigé qu'Agamemnon lui fît hommage de la vie de sa fille; il avait fallu lui sacrifier la vie d'Iphigénie pour calmer sa colère, et chez les Athéniens cette légende était assez populaire pour avoir fourni à un de leurs plus célèbres poètes, vers la fin du cinquième siècle avant notre ère, le sujet d'une tragédie qu'on admire [Pg 110]encore[9]. Taranus avait les mêmes exigences que la Diane scythique. Tel est le sens du passage de Lucain, qui, sur les cérémonies de la religion celtique, complète les notions réunies dans les _Commentaires_ de César. Après nous avoir parlé de ces immenses mannequins d'osier dans lesquels les druides gaulois de son temps brûlaient les hommes vivants, César ajoute que, suivant les mêmes druides, les voleurs, les brigands et les autres criminels étaient les victimes les plus agréables aux dieux, mais qu'à leur défaut on brûlait vifs des innocents[10]. Des vers de Lucain, on est en droit de conclure que ces innocents brûlés vifs étaient des enfants. Cette doctrine s'accorde avec le principe du droit celtique qui donne au père droit de vie et de mort sur ses enfants. Ce principe, énoncé par César[11], appartenait plus tard au droit du pays de Galles, où, dans le courant du sixième siècle, saint Teliavus sauve la vie à sept enfants que leur père, trop pauvre pour les nourrir, avait, les uns après les autres, jetés dans une rivière[12].
Le dieu gaulois Taranus, comparé, dans la _Pharsale_ [Pg 111]de Lucain, à la Diane de Scythie, à laquelle Agamemnon laissa immoler sa fille, est un dieu de la Foudre; il est compris dans le groupe des Fomôré, des dieux de la Mort et de la Nuit, comme le _Cromm Crûach_ ou _Cenn Crûach_, le Croissant ensanglanté, la Courbe sanglante, ou la Tête sanglante d'Irlande.
[Footnote 1: Mag Slechta était situé en Ulster, dans le comté de Cavan et dans la baronnie de Tullyhaw, près du village de Bally Magauran, O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_, 1851, t. I, p. 43, note.]
[Footnote 2:_ Vie tripartite de saint Patrice_, fragment publié d'après le manuscrit du British Museum, Egerton 93, par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 538, et d'après le manuscrit d'Oxford, Rawlinson B. 505, par M. Whitley Stokes, dans la _Revue celtique_, t. I, p. 259. Cf. Joscelin, _Vie de saint Patrice_, VI, 50, chez les Bollandistes, mars, t. II, p. 552, et auparavant par Colgan, _Trias thaumaturga_, p. 77, col. 2. Cette légende se lit déjà dans la quatrième vie de saint Patrice, qui aurait été écrite par Eleranus, mort en 664. Voir le § LIII de cette vie, chez Colgan, _Trias thaumaturga_, p. 42, col. 1. La troisième vie, attribuée à saint Benignus et antérieure à 527 suivant Colgan, parle de l'idole de Mag Slechta, mais lui donne un autre nom, ne dit rien des douze petites idoles et raconte le miracle d'une façon différente: «Et orante Patricio imago ilia quem populi adorabant comminuta, et in pulverem redacta» (§ XLVI, _Trias thaumaturga_, p. 25, col. 1).]
[Footnote 3: Le texte du Livre de Leinster, p. 213, col. 2, ligne 45, porte _toirsech_, «triste;» il faut lire _tôissich_, «premiers.» Cette correction est exigée par la préface en prose qui manque dans le Livre de Leinster, mais qui a été publiée par O'Conor, _Bibliotheca manuscripta Stowensis_, pages 40, 41, d'après le manuscrit Stowe 1. Cette préface remplace l'adjectif que nous venons de citer par deux équivalents: _cedgein_ et _primhggen_, qui veulent dire «premiers-nés.»]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 39 et suivantes.]
[Footnote 5: Troisième vie, § XLVI; quatrième vie, § LIII; SIXIÈME VIE, § <SC>LVI; septième vie, livre II, § 31; Colgan, _Trias thaumaturga_, p. 25, col. 1; p. 42, col. 1; p. 77, col. 2; p. 133, col. 2.]
[Footnote 6: Il n'est pas question des douze petites statues dans la troisième vie, qui s'exprime sur le miracle de saint Patrice dans des termes beaucoup plus brefs que les autres vies, et dit que l'idole a été réduite en poussière par le célèbre apôtre de l'Irlande. Le récit postérieur est beaucoup plus dramatique.]
[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 61, 62.]
[Footnote 8: M. Mowat paraît avoir prouvé qu'on doit lire _Taranus_, génitif singulier, et non _Taranis_.]
[Footnote 9: L'_Iphigénie en Aulide_ d'Euripide a été pour la première fois représentée après la mort de l'auteur, qui cessa de vivre en 406. Sur les sacrifices humains en Grèce, principalement sur les sacrifices d'enfants dans ce pays aux époques les plus reculées de son histoire, voir Maury, _Histoire des religions de la Grèce antique_, t. I, p. 184-187.]
[Footnote 10: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVI, §§ 4 et 5.]
[Footnote 11: _Ibid._, chap. XIX, § 3.]
[Footnote 12: _Liber landavensis_, p. 120.]
§8.
_Tigernmas, doublet de Cromm Crûach, dieu de la Mort._
Cromm Crûach, la grande idole d'Irlande, honorée par le tribut cruel d'un sacrifice d'enfants, comme les Fomôré de la légende de Némed, paraît avoir été surtout un dieu de la mort. C'est la conclusion qu'on doit tirer de la légende de Tigernmas, dont le nom, _Tigernmas_ pour _Tigern Bais_, veut dire «Seigneur de la Mort.» Dans la classification chronologique que les érudits irlandais ont faite de leurs légendes à l'époque chrétienne, Tigernmas devient un roi de la race d'Eremon, fils de Milé, établie dans le nord de l'Irlande. C'est une partie de la race irlandaise actuelle. Les Quatre Maîtres savent même exactement à quelle époque il régna: ce fut de l'an du monde 3580 à l'an 3656[1]. Mais [Pg 112]ailleurs Tigernmas est identique à Balar, dieu de la Foudre et de la Mort, qui commande les Fomôré et périt à leur tête en combattant les Tûatha Dê Danann, à la seconde bataille de Mag-Tured[2]. Tigernmas, en moins d'un an, livra vingt-sept batailles aux descendants d'Eber, fils de Milé, qui occupaient l'Irlande méridionale. Un nombre considérable de ses adversaires perdit la vie dans ces combats, et peu s'en fallut que Tigernmas ne détruisît entièrement la race d'Eber. Enfin, après soixante-dix-sept ans de règne, il mourut au «Champ de l'Adoration,» à Mag Slechta, avec les trois quarts des habitants de l'Irlande, qui étaient venus avec lui adorer la grande idole de Cromm Crûach. C'était la nuit du 1er novembre ou de la fête de _Samain_; la date, précisément, où, suivant une autre légende, les descendants de Némed payaient aux Fomôré le dur tribut des deux tiers des enfants, des deux tiers du blé, des deux tiers du lait que l'année leur avait produit. Les Irlandais sujets de Tigernmas n'étaient venus à Mag Slechta que pour honorer Cromm Crûach, leur dieu, par des prosternations; [Pg 113]mais ils accomplirent cette cérémonie avec tant de conscience et d'entrain, qu'ils y brisèrent le sommet de leurs fronts, la pointe de leur nez, le bout de leurs genoux, les extrémités de leurs coudes, et qu'enfin les trois quarts d'entre eux y perdirent la vie[3].
[Footnote 1: _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_, édit. O'Donovan, 1851, t. I, p. 38-41.]
[Footnote 2: «Lug mac Edlend mic Tigernmais,» dans la pièce intitulée _Baile an scail_, British Museum, Harleien 5280, folio 60, publiée par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 619, ligne 15. «Lug, Eithne ingen Balair Bailc-beimnig a-mathair-side» _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1., lignes 44, 45. Ces deux textes font le dieu Lug fils d'Ethne, au génitif Ethnend, par corruption Edlend, qui est une fille de Balar, autrement dit Tigernmas; c'est par erreur que, dans le _Baile in scail_, Ethne change de sexe et devient un fils de Tigernmas.]
[Footnote 3: On peut consulter là-dessus: 1° la préface en prose du chapitre du _Dinn-senchus_ consacré à Mag Slechta; elle a été publiée par O'Conor, _Bibliotheca manuscripta Stowensis_, p. 40-41, d'après le manuscrit Stowe 1; 2° le texte en vers du même chapitre du _Dinn-senchus_, dans le Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 51 et suivantes; 3° le _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 16, col. 2, lignes 19-21, 26-32; p. 17, col. 1, lignes 20, 21.]
§9.
_Le désastre de la tour de Conann d'après les documents irlandais._
Le mythe de Tigernmas, seigneur de la Mort, et de son règne désastreux sur les descendants de Miled, n'est qu'une variante ou une forme différente du récit où l'on trouve racontée la domination tyrannique exercée sur les fils de Némed par les Fomôré et par leur terrible roi Conann, fils de Febar, établi dans sa tour, la tour de Conann, _tur Conaind_ ou _Conainn_, qui, suivant les évhéméristes irlandais, était située dans l'île de Tory, à la pointe nord-ouest de l'Irlande. L'excès de la tyrannie de Conann produisit la révolte. Conduits par trois [Pg 114]chefs, Erglann, Semul et Fergus Leth-derg, les descendants de Némed allèrent, au nombre de soixante mille, attaquer les Fomôré. Une bataille se livra. Les descendants de Némed y furent d'abord vainqueurs: ils prirent la tour, et Conann, leur oppresseur, périt de la main de Fergus Leth-derg, le dernier de leurs trois chefs. Mais Morc, fils de Délé, ami de Conann, comme lui chef des Fomôré, arrivé trop tard pour sauver la vie à ce tyran, arracha la victoire aux fils de Némed, les mit en fuite, les poursuivit, et en fit un tel massacre que trente seulement, sur les soixante mille, échappèrent à la mort. Un poète irlandais, de la seconde moitié du dixième siècle, a chanté cette guerre dans des vers qu'un manuscrit du douzième siècle nous a conservés.
Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand, fils de Fébar; Les hommes d'Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux.
L'auteur donne ensuite les noms de ces trois guerriers, puis continue ainsi:
Trois fois vingt mille aux exploits brillants Et sur terre et sur eau; Tel est le nombre qui vint du rivage, --Race de Némed, à l'assaut.
Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand, fils de Fébar; [Pg 115] Les hommes d'Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux.
Torinis, île de la Tour, Forteresse de Conann, fils de Fébar. Par Fergus même, héros aux vingt exploits, Fut tué Conann, fils de Fébar.
Morc, fils de Délé, arriva; Il venait en aide à Conann; Conann tomba mort devant lui; More fit beaucoup de mal.
Trois fois vingt vaisseaux à travers la mer, Nombre qu'amena Morc, fils de Délé; Il les enveloppa avant qu'ils n'eussent gagné la terre, Race de Némed à la force puissante!
Les hommes d'Irlande étaient tous au combat Après la venue des Fomôré; Tous les engloutit la mer, Excepté seulement trois fois dix.
Suivent les noms des trente guerriers de la race de Némed qui échappèrent à ce désastre. Ils retournèrent s'établir en Irlande, que leurs trois chefs se partagèrent. Peu après, fuyant les impôts et une maladie épidémique qui avait ôté la vie à deux d'entre eux, ils quittèrent l'Irlande.
Trois fois dix en course jolie Allèrent ensuite en Irlande; Trois firent partage à l'ouest Après l'assaut de la tour de Conann.
Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand, fils de Fébar; [Pg 116] Les hommes d'Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux.
Pour Bethach au renom glorieux, un tiers, De Torinis à la Boyne; C'est lui qui mourut dans l'île d'Irlande, Deux ans après Britan.
Pour Semion, fils d'Erglan l'illustre, un tiers: De la Boyne à Belach Conglas; Pour Britan, raconte hua Flainn, un tiers; De Belach à la tour de Conann.
Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand, fils de Fébar; Les hommes d'Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux[1].....
La fin de ce poème a été composée sous l'influence d'idées modernes qui, rejetant le mythe celtique primitif, trouvent, dans la race de Némed, les ancêtres de la population des Iles Britanniques aux temps qui ont précédé la conquête saxonne. Suivant le Livre des Invasions, ceux des guerriers de la race de Némed qui échappèrent au désastre de la tour de Conann se réfugièrent d'abord en Irlande, puis quittèrent cette île pour aller habiter plus à l'orient. Ils formaient trois familles, dont l'une, celle de Britan, peupla plus tard la Grande-Bretagne [Pg 117]et donna son nom aux Bretons; les deux autres revinrent en Irlande, la première sous le nom de Fir-Bolg, la seconde sous le nom de Tûatha Dê Danann.
Mais la croyance ancienne était que la race de Némed avait péri tout entière sans laisser de descendants. Némed et ses compagnons, une fois arrivés en Irlande, dit Tûan mac Cairill, eurent tant d'enfants et leur nombre augmenta tellement qu'ils atteignirent le chiffre de quatre mille trente hommes et quatre mille trente femmes; alors ils moururent tous[2].
Si nous en croyons Nennius, la race de Némed, venue d'Espagne, passa en Irlande beaucoup d'années, puis quitta cette île et retourna en Espagne. Le récit de Nennius exprime, sur la destinée finale de la race de Némed, la même doctrine que la légende de Tûan mac Cairill; car, dans les textes mythologiques irlandais du moyen âge, l'Espagne prend la place du pays des Morts. Le texte primitif du récit que Nennius avait sous les yeux transportait d'Irlande, non en Espagne, mais au pays des Morts, la race de Némed.
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 7, col. 2; Livre de Ballymote, f° 16 r°, col. 1; Livre de Lecan, f° 176 v°, col. 2. Ce poème est d'Eochaid hûa Flainn, mort en 985; cf. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 109.]
[Footnote 2: Voir plus haut, p. 53.]
§10.
_Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la mythologie grecque._
Après avoir fait ces observations sur les derniers [Pg 118]quatrains du poème irlandais qui raconte la catastrophe de la tour de Conann, nous allons rapprocher de ce morceau la rédaction sensiblement différente que nous en a laissée Nennius. Nous avons déjà dit que, chez cet auteur, la légende de la tour n'a pas été rattachée à l'histoire de la race de Némed, et qu'elle fait partie de celle des fils de Milé. Le motif de cette modification est facile à concevoir. Nous avons vu que, suivant la rédaction chrétienne du désastre de la tour de Conann, les débris de l'armée irlandaise retournent dans leur île, puis vont s'établir en Orient, reviennent plus tard, et que d'eux descendent les habitants des Iles Britanniques à l'époque historique. On a conclu de là que les guerriers qui ont pris d'assaut la tour de Conann ne peuvent appartenir à la race de Némed, puisque, suivant les plus vieilles rédactions de la légende, tous les membres de cette race ont péri jusqu'au dernier, ou sont retournés en Espagne. Voici le récit de Nennius.
«Ensuite vinrent trois fils de Milé d'Espagne[1] avec trente vaisseaux contenant chacun trente hommes et autant d'épouses. Ils restèrent en Irlande un an, puis ils aperçurent au milieu de la mer une tour de verre, et ils voyaient sur la tour quelque chose qui ressemblait à des hommes, [Pg 119]_quasi homines_. Ils adressaient la parole à ces gens-là sans jamais obtenir de réponse. Après s'être préparés pendant un an à l'attaque de la tour, ils partirent avec tous leurs navires et toutes leurs femmes, à l'exception d'un navire qui avait fait naufrage, des trente hommes et des trente femmes que ce navire avait contenus. Mais quand ils débarquèrent sur le rivage qui entourait la tour, la mer s'éleva au-dessus d'eux, et ils périrent dans les flots. Des trente hommes et des trente femmes dont le navire avait fait naufrage, descend la population qui habite aujourd'hui l'Irlande.»
En transportant la légende de la tour dans l'histoire des fils de Milé, Nennius s'est écarté des primitives données de la mythologie celtique; mais du reste, chez lui, le sens originaire du mythe est, sur bien des points, plus nettement apparent que dans les textes irlandais qui nous ont été conservés. La tour est de verre, comme la barque où, dans la légende de Connlé, la messagère de la Mort vient chercher et ravir à l'amour paternel le fils du roi suprême d'Irlande. Ce ne sont pas des hommes qu'on voit sur la tour, c'est «quelque chose qui ressemble à des hommes,» _quasi homines_. Ce sont les «ombres» de la mythologie romaine, les εἴδωλα de la mythologie grecque, qui offrent l'apparence du corps humain sans en avoir la réalité qu'ils ont perdue avec la vie. Ces apparences d'hommes ne parlent point, ou si elles ont un langage, ce langage ne parvient point aux oreilles des guerriers irlandais. Car ces apparences [Pg 120]d'hommes sont identiques aux «silencieux,» _silentes_, de la poésie latine. Les «silencieux,» _silentes_, sont les morts chez Virgile, Ovide, Lucain, Valérius Flaccus et Claudien. La tour de verre dont parle Nennius, la tour de Conann de la littérature irlandaise, est donc la forteresse des morts.
Or, par une loi impitoyable, les hommes, à l'exception de quelques rares favorisés, ne peuvent, sans perdre la vie, pénétrer dans l'île mystérieuse de l'extrême Occident, où les Celtes et le second âge de la mythologie grecque ont placé le séjour des morts. Déjà, dans l'Odyssée, le navire qui porte Ulysse et ses compagnons ne peut aborder en Ogygie. Il fait naufrage, tous ceux qu'il porte, engloutis dans la mer, cessent de vivre; seul, le demi-dieu Ulysse peut atteindre l'île si éloignée où habite la déesse cachée, Calypso, fille d'Atlas, la colonne du ciel[2].
Mais dans l'Odyssée, aucune notion belliqueuse n'est associée à l'idée de cette île lointaine où Ulysse, échappé à la mort par un privilège tout personnel, vit pendant sept ans, loin des regards des hommes, entouré des soins de la déesse dont il est aimé. Le mythe change de caractère quand, au lieu d'une déesse, un dieu mâle prend le gouvernement de l'île mystérieuse que la poétique imagination des Indo-Européens d'Occident place au couchant, à l'extrémité du monde, dans des régions où n'ose jamais s'aventurer le navigateur le plus audacieux. Kronos [Pg 121]règne sur cette île; la poésie grecque nous le représente occupant une «tour,» τύρσιν, dit Pindare[3], «dans l'île des Bienheureux, où soufflent les brises de l'Océan, où brillent des fleurs d'or, les unes sur de beaux arbres que la terre porte, les autres sur l'eau qui les produit; et de ces fleurs les habitants tressent des guirlandes qui leur ornent les mains et la tête;» ces habitants sont: Pélée, Cadmus, Achille et tous les héros de la Grèce antique.
Pindare ne nous dit pas que personne ait attaqué la «tour» mythique des morts. Mais le plus ancien monument de littérature grecque parle des combats dont le séjour des morts a été le théâtre quand Héraclès se rendit dans l'Aïdès, aux portes solides, pour tirer de cet obscur domaine le chien du dieu terrible qui en est roi. Il aurait été englouti dans les eaux et aurait subi la même mort que les descendants de Némed au siège de la tour de Conann, il aurait perdu la vie dans les eaux rapides du Styx, si Zeus, du haut du ciel, n'eût envoyé à son aide la déesse Athéné[4]. On trouve donc épars, dans la mythologie grecque, une grande partie des éléments dont a été formé le mythe irlandais de la tour de Conann, de cette forteresse qui, bâtie dans l'île mystérieuse des Morts, est conquise par les guerriers irlandais, mais au prix de la vie du plus grand nombre d'entre eux. Toutefois l'Irlande, en créant le [Pg 122]mythe de la tour de Conann, n'a rien emprunté à la Grèce. Les traits communs de la mythologie irlandaise et de la mythologie grecque proviennent d'un vieux fonds de légendes gréco-celtiques antérieur à la séparation des races, à la date inconnue où, abandonnant aux Celtes la froide vallée du Danube et les régions brumeuses de l'Europe occidentale, les Hellènes ou Grecs vinrent habiter les plaines chaudes et les splendides rivages de la presqu'île située au sud des Balkans.
[Footnote 1: _Militis Hispaniæ_. On pourrait comprendre «d'un guerrier d'Espagne;» mais _Miles, Militis_, est ici un nom propre, en irlandais _Mile_, génitif _Miled_.]
[Footnote 2: _Odyssée_, livre VII, vers 244-255.]
[Footnote 3: Pindare, _Olympiques_, II, vers 70; édit. Schneidewin, t. I, p. 17.]
[Footnote 4: _Iliade_, livre VIII, vers 367-369.]
[Pg 123]CHAPITRE VI.
ÉMIGRATION DES FIR-BOLG.
§1. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie irlandaise.--§2. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les Galiôin dans l'épopée héroïque irlandaise.--§3. Association des Fomôré ou dieux de Domna, _Déi Domnann_, avec les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les Galiôin.--§4. Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et de Galiôin en Irlande.--§5. Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Doctrine primitive, doctrine du moyen âge.--§6. Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des rois.--§7. Tailtiu, reine des Fir-Bolg et mère nourricière de Lug, un des chefs des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tailtiu le jour de la fête de Lug ou Lugus.
§1.
_Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie irlandaise._
Des trois races légendaires qui, dans la mythologie irlandaise, correspondent à la race d'Or, à la race d'Argent et à la race d'Airain de la mythologie [Pg 124]grecque, nous avons étudié jusqu'ici celles qui se placent les deux premières dans l'ordre chronologique adopté par les écrivains irlandais. C'est d'abord la famille de Partholon, identique à la race d'Argent de la mythologie grecque et caractérisée comme elle par le défaut d'intelligence[1]. Elle fut enlevée en une semaine par une maladie épidémique qui punissait un crime. Ainsi, la légitime colère de Zeus avait précipité la race d'Argent dans le tombeau. Vient ensuite la famille de Némed: nous reconnaissons en elle la race d'Airain de la mythologie grecque, belliqueuse comme elle, et qui, comme elle, périt par les armes. La famille de Némed fut détruite au massacre de la tour de Conann en combattant les Fomôré. Les hommes de la race d'Argent, emportés par l'ardeur de la guerre, s'égorgèrent l'un l'autre jusqu'au dernier[2]. Ainsi les deux premières races de la mythologie irlandaise, c'est-à-dire la famille de Partholon et celle de Némed, sont identiques aux deux dernières des trois races primitives de la mythologie grecque. L'ordre régulier des matières semblerait appeler ici l'étude de la troisième des races mythiques irlandaises qui correspond à la première des races mythiques grecques. Cette troisième race, connue sous le nom de Tûatha [Pg 125]Dê Danann, «gens du dieu fils de la déesse Dana,» est identique à la race d'Or, qu'Hésiode et Ovide font arriver sur la terre avant les deux autres. Dans la mythologie irlandaise, c'est chronologiquement la dernière des trois races dont la population historique de l'île ne descend pas.
Cependant les catalogues de la littérature épique irlandaise et les résumés, dans lesquels les légendes mythologiques irlandaises se présentent à nous avec la prétention de se faire accepter pour des récits historiques, intercalent,--entre la légende qui concerne Némed ou la seconde des races mythiques, et les récits qui racontent l'arrivée de la troisième, c'est-à-dire des Tûatha Dê Danann,--l'histoire fabuleuse où l'on voit comment s'est établie en Irlande une des races qui occupaient encore cette île dans la période héroïque, c'est-à dire à une époque où succèdent à la mythologie pure les récits légendaires à base historique.
On désigne habituellement cette race par le mot composé _Fer-Bolg_, au pluriel _Fir-Bolg_, «les hommes de Bolg.» Mais pour être exact, il faut dire que cette race se composait de trois peuples distincts: les Fir-Bolg ou hommes de Bolg, les Fir-Domnann ou hommes de Domna, et les Galiôin. Tel est l'ordre traditionnel dans lequel ces peuples sont rangés. C'est peut-être un ordre alphabétique. Quoique l'ordre des lettres ne soit pas le même dans l'alphabet ogamique que dans l'alphabet latin, ces deux alphabets s'accordent pour mettre le _b_ avant [Pg 126]le _d_, et pour placer le _g_ après ces deux lettres. Les Galiôin sont dont alphabétiquement les derniers, et les hommes de Bolg précèdent les hommes de Domna.
Mais de ces trois peuples, le plus important paraît avoir été celui que dans l'usage on nomme le second, les Fir-Domnann ou hommes de Domna. Suivant la tradition telle que nous la conserve un poème du onzième siècle, ils auraient occupé trois des cinq grandes provinces entre lesquelles l'Irlande se se divisait à l'époque héroïque. Ils auraient eu pour leur part le Munster méridional, le Munster septentrional et le Connaught, tandis que les Galiôin se contentaient du Leinster, et les Fir-Bolg de l'Ulster[3]. Aussi la légende de Tûan mac Cairill, plus logique que les autres textes, nomme-t-elle les Fir-Domnann avant les Fir-Bolg et les Galiôin[4].
[Footnote 1: Comparez aux vers 129-134 des _Travaux et des Jours_ d'Hésiode, le passage de la légende de Tûan mac Cairill, où se trouve l'appréciation de la race de Partholon: _Leabhar na-hUidhre_, p. 15, col. 2, lignes 23-24.]
[Footnote 2: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 152-153.]
[Footnote 3: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 127, col. 1. La partie de ce document qui se rapporte au partage de l'Irlande entre les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin, occupe les lignes 28-33. Voir plus bas l'indication des autres textes concernant ce partage.]
[Footnote 4: «Gabais Semion, mac Stariath in-innsi-sea iar-sin; is-dib-side Fir-Domnann, Fir-Bolc ocus Galiûin.» _Leabhar na-hUidre_, p. 16, col. 2, lignes 6 et 7.]
§2.
_Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin dans l'épopée héroïque irlandaise._
Ces trois peuples paraissent avoir été la population [Pg 127]que les Gôidels ou Scots, c'est-à-dire les Irlandais, trouvèrent dans l'île dont ils portent aujourd'hui le nom, quand, à une date jusqu'ici mal déterminée, ils vinrent s'y établir. Dans la période héroïque, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin ne sont point encore fondus dans la race dominante, et ils y tiennent une place importante parmi les advesaires de ces héros d'Ulster que la littérature épique traite avec une faveur particulière.
Ainsi, dans la grande épopée dont le sujet est l'enlèvement du taureau de Cûalngé, un des principaux épisodes est un duel où le premier des guerriers d'Ulster, c'est-à-dire le célèbre Cûchulainn, a pour adversaire le guerrier le plus éminent de l'armée d'Ailill et de Medb, roi et reine de Connaught; Ce dernier champion, Ferdiad, digne émule du héros qui réunit en sa personne les plus éminentes qualités et qui s'élève en quelque sorte au rang des demi-dieux, est un Fer-Domnann, un homme de Domna, le guerrier le plus accompli de cette race ennemie[1].
Dans l'armée à laquelle appartient Ferdiad, les Galiôin sont au nombre de trois mille. La reine Medb, ayant un jour, en char, parcouru le camp pour se rendre compte de l'état de ses troupes, constata que les Galiôin étaient ceux qui étaient venus [Pg 128]à la guerre avec le plus d'entrain. Quand les autres guerriers commençaient à peine à s'installer dans leur campement, déjà les Galiôin avaient dressé leurs tentes. Quand les autres eurent fini de dresser leurs tentes, déjà le repas des Galiôin était prêt. Quand les autres commencèrent à manger, les Galiôin avaient fini; quand les autres terminèrent leur repas, déjà les Galiôin étaient non seulement couchés mais tous endormis[2].
Un autre morceau raconte comment, au temps où vivait Cûchulainn, des Fir-Bolg violèrent un engagement pris envers le roi suprême d'Irlande, et devinrent vassaux d'Ailill et de Medb, se rangeant ainsi, comme les Galiôin et les Fir-Domnann, parmi les ennemis de l'Ulster et de l'héroïque pléiade de guerriers qui faisait la gloire de ce royaume. Cette trahison eut pour résultat quatre duels, et dans un de ces combats singuliers, Cûchulainn tua le fils du chef des Fir-Bolg[3].
[Footnote 1: «Ferdiad mac Damain, mac Dâre, in mîlid môr-chalma d'Fheraib Domnand.» _Comrac Firdead_, Livre de Leinster, p. 81, col. 1, lignes 24-25, p. 82, col. 1, lignes 7-8. Cf. O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 414, lignes 5 et 6; p. 420, lignes 2, 3.]
[Footnote 2: _Tâin bô Cûalnge_, chez O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 259-261.]
[Footnote 3: Poème de Mag Liag, auteur du commencement du onzième siècle, Livre de Leinster, p. 152; O'Curry, _On the manners_, II, 121-123.]
§3.
_Association des Fomôré, ou dieux de Domna, Dê Domnann, avec les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin._
Il y a donc dans la littérature épique irlandaise [Pg 129]une sorte de dualisme. D'un côté Conchobar, Cûchulainn, et les guerriers d'Ulster, héros favoris des _file_; et de l'autre, un groupe ennemi dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin, les Fir-Domnann surtout, autrefois maîtres des trois cinquièmes de l'Irlande, sont un élément fondamental. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin ont toutes sortes de défauts et de vices: ils sont bavards, traîtres, avares, ennemis de la musique, querelleurs; c'est à leurs adversaires qu'appartiennent en propre, et comme caractère distinctif, la bravoure et la générosité[1]. La mythologie nous offre un dualisme analogue. D'un côté les dieux bons, les dieux du jour, de la lumière et de la vie, qu'on appelle Tûatha Dê Danann, parmi lesquels on remarque Ogmé à la face solaire, _Grian-ainech_[2], et dont le chef est _in Dag-de_, littéralement «le bon Dieu;» de l'autre, les dieux de la mort et de la nuit, les dieux méchants qu'on appelle ordinairement Fomôré. Mais à ceux-ci on donne aussi quelquefois le nom de la principale des trois races ennemies que combattaient les héros d'Ulster: le chef des Fomôré est dit quelquefois [Pg 130]«dieu de Domna[3].» Le dieu de Domna, _dia_ ou _dê Domnand_, est le dieu ennemi, comme les hommes de Domna, Fir-Domnann, sont les hommes ennemis.
Suivant la doctrine celtique, la nuit précède le jour, la mort précède la vie, comme le père précède le fils[4]; ainsi les dieux mauvais ont précédé les bons, et les hommes méchants sont arrivés en ce monde avant les bons, c'est-à-dire avant les Gôidels ou Scots ou en d'autres termes avant le rameau de la race celtique auquel sont dus les récits légendaires dont nous rendons compte. Cette association des hommes méchants et des dieux mauvais, vaincus les uns et [Pg 131]les autres, se trouve aussi dans la littérature sanscrite de l'Inde où le même mot _Dasyu_, désigne à la fois les démons et les races ennemies qui ont précédé les Aryens dans l'Inde et sur lesquelles la race aryenne a fait la conquête des vastes plaines situées au sud de l'Himalaya[5]. Tandis que le groupe oriental de la famille indo-européenne se créait, par la victoire, un nouveau domaine territorial, le groupe occidental de la même famille devait à ses armes un succès semblable; et cet événement militaire, si fécond en conséquences politiques, produisait dans l'ordre littéraire un effet analogue à celui que dans l'Inde il a eu pour résultat, c'est-à-dire un mélange presque identique de l'histoire et de la mythologie.
[Footnote 1: Duald mac Firbis, auteur du dix-septième siècle, a résumé la tradition irlandaise sur ce sujet en quelques vers publiés par O'Curry, _Lectures on the mss. materials_, p. 580; cf. p. 223-224. Contrairement à l'ancienne doctrine, Duald mac Firbis considère les Fir-Bolg comme plus importants que les Fir-Domnann.]
[Footnote 2: C'est l'opposé de _Buar-ainech_. Voyez chap. IX, § 4.]
[Footnote 3: Elloth, l'un des Tûatha dê Danann, est tué par le dieu de Domna, _dê Domnand_, des Fomôré:
Dorochair Elloth con âg athair môrgarg Manannain Ocus Donand chomlan cain la Dê n-Domnand d'Fhomorchaib.
Poème de Flann Manistrech, mort en 1056, dans le Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 25, 26. Lors de la seconde bataille de Mag-Tured, un des chefs des Fomôré est Indech, fils du dieu de Domna, «mac dê Domnann» (British Museum, ms. Harleian 5280; O'Curry, _Lectures on the mss. materials_, p. 249). Le _Livre des conquêtes_, parlant de la même bataille dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9-10, ajoute que Indech, fils du dieu de Domna, est roi: «Indech mac Dê Domnand in rî,» et il a dit un peu plus haut que, dans la seconde bataille de Mag-Tured, Ogma, fils d'Elada, fut tué par Indech, fils d'un Dieu, roi des Fomôré. Livre de Leinster, p. 9, col. 2, 122-4, cf. p. 11, col. 2, l. 33. Ainsi le même personnage mythique est à la fois fils du dieu de Domna et du roi des Fomôré.]
[Footnote 4: César, _De bello gallico_, VI, 18, §§ 1, 2, 3.]
[Footnote 5: Bergaigne, _La religion védique_, t. II, p. 208-219.]
§4.
_Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande._
Les Fomôré, dieux de la nuit, de la mort et du mal, sont venus en Irlande avant les Tûatha Dê Danann, ou dieux du bien, de la lumière, de la vie. En effet, les Tûatha Dê Danann n'ont point encore paru dans notre exposé, et nous verrons plus tard comment ils arrivèrent en Irlande. Mais nous avons déjà parlé à deux reprises des Fomôré; nous avons vu leurs combats contre Partholon et contre [Pg 132]Némed[1]: les Fomôré sont donc contemporains des deux races légendaires qui ont les premières habité l'Irlande; et dans la littérature irlandaise primitive, aucun récit ne nous raconte comment ils sont venus en Irlande: C'est à une date plus récente qu'on a imaginé d'en faire une tribu de pirates arrivant par mer comme les Scandinaves et les Danois du neuvième et du dixième siècle[2]; il n'y a pas, il ne paraît avoir jamais existé de récit intitulé: «Emigration des Fomôré ou des dieux de Domna en Irlande.» Ces dieux semblent remonter à l'origine même des choses. Mais il y avait un récit où l'on voyait comment les hommes de Domna étaient venus dans cette île.
Le titre de ce récit est compris dans les deux plus anciens catalogues de la littérature épique irlandaise, dont le premier paraît, avons-nous dit, remonter aux environs de l'année 700. Ce titre, «Emigration des Fir-Bolg,» _Tochomlod Fer m-Bolg_, ne mentionne que le premier des trois peuples dont les Fir-Domnann étaient le principal. Mais quoique cette pièce soit perdue, les débris qui nous en ont été conservés par divers documents montrent quelle place importante y tenaient les hommes de Domna. «Cinq rois,» nous dit un poème attribué à Gilla Coemain, auteur du onzième siècle, «vinrent à travers la mer bleue dans trois flottes. L'affaire n'était pas petite; avec [Pg 133]eux étaient les Galiôin, les Fir-Bolg et les Fir-Domnann.» Un de ces cinq rois était celui des Fir-Bolg; il s'appelait Rudraige, et occupa le nord de l'Irlande, l'Ulster. Les Fir-Domnann avaient pour eux seuls trois rois qui fondèrent chacun un royaume: le royaume de Connaught, celui de Munster septentrional et celui de Munster méridional. Enfin les Galiôin, commandés comme les Fir-Bolg par un seul roi, fondèrent le royaume de Leinster. Les cinq rois étaient frères; ils confièrent l'autorité suprême à l'un d'entre eux, au roi des Galiôin Slane[3].
[Footnote 1: Voir plus haut, p. 31 et suivante, p. 90 et suivantes.]
[Footnote 2: Dans certaines compositions modernes plus politiques au fond que littéraires dans la forme, l'auteur, parlant des Fomôré, semble avoir pensé aux conquérants anglo-normands.]
[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 26-35. Voir, sur le même sujet, un poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 2, lignes 3 et suivantes; Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, distinctio III, chap. IV et V, dans _Giraldi Cambrensis Opera_, édition Dimock, vol. V, p. 144, 145; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 122. Tûan mac Cairill ne dit mot de ces cinq rois. Il parle de Semion, fils de Stariat, d'où les Fir-Domnann, les Fir-Bolg et les Galiôin. _Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 5-7. Semion, suivant lui, serait venu en Irlande, tandis que Gilla Coemain, le Livre des Conquêtes et les textes postérieurs n'y font arriver que ses descendants.]
§5.
_Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Doctrine primitive. Doctrine du moyen âge._
De quel pays venait cette population nouvelle? Si nous en croyons Nennius, elle arrivait d'Espagne, puisque c'est de l'Espagne, suivant lui, que l'Irlande [Pg 134]a reçu tous ses habitants; et chez lui _Espagne_ est la traduction évhémériste des mots celtiques qui désignaient le pays mystérieux des morts. Mais dans la doctrine qui prévalut en Irlande au onzième siècle, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin étaient partis de Grèce. Après le désastre de la tour de Conann, ceux des descendants de Némed qui, au nombre de trente, échappèrent à la mort, passèrent d'abord quelque temps en Irlande; puis, chassés par les maladies et par les exactions des Fomôré, ils renoncèrent à ce séjour désastreux et se partagèrent en trois groupes.
L'un s'établit dans les régions septentrionales de l'Europe, il devait revenir en Irlande sous le nom de Tûatha Dê Danann. Nous verrons plus loin que la doctrine celtique primitive donnait aux Tûatha Dê Danann une origine tout autre et les faisait venir du ciel. Un autre groupe s'établit en Grande-Bretagne; c'est de lui que, suivant cette légende relativement moderne, les Bretons sont descendus.
Enfin quelques-uns des descendants de Némed se réfugièrent en Grèce; mais les habitants de cette inhospitalière contrée les réduisirent en esclavage et les employèrent à un travail des plus durs. Il s'agissait de transformer des rochers en champs fertiles; et, à cet effet, ces malheureux étaient obligés de prendre de la terre dans la plaine, de la mettre dans des sacs de cuir, en irlandais _bolg_, et de la porter sur leur dos jusqu'au sommet des rochers. Fatigués de ce rude labeur--qui, en réalité, n'a [Pg 135]été inventé que pour donner une étymologie au nom des Fir-Bolg,--ils se soulevèrent au nombre de cinq mille, transformèrent en bateaux les sacs de cuir dans lesquels ils avaient jusque-là transporté la terre, et ce furent ces navires qui les amenèrent en Irlande. Ces navires formaient trois flottes, et ces trois flottes arrivèrent en Irlande dans la même semaine; la première le samedi, la seconde le mardi, et la troisième le vendredi suivant[1]. Les trois peuples atteignirent la côte par ordre alphabétique: d'abord les Fir-Bolg, ensuite les Fir-Domnann, en dernier lieu les Galiôin.
[Footnote 1: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 2, lignes 14-30, p. 7, col. 2, ligne 35; poème commençant par les mots «hEriu oll ordnit Gaedil,» Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 36 et suivantes; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 186-191 O'Curry, _On the manners_, t. II, p., 110, 185.]
§6.
_Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des rois._
Quand, au onzième siècle, on éprouva le besoin d'une chronologie irlandaise analogue à la chronologie biblique, telle que l'avait créée la science gréco-romaine du quatrième siècle, on raconta qu'entre le désastre de la tour de Conann et l'arrivée des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande, il s'était écoulé deux cents ou deux cent [Pg 136]trente ans[1]. Antérieurement, la tradition mythologique ne contenait aucune indication chronologique quelconque.
Du onzième siècle aussi date une liste des rois d'Irlande au temps de la domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Ces rois sont au nombre de neuf, et la durée totale de leurs règnes est de trente-sept ans; le dernier et le plus remarquable de ces princes, le seul probablement qui appartienne à la légende primitive, fut Eochaid mac Eirc, appelé ailleurs Eochaid «le fier,» en irlandais _garb_, et aussi Eochaid mac Duach. Il régna dix ans; pendant ce temps on ne vit pas de pluie d'orage en Irlande: il n'y eut que de la rosée. Ce fut alors que le droit fit son apparition. Aucune année ne se passa sans jugement; il n'y avait plus, de guerre, les javelots, restés sans emploi, disparurent[2].
[Footnote 1: Poème _Eriu ard, inis nar-rig_, Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 22, 23. Livre des Conquêtes, _ibid._, p. 6, col. 2, ligne 22.]
[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 11-14. Voir plus bas, chapitre VII, § 6, p. 160, comment cette idée fut développée.]
§7.
_Tâltiu, reine des Fir-Bolg, est mère nourricière de Lug, un des chefs des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tâltiu le jour de la fête de Lug ou Lugus._
Eochaid avait épousé Tâltiu, fille de Magmôr, en [Pg 137]français de la «Grande-Plaine,» c'est-à-dire du pays des morts[1]. Plus tard, on a fait de Magmôr un roi d'Espagne, et de Tâltiu une princesse espagnole amenée par Eochaid, d'Espagne en Irlande[2]. Dès cette vieille époque, l'Irlande avait les usages qui dominèrent chez elle à l'époque héroïque et à des temps postérieurs. Chacun faisait élever ses enfants dans une famille autre que la sienne. Tâltiu, femme du roi des Fir-Bolg, fut donc la mère nourricière du dieu Lug, l'un des Tûatha Dê Danann, un des chefs de ces dieux bons, de ces dieux de la lumière et de la vie, dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin et leurs dieux, les Fomôré, étaient les adversaires.
Il y eut du reste entre ces groupes ennemis des relations plus intimes encore, puisque le même Lug, qui un jour tua Balar, roi des Fomôré, était petit-fils de sa victime.
La conquête de l'Irlande par les Tûatha Dê Danann mit fin à la domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin; Eochaid mac Eirc perdit le trône avec la vie, mais Lug n'oublia pas les soins maternels dont Tâltiu avait environné son enfance: quand [Pg 138]elle mourut, il prit soin de ses funérailles. Tâltiu avait expiré le 1er août dans la localité qui en irlandais porte son nom, aujourd'hui Teltown, d'abord vaste forêt défrichée par elle et où elle s'était créée une habitation. Cette localité devint le lieu d'une assemblée annuelle d'affaires et de plaisirs célèbre par ses jeux, ses courses de chevaux, importante par le commerce et les mariages dont elle était l'occasion. Elle commençait quinze jours avant le premier août jour de la mort de Tâltiu; elle finissait quinze jours après. On y montrait le tombeau de Tâltiu, celui de son mari, et au moyen âge on prétendait n'avoir pas perdu le souvenir de l'événement funèbre dont cette réunion annuelle était, disait-on, destinée à perpétuer la mémoire.
Le nom de Lug, fils adoptif de Tâltiu, était associé à celui de la femme dont il avait reçu les soins maternels. Le 1er août, principal jour de la foire de Tâltiu portait le nom de «_fête de Lug_,» dans tout le domaine de la race irlandaise, tant en Irlande qu'en Ecosse et dans l'île de Man[3], et la tradition irlandaise faisait de Lug l'inventeur des vieilles assemblées païennes à date fixe dont quelques-unes de nos foires sont un dernier reste. Il avait, disait-on, introduit en Irlande les amusements, qui faisaient le principal [Pg 139]attrait de ces réunions périodiques, les courses de chevaux ou de chars et par conséquent la cravache qui activait l'allure des chevaux, les échecs ou le jeu analogue qu'on appelait _fidchell_[4].
Lug a donné son nom aux _Lugu-dunum_ de Gaule, dont le nom veut dire forteresse de Lugus ou Lug[5]. Le principal d'entre eux, aujourd'hui Lyon, a fourni sous l'empire romain l'emplacement d'une assemblée annuelle célèbre tenue le 1er août en l'honneur d'Auguste, mais qui n'était probablement que la forme nouvelle d'un usage plus ancien. Avant de se réunir tous les ans, le 1er août, à Lugu-dunum en l'honneur d'Auguste, les Gaulois s'y étaient longtemps sans doute réunis tous les ans à la même date en l'honneur de Lugus ou Lug comme le faisaient les Irlandais à Tâltiu[6].
[Footnote 1: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 26; poème de Cûan hûa Lothchain, Livre de Leinster, p. 200, col. 2, ligne 25. Cûan mourut en 1024, avant les remaniements qui, à la fin du onzième siècle, ont donné à l'histoire mythologique d'Irlande la forme qu'elle a prise dans le Livre des Conquêtes. Tâltiu peut s'écrire aussi Tailtiu.]
[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 34-41.]
[Footnote 3: En irlandais _lugnasad_ (Glossaire de Cormac, chez Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 26; _lûnasdal, lûnasdainn_ et _lûnasd_ en gaélique d'Ecosse (_A dictionary of the gaelic language_, publié par la _Highland Society_, t. I, p. 602); _launistyn_ dans le dialecte de Man (Kelly, _Fockleyr manninagh as baarlagh_, p. 125).]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. Sur la foire de Tâltiu, voir le poème de Cûan hûa Lothchain, inséré dans le Livre de Leinster, p. 200, col. 2. Suivant le Livre des Conquêtes (Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 38-42), Tâltiu aurait eu deux maris: l'un, de la race des Fir-Bolg, se serait appelé Eochaid mac Eirc; l'autre, de la race des Tûatha Dê Danann, se serait appelé Eochaid Garb, mac Duach Daill. Cette distinction n'apparaît pas dans les textes antérieurs, où ces deux personnages ne font qu'un.]
[Footnote 5: _Lug_, génitif _Loga_, est, en irlandais, un thème en _u_.]
[Footnote 6: Sur la fête d'Auguste à Lyon, voir tome Ier, p. 215-218.]
[Pg 140]CHAPITRE VII.
EMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN. PREMIÈRE BATAILLE DE MAG-TURED.
§1. Les Tuâtha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système théologique des Celtes.--§2. Origine du nom des Tuâtha Dê Danann. La déesse Brigit et ses fils, le dieu irlandais Brian et le chef gaulois Brennos.--§3. La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus tard on distingue deux batailles de Mag-Tured.--§4. Le dieu Nûadu Argatlâm.--§5. Indications sur l'époque où a été composée le récit de la première bataille de Mag-Tured.--§6. Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured.--§7. Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette bataille.
§1.
_Les Tûatha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système théologique des Celtes._
Les Tûatha Dê Danann sont les représentants les plus éminents d'un des deux principes qui se disputent le monde. De ces deux principes, l'un, le plus ancien, est négatif: c'est la mort, la nuit, l'ignorance, [Pg 141]le mal; l'autre, issu du premier, est positif: c'est le jour, la vie, la science[1], le bien. Dans les Tûatha Dê Danann on trouve la plus brillante expression du second de ces principes: d'eux, par exemple, émanent la science des druides et la science des _file_.
Les textes irlandais qui concernent les Tûatha Dê Danann peuvent se distinguer en deux catégories. Les uns ont subi l'influence de l'école qui, dans la seconde moitié du onzième siècle, veut à tout prix créer à l'Irlande une histoire modelée sur les généalogies bibliques; dans cette doctrine systématique, toutes les populations mythiques et historiques de l'Irlande descendent de la même souche, qui par Japhet remonte jusqu'à Adam, premier père du genre humain. Les Tûatha Dê Danann comptent Némed parmi leurs ancêtres. Némed, entre autres enfants, a eu un fils doué du don de prophétie: c'était Iarbonel. Iarbonel laissa une postérité qui échappa au massacre de la tour de Conann, quitta l'Irlande, alla habiter quelque temps les régions septentrionales du monde pour y étudier le druidisme, l'art de se procurer des visions et de prévoir l'avenir, la pratique des incantations; une fois ces connaissances merveilleuses acquises, les descendances de Iarbonel revinrent en Irlande, et ils y arrivèrent enveloppés de nuages obscurs qui rendirent le soleil invisible pendant trois [Pg 142]jours et aussi, dit le Livre des conquêtes, pendant trois nuits[2]!
Ce n'est pas la tradition primitive. La croyance ancienne et païenne considère les Tûatha Dê Danann comme des dieux qui viennent du ciel. Tûan mac Cairill, converti par Finnên, le croit encore. Il raconte qu'il a été contemporain des _Tûatha Dee ocus ande_, c'est-à-dire des gens du dieu et du faux dieu; et dont, ajoute-t-il, on sait que provient la classe savante; vraisemblablement, continue-t-il, dans le voyage qui les amena, ils venaient du ciel[3]. Un poème attribué à Eochaid hûa Flainn, qui mourut en 984, poème qui, si cette provenance n'est pas rigoureusement établie, est cependant antérieur au Livre des conquêtes, rappelle, quoique timidement, la même croyance, dont il n'ose pas se porter garant. «Ils n'avaient pas de vaisseaux... On ne sait vraiment,» dit-il, «si c'est sur le ciel, du ciel, ou de la terre qu'ils sont venus. Etaient-ce des démons du diable ... étaient-ce des hommes[4]?»
Par une contradiction dont il nous offre de fréquents exemples, le Livre des conquêtes, après avoir dit, conformément au système des savants irlandais du onzième siècle, que les Tûatha Dê Danann [Pg 143]sont, par Iarbonel et Némed, des descendants de Japhet, en fait plus loin, conformément à la tradition antérieure, des démons, nom que les chrétiens donnaient aux dieux du paganisme[5]. _Démon_ est un mot qui du latin de la théologie chrétienne a pénétré en irlandais; mais la langue irlandaise avait une expression pour désigner les corps merveilleux semblables aux nôtres en apparence, à l'aide desquels les dieux, croyait-on, se rendaient quelquefois visibles aux hommes; ce nom était _siabra_, qu'on peut traduire par «fantôme.» Le poème d'Eochaid hûa Flainn que nous venons de citer, racontant l'arrivée des Tûatha Dê Danann en Irlande, où ils viennent attaquer les Fir-Bolg, dit que les nouveaux conquérants de l'Irlande étaient des troupes de _siabra_[6]. Ce caractère surnaturel des Tûatha Dê Danann a empêché Girauld de Cambrie d'admettre leur réalité historique; et il n'a rien dit d'eux quand, dans sa _Topographies hibernica_, il a résumé les récits légendaires irlandais sur les populations primitives de l'île, alors tout récemment conquise par les Anglo-Normands.
Lorsque les Tûatha Dê Danann eurent vaincu les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin, et leurs dieux, les Fomôré, ils furent quelque temps seuls maîtres de l'Irlande; mais la race de Milé, les Gôidels, la race irlandaise moderne, arriva dans l'île, les attaqua, remporta sur eux la victoire et prit possession [Pg 144]du pays. Les Tûatha Dê Danann vaincus se sont réfugiés au fond des cavernes, dans les profondeurs des montagnes; quand, pour se distraire, ils parcourent leur ancien domaine, c'est ordinairement sous la protection d'un charme qui les rend invisibles aux descendants des mortels heureux par lesquels ils ont été dépossédés; et malgré cette dépossession, ils ont conservé une grande puissance qu'ils font sentir aux hommes en leur rendant, tantôt de bons, tantôt de mauvais services. Tels étaient, dans l'imagination des Grecs, les hommes ou demi-dieux de l'antique race d'or.
«Quand cette race a été couverte par la terre, la volonté du grand Zeus en a fait de bons démons qui habitent la terre et y gardent les hommes mortels, récompensant les bonnes actions, punissant les crimes; voilés par l'air qui leur sert de manteau, ils parcourent la terre, y distribuent les richesses, et ainsi sont investis d'une sorte de royauté[7].»
[Footnote 1: Tûan mac Cairill appelle les Tûatha Dê Danann «race de science,» _âes n-êolais_.--_Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 29-30.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 6, col. 2, ligne 1; p. 8, col. 2, lignes 50, 51; p. 9, col. 1, lignes 1 et suivantes.]
[Footnote 3: _Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 28-31.]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. C'est O'Clery qui attribue ce poème à Eochaid hûa Flainn. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 111; Atkinson, _The book of Leinster_, contents, p. 18, col. 2.]
[Footnote 5: «Ro brissiset meic Miled cath Slêbi Mis for demno idon for Tuaith Dê Danand.» Livre de Leinster, p. 13, col. 1, lignes 1 et 2.]
[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 6-8.]
[Footnote 7: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 120-126.]
§2.
_Origine du nom des Tûatha Dê Danann. La déesse Brigit et ses fils; le dieu irlandais Briân et le chef gaulois Brennos._
Le nom des Tûatha Dê Danann[1] veut dire «gens [Pg 145]du dieu dont la mère s'appelait _Dana_,» au génitif _Danann_ ou _Donand_. Dana, appelée au nominatif Donand en moyen irlandais est nommée ailleurs Brigit; c'est la mère de trois dieux, qu'on trouve désignés tantôt par les noms de Brîan, Iuchar et Uar, tantôt par ceux de Brîan, Iucharba et Iuchair; ces trois personnages mythiques sont les dieux du génie ou de l'inspiration artistique et littéraire: _dêi dâna_, ou les dieux fils de la déesse Dana, _dêe Donand_. Dana ou Donand, dite aussi Brigit, leur mère, était femme de Bress, roi des Fomôré, mais, par sa naissance, elle appartenait à l'autre race divine, elle avait pour père Dagdé ou «bon Dieu» roi des Tûatha Dê Danann; on la considérait comme la déesse de la littérature[2]. Ses trois fils avaient eu en commun un fils unique qui s'appelait _ecnè_, c'est-à-dire science ou poésie[3]. Brigit, déesse des Irlandais païens, a été supplantée à l'époque chrétienne par sainte Brigite; et les Irlandais du moyen âge reportèrent en quelque sorte sur cette sainte nationale le culte que leurs ancêtres païens avaient adressé à la déesse Brigit.
[Pg 146]Le culte de Brigit n'était pas inconnu en Grande Bretagne. On a trouvé dans cette île quatre dédicaces qui remontent au temps de l'empire romain et qui sont adressées à une déesse de nom identique, sauf une légère variante dialectale[4]. L'une porte une date qui correspond à l'année 205 après notre ère[5]. Le nom écrit en Irlande, au douzième siècle, _Brigit_, au génitif _Brigte_, suppose un primitif _Brigentis_, et le nom divin qu'on lit dans les quatre inscriptions britanno-romaines précitées est _Brigantia_[6]. La forme gauloise de ce nom paraît avoir été _Brigindo_; une dédicace à une divinité gauloise de ce nom se trouve dans l'inscription gauloise de Volnay, aujourd'hui conservée au musée de Beaune[7].
Ainsi, la race celtique a jadis adoré une divinité féminine dont le nom, à l'époque de la domination romaine, était, en Grande Bretagne, _Brigantia_, probablement en Gaule _Brigindo_, et qui, en Irlande, au moyen âge, s'est appelée _Brigit_ pour _Brigentis_. Ce nom semble être dérivé du participe présent de la racine BARGH, en sanscrit BR_i_H, «grandir, fortifier, élever,» dont le participe présent «_br_i_hant_,» pour _br_i_ghant_, veut dire «gros, grand, élevé.» A cette racine se rattachent le substantif féminin irlandais [Pg 147]_brîg_, «supériorité, puissance, autorité,» en gallois _bri_, «dignité, honneur, «qui a perdu son _g_ final. L'adjectif irlandais _brîg_, «fort, puissant;» s'explique par la même racine[8].
En Irlande, Brigit porte au moyen âge un second nom, _Dana_ ou _Dona_, au génitif _Danann, Donand_. Fille du chef suprême des dieux du jour, de la lumière et de la vie, elle est elle-même la mère de trois dieux qui appartiennent au même groupe divin, et ces trois dieux sont, du nom de leur mère, appelés dieux de Dana, Mais cette triade, en réalité, ne nous offre que trois aspects d'un dieu unique, Brîan, le premier des trois, et dont les deux autres ne sont en quelque sorte que des doublets[9]. De là, le nom par lequel on désigne le groupe tout entier des dieux du jour, de la lumière et de la vie: on les appelle «les gens du dieu de Dana,» _Tûatha Dê Danann_.
Ce mythe semble avoir été connu des Gaulois qui, au commencement du quatrième siècle, prirent Rome, et de ceux qui, un peu plus d'un siècle après, ayant fait la conquête de la région septentrionale de la péninsule des Balkans, poussèrent jusqu'à Delphes, c'est-à-dire jusqu'au plus sacré des sanctuaires de la Grèce, leurs expéditions victorieuses. Suivant les [Pg 148]historiens de la Grèce et de Rome, le chef de l'armée qui prit Rome et le chef de l'armée qui pilla Delphes portaient le même nom: tous deux s'appelaient _Brennos_. Cette coïncidence a fait admettre par les historiens français que _Brennos_, en gaulois, était un nom commun signifiant «roi.» On l'a expliqué par le gallois _brenin_, qui a ce sens. Mais c'est une doctrine inadmissible aujourd'hui. Le gallois moderne brenin, au douzième siècle _breenhin_, a perdu deux consonnes médiales, et à l'époque romaine se serait écrit _bregentinos_[10]. Il faut donc trouver au mot _Brennos_ une autre explication.
C'est par les Gaulois que les Romains, en l'an 390 avant notre ère, les Grecs en 279, ont appris le nom du général qui avait conduit à la victoire ces barbares triomphants. Or, quel était le chef suprême qui, à ces époques primitives, chez ces races si profondément empreintes du sentiment religieux, menait les armées au combat et les rendait invincibles? C'était un dieu. A la question: «Quel est votre roi? le Gaulois vainqueur répondait par le nom du dieu auquel il attribuait le succès de ses armes, et que son imagination lui représentait assis, invisible, sur un char, le javelot à la main, guidant les bataillons conquérants sur les cadavres des ennemis; or le nom de ce dieu, le même en Italie et en Grèce, à cent vingt ans d'intervalle, était celui du chef de la triade formée par les fils de Brigantia ou Brigit, dite [Pg 149]autrement Dana. _Brîan_, nom du premier des trois fils de Brigit au moyen âge, est la forme relativement moderne d'un primitif *_Brênos_. On a dit _Brênos_ aux temps qui ont précédé le moyen âge, quand on prononçait _Brigentis_ le nom qui s'est prononcé plus tard _Brigit; Brennos_ par deux _n_ n'est qu'une variante orthographique de _Brênos_.
Quand les Gaulois, vainqueurs à Rome et à Delphes, ont raconté qu'ils avaient combattu sous le commandement de _Brennos_, ils disaient le nom du chef mythique dont la puissance surnaturelle avait, selon leur foi, produit la supériorité de leurs bataillons sur les armées ennemies; et ce chef mythique était le premier des trois personnages divins que l'Irlande du moyen âge appelait Dieux de Dana. Il tenait le premier rang dans la triade, d'où vient en Irlande le nom de l'ensemble des dieux du jour, de la lumière et de la vie. Brennos ou _Brênos_, plus tard Brîan, est le premier des dieux de Dana, en vieil irlandais _Dêi Danann_. C'est lui qui par excellence est le dieu de Dana; et en vieil irlandais les dieux de la lumière, du jour et de la vie, s'appellent «gens du dieu de Dana,» _Tûatha Dê Danann_.
[Footnote 1: _Tûatha_ est un nominatif pluriel. On trouve aussi le singulier _tûath_ qui peut se rendre par «peuple.»]
[Footnote 2: Voir, à ce sujet, les textes publiés dans notre tome Ier, p. 57, notes 3 et 4, et p. 283, note 2. Comparez le passage suivant du Livre des Conquêtes: «Donand ingen don Delbaith chetna, idon mathair in triir dedenaig idon Briain ocus Iuchorba ocus Iuchaire. Ba-siat-side na tri dee dana.» Donand, fille du même Delbaeth, c'est-à-dire la mère des trois derniers, à savoir: Brian, Iucharba et Iuchair. Ce furent les trois dieux du génie artistique et littéraire, en irlandais _dân_, génitif _dâna_. Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 30-31.]
[Footnote 3: Voir, dans le tome Ier, la note 2 de la page 283.]
[Footnote 4: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 200, 203, 875, 1062.]
[Footnote 5: _Ibidem_, n° 200.]
[Footnote 6: La doctrine que nous exposons ici est celle de M. Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. XXXIII-XXXIV.]
[Footnote 7: _Dictionnaire archéologique de la Gaule_, inscription celtique n° 4.]
[Footnote 8: _Grammatica celtica_, 2e édit., p. 141. Le mot gallois _bri_ se retrouve en vannetais avec le sens d'«égard, considération.» Voir, sur ce point, les développements donnés par M. Emile Ernault, _Revue celtique_, t. V, p. 268.]
[Footnote 9: Voir plus bas, chapitre XVI, § 3 et 4, ce que nous disons de la triade divine chez les Celtes.]
[Footnote 10: _Grammatica celtica_, 2e édit., p. 141.]
§3.
_La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus tard on distingue deux batailles de Mag-Tured._
Avant d'être réduits au rôle d'êtres invisibles, les [Pg 150]Tûatha Dê Danann ont été, dit la légende, les maîtres visibles de l'Irlande. Ils doivent ce succès à la bataille de Mag-Tured. La tradition la plus ancienne, celle que nous trouvons constatée d'abord par les deux plus anciens catalogues de la littérature épique de l'Irlande, ensuite par divers monuments du dixième siècle, ne connaît qu'une seule bataille de Mag-Tured[1]. Dans cette bataille, les Tûatha Dê Danann vainquirent la triple race d'hommes qui était alors maîtresse de l'Irlande, c'est-à-dire les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin[2]. Dans la même bataille ils triomphèrent aussi des dieux dont le sort était associé à celui de cette race antique; on appelait ces dieux Fomôré ou Dêi Domnann[3].
[Pg 151]Au onzième siècle, on imagina de distinguer deux batailles de Mag-Tured. Les Tûatha Dê Danann auraient battu dans la première les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin; et ce serait dans la seconde qu'ils auraient triomphé des Fomôré ou Dêi Domnann. Flann Manistrech, moine irlandais, qui mourut en 1056, après avoir remanié au point de vue de la science de ce temps les vieilles légendes de l'Irlande, est le plus ancien auteur où nous trouvions la doctrine nouvelle qui, au lieu d'une bataille de Mag-Tured, nous en offre deux. Dans son poème irlandais, sur les circonstances où seraient morts les divers personnages connus dans la littérature irlandaise sous le nom de Tûatha Dê Danann, que la littérature antérieure considérait comme immortels, Flann mentionne d'abord une première bataille de Mag-Tured[4]. Le texte bien postérieur qui nous a conservé le récit de cette bataille la met au milieu de l'été du 5 au 9 juin[5]. Cette date était probablement déjà admise au onzième siècle. En effet, Flann Manistrech, après avoir parlé de la première bataille de Mag-Tured, en distingue celle où, après le 1er novembre, fête de _Samain_, Balar, chef des Fomôré, combattit les Tûatha Dê Danann[6]. Or, le manuscrit du quinzième [Pg 152]siècle qui, reproduisant un manuscrit perdu bien plus ancien, nous a conservé le récit détaillé de la seconde bataille de Mag-Tured, la fait commencer le jour de Samain, 1er novembre[7]. Le système de Flann Manistrech sur la distinction des deux batailles de Mag-Tured est adopté dans le _Livre des conquêtes_ qui, à la première bataille de Mag-Tured[8], oppose la dernière bataille de Mag-Tured[9]. Le nombre des victimes de la première bataille de Mag-Tured aurait été de cent mille, suivant le _Livre des conquêtes_[10]. On trouve déjà ce chiffre dans un poème attribué à Eochaid hûa Flainn, mort en 984, qui ne connaît qu'une seule bataille de Mag-Tured, chez lequel il n'y a d'autre bataille de Mag-Tured que celle qui devint plus tard la seconde[11], et c'est dans cette unique bataille que, suivant Eochaid, auraient été tués les cent mille guerriers qui, suivant le _Livre des conquêtes_, écrit au siècle suivant, auraient péri pendant la première bataille.
Dans le _Livre des conquêtes_, les victimes de la seconde [Pg 153]bataille de Mag-Tured sont l'objet d'une énumération séparée que le dieu fomôré Indech fait à Lug, l'un des Tûatha Dê Danann.
[Footnote 1: Les textes les plus anciens où nous trouvions le nom de la bataille de Mag-Tured sont: 1° le Glossaire de Cormac, mort au commencement du dixième siècle (Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 32; _Sanas Chomaic_, p. 123, au mot _Nescoit_); 2° un poème de Cinâed ûa Artacan, qui mourut en 975. Ce poème a pour sujet les sépultures contenues dans le cimetière antique des rives de la Boyne, et l'auteur parle du couple qui dormait là avant la bataille de Mag-Tured. _Leabhar na-hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 23.]
[Footnote 2: Poème attribué à Eochaid ûa Flainn, mort en 985. Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 15-22. Le nom de Mag-Tured est inscrit à la ligne 19, et les Fir-Bolg sont mentionnés sous le nom de Tûath-Bolg, c'est-à-dire peuple des _bolg_ ou sacs, à la ligne 20.]
[Footnote 3: Le fragment du récit de la bataille de Mag-Tured, inséré par Cormac dans son Glossaire, vers l'année 900, appartient au récit de la défaite des Fomôré, comme on peut s'en convaincre en le comparant au passage correspondant de l'analyse donnée par O'Curry du récit de cette défaite, d'après le manuscrit du British Museum, Harleian 5280 (_On the manners and customs of the ancient Irish_, t. II, p. 249).]
[Footnote 4: «Cêt chath Maige Tured.» Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 24.]
[Footnote 5: O'Ourry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 246; _On the manners_, t. II, p. 237.]
[Footnote 6:
I maig Tured, ba-thrî-âg doceir Nuadu Argat-lâm, ocus Macha, iar-samain-sain do-lâim Balair Balcbemnig. Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 31, 32. ]
[Footnote 7: O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 250.]
[Footnote 8: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 9, 24, 25, 36.]
[Footnote 9: _Ibid._, p. 9, col. 1, ligne 51; col. 2, lignes 1-16.]
[Footnote 10: _Ibid._, p. 9, col. 1, lignes 9-10.]
[Footnote 11: _Ibid._, p. 10, col. 2, lignes 21, 22. Le texte du Livre de Leinster n'attribue pas ce poème à Eochaid; cette attribution se trouve dans l'édition du _Livre des Conquêtes_ due à O'Clery. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 111.]
§4.
_Le dieu Nûadu Argat-lâm._
Le _Livre des conquêtes_ met entre les deux batailles de Mag-Tured un intervalle de vingt-sept ans. C'est la conséquence des créations chronologiques dues à la science irlandaise du onzième siècle. On voulait par tous les moyens établir une concordance entre les origines irlandaises et les systèmes historiques fondés sur la Bible. Il fallait que l'histoire la plus ancienne de l'Irlande, c'est-à-dire l'époque mythologique irlandaise, espaçât ses récits de manière à couvrir le vaste intervalle qui, suivant la chronologie de saint Jérôme et de Bède, s'écoule du déluge à l'époque de saint Patrice. Le procédé employé fut de créer, avec les noms que fournissaient les vieilles traditions et avec beaucoup d'autres noms certainement imaginés à une date plus récente, des listes de rois qui ont chacun une durée de règne arbitrairement inventée.
Le règne de deux de ces rois se place entre les deux batailles de Mag-Tured, si nous en croyons le _Livre des conquêtes_. L'un est Bress mac Eladan, qui aurait eu sept ans de règne[1]. L'autre est Nûadu [Pg 154]Argatlâm, ou à la main d'argent, dont le règne aurait duré vingt ans[2]. Nûadu Argatlâm avait eu la main coupée à la première bataille de Mag-Tured, où il commandait en chef, avec titre de roi; il fit remplacer la main coupée par une main d'argent dont la fabrication demanda sept ans. Sa blessure l'avait fait descendre du trône et remplacer par Bress. Quand, grâce à la main d'argent, il eut recouvré l'intégrité de ses membres, Bress dut lui rendre la couronne, et Nûadu la conserva jusqu'à la seconde bataille de Mag-Tured, où il la perdit avec la vie. Telle est la doctrine irlandaise du onzième siècle et du _Livre des conquêtes_: Nûadu n'a pas été inventé par l'auteur du _Livre des conquêtes_, c'est un personnage qui vivait dans les conceptions mythologiques des Irlandais bien antérieurement à l'époque où leurs érudits ont imaginé de distinguer deux batailles de Mag-Tured. Nous ne nous contenterons pas de constater qu'on trouve son nom dans un poème composé avant la date où la bataille de Mag-Tured se dédoubla et où, de sa légende, on forma deux batailles, ce qui arriva vers le commencement du onzième siècle[3]. Nous dirons plus: Nûadu à la main d'argent, _Argatlâm_, était un dieu dont le culte en [Pg 155]Irlande a précédé le moyen âge. Ce culte avait pénétré en Grande-Bretagne dès le temps de l'empire romain. Un temple lui était consacré dans le comté de Gloucester, non loin de l'embouchure de la Severn, au fond et au nord du canal de Bristol, dans cette portion occidentale de la Grande-Bretagne qui paraît avoir été occupée par une population de même race que les Irlandais pendant la domination romaine[4]. Là, près de Lidney, s'élevait un temple consacré à cette divinité. Le nom de ce dieu, écrit en Irlande, au douzième siècle, au nominatif _Nûadu_, au génitif _Nûadat_, au datif _Nûadait_, apparaît au datif sous trois orthographes différentes dans trois inscriptions de ce temple romano-breton qui sont parvenues jusqu'à nous: _Nodonti, Nudente, Nodenti_[5].
Nûadu est donc un dieu qui était l'objet d'un culte antérieurement à l'époque où les Romains ont abandonné la Grande-Bretagne, événement qui remonte, comme on le sait, au commencement du cinquième siècle. Les évhéméristes irlandais du onzième siècle ont fait de lui un roi qui aurait occupé le trône à deux reprises: d'abord pendant un temps indéterminé, quand eut lieu l'invasion des Tûatha Dê Danann en Irlande[6]; ensuite pendant vingt [Pg 156]ans, depuis la guérison de la blessure qu'il avait reçue à la première bataille de Mag-Tured jusqu'à sa mort dans la seconde[7]; car il est mort, dans cette littérature relativement nouvelle du onzième siècle; il fallait bien qu'il mourût, du moment où il cessait d'être dieu, comme aux temps païens, et devenait homme grâce au triomphe du christianisme.
Entre ses deux règnes, séparés l'un de l'autre par le règne de Bress, il s'est écoulé, suivant les auteurs irlandais du onzième siècle, un intervalle de sept ans; en y ajoutant les vingt ans que son second règne aurait duré, on trouve vingt-sept ans. C'est le temps qui se serait écoulé entre les deux batailles de Mag-Tured, la première où Nûadu fut, dit-on, blessé, la seconde où il aurait perdu la vie. Cette chronologie est d'invention récente, puisque, dans les textes antérieurs au onzième siècle, les deux batailles n'en font qu'une.
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 29, 30.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, ligne 31.]
[Footnote 3: _Ibid._, p. 8, col. 2, ligne 13. Ce poème est attribué à saint Columba, Columb Cille. Cette indication d'auteur ne mérite aucune confiance. Mais ce n'est pas une raison pour en attribuer la composition à l'auteur du _Livre des Conquêtes_, qui l'a intercalé dans son récit. Le vers où il est question de la bataille de Mag-Tured se trouve dans le Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 15.]
[Footnote 4: Rhys, _Early Britain, Celtic Britain_, pages 214 et suivantes.]
[Footnote 5: Corpus inscriptionum latinarum, t. VII, p. 42, nos 138, 139, 140. M. Gaidoz est le premier qui ait rapproché de l'irlandais _Nûadu, Nûadat, Nûadait_, le nom divin fourni par ces trois inscriptions.]
[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 23-25; p. 10, col. 2, ligne 51; p. 11, col. 1, ligne 1.]
[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 31, 51; p. 127, col. 1, lignes 48, 49; p. 11, col. 1, ligne 6.]
§5.
_Indications sur l'époque où a été composé le récit de la première bataille de Mag-Tured._
Nous raconterons les deux batailles de Mag-Tured en nous conformant à la rédaction relativement récente qui nous en a été conservée. Le seul manuscrit [Pg 157]où se trouve, à notre connaissance, le récit de la première bataille de Mag-Tured ne date que du quinzième ou du seizième siècle[1]. De la seconde bataille de Mag-Tured, nous n'avons aussi qu'un manuscrit, et il ne date que du quinzième siècle[2]. La rédaction primitive des deux morceaux est antérieure à leur transcription dans ces manuscrits. Mais de l'examen de ces deux pièces on doit conclure que la seconde est beaucoup plus ancienne que la première.
La première de ces compositions littéraires date d'une époque où déjà, en Irlande, des conceptions épiques nouvelles avaient sensiblement modifié le caractère primitif de la tradition celtique. Ainsi, nous avons déjà raconté que, lors de la première bataille de Mag-Tured, les Fir-Bolg demandèrent les conseils du fabuleux Fintan, doublet chrétien du celtique Tûan mac Cairill, et que des fils de Fintan auraient été tués dans la même bataille. Or, Fintan a été imaginé dans la seconde moitié du dixième siècle; sa présence dans le récit de la première bataille de Mag-Tured donne à ce récit un caractère évident de nouveauté relative.
Le morceau épique où l'on trouve racontée la seconde bataille de Mag-Tured a un caractère beaucoup plus ancien que la pièce relative à la première de ces batailles, qui est le doublet de la seconde. [Pg 158]En outre, on trouve dans le _Glossaire_ de Cormac, qui date de la fin du neuvième siècle ou du commencement du dixième, un fragment du récit de cette seconde bataille. Cependant l'ordre logique des faits nous oblige à commencer par la légende de la première bataille de Mag-Tured.
[Footnote 1: Collège de la Trinité de Dublin, H. 2. 17, pages 90-99.]
[Footnote 2: Musée britannique, manuscrit Harleian 5280, folios 52-59.]
§6.
_Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured._
Tandis que Partholon, chef de la plus ancienne des populations mythiques irlandaises, venant d'Espagne, avait débarqué au sud-ouest de l'Irlande, les Tûatha Dê Danann pénétrèrent dans l'île par l'extrémité opposée, c'est-à-dire par le nord-est. C'était un lundi, premier jour de mai, fête de Beltiné[1]. Le 1er mai devait être le jour de l'arrivée des fils de Milé ou des Irlandais. Partholon avait débarqué en Irlande le 14 du même mois[2]. Un nuage magique rendit d'abord les Tuatha Dê Danann invisibles; et quand, ce nuage dissipé, les Fir-Bolg commencèrent à se préoccuper de la présence de ces conquérants inattendus, les Tûatha Dê Danann avaient déjà pénétré dans le nord-ouest du Connaught et avaient [Pg 159]établi des fortifications autour de leur campement, à Mag-Rein.
D'où venaient-ils? Ils ont prétendu, raconte un auteur, qu'ils étaient arrivés en Irlande sur les ailes du vent. La vérité, ajoute l'écrivain évhémériste, est qu'ils étaient venus par mer et sur des vaisseaux, mais qu'ils avaient détruit leurs vaisseaux aussitôt après avoir débarqué. Nous avons déjà dit que la tradition la plus ancienne les faisait arriver sans vaisseaux et descendre du ciel[3].
Les Fir-Bolg, avant de prendre une décision, voulurent savoir ce que c'était que les nouveaux venus. Ils envoyèrent un de leurs guerriers les plus grands, les plus forts et les plus braves visiter le camp de Mag-Rein et voir qui l'avait construit. Ce guerrier s'appelait Sreng. Il se mit en route. Quand il approcha du but de son voyage, les sentinelles des Tûatha Dê Danann l'aperçurent et envoyèrent au-devant de lui un de leurs guerriers nommé Breas. Sreng et Breas s'approchèrent l'un de l'autre avec grande prudence. Quand ils furent à portée de la voix, ils s'arrêtèrent, et, abrités chacun derrière son bouclier, ils restèrent quelque temps à se regarder d'un air inquiet. Enfin, Breas rompit le silence. Il prit la parole dans sa langue maternelle, qui était l'irlandais, puisque, suivant la conception de la fable chrétienne irlandaise, toutes les populations primitives de l'Irlande sont issues du même père, qui est un descendant [Pg 160]de Magog ou de Gomer, fils de Japhet. Sreng, le guerrier Fir-Bolg, fut ravi d'entendre parler irlandais le guerrier inconnu qui se présentait à lui. Les deux hommes s'approchèrent l'un de l'autre, commencèrent par se raconter leurs généalogies, puis ils examinèrent leurs armes. Sreng avait apporté avec lui deux lourdes lances sans pointe, Breas deux lances fort légères et en même temps fort aiguës. Ce détail est conforme aux données de l'ancienne littérature. Nous avons vu plus haut qu'à cette époque on ne connaissait plus en Irlande l'usage du javelot[4]. Sreng suivait la nouvelle coutume nationale; Breas, l'ancienne, rétablie depuis. Un des vieux poèmes insérés dans le _Livre des conquêtes_ raconte qu'au temps d'Eochaid mac Eirc, le dernier roi des Fir-Bolg, les armes n'avaient pas de pointe en Irlande. Les Tûatha Dê Danann, continue-t-il, arrivèrent avec des lances, et ils tuèrent le roi[5].
Breas, l'envoyé des Tûatha Dê Danann, n'avait jamais vu de lances pesantes et arrondies du bout comme celles que portait Sreng, l'émissaire des Fir-Bolg; et Sreng apercevait pour la première fois des lances minces et pointues comme celles dont Breas [Pg 161]était armé. Chacun d'eux contemplait avec la même admiration l'engin meurtrier dont l'autre était muni. Ils les échangèrent. Breas prit les deux lourdes lances sans pointe du guerrier fir-bolg pour les porter aux Tûatha Dê Danann, et leur apprendre de quelles armes les Fir-Bolg se servaient dans les combats. Sreng prit les deux lances légères et pointues de Breas pour les mettre sous les yeux des Fir-Bolg et leur faire-connaître les redoutables instruments de mort dont les Tûatha Dê Danann les menaçaient.
Avant de quitter Sreng, Breas lui déclara qu'il était chargé par les Tûatha Dê Danann de demander aux Fir-Bolg la moitié de l'Irlande, et que si les Fir-Bolg voulaient accepter cette proposition, les deux peuples seraient amis et se réuniraient pour repousser toute invasion nouvelle. Puis les deux guerriers s'en retournèrent chacun, Sreng à Tara, déjà capitale de l'Irlande sous la domination des Fir-Bolg, Breas dans le camp où les Tûatha Dê Danann s'étaient retranchés. Les Fir-Bolg ne se soucièrent pas d'accepter la proposition des Tûatha Dê Danann: ils pensèrent que s'ils cédaient la moitié de leur île à ces nouveaux venus, bientôt ceux-ci, encouragés par tant de faiblesse, voudraient s'emparer du tout. Ils réunirent donc une armée, et se mirent en marche pour aller attaquer les ennemis qui avaient envahi le sol de leur patrie. Pendant ce temps, les Tûatha Dê Danann examinaient les deux lances sans pointe que Breas avait reçues de Sreng et qu'il leur avait apportées comme un spécimen de l'armement des Fir-Bolg. Leur premier [Pg 162]sentiment fut l'étonnement; le second, la terreur. Les lances sans pointe des Fir-Bolg leur paraissaient bien plus redoutables que les lances à fer aigu dont eux-mêmes étaient armés. Ils abandonnèrent leur campement et battirent en retraite vers le sud-ouest. Les Fir-Bolg les atteignirent dans la plaine de Mag-Tured.
La légende irlandaise ne connut d'abord qu'une seule plaine de Mag-Tured: dans cette plaine s'était livrée l'unique bataille de ce nom, où les Tûatha Dê Danann vainquirent à la fois les Fir-Bolg et les Fomôré. Quand, au onzième siècle, on distingua deux batailles, la première contre les Fir-Bolg, la seconde contre les Fomôré, on ne concevait encore qu'un seul champ de bataille: c'était dans le même endroit qu'à vingt-sept ans d'intervalle, les deux batailles s'élaient livrées. Plus tard on distingua deux champs de batailles différents; l'un au sud, dans le comté de Mayo, l'autre au nord, dans le comté de Sligo; le premier, appelé Mag-Tured Conga, où furent, dit-on, vaincus les Fir-Bolg; le second, appelé Mag-Tured na bFomorach, où furent vaincus les Fomôré. C'est dans les textes du dix-septième siècle que les anciennes données, déjà compliquées par une dualité chronologique qui d'une seule bataille en fait deux, séparées par vingt-sept ans d'intervalle, se compliquent plus encore par la création d'une dualité géographique: au lieu d'un champ de bataille, deux à plusieurs kilomètres de distance[6].
[Pg 163]Nous avons laissé l'armée des Fir-Bolg et celle des Tûatha Dê Danann en présence dans la plaine de Mag-Tured. Les Fir-Bolg avaient à leur tête leur roi Eochaid mac Eirc; le célèbre Nûadu Argatlâm ou à la main d'argent, qui, alors, ne portait pas encore ce surnom, et qui avait ses deux mains naturelles de chair et d'os, commandait l'armée des Tûatha Dê Danann. Il fit de nouveau porter aux Fir-Bolg la proposition que Breas leur avait déjà transmise, et insista, par conséquent, pour que les Fir-Bolg lui cédassent la moitié de l'Irlande. Le roi Eochaid mac Eirc refusa.--«Quand voulez-vous livrer bataille?» demandèrent alors les envoyés de Nûadu.--«Il nous faut du temps,» répondirent les Fir-Bolg, «pour mettre nos lances en bon état, fourbir nos casques[7], aiguiser nos épées; puis, nous voulons avoir des lances comme les vôtres, et vous aussi vous voudrez vous armer de lances semblables à celles dont nous nous servons.» Et il fut décidé, d'un commun accord, que cent cinq jours seraient consacrés aux préparatifs du combat.
[Footnote 1: Keating, _Histoire d'Irlande_, édit. de 1811, p. 204.]
[Footnote 2: _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 4, 14; cf. Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8.]
[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 142.]
[Footnote 4: Chap. VI, § 6, p. 136.]
[Footnote 5: Livre de Leinster p. 8, col. 1, lignes 33-38. Suivant O'Curry _On the manners_, t. II, p. 237, ce poème est de Tanaidhé O'Maelchonairé, mort en 1136. La leçon donnée par O'Curry n'est pas celle du Livre de Leinster; il l'emprunte probablement au Livre de Ballymote ou au Livre de Lecan, qui nous donnent la même pièce (Livre de Ballymote, f° 16 verso, col. 2, ligne 49 et suivantes; Livre de Lecan, f° 278 recto, col. 1.]
[Footnote 6: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, pages 204, 206; _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, pages 16, 18. Voir, sur ce point, les savantes observations de M. W. M. Hennessy, dans sa préface des _Annales de Loch-Cê_, t. I, p.